IV
43t LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE PENDANT LE CONSHLAT
tendues en cette jeune femme. La lecture était son délassement de choix, et elle avait, de celte manière, achevé son instruction négligée en sa jeunesse. Poêle même, quand cela lui plaisait. Elle lut à Arnault plusieurs couplets, fort bien lournés, aigus et tranchants, et pour cette cause, sans doule, elle refusa toujours de les publier. Avant sa morl, elle les brfila.
Jolie, elle Télait également; -< jolie autant qu'on peut Tôtro », dit le chancelier Pasquier. Ce témoignage pourrait être suspect; mais celui d'Ida Saint-Elmc, qui la vit à Lyon où elle était venue jouer avec MoIé, confirme celle assertion. La jeune femme avait plus de trente aos et commençait Il prendre beaucoup d'embonpoint, et néanmoins, affirme la voyageuse, qui avait été reçue dans la chambre d'hôtel où logeait la célèbre arliste, sa grosseur ne lui enlevait ni sa souplesse, ni son élégance. Elle était aussi belle, aussi brillante, aussi fraîche de couleur que sous les feux de la rampe ; aussi éloquente, aussi éblouissante, en sa conversation intime, qu'en ses reparties de Molière ou de Marivaux. Ida Saint-Elme se crut en présence d'une grande dame de la cour, d'une Célimène qui Teût reçue dans les salons de son hôtel, après avoir été annoncée par des valets bien stylés. L'art, chez Louise Contai, était si bien incorporé en sa personne qu'il s'était substitué à sa nature; il était devenu sa nature même. El ainsi s'expliquaient les triomphes éclatants de Téminente artiste.
M"" Sophie Gay reçut, un jour, une invitation tout aimable, que lui apportait le vicomte de Ségur, de la part de Louise Contât. Elle était priée d'assister à la lecture du poème de Legouvé, le
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Mérite des Femmes ^ et en termes si flatteurs et si engageants, employés d'une façon si spirituelle qu'elle ne s'étonna plus que Ton appelât Tactrice la reine du billet. Accompajcnée du vicomte de Ségur, au jour dit, elle entra dans le salon du petit hôtel de la rue de Larochefoucauld, avec Tappréhension d'une gêne que pourrait lui causer la présence de tant de gens d'esprit, appelés là comme elle. Mais le cordial accueil, le sourire engageant de la maîtresse de maison la rassurèrent bientôt. Le salon était cependant très animé, et tous les sièges occupés.
Une grande dame causait avec un vaudevilliste, face à face sur un canapé; et M"" de Beaufort, l'auteur de Zélia^ le roman parsemé de si jolies romances, avec M"** de Soulès, la femme du receveur général de Rouen. Dans un coin, les yeux baissés, coiffé d'une perruque à boudins, et poudré, un petit bomme semblait chercher l'ombre et Toubli, fort laid, avec des yeux admirables qui donnaient une grande vie à sa physionomie honnête et empreinte de tendresse. C'était Colin d'Harleville, le cœur toujours occupé d'amour, Tesprit toujours inquiet et affecté pour la plus petite incorrection; homme de talent, dont les pièces rappelaient, en maints endroits, la touche vigoureuse de Molière. Non loin de lui, on entendait la voix éraillée d'Andrieux, son ami, narrant, d'un tour agréable, un épisode de sa journée, un fait divers de la rue. Un gros homme Técoutait attentivement, Desfaucheretz, dont la facilité d'improvisation surprenait toujours ses auditeurs. C'est ainsi qu'il avait écrit le Mariage secret, une bluette, que le Théfttre-Français réclama et joua longtemps. Homme du monde, d'ailleurs, disant, avec intérêt, des historiettes futiles, jouant
avec les mots et tirant d'eux, sans eflbrts, une saillie, qui faisait éclater les rires en fusée.
Vigée vaguait entre tous, prenant un air important, visant à Tesprit et n'arrivant qu au bel esprit; plus célèbre par sa sœur, le grand peintre de portraits, M"' Vigée-Lebrun*, que par ses œuvres, peu nombreuses à cause de sa paresse. Lebrun, son beau-frère, l'appelait /îy^. N'importe! Vigée s'érigeait en protecteur des jeunes talents, auxquels ses avis n'étaient pas toujours profitables. Puis, Emmanuel Dupaty, si heureux au théâtre, où chacune de ses pièces emportait un succès. De Ségur recherchait sa collaboration. Lorsqu'il fit seul un opéra comique, le Cabriolet jaune ^ la pièce ne réussit point. Un soir, après la représentation on criait devant lui, dans la rue : « le Cabriolet est tomhtK — Cela m'étonne, reprit Ségur; on lui fait un train nouveau chaque jour. » L'esprit ne lui manquait pas. Ses chansons et ses couplets en étaient pétris. C'est lui qui cingla de cette riposte un acteur fort médiocre, qui le tutoyait : « Vous oubliez, mon cher, que, depuis la Révolution, nous sommes égaux! » Ainsi se vengea le fils d'un maréchal de France.
Dans ce salon, de Ségur surveillait de Narbonne dont il était jaloux. L'un et l'autre se disputaient la bienveillance de l'actrice. Narbonne avait été son amant, ne l'était plus et continuait à l'aimer, quoiqu'il sût bien qu'elle en aimait un autre, et même qu'elle était mariée au neveu du chevalier
1. M"« Sophie Gay a dit d'elle : « M"» Lebrun était à la fois belle et jolie, brillante et simple, spirituelle et bonne. Peintre de la pensée autant que de la ligure, elle a mis dans ses portraits une vérité, un charme d'expression qui définit l'idéal. Poète dans son talent, dans sa conversation, dans sa parure même, on lui a pardonné d'être originale, parce qu'elle n'en a jamais eu la prétention. •
de Parny. Mais, de Ségur, malgré son esprit, restait inférieur à de Narbonne devant une femme. L'enjouement, le trait, le mot drôle plaisent aux femmes et ne les retiennent pas, et ne leur émeuvent point le cœur. Au contraire, le langage doux, carressant, poli de Narbonne, tout pénétré du sentiment des nuances qu'il faut observer suivant les circonstances, cette science du savoir-vivre, qu'avait le grand seigneur, en faisait un conquérant irrésistible. De Ségur ne l'ignorait pas, et n'avait d'autre moyen de le combattre qu'en discréditant les habitudes de son rival, en démontrant ses défauts. Ce n'était, toutefois, entre eux, que légères piqûres, n'outrepassant point le ton de la camaraderie, un persiflage aimable, point excessif, qui se pouvait tolérer. Le marquis de Chauvciin, autour d'eux, sautillait, pétillait, cherchait un mot piquant, le trouvait quelquefois ; léger, frivole, lançant de fines remarques, s'efForçant d'imiter le dialogue de Beaumarchais qu'il prenait pour modèle.
Desprès, ce soir- là, quittait peu de Ségur. Ensemble, au début de la Révolution, ils avaient rédigé le journal royaliste, le Point du jour^ et ce souvenir donnait une grande force à leur amitié. Desprès était de bonne éducation, ingénieux en ses causeries, et respectueux de toutes les bienséances. Louis Bonaparte devait l'emmener comme secrétaire en Hollande. Puis c'était de Boufflers, rieur en sa large figure très commune ; le maître de la maison, de Parny, allant à tous ses invités; et M"" Vigée-Lebrun dont on admirait la chevelure blonde et la jeunesse persistante, émue déjà avant que Legouvé n'eût ouvert les premiers feuillets de son poème. Les camarades de l'actrice étaient présents aussi : Mole et Fleury et Dazincourt et Talma et
M"" Raiicouri, ne quittant point des yeux une jolie personne, timide et silencieuse, assise un peu à. Técart, une protégée de M"° Contât, M"" Mars, éclatante de jeunesse, de fraîcheur et de grâce, destinée à faire oublier, par son talent, celle qui, en ce moment, la patronnait.
Toutes les deux étaient de nature différente, d'expression dissemblable en la physionomie.
Louise Contât représentait la coquette impérieuse et autoritaire, n'ayant d'autre loi que son caprice, se jouant de ses adorateurs avec légèreté, insousiance et môme cruauté. Le petit nez retroussé et fin de son visage, ses deux lèvres dédaigneuses et sanguines, lorsqu'elles s'ouvraient pour faire entendre à Alcestc les reparties cinglantes de la superbe Célimène, ne laissaient aucun doute sur la sécheresse de son cœur et les exigences de son caractère. En ce grand rôle des comédies de Molière, celles qui lui ont succédé ont pu l'imiter ou l'égaler, mais ne l'ont surpassée jamais.
M'" Mars avait d'autres qualités et se montrait supérieure à sa devancière dans les rôles qui exigeaient de la candeur, de l'honnêteté, de la vertu. Le rôle d'EImire, du Tartufe, fut son triomphe le plus éclatant. Elle, dont le visage semblait incarner la pudeur, n'avait nul besoin de parler pour être crue. Son attitude, ses gestes décents et mesurés, son silence même, tout en elle protestait contre les accusations éhontées de l'hypocrite. Il lui suffisait d'un regard pour démentir son accusateur et proclamer son innocence.
Mais que d'empire, que de séduction, que de verve, que de chaleur, que d'enveloppement chez Contât, dans les rôles où la coquetterie de la femme
se manifestait en toute son ampleur, où son inconstance irritait Thomme, en le dominant quand môme! Jamais, au dire de M"* Sophie Gay, qui le tenait de Mole, jamais on ne vit sur la scène, comme avec Louise Contât, cette grande autorité qu'affirmait en son jeu la célèbre coquette. Célimène, c'était ellemôrae, plus que ne le fut jamais la Béjard, la femme de Molière. Devant elle, les autres acteurs palissaient, et, malgré son immense talent et son habitude des planches, Mole, à côté d'elle, sentait s'évanouir son assurance et faiblir sou jeu. Dans une scène du quatrième acte du Misanthrope^ Alceste se promet de démasq uer cette Célimène , q ui se moq uc do lui, le trompe, lui fait subir mille tortures. Il a, en main, un billet qu'elle vient d'écrire à Oronte dont il est jaloux. Son indignation et sa colère sont sans bornes; et lorsqu'elle arrive, cette femme adorée, avec laquelle il veut rompre, et qu'il lui reproche ses trahisons et sa perfidie et qu'il la somme de se justifier et de lui démontrer que ce billet est bien adressé à une femme, ainsi qu'elle le lui affirme, Célimène, excédée de ces agressives paroles, et, de plus, incapable de persister en son mensonge, se retourne contre Alceste et lui lance cette apostrophe que Mole ne pouvait supporter :
Il ne me plait pas, moi;
Je vous trouve plaisant d'user d'un tel empire, Et de me dire au nez ce que vous m'osez dire!
Le vieil acteur, qui était sexagénaire, aimait Contât, et le théâtre était le seul lieu où la sémillanle coquette le voulut entendre ^ Sa passion pour elle
L Dans les Lettres inédites, publiées par M. de Lescnrc, se trouve encore l'anecdote suivante, à la date de novembre 1786. Mob* s'y trouve môle. « La demoiselle Contât, que tout Paris adore pour son talent et pour sa
s'emparait de tous les dialogues amoureux. Mais cette rispote Técrasait, et, comme Alceste, il balbutiait sa réponse et ses excuses :
De grâce, montrez-rnoi, je serai satisfait
Qu'on peut pour une femme expliquer ce billet.
« Le regard, ajoute M"* Sophie Gay, qui accompagnait ce mot, ou plutôt cet arrêt de Célimène, justifiait à lui seul la faiblesse d'Alceste; ce regard despotique, brûlant de colère et d'amour, expliquait la fascination qui attire un cœur vrai, sous les serres de la coquette. Il fallait l'adorer, lui obéir, la croire. Infidélités, mensonges, reproches, perfidies, il fallait tout endurer, plutôt que la perdre. »
Les heures passaient. Legouvé ouvrit, enfin, le cahier de son poème ; et l'expression mélancolique de son visage, commune à tous les cœurs tendres, disposait favorablement à son égard tous ses auditeurs. On n'eût pas imaginé un autre poète, pour réciter
beauté, était curieuse de voir le joli boudoir que la reine s'est fait faire h Fontainebleau. Elle pria le maréchal de Duras de lui procurer cette satisfaction. On lui proposa d'y venir au moment où se trouvait chex elle M. Mole, dont elle prétend que l'esprit s'aliène d'amour pour elle. Il lui otTre la main, et nos deux curieux arrivent dans le boudoir. La reine, que Ton croyait occupée ailleurs, entre tout à coup. Nos amateurs surpris et confus ne peuvent éviter le mépris dont le juste courroux de la souveraine les accable. On croit que la belle actrice a perdu l'envie de se montrer jamais dans les palais dont plusieurs motifs lui donnaient l'exclusion. "
Ailleurs :
« L'aventure de M"» Contât, dans le boudoir de la reine, a eu une circonstance qui aggravait beaucoup sa faute. Celte actrice avait eu rindiscrétion de prendre le Uipis où sa Majesttî s'amuse à broder, et d'y ajouter une fleur. Klle se proposait de la défaire et d'effacer les traces de son indiscrétion. lorsque la reine vint à entrer. On prétend que, pour consoler M"» Contât, Mole lui oflrit de l'épouser, en lui laissant même la liberté d'avoir un amant. L'actrice dont on doit admirer la sagesse, autant que la délicatesse de son adorateur, a répondu qu'elle serait volontiers son amie et même quelque chose de plus, mais jamais son épouse. »
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LE SALON DE m"* LOUISE CONTAT
avec plus d onction et plus de douceur les vers composés à la gloire des femmes. La dédicace de l'œuvre, adressée à sa femme, indiquait, déjà, en quel esprit elle était conçue :
Si j'ai peint d'un crayon fidèle Les femmes, ce présent qu'à l'homme ont fait les cieux, Vous m'avez servi de modèle, Vous étiez toujours sous mes yeux.
Mais je traçais surtout leur cœur d'après le vôtre.
Juvénal, Boileau, Milton, Pope, ont décrié la femme. C'était un paradoxe qu'ils voulaient soutenir, affirme le poète, et il commence. Les tirades, les épisodes se succèdent, toujours applaudis. Les cœurs tressaillent ; on admire. On semble heureux d'entendre ce noble langage. Tout le poème est en rhonneur des femmes et exalte leur courage.
Avec quel intérêt, on se Timagine, cette assistance accueillit la tirade sur Tamour, et de quels applaudissements elle souligna le bonheur de Tamant.
De cette soirée, M""" Sophie Gay revint enthousiasmée; et toutes les soirées, chez M"" Contât, étaient pareilles, suivies par tous les gens d'esprit qui se faisaient un honneur d'être de ses amis.