‹ La société française pendant le consulat (volume 5)Chapitre 10 sur 46 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Sommaire. — § 1. — L'évolution de la sculpture achevée au moment du Consulat ; elle se ressent de l'influence de Pigalle. — Pajou, en sculpture, comparé à Boucher, en peinture. — Houdon et Cafliéri, mis en parallèle ; le buste de Molière par Houdon. — Falconnet. — Julien, élève de Coustou ; son énergie, son ardeur pour le succès ; sa statue de Galatée. — Clodion ; le mot joli appliqué à ses œuvres, petites statuettes qui représentent bien les mœurs de la fin du xviii' siècle. — Sa vie ; son amour de la solitude; son groupe : une Scène du Délucfe.

Sommaire. — § 2. — Jean-Baptiste Giraud, statuaire riche, fait le voyage de Rome, pour rapporter à Paris dans son hôtel de la place Vendôme des moulages de l'antique, en nombre considérable. — Dejoux, descendant d'une illustre famille, alors déchue, sculpteur sur bois, prend le goût de la sculpture, en voyant dans un voyage à Marseille les œuvres de Puget ; il se lie d'amitié avec Julien, qu'il trouve comme élève chez Coustou ; ses inégalités d'humeur.

Sommaire. — § 3. — Boizot. — Dclaistre. — Stouf. — Mouchy. — Lecomte. — Ramcy. — Lesueur. — Bosio.— Allegrain. — Roland, fils d'un cabaretier des Flandres. — Cartillicr,fils d'un serrurier; sa statue de Vergniaud. Moitié, fils d'un graveur ; son groupe : David portant la télé de Goliath. — Chaudet, prix de Rome, élève de Stouf; auteur de la statue de Bonaparte, placée au sommet de la colonne Vendôme. — Lemot, auteur de la statue équestre de Henri IV, placée au Pont-Neuf ; anobli par la Restauration. — Dupaty ; sa statue de Biblis changée en fontaine. — Joseph Chinard ; vivait à Lyon ; son atelier dans une cha. pelle des Pénitents de Lorette ; djux portraits par lui, remarquables : l'impératrice Joséphine, M"* Récamier.

Sommaire. — § 4. — Canova ; ses démêlés avec Bonaparte ; il fait le buste du Premier Consul, qui doit lui servir pour la statue ; il l'envoie nue à Paris, après l'avoir composée à Rome. — Bonaparte craignant les railleries des Parisiens la fait remiser dans

une dépendance du Louvre. \\'cllinî;ton, en 1815, se la fait olïrir jiar les Bourbons ; il la place dans le vestibule de son hôtel, en guise de porte-manteau.

L'évolution de la sculpture était achevée lorsque le pouvoir de Bonaparte coniniença.

A la fin du règne de Louis XIV, la statuaire qu'avaient rendue si brillante Puget et Coustou, allait à la dérive. Tenue en lisière, sous les traditions respectées du grand peintre Lebrun, elle s'acheminait à sa dégradation. Toute initiative, et, par suite, toute éniubition, étaient enlevées à l'artiste ; et la sculpture, tombée dans la routine, n'enfanta plus que des œuvres maniérées, ou exagérées. La nature ne fut plus la grande inspiratrice de l'art. Les caprices de l'imagination parurent suffisants ])our créer de la beauté, et l'on appela beau ce qui plaisait aux yeux. On ne s'attaclia plus à la vérité des formes, mais à la grAce, l'élégance du sujet. Qu'importait, alors, qu'une œuvre ne fût pas en rapport avec l'éternel type du vrai, si elle répondait aux conceptions dévoyées de ceux qui se disaient les arbitres du goût !

Cette déchéance devint d'autant plus sensible, que l'on ne vit plus de statues aux monuments, édifiés par les architectes. On les plaçait dans les jardins publics, ou à l'entrecroisement des allées des parcs, ou encore au milieu des pelouses. Elles furent isolées, dépourvues de fond qui pût atténuer la médiocrité de l'œuvre. Le marbre s'oil'rit nu aux regards, n'ayant pas le privilège du tableau dont l'insuffisance est dissimulée sous un revêtement de couleur. 11 était vu de face, de profil, de dos avec ses défauts ; trop rigide ou trop mou, paraissant ce qu'il était, sans excuse, — inauvais, si l'artiste était resté inférieur.

LA SCULPTURE il

Pigalle (1714-1785) revint le premier à la nature. Louis XV vivait encore. Pigalle composa un Mercure attachant sa taloîitiière, siaiiie si vivante, où le ciseau avait tracé des courbes si élégantes, des formes si pures et si conformes à la réalité, que le roi enthousiasmé demanda un pendant à cette œuvre ; et Pigalle fit sortir du marbre une Véfius, aussi admirablement belle que son Mercure. Le goût dominant était alors si perverti, que ces premières œuvres de l'artiste furent tout d'abord critiquées. On lui reprocha d'avoir copié la nature, parce qu'il avait, disait-on, l'imagination courte ; et on l'appela le Mulet de la sculpture. Mais il possédait une main habile, un ciseau obéissant. Le marbre, sous son action, acquérait un accent de vie intense. Une œuvre de ses mains semblait sourire, gémir, souffrir, comme dans la nature même. L'âme du sujet se rendait visible dans la matière idéalisée. La statue de Voltaire, qu'il composa nue à Ferney, est une œuvre supérieure, peu agréable à l'œil parce que le personnage était plus que septuagénaire, mais elle est incontestablement réussie ; de même aussi le tombeau du comte d'Harcourt à Notre-Dame de Paris, et encore le mausolée du Maréchal de Saxe à l'église Saint-Thomas de Strasbourg.

Son maître Lemoyne \ avait eu également pour élèves Pajou^, Crffieri, Falconnet : Pajou, passionné de grâce, la grâce qui triomphe si merveilleusement dans le buste de la Dubarri/ au Louvre, dans sa Psyché et dans sa Bacchante ; l^ijou, en sculpture

1. Lemoyne (1704-1778), élève de son père et Uc Robert le Lorrain, entra à l'Acatléniie en 1738. Il est l'auteur d'une statue é(|uestre de Louis XV, du Mausolée du cardinal Fleury, et cnCin du tombeau de M ii-nard dont les restes existent encore à l'église Saint-Roch.

1. Pajou (1730-1809), grand prix de Rome en 1718. On a de lui le buste de César en marbre pour la galerie des Consuls, puis Us statues de Pascal, de Turcnne, de Bossuct, de Buffon, de Descartes.

comme Boucher, eu peiuture, mais un Boucher euuobli et plus sévère en ses conceptions ; Caffieri, l'égal de Houdon, en ses bustes, animant la matière de la même vibration que Pigalle, lui insufflant la vie, ainsi que dans les bustes de Piron, de du Bellav, de la Chaussée, de J.-B. Rousseau, et en combien d'autres, mais surtout dans le buste de Rotrou, à la mine fière, à la moustache conquérante de mousquetaire, l'équivalent des bustes de Molière et du bailli de Suffren, de Houdon.

Peut-être y a-t-il moins de science de l'âme dans les portraits de Houdon (1741-1828), que dans ceux de Gaffieri; mais, en Houdon, quelle puissante exécution, quelle hardiesse dans le ciseau, quelle chaleur dans la physionomie, dans le mouvement de toute la figure. Les yeux pétillent, le nez frémit, les lèvres semblent remuer. Tels sont les bustes de Gluck, de Palissot, de Buffon et surtout celui de Molière ; telle encore la statue de Voltaire assis, placée à la Comédie-Française ; telle, enfin, la célèbre Diane produite d'après le beau corps de la charmante Odéoud, dont l'artiste fit le buste en 1781. Grand prix de Rome en 1761 S il composa, comme

1. Thoniire, ciseleur et broii/.ier très distingué, fut chargé par Houdon de l'exécution de l'Écorché, sujet dans lequel se déployait une science anatomique consommée. Houdon le chargea également de faire pour l'Impératrice de Russie une reproduction de la célèbre statue de Voltaire assis. Détail touchant : Sedaine paya le buste de Molière à l'auteur, avec les droits d'auteur de la Gageure imprévue, pour l'offrir à la Comédie-Française. « Ce Molière, dit Louis Gonse, est une création exceptionnelle. Houdon n'avait pour faire revivre le grand poète comique que quelques gravures et portraits du temps. Par un miracle de génie, il a composé une figure idéale qui donne à l'esprit l'idée concrète, absolue, définitive de celui qu'il avait à représenter. Ce buste est un des plus beaux qu'il ait jamais faits et comme, manœuvre du marbre le plus étonnant peut-être avec le Rotrou de Caffieri... En sa vieillesse, dit encore Louis (jonse {Histoire de la sculpture) on le voyait errer comme un corps dont l'àme serait absente. Tous les soirs, arrivait à la Comédie, soutenu par un domestique, un petit vieillard, au regard singulier, qui, dès l'ouverture dès portes, s'asseyait dans une stalle voisine du milieu. Il sortait de sa poche des fragments de porcelaine, des cailloux qu'il carressait du pouce, de ce mouvement familier aux sculpteurs. Puis,

pensionnaire, son fameux Ecorché, qui devint classique plus tard, dans les ateliers. Ce fut à ce moment que le procureur général des Chartreux lui commanda la statue de saint Bruno, sur laquelle le Pape fit cette observation : « Si la règle de son ordre ne lui commandait le silence, elle parlerait.» C'est Falconnet enfin, l'émule des précédents, dont l'œuvre maîtresse fut accomplie à Saint-Pétersbourg,où l'avait appelé la tzarine,pour élever sur la place Isaac, la statue colossale et équestre du tzar Pierre P', dressée sur un immense bloc de granit *.

Un artiste, qu'il faut nommer, eut, au xvni« siècle, une grande influence sur la statuaire, Julien, né en 1731, près du Puy, dMne famille vulgaire, avec le goût du beau et le respect de la nature. Il commença chez un praticien de son pays, à quatorze ans, à pétrir la glaise ; puis il fut envoyé à Lyon, et enfin à Paris, où il entra dans l'atelier de Coustou le jeune. Son professeur ne l'encourageait point, ne le soutenait pas. Il lutta longtemps contre les pratiques de l'école. Il avait trente-quatre ans, en 1765, lorsqu'il obtint le prix de Rome. En Italie, il étudia les modèles de l'antiquité qu'il admirait, et, pendant ses quatre ans de séjour, il se pénétra de la beauté sévère de l'art antique. Revenu à Paris, il sollicita son admission à l'Académie et présenta un (ranymède versant le nectar aux dieux. Son élection échoua. La noblesse de son art, reflet de ses études

après avoir mis sur sa tète un bonnet noir à pattes, descendant sur les oreilles, il s'endormait d'un sommeil profond, jusqu'à la fin de la reprt'sentation. C'était I illustre auteur de Voltaire assis. De cette force souveraine qui avait été presque dieu par la puissance de vie, il ne restait qu'une lueur vacillante. »

1. Falconnet (1716-1791), très orgueilleux, caractère inquiet, porté à la contradiction, au paradoxe. Il n'avait pas atteint sa trentième année, quand une sUtue de Miion de Crolone qu'il ne ci-aignit pas d'entreprendre après le Puget, lui ouvrit les portes de l'Académie.

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à Rome, son esthétique appuyée sur l'exacte reproduction de la nature, i^'étaient point en honneur chez SCS juges. Coustou, son ancien ])r()fesseur, jaloux de son talent, loin de lui être favorable, combattit sa candidature. Désespéré, Julien allait s'exiler à iîochefort, pour y sculpter la proue des navires. Auparavant, il voulut tenter de nouveau la fortune, et il composa un Guerrier ))wura?it, quile fit admettre, enfin, à l'Académie. Il approchait de cinquante ans. A partir de ce moment , la chance lui sourit. Les idées, d'ailleurs, se modifiaient avec le cours des années. M. d'Angivillers, le surintendant des Beaux-Arts, lui commanda les statues de La Fontaine et du Poussin, et peu de temps après une Galatée ' pour la laiterie de Rambouillet. A la Révolution, il s'abstint de toute manifestation et se livra, dans la solitude, à la pratique de son art.

Il est un autre artiste, en qui se résume toute la grâce du xvni^ siècle, tous les caprices de la société des salons, celui qui sut imprimer à ses figurines la désinvolture charmante des personnages de cette époque, Clodion, (Chiude Michel) de Nancy, à qui la mode donna une célélnnté, revenue plus éclatante après une éclipse éphémère. 11 possédait en ses doigts nerveux, la souplesse qu'il fallait pour façonner de petits sujets d'étagère et de boudoir ;

1. Deux bas-reliefs rcprésenUicnt Apollon rlio/. Adinète, ot la fable de la chèvre Ainallhre accompagnait cette Giilntrc.

" Julien df'ji'i si recommandable par ses talents, dit la niogniphie iinivernelle de Didol, l'était encore (lavantaf^(^ par les (]ualités de son cteuret diî son esprit. Modeste jusqu'à la timidité, il voyait avec plaisir les succès de ses rivaux ; il se plaisait à encourager les jeunes gens qui s'adonnaient à r(''lude des Beaux-Arts ; et si l'amitié d'un grand artiste, Claude Dejoux, aucfuel Julien fut lié par une constante aU'ection, n'eût tialii le secret do sa bienfaisance, on ignorerait tout le bien ((u'il m; cessait d(! i-épandre sur une foule de jeunes artistes sans fortune. La jalousie était un sentiment si étranger à son cœur, (jue ses meilleurs amis furent des hommes très distingués dans .son art. Dejoux lui fit élever un monument. Il mourut en 1 804, à soixantc- (jualor/.e ans. «

et, de son iiiiaginatioii et de sa verve, sortaient une quantité de compositions pleines de mouvement et de vie, qu'il vendait à un taux élevé. On comprend bien la futilité, l'étourderie des belles dames et des beaux seigneurs de la cour *, en considérant les jolies statuettes de Clodion. Le mot joli leur convient. Elles sont sveltes, dégagées, pimpantes. Elles ont l'allure décidée, une mine rieuse ; si elles marchaient, si elles parlaient, elles diraient qu'elles sont l'image des marquises délurées de Versailles. Petit art I Peut-être ! Eh ! qu'importe ! il nous fait connaître le charme de ce siècle musqué et parfumé, qui adoptait toutes les fantaisies de la Pompa dour.

Rien de maniéré, d'ailleurs, rien d'exagéré dans toutes ses productions, qui se succédaient sans relâche. Ses bacchantes, ses satyres, ses jeunes filles jouant avec des tourterelles, ses groupes d'enfants, ses bergères, ses musiciens ambulants, portent l'empreinte de l'art grec. Ils possèdent la pureté des formes, l'élégance de la stature, qui leur donnent un attrait soutenu pour l'œil -. Ils ont la jambe fine

1. Mcnard [Histoire des Arts cito une lettre du duc d'Aiitin à Lancret qui indique bien la futilité des goûts de la cour en 1725. « Dans le voyage de la reine Marie Leczinska, de Strasbourg à Fontainebleau, écrit le duc, il est arrivé plusieurs accidents, mais surtout de Provins à Monteri'au où le second carrosse de dames s'embom'ba de l'acjon (ju'on ne put le retirer. Six dames du palais furent obligées de se ni(>ttre dans un fourgon avec beaucoup de paille, quoique en grand habit et coitTées. Il faut représenter les si.x dames le plus grotesquement qu'on pourra, et dans li' goût qu"on porte les veaux au marché, et l'équipage le plus dépenaillé que faire se pourra. Il faut une autre dame sur un cheval de charrette, harnaché comme ils le sont ordinain-ment, bien maigre et bien harassé, et une autre de travers sur un cheval de charrette, comme un sac, et que, le panier relevé, on voit jusqu'à la jarn.'tièrc. Le tout accompagné de qu(?lques cavaliers culbutés dans les crottes et de galopins, qui éclairent avec des brandons de paille. Il faut aussi que le carrosse resté paraisse embourbé dans l'éloignement. enlin tout ce que le peintre pourra mettre de plus grotesque et de plus dépenaillé. •■

2. Louis Gonse [Histoire de la sciilptiirei : •< Pour léjiondre ù la multiplicité et il la diversité des commandes, Clodion avait organisi- sa vie pour en retrancher tous les soins matériels. " Il avait, dit M. GuilTrey, installé son

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et gracile, le pied menu et courbe, le torse évidé, la tête gracieuse. Tous se décèlent vibrants, vivants, éloquents. Ils n'ont rien de contraint, dé comjîliqué, d'excessif. C'est en leur sveltesse, la vérité même de la nature réduite. Et la vogue, dont le prestigieux artiste jouissait, dura dix ans, vingt ans, jusqu'au jour où la Révolution chassant la bonne compagnie, lui enleva tous ses acheteurs. Le goût a changé, en même temps. Les admirateurs de l'antique s'attachent à faire grand. 11 faut de hautes statues pour les places publiques, pour les monuments à élever aux héros des batailles. Il n'y a plus de boudoirs, d'étagères, de cheminées à décorer de ces petits riens dont les aristocrates raffolaient jadis. Il n'y a plus d'aristocrates, mais des riches qui veulent étaler leurs richesses ; et les figurines de Glodion ne leur suffisent plus.

Et lui qui, durant sa vogue, vivait isolé, par caractère, se retrancha davantage en sa solitude, dès que la mode l'abandonna. Il eut des loisirs et il prépara son entrée à l'Académie, par une Scène du Déluge, un groupe de grande dimension, qu'il présenta et qui fut agréé. Le morceau était digne de son talent et de sa renommée ; et il démontra ce que ses jaloux ne lui voulaient point accorder, que

logement dans une grande maison de la ])lare Louis XV où il trouvait l'espace n(!'cessaire pour faire travaillei-, sous ses yeux, plusieurs collaborateurs et mener de front dix a'uvres différentes. Sa vieille tante, Barbe Adam, avait mission de diriger la maison et la table. Aussi la fécondité de sa production tient-elle du prodige. Clodion est si occupé, si achalandé, qu'il oublie les " salons )' et néglige d'achever le morceau de récejjtion qui doit le faire entrer à l'Académie. L'année 1780 fut l'apogée de sa vogue. » Clodion, sur le tard, avait épousé t'Iorc Pajou, la fille du sculpteur. Il avait quarantedeux ans ; sa femme seize. L'union fut malheureuse. La séparation fut prononcée en 1781. i> A la lin de sa vie, ce desservant de l'amour se fait ermite. Ses derniers ouvrages, comme la Scène du Déluge, exposés en 1801, et Vl'Jntrée à Munich, bas-relief pour l'arc de triomplie du Carrousel, le montrent, — retour étrange, — asservi au goût régnant. Son style est devenu premier Empire. »

son œil et sa main n'étaient pas incapables de frrandes œuvres '. Il fut inscrit à partir de ce jour, au nombre de ceux qui recevaient les commandes de l'Etat. On lui demanda le buste de Tronchet, et le bas-relief de l'arc de triomphe du Carrousel. Le buste fut admiré ; le bas-relief critiqué. Clodion, vieilli, ne pouvait reconquérir son ancien prestige. Il éprouvait les vicissitudes d'une trop longue existence. La vieillesse le diminuait. Ses meilleurs amis, ses collaborateurs, moururent : Monot, en 1806, Boizot, en 1809. Ses parents, un à un, achevèrent leur vie. 11 resta plus seul que jamais, triste devant ses œuvres accumulées dans son atelier, sans trouver d'acheteurs. Il traversa ensuite toute la durée de l'Empire et vécut jusqu'en 1814.11 avait soixantequatorze ans.

Jean-Baptiste Giraud (1752-1830), un Provençal né en 1752, à Aix, ne fut point un grand sculpteur, quoique reçu à l'Académie en 1789 ipour un. Achille mourant ; mais il marqua, en son temps, par son goût exclusif de l'antique et les moulages qu'il en fit faire, afin de les réunir en un nmsée, dans son hôtel de la place Vendôme, à Paris. Il y dépensa une somme de deux cent mille francs, durant les huit années qu'il passa en Italie, soit à Florence, soit à Rome. David était son ami, et Giraud partant de Paris emportait une lettre de David pour Wicar, un de ses anciens élèves, à qui le grand artiste le recommandait.

« Il va passer à Florence, écrivait-il, un de mes

1. Il a décoré de supf rbos cariatides la cheminée du boudoir de la marquise de Sérilly, qui se trouve au musée de Kensinpton, à Londres.

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bons amis et l'ami de tous les artistes, puisqu'il va compléter à Rome sa collection d'antiques, je veux dire M. Giraud, académicien *. C'est celui qui vient de faire, chez nous, une figure de réception représentant Achille qui s'arrache la flèche, que Paris lui a tirée. Cette figure l'a fait recevoir tout blanc, quoique d'un genre qui ne prend pas encore beaucoup à l'Académie ; elle n'aime pas l'antique. C'est certainement la première ligure et le premier sculpteur de chez nous. C'est le seul qui tienne réellement de l'antique, et qui soit réellement savant. Ajoutez à cela, si vous voulez, j)ossesseur de 70 mille livres de rentes. Donc, ce même M. (iiraud ayant envie de faire mouler, à Florence, pendant qu'il ferait mouler d'autres choses à Home, m'a prié de vous écrire pour que vous voulussiez bien l'aider dans son projet. Vous n'aurez pas affaire à un ingrat, car il a autant de sentiment que de talent... Il va

1. " II est à reiïrettor, écrit-on dans les Arrhircs rie iarl fraiiçttis, que ri; remarquable ensenilile qu'il avait formé, au prix de tant de soucis et de tant de dépenses, ne soit pas devenu, après sa mort, la propriété de l'État. Le musée de la place Vendôme est passé avec sa succession entre les mains de Grégoire Giraud, l'auteur du beau chien du Louvre, son élève et compatriote, qui fit construire spécialement pour le recevoir um- maison au faubourg du Houle... C'est ce même Giraud qui, îi l'exposition publique du Snint-Iiocli di' Ddvid, il Home, alors que les condisciples du peintre hésitaient dans le jugement qu'ils en devaient porter, s'écria : « i;ii ! messieurs, qui nous empêche d'avouiM- que cela est beau ! »

Gazelle des Bcaux-Arls année 1891 : « Il exista, pendant le Consulat, un foyer d'art, une sorte de petite école théorique, repri'sentée principalement par deux artistes homonymes, mais non parents l'un de l'autre — les deux Giraud. Durant leur vie, elle fut une silencieuse protestation contrt^ la manière qui entraînait la sculpture française dans un double courant d'erreurs, et lui communiquait l'alladissement de l'atelier de Canova ou le froid formalisme de l'école de David... Ce petit cercle d'artistes se composait d'amateurs, de savants oi-iginaires pour la plupart, de la province et du midi de la France, comme Emeric David, Granet, le comte de Clarac, le comte de Forbin, auxquels vinrent se .joindre plus tard le graveur en médailles Edouard Gatteau et peut-être Ingres... On osait se souvenir. Le nom de i*uget (Hait encore et toujours respecté. On ne craignait pas d'encourager les instincts nationaux, ni de protester contre l'embrigadement de l'art et sa plate uniformité sous la férule de David. Les jjartisans de celui-ci ne pardonnèrent jamais à J.-D. Giraud cette attitude indépendante et frondeuse. »

faire en sorte que, dans la place Vendôme, où est son hôtel, nous puissions croire que nous sommes à Rome. Il nous Ta déjà fait voir par une vingtaine de superbes antiques, qu'il a à Paris. Rome à la place Vendôme ! Certes, la métamorphose est difficile à ima.u'iner. » [Archives de l'art français, t. XI.) En Dejoux (1731-1816), également remarqué au xvHi* siècle, il faut considérer le statuaire, qui neut, durant toute sa vie, qu'une passion, celle de son art. Il descendait d'une illustre famille de la Franche- Comté, déchue et devenue pauvre. Sur une colline de son pays existaient encore les ruines imposantes du château de ses ancêtres. Forcé de travailler pour vivre, il sculptait le bois et faisait œuvre d'artiste. Un voyage à Marseille, où ses affaires l'avaient conduit, décida de sa vie et de sa nouvelle carrière. Il y vit les œuvres de Puget ; il les admira, et sentit naître, en lui, un désir irrésistible pour la sculpture. Il avait vingt-cinq ans, l'âge des grandes résolutions. Il trouva le moyen de s'installer à Paris, de se faire agréer comme élève, à l'atelier de Coustou. Julien qui suivait les cours du maître, Julien, pauvre aussi et poussé par la volonté de réussir, se lit tout de suite son ami. Les deux élèves ne se quittèrent plus. Mais Julien, lauréat du prix de Rome, dut quitter Paris et abandonner forcément son camarade. Grande tristesse pour l'un et pour l'autre, l'ar son énergie, cependant, Dejoux réussit à rejoindre à Rome son ami, et afin d'y pouvoir vivre, il supprima, dans sa vie, le repos et le sommeil. Il travailla le jour, la nuit, à toutes les heures, partageant son existence entre un labeur salarié et ses études artistiques. Durant six ans, cette vie opiniâtre et presque cruelle, continua. Avec courage, le jeune artiste surmonta toutes les épreuves, toutes

les fatigues ; et lorsqu'il revint à Paris, il put se présenter à l'Académie, avec un Saint Sébastien mourant, sur lequel il avait épuisé ses efforts. Son œuvre acceptée, il devint académicien. « Noble composition, écrit Quatremère de Quincy,où le mouvement est expressif, où tous les détails sont corrects, où se fait remarquer la souplesse des chairs. » A ce moment, le nom de Dejoux émerge de l'inconnu et le gouvernement lui commande la statue de Câlinât. Sa vie fut longue, toujours dévouée à son art. Il ne mourut qu'en 1810, à quatre-vingt-cinq ans, d'une attaque de paralysie. Son biographe ajoute : « Ce qu'il y avait chez lui de droiture de cœur donnait à son esprit une sorte d'inflexibilité, qui le rendait d'un maniement très difficile dans les affaires qu'on traitait avec lui. Concentré dans son art, il ne savait discuter ni ses intérêts, ni ceux des ouvrages qui lui étaient confiés, ni ces raisons de goût et ces rapports divers que l'artiste, chargé d'une grande entreprise, doit faire valoir auprès des ordonnateurs des travaux. 11 dut à cela des contrariétés qu'un caractère plus flexible aurait su écarter ou adoucir. Il se décida, enfin, à ne plus travailler que pour lui seul. »

Quelques autres statuaires ont laissé des œuvres qui empêcheront leur nom de tomber dans l'oubli. Boizot S une statue de Marine et les figures allégoriques de la fontaine du Ghâtelet. Delaistre, un

1. Boizot (1743-1809), fils d'Antoine Boizot, peintre, attaché à la manufac-| turc des Gobelins. Remporta le grand prix de sculpture en 17C2. Outre le', buste de Racine, on a de lui celui du général Joubcrt, celui de Daubenton et aussi de Joseph Vernet. En 1800, il lit le portrait du premier consul et le Génie victorieux de la France présentant la paix.

groupe do Psijché et de l'amour. Stoiiff, la statue d c Saint-Vincent de PauL}<io\xc\\'^ ,\di statue du Silence. Lecomte, la statue de d'Aletn/jert exécutée pour M. Wattolet, puis celle de Rollin et celle do Fé ne- Ion. Kamey (1754-1838), la statue du général Kléher et celle du Cardinal de Richelieu. Lesueur, des bas-reliefs à la façade nord de la cour du Louvre, représentant Albinus descendant de son char, pour y faire monter les Vestales qui fuient les Gaulois vainqueurs. Bosio \ (17()8-1845), plein de fougue, un Amour lançant ses traits, en 1800, plus tard les bas-reliefs du soubassement de la colonne de la place Vendôme. Allegrain, Vénus sortant du bain, pour les jardins de Luciennes.

Roland (1746-1816), fils du cabaretier d'un village des Flandres, vivait de son travail de praticien, chez Pajou, qui devint son maître. Il put économiser l'argent nécessaire à un voyage à Rome, et il y passa cinq ans à travailler avec acharnement. De retour en France, l'Académie lui ouvrit ses rangs, et Pajou lui fit épouser la fille d'un architecte. 11 obtint ensuite un logement au Louvre, et les travaux affluèrent à son atelier. Il composa en 1782, un Caton d'Utique; en 17 83, un f/rand Condé; en 1784, un Philibert Delorme. Sous la Révolution, en 179!2, il fut chargé du groupe colossal, qui devait représenter le peuple terrassant le fédéralisme. « Ce qui distingue les productions de Roland, disent ses biographes, c'est un sentiment de vie uni au grandiose, exigé par l'art. Sa sculpture offre un air

1. Bosio, François-Joseph, naquit Ji Monaco en 17(iit ; il fut élève de Pajou. Les bas-reliefs du soubassement de la colonne de la place di' Vendôme sont lie lui. Il fit ég'alemcnt les bustes de Joséphine, d'Hortcnse, de Napoléon, de la princesse Pauline Borghùse, et du prince de Bénévcnt. Il est enfin l'auteur du quadrige qui devait surmonter l'arc de triomphe du Carrousel ; en 1S22, de la statue équestre de Louis XIV, pour la place des Victoires.

incontestable de parenté avec l'art de la sculpture romaine, de la belle époque d'Auguste. » La Statue d'Homère chantant sur sa lyre, produite en plâtre en 1802, et refaite en marbre, dix ans après, est une composition de haute valeur, la plus belle qu'il ait exécutée, et son chef-d'œuvre.

Gartillier (1757-1831), comme Roland, ne dut son talent et sa renommée qu'à sa persévérance et son application à la sculpture. Fils d'un petit serrurier de Paris, son goût artistique le conduisit, comme élève, chez Bridan. Resté orphelin à dix-sept ans, avec de nombreuses charges de famille, il façonnait, pour y faire face, des modèles destinés au commerce, des coupes et des candélabres. Une statue de la Pudeur, sa première composition, attira sur lui les regards du public. Au salon de 1796, un sujet de deux pieds de hauteur, symbole de l'Amitié, représentée par une jeune fille arrosant un arbuste que sa main appuie à son sein, lui valut, de l'architecte Ghalgrin, la commande de deux statues à placer au palais du Luxembourg : la Vigilance et la Guerre. Mais son œuvre principale est la statue de Vergniaud, Vovateuv girondin, qu'il supposa éveillé, la nuit, par l'idée dun discours à prononcer le lendemain, et qui, au pied de son lit, et enveloppé d'un manteau, prélude aux nobles accents dont retentira la tril^une. Gartillier était bon, timide, sensible, et ces qualités de son caractère se reflètent, sur toutes ses couvres, par une expression de retenue et de timidité, de grâce délicate et de poésie. A la mort de l'une de ses filles, son chagrin fut si violent, qu'il succomba peu de temps après \

1. Gartillier avait le sens de la vie. C'est la vie que l'on retrouve, dans sa statue de Pichegru à Versailles, de Jos('phine à Rueil, dans les bas-reliefs de l'arc de triomphe du Carrousel. <i lloniine sensible et doux, dit de lui la hio-

Moitte (1747-1810) était le fils d'un graveur. Il naquit à Paris. Tout jeune, il entra, comme élève, à l'atelier de Pigalle. En 1768, il remporta le prix de Rome par un groupe de David portant la tête de Goliath. En Italie, il s'éprit de l'antique, et lorsqu'il revint à Paris, et qu'il exposa ses œuvres, on dut reconnaître qu'elles se distinguaient parle goût le plus pur et le dessin le plus correct. Louis XVI lui avait fait commander la statue de Gassini. Il ne put l'achever qu'après la Révolution. En 1794, au concours institué pour une statue de Rousseau, il fut mis au premier rang. Il avait conçu le citoyen de Genève attentif aux premiers pas de l'enfance, et méditant, à cette observation, sur le plan d'éducation de son Emile. Le gouvernement consulaire lui commanda les bas -reliefs du mausolée qu'il devait élever sur le Mont Saint-Rernard au général Desaix, tué à Marengo. Il exposa, ensuite, à l'un des salons de cette époque, une statue équestre du général Ronaparte. Enfin, il fut chargé des bas -reliefs de la colonne érigée sur l'emplacement du camp de Roulogne et du tombeau du général Leclerc,dans l'église Sainte-Geneviève. D'après Mariette {Abécédaire, t. II), Moitte demandait pour ce tombeau trente- six mille francs. Il ne fut jamais exécuté ^

Ghaudet (1763-1810), fut un des artistes dont la

graphie de Michaud, esprit fier et délicat, doué d'une rare modestie, et cependant ferme dans ses opinions, quand il les croyait utiles au bien des arts, professeur zélé, ami sûr, Cartillier réunissait à toutes ces qualités l'ordre et la lucidité des idées, qui rendent un maître éminemment propre à l'enseicrnement. A son école, ses élèves remportèrent douze fois le grand prix, et plusieurs fois le second. On distingue parmi ses élèves. Rude, Petitot Romain. Xanteuil, Seure aine. Dernier, Lemaire, Seuro jeune, DumonI, Jalley, Desbœufs. » fMicliaud : Jiioffrnphie universelle.)

1. '< Dans la Cour du Louvre, à droite du pavillon de l'horloge, dit la biographie de Didot, Moitte est l'aut-nir des i)as-reliefs, la Muse de l'histoire, puis du Moïse et de Xuma, figures qui supportent la comparaison avec celles de Jean Goujon, exécutées de l'autre coté. »

sculpture brilla pendant le Consulat. Elève de Stouf, il avait obtenu le prix de Rome, en 1784, pour le bas-relief de Joseph, vendii par ses frères. A Rome, l'antique le séduisit et l'accapara, et son talent s'épura, se vivifia, s'éleva à ces études sévères. Il n'eut que des admirateurs pour son groupe du Bei'ger emportant le jeune OEdipe ;^ouv son Amonr présentant une rose à un papillon, qui accourt s'y poser, symbole du plaisir où l'àme va se perdre ; pour la statue de Bonaparte, placée au sommet de la colonne Vendôme et son Cincinnatus, au Sénat ; pour les bustes de Fonrcroy, de Sabatier, et de Deno?i, exposés en 1804; enfin pour la statuette de la Paix, fondue en argent et destinée aux Tuileries. Ses contemporains ont dit à son sujet : « 11 fut spirituel, plus que profond ; plus tendre et plus gracieux que sévère et correct » K

Lemot, du même âge que Ghaudet (1763-1827), étudia la statuaire chez Dejoux, dont il fut le meilleur élève. A dix-sept ans, il remporta le prix de Rome. Fils d'un simple menuisier, il montra de bonne heure une aptitude remarquable pour les beaux-arts. Pensionnaire à Rome, il fut rappelé, cependant, pour être incorporé à l'armée du Rhin ; mais David le fit revenir à Paris, en 1795, afin de coopérer à l'érection de la statue colossale du peuple français, décrétée par la Convention, sur une proposition du grand peintre. A dater de ce moment, les productions du jeune Lemot se suivirent à peu d'intervalle. Il exécuta un Nnma Pompilins, pour le

1. Sa femme ne mourut que vingt ans après lui, on 1830. Elle jjcig-nait des portraits et fit celui de M°" Gérard.

" Cliaudet pai'tagea avec Canova les faveurs officielles. Lorsqu'il niouriU à Lyon, en 1810, il allait recevoir le grand pri.x décennal pour la statue de Napoléon en César, qui occupa le sommet de la colonne Vendôme, jusqu'en 1814. >i (Louis Gonsc : histoire de la sculpture.)

Conseil des Cinq-Cents; un Cicéron, pour le Tribunal; un Lêonidas aux Thermopylcs, pour le Sénat; un Brutus et un Lijcurgue, pour le Corps législatif. En 1801, il exposa une Bacchante, en marbre, qui fut acquise par le Premier Consul; en 1804, un Jean Bart que le gouvernement ofïrit à Dunkerque. Il mourut riche, possesseur des ruines de l'antique château de Clisson, et anobli par la Restauration du titre de baron. C'est à lui que l'on doit la statue équestre de Henri IV érigée sur le Pont-Neuf.

Dupaty (1771-1825), fils aîné du président du Parlement de Bordeaux, fut aussi un artiste distingué du Consulat. 11 s'était adonné d'abord à la peinture, et n'y réussissant pas, Lemot l'attira dans son atelier, où Dupaty, par un travail assidu, eut la gloire d'obtenir le prix de Rome, en 1799. On a de lui un Amour présentant des fleurs et cachant ses fers, un Philoctète blessé, une Vénus genetrix, placée dans les galeries du Jardin des Plantes, une Vénus devant Paris, placée au Luxembourg, et surtout sa gracieuse Biblis changée en fontaine. Ce fut un esprit élevé et judicieux qu'avait formé l'étude et cjue le goût inspirait.

Il serait injuste d'oublier Josepli Chinard (1759- 1813). Quoique vivant à Lyon, son pays, il comptait de nombreux amis parmi les peintres et les sculpteurs de Paris. Pendant le Consulat, sa renommée avait atteint son apogée ; il avait alors cinquante ans. Longtemps, il subit la pauvreté, et ses débuts s'en étaient ressentis. Pour vivre, il s'était résigné à fabriquer de petites statuettes de sucre, que lui commandaient les pâtissiers et les confiseurs. A la lin, son amour de l'art, son énergie, triomphèrent de tous les obstacles, de la pauvreté et de l'obscu-

rite. A Rome, où il était allé compléter ses études, il prit part au concours international, établi par le Pape, et le premier prix lui échut, ce qui le fit couronner au Capitole et lui assura le séjour de Rome pendant quelques années. Lorsqu'il rentra dans sa ville natale, il ouvrit son atelier, dans une chapelle des Pénitents de Lorette, enlevée aux moines par la Révolution ; et rien n'était plus curieux ni plus intéressant à visiter que cette maison de Dieu, changée en atelier de sculpture. Les pourtours de la nef étaient garnis de piédestaux, supports de sujets et de modèles de toute nature, donnant l'illusion d'une suite de divinités païennes, qui s'oti'raient aux regards des passants.

Chinard, quelques années avant sa mort, avait acquis la propriété d'un vaste enclos près de son atelier, et le journal ÏArti.ste,de 1838, auquel nous empruntons ces détails, ajoute : « ...Ce vaste enclos, encombré, en plusieurs endroits, de blocs bruts de statues, de marbres à demi ébauchés, n'est pas moins curieux à visiter que l'immense atelier de Lorette. Plus d'une pensée, éclose en un moment de verve et caressée longtemps comme une fille chérie, traîne tristement sur le sol dans un irrévocable abandon. Plus d'une époque trouverait des représentants, sous les herbes parasites, qui sont la j^arure des ruines. Ici, un bas-relief, où le ciseau a retracé l'un des sacrements de l'i^glise, est appuyé contre l'ébauche d'un groupe de Zéphyre et Flore. Là, un Saint Bruno mutilé repose lourdement, non loin de Bacchiis et Ariajie. Ailleurs, des bustes en habit de cour, à jal)ot de dentelle, à perruque roulée, rappellent des personnages dont le nom s'est perdu, mais qui furent éminents, car leur poitrine est couverte des ordres de l'ancienne monarchie. Un

cardinal endure, en compagnie de P/iocion,et d'Euripide et du terrible AJax, les frimas de l'iiiver, les ardeurs de l'été. Le sublime aveugle, le divin chantre d'Achille, a pour voisin le buste d'un apothicaire. L'Apollon du Belvédère déploie sa chlamyde, comme pour protéger la pudeur d'un Bonaparte tout nu. Que sais-je ? L'Amour et Psijclié échangent des baisers, à la vue d'un gladiateur mourant. Un centaure de la plus belle exécution piafie, auprès d'une Gorgone ; et la grotesque figure d'Esope sourit à la Vénus accroupie. Enfin, au centre d'un cercle de poiriers nains, domine le marbre non encore terminé de Persée et Andromède . Tous ces travaux et beaucoup d'autres sont là, pèle-mèle.... »

Chinard, en possession de la renommée et d'un peu de fortune, était tombé malade. On le voyait alors vaguer mélancoliquement dans les allées de son domaine, au milieu des œuvres qu'il y avait accumulées, jetant un regard triste, presque éperdu, sur cette collection de marbres qu'il admirait et qu'il allait quitter bientôt. Sa haute taille courbée, le visage hàlé par le soleil du midi, il menait ses pas languissants le long de ses plates-bandes, se raidissant contre le mal qui le devait emporter. Cette résistance, cette réaction du moral sur le physique, furent impuissants contre la mort qui le talonnait. Elle arriva peu de temps après, en 181.S.

Chinard, disent ses contemporains, était vif, impétueux, un peu étrange. Il a laissé deux portraits de femmes, remarquables : celui de Joséphine et celui de M""" Récamier.

La conquête de l'Italie, l'admiration de l'antique, dont Bonaparte ne se défendait point, le portaient à protéger les artistes italiens, autant que les artistes français. Au cominencenient du Consulat, l'Italien Canova (1757-1822) jouissait d'une célébrité incontestée. Son influence, en Italie, était aussi considérable que celle de David en France. Le statuaire avait atteint la maturité de son âge, et Bonaparte, voulant posséder sa statue, le fît mander en France. Bourrienne, secrétaire du premier consul, écrivit à Cacault, qui gérait l'ambassade de Borne, l'invitant à s'entendre avec l'éniinent artiste, pour l'exécution de cette statue. Les offres étaient magnifiques : voiture de voyage et cent vingt mille francs de récompense. Canova refusa. Il ne pardonnait pas au premier consul d'avoir sacrifié Venise à l'Autriche. Mais, sollicité, pressé, gagné par des promesses alléchantes, il se décida enfin et partit.

Il descendit à Paris, chez le cardinal-légat, car il était pieux, et sa gloire le rendait l'égal des plus grands personnages. A sa première visite au consul, à Saint-Cloud, il fut aimablement accueilli, avec un sourire bienveillant et des attentions courtoises, dont le général n'avait pas coutume. Canova demanda la permission de garder son langage indépendant et sa franchise, et alors il se plaignit du sort que la politique et nos armes avaient créé à sa patrie, surtout à Borne. Les palais et les églises, disait-il, avaient été dévastés et dépouillés de leurs richesses artistiques ; le numéraire n'existait plus, le commerce était anéanti, et Canova se plaignait toujours. Bona-

jmrte écouiait sans colère et, comprenant celte douleur patriotique, il répondit cjue les Honiains pouvaient avoir confiance en lui ; que son projet était de restaurer la Ville Eternelle, et do lui rendre sa splendeur passée. — En attendant, que vous faut-il ? ajouta le consul. — Rien, répliqua l'artiste; je suis à vos ordres. — Eh bien! vous ferez ma statue ! et il le congédia.

Pour rendre facile le travail du statuaire, Bonaparte déjeunait dans un grand salon qui précédait son appartement. Canova y avait installé tout son attirail, et pendant que le Premier Consul mangeait, lui travaillait au portrait cjui devait lui servir à exécuter la statue. Le portrait fut achevé avec une ressemblance frappante qui satisfît Bonaparte et son entourage, et alors l'impérieux modèle s'efibrça, mais en vain, de retenir à Paris * le grand artiste ; il n'y réussit point. Canova quitta la France, emportant à Rome le buste du Premier Consul qu'il devait transformer en statue. Il crut nécessaire d'idéaliser ce visage, dont le profil anguleux et les méplats étaient si caractéristiques pour la sculpture. Cette transfiguration glorieuse, que l'artiste voulut imprimer à son œuvre, dénatura la ressemblance. Menneval, en ses Mémoires, déplore ce changement. Assurément le visage du héros n'était point celui d'un joli homme fait pour plaire aux petites précieuses de cour, mais il était assez noble et assez beau, — de la beauté niAle d'un grand homme, — pour rester ce qu'il était. L'œuvre expédiée à. Paris, en 1811, déplut à Bonaparte qui ne s'expliquait ni ne comprenait la nudité que lui avait imposée le sta-

I. Pendant son sojom- à Paiii?, Canova fit le portrait do plusieurs membres de la famille consulaire, notanmient celui (!<• M""« Laetitia dans la pose de VAgri])i)inc <lii Cijiiiole.

tuaire '. Redoutant la raillerie des Parisiens, il ordonna de remiser la statue dans une dépendance du Louvre, à l'abri delà curiosité du public. C'est là qu'un impitoyable vainqueur la vit, en 1815, et se la lit vendre ou olTrir, par le gouvernement des Bourbons. Elle fut expédiée en Angleterre et placée dans un vestibule de palais où elle servit de portemanteau.

Avant le départ de Canova, David lui otlrit une fête, en un banquet où il invita tous les artistes français afin d'honorer l'illustre Italien. Gérard peignit le portrait du grand homme et l'Institut lui fit place à une de ses séances où il lui décerna le titre de membre correspondant ^.

1. Le corps (lu héros était représente avec une simple drapei-ic descendant du bras g-aiiche, la main gauche tenant un long sceptre, et l'autre main supportant une petite figure de la Victoir(î. Dosio, disent les contemporains, avait emprunté à Canova q\ielques-uns de ses procédés épidcrniiques, mais il n'avait pu lui dérohei ni la grâce persuasive, ni son élégante et imperturbable correction, ni cette virtuosité étourdissante que le niaitre italien avait héritée de son illustrissime ancêtre, le chevalier Bernin.

2. Lorsque Canova eut achevé la statue de la belle Pauline Borghèse, la sœur du Premier Consul, elle fut placée dans l'une des salles du palais Borghèse, et le public invité à la vcnii- admirer. La foule y accourut, et le jour ne suffisant pas à satisfaire à la curiosité générale, on alluma des flambeaux, afin de prolonger jusqu'au soir cette visite à l'œuvre superbe de l'artiste.

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