‹ La société française pendant le consulat (volume 4)Chapitre 84 sur 119 · La Chaussée · texte numérisé non relu

La Chaussée

pair avec les femmes de la bonne compagnie. Le malheur qui les accablait toutes n'avait pas, seul, éïMi le môme niveau. Elles sentaient, entre elles, une sorte d'affinité, les mêmes sentiments distingués, la môme noblesse de cœur, la même générosité de caractère. Louise Contât, devenue leur amie, garda leur amitié, après la délivrance. Dans le monde, elles se retrouvèrent et continuèrent de se voir. On la recevait chez soi, si on n'allait pas chez elle. L'une d'elles. M"* de Coigny, si renommée pour sa beauté et son esprit, — un esprit à Temportepièce, — une grande dame de la cour, où elle avait été jalouse de la reine, ne manquait point, avant de quitter le théâtre, d'échanger de menus propos avec l'admirable actrice, lorsqu'elle la rencontrait à la sortie. Elles s'écrivaient aussi, attirées l'une vers l'autre par le même pétillement d'esprit, la même facilité à saisir le ridicule des gens et à le grossir pour s'en moquer*.

Lorsque le calme renaquit dans la société, que les relations se renouèrent entre gens du monde, Louise Contât, se rappelant la vogue des salons de M'"* Quinault et d'Adrienne Lccouvreur, voulut avoir ses jours de réception, chez elle. En son petit hôtel de la rue de Larochefoucault, elle invita ses

!. " C'est pour celle jolie personne que se battirent deux jeunes jjena de la cour, en i78(J (Lettres iniUlites de Lescure^ janvier 1780). I^s duels dont je vous ai rendu compte ont eu des causes singulières. Un singe qui a plume une perruche, donnés tous deux à la duchesse de Valentinois. a mis le marquis de Coigny aux prises avec le prince de Monaco. Une ^o^e e>t l'origine du second combat. La comtesse de Coigny avait laissé tomber cette fleur. Le comto Roger de Damas la ramassa et s'amusa à reffeuillcr sur une table où l'on jouait au creps. Le jeune comte de Broglie pria son ami de cesser celte plaisanlcrie, qui gênait les dés. L'autre continua. M. de Broglie lui dit que rien n était plus bêle que ce qu'il faisait. Tout paraissait Uni. Mais les réflexions des spectateurs, les bavardages des femnu^s et les commentaires des méchants conduisirent les deux comtes sur l'arëne. Là. on s'expliqua, on s'embrassa, on se sépara. Mais, bon gré, mal gro, il fallut >o battre dix jour» après. *

amis d'autrefois, les grands seigneurs vivant encore et les auteurs qui lui avaient donné des rôles, et de plus jeunes, qui désiraient qu'on jouât leurs œuvres. L'actrice possédait autant d'esprit que Ton en peut avoir, assez pour en prêter à ceux qui n'en avaient pas; et en présence d'un interlocuteur à la repartie facile, aux traits mordants, elle savait se surpassera Entre eux, alors, c'était une débauche de saillies, de remarques caustiques et amusantes, marquées au coin de la satire la plus acérée. Et, cependant, généreuse et bonne, amie fidèle et sûre, mais terrible et redoutable pour ses ennemis. Arnault, le sexagénaire, qui fut un de ses familiers, a laissé d'elle un portrait inoubliable. Son intelligence, dit-il, était pleine de ressources et de raison. Louise Contât préférait les choses sérieuses aux futiles, dirigeant la causerie, le plus souvent, sur des sujets graves et philosophiques dont elle parlait avec une subtilité et une profondeur inat-

1. De Bouilly, Mea récapitulations, t. Il, p. 239, sur M'»« Contât : «i Voulant se débarrasser du duc de G..., qui Tobsédait de ses déclarations enflammées, elle n attendait qu'une occasion. Le duc «Hait bossu. Un jour, la conversation, ordinairement vive et finement aiguisée, tomba sur l<*s bossus. Le duc de C..., en se plaçant bravement dans la catégorie, dit avec celte suffisance des personnes d'un grand nom : « On avouera que la nature nous donna une heureuse indemnité de ses rigueurs. En général, les bossus sont des gens d'esprit! — Ah! Monsieur le duc, vous n'êtes que contrefait, répliqua vivement M"« Contât, avec celte verve et celte malice qui l'inspiraient si bien. » I^e duc rougit et baissa les yeux. Chacun applaudit tout bas à cette piquante saillie, et l'on convint que jamais femme d'esprit n'avait dit plus ingénieusement à un grand seigneur qu'il n'était qu'un sot •

Et plus loin, p. 410 : « Le salon de M"* Contât représentait fidèlement ceux de l'ancien régime, sous lequel sa renommée s'était établie; on y retrouvait ce ton, ces usages de haute société, ces anecdotes piquantes, ces conversations animées, en un mot, cette galanterie française qu'avait tant eflfarouchée la Révolution, et que les vieux gourmets savouraient avec délices. Jamais princesse ou dame de la cour, jamais femme du plus haut rang dans la magistrature ou la finance, n'avaient fait les honneurs de son hôtel avec plus de charme, d'aisance et de dignité que ne faisait celle dont les hauts persoanages venaient étudier les nobles manières et le ton par excellence. »

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