Théophile Gautier (Miist-e du Louvre) sur Greuze
« Greuze apporte un élément nouveau à la peinture... il est sentimental et bourgeois... il suit l'inspiration de Diderot, on dirait pourtant que ses sciences morales sont posées et mimées par d'excellents acteurs, i)luti)t que copiées directement d'après nature. La Mntëdiclion paternellf, et le Fils niuudit, sont des homélies bien peintes et d'une morale praticpie. Mais nous leur préférons l'Accordée de village, à cause de l'adorable tète de la liancée... Greuze, peint la femme dans sa première (leur, mais quand il peint une innocence, il a toujours soin d'entr'ouvrir la gaze et de laisser entri'voir une rondeur de gorge naissante... Il met, dans les yeu.K, une llamme lustrée et sur les lèvivs un sourire humide, qui donnent à p('nser (|ue l'innocence deviendrait bien aisément la volupté. La Cruche cassée est le modèle du genre. »
16 LA SOClÉTt: FRANÇAISE PENDANT LE CONSULAT
n'a pas été sans peine : il continue d'attirer la foule. C'est un père qui vient de payer la dot de sa fille. Le sujet est pathétique, et l'on se sent gai;né d'une émotion douce en le regardant. La composition m'en a paru très belle. C'est la chose comme elle a dû se passer. Il y a douze figures : ciiacune est à sa place et f.iit ce qu'elle doit. Comme elles s'enchaînent toutes ! Comme elles vont en ondoyant et en pyramidant! Je me moque de ces conditions ; cependant, quand elles se rencontrent dans un morceau de peinture par hasard, sans que le peintre ait eu la pensée de les y introduire, sans qu'il leur ait rien sacrifié, elles me plaisent... » Et plus loin : « Le peintre a donné à la fiancée une figure charmante, décente, réservée ; elle est vêtue à merveille. Ce tablier de toile blanc fait on ne peut pas mieux ; il y a un peu de luxe dans sa garniture ; mais c'est un jour de fiançailles. Il faut voir comme les plis de tous les vêtements de cette figure et des autres sont vrais. Cette fille charmante n'est point droite, mais il y a une légère et molle inflexion, dans toute sa figure et dans tous ses membres, qui la remplit de iiTclce et de vérité. Elle est jolie vraiment et très jolie. Une gorge faite au tour, qu'on ne voit point du tout ; nuiisje gage qu'il n'y a rien là qui la relève et que cela se soutient tout seul. Plus à son fiancé, et elle n'est pas décente ; plus à sa mère et à son père, et elle eût été fausse. Elle a le bras à demi passé sous celui de sou futur époux, et le bout de ses doigts tombe et appuie doucement sur la main ; c'est la seule marque de tendresse qu'elle lui donne, et peut-être sans le savoir elle-même : c'est une idée délicate du peintre. » M. de Marigny, l'intendant des Beaux-Arts, paya ce tableau trois mille livres et le fit suspendre à la meilleure place de son cabinet.
En ce temps -là, Greiize fut mandé à Versailles, pour faire le portrait du Dauphin. Quand il l'eut achevé, on le pria de faire celui delà Dauphine. Mais le défaut de Greuze était une grande vanité qui touchait à Toutrecuidance et à l'impolitesse. Dans la haute idée qu'il avait de son talent, il se figurait ne devoir faire que ce qui lui plaisait, et il se récusa devant la Dauphine même, parce que, disait-il, t< son pinceau ne saurait peindre cette tête-là. » Il voulait parler du fard qui colorait les joues de la jeune princesse. L'assistance haussa les épaules et le laissa partir. Cette vanité, le fond de son caractère, supprimait en lui le tact et souvent les bienséances S II blessait les gens qu'il amenait vers ses tableaux, en leur disant : « Voyez-moi cela! Est-ce beau, cela! * Cette exclamation partait de ses lèvres sans forfanterie, mais naturellement, d'une vanité inconsciente, s'imaginant que ses qualités d'artiste étaient si évidentes, qu'il n'y avait point d'insolence à s'en prévaloir. Eùt-il eu son talent, s'il n'avait pas eu foi en lui, et de l'enthousiasme pour son œuvre ?
A la fin du siècle, il était dans l'aisance ; ses toiles s'étaient bien vendues, quoiqu'il les exposât rarement aux Salons. Il ne daignait pas les confondre avec les œuvres des autres peintres, toujours par vanité. 11 ne voulut pas non plus imiter l'exemple de ceux qui les retenaient'dans leur atelier et levaient ua tribut sur la curiosité du public.
1. Diderot donne un exemple de cette vanité, toudiant ii limpertincnce, dans la scène de la réception du peintre à rAradéinie :
" Ci't artiste, dit-il, qui ne maniiue pas daniour-propre et en quoi il est très bien fondé, s'était proposé de l'aire un tahleau liisloriqiie et d'acquérir le droit à tous les honneurs de son corjis. Il avait choisi pour sujet : L'empereur Seplime Sévère reprochant à Ciinualla. son filu, d'avoir atleitté à KH vie, dans lex d-'/ilès d'Ecosse. Son moment est celui où Septime, ayant fait appeler son fils, lui dit : < Si lu d 'sires ma mort, ordonne à Papinien de mêla donner «... Il faut que vous sachiez d'abord (pie les tableaux de cet
Il fut obligé, cependant, de se soumettre à la loi commune lorsqu'il eut perdu tout son avoir. Des banques, où il avait dépose de l'argent, firent faillite ; l'Etat même, devenu insolvable, ne paya plus les annuités dés rentes inscrites, et Greuze, dépouillé, reprit ses pinceaux avec ardeur et recommença ses petites scènes attendrissantes d'autrefois : Un enfant hésitant de toucher un oiseau, dans la crainte qu'il ne soit mort ; Une jeune femme se disposant à écrire une lettre d'amour ; l'Innocence tenant deux pigeons ; Une jeune fille bouchant ses oreilles pour ne pas entetidre ce qu'on lui dit. Mais son nom et son talent n'impressionnaient plus la foule ni les amateurs. Ces jolies fillettes, pleureuses ou souriantes, chagrines ou heureuses, ne soulevaient plus l'émotion. On les regardait avec indifférence, comme indignes d'arrêter l'attention du passant. Sa peinture produisait l'effet d'une redite ennuyeuse, d'un radotage de vieillard.
Il voulut se mettre à l'unisson de ses jeunes confrères, chercher dans la mythologie un motif de tableau. Il exposa une Ariane dans IHle de Naxos. Ce fut le dernier coup porté à sa renommée. Le tableau était lamentable. Greuze tomba dans la misère. Alors, il sollicita les faveurs du gouvernement. Les
artiste faisaient dans le monde cl au salon la sensation la plus forte ; l'Académie soulfrait avec peine qu'un homme aussi liabile, et aussi justement admiré, n'eût que le titre d'agréé. Klle désira qu'il fût nécessairement décoré de celui d'académicien. Ce désir et la lettre que le secrétaire de l'Académie, Cochin, fut chargé de lui écrire en conséquence, sont un bel éloge de Greuze. J'ai vu la lettre qui est un modèle d'honnêteté et d'estime ; j'ai vu la réponse de Greuze qui est un modèle de vanité et d'impertinence. Il faut appuyer cela d un chef-d'œuvre et c'est ce que Greuze n'a pas fait... » Kt Diderot analysant l'œuvre y trouve mille défauts : « Le plus habile homme du monde est un ignorant, ajoute-t-il, loi-s(|u'il lente une chose qu'il n'a jamais faite. Greuze est sorti de son genre. Imitateur scrupuleux de la nature, il n'a pas su s'élever à la sorte d'exagération qu'exige la peinture historique. » Et c'est pourquoi Greuze ne fut admis que comme peintre de genre et non comme peintre d'histoire.
LA PEINTURE l'J
fonctionnaires du Consulat ne se montrèrent point insensibles à sa requête. Il obtint une coniniande. Mais sa misère était si pressante qu'il dut faire appel à la bienveillante générosité de ses protecteurs, avant d'achever son œuvre. Sa lettre, qui ne s'est point perdue, est navrante. Elle porte l'empreinte de son découragement et de sa tristesse. A soixante-quinze ans, l'énergie lui manquait : la différence était trop grande entre l'artiste d'autrefois, riche, heureux, soutenu par sa renommée, par son talent, et le peintre vieilli, affaibli par les privations et les regrets.
Il écrivait au ministre de Bonaparte le 28 pluviôse an IX : « Le tableau que je fais pour le gouvernement est à moitié fini. La situation dans laquelle je me trouve me force de vous prier de donner des ordres pour que je touche encore un acompte et que je puisse le terminer. J'ai eu l'honneur de vous faire part de tous mes malheurs. J'ai tout perdu, hors le talent et le courage. J'ai soixantequinze ans, pas un seul ouvrage de commandé. De ma vie, je n'ai jamais eu un moment aussi pénible à passer. Vous avez le cœur bon. Je me flatte que vous aurez égard à mes peines, le plus tôt possible, car il y a urgence. Salut et respect.
« Greuze, rue des Orties, galerie du Louvre, 11. »
La mort le délivra de cette existence malheureuse. Il mourut ne laissant rien à ses deux filles qu'un nom honoré, avec une place glorieuse dans l'histoire de l'art. Ce n'est point assez pour consoler un vieillard. Le jour de ses funérailles, comme le char funèbre s'éloignait, emportant sa dépouille mortelle au cimetière, une jeune femme y déposa un bouquet d'immortelles, avec cette dédicace sur l'en-
veloppe du papier : « Ces Heurs, offertes par la reconnaissance de ses élèves, sont l'eniblèine de sa gloire. » C'était ]\I"° Mayer, jadis son élève, devenue celle de Prud'hon, qui lui rendait ce dernier hommage.
Comme Greuze, Fragonard survécut à son siècle, durant toutes les années du Consulat, et plus que (Jreuze, peut-être, il fut délaissé et méconnu de la génération nouvelle. David pourtant avait publiquement reconnu son talent et fait l'éloge de l'artiste, lorsqu'en l'an II il proposa la création d'un inusée et Fragonard comme conservateur : « Fragonard, dis!\it-il, a pour lui de nombreux ouvrages. Chaleur et originalité, c'est ce qui le caractérise ; à la fois connaisseur et grand artiste, il consacrera ses vieux ans à la garde des chefs-d'œuvre, dont il a concouru, dans sa jeunesse, à augmenter le nombre K »
« Chaleur et originalité », c'était, assurément, bien définir le talent de Fragonard. Le sujet de ses œuvres ne rappelle rien des œuvres des autres peintres. Il a sa manière, à lui, de dénoncer les mamrs de son époque, en des allégories d'une conception pleine de charme et de séduction. Il y montre de la diversité et de l'esprit. Dans sa grâce, il met de la coquetterie ; dans la passion de ses personnages, l'ombre du vice qui les enflamme; et de sa palette il étend, avec science, la couleur qui fut, en lui, un don de nature. Enfin, il résume, en son art, les qualités les plus saillantes des grands peintres de son siècle, de Boucher, de Chardin, de Greuze. Il est
1. Jean-IIonori' Frnf^'onaril n.i(]nit, à (Irassf en 17l!2 et mourul ;i Paris on IKOO. Sa raniillr iHail vi-nnc à Paris pour y soutenir un jjrocès (]ui la ruina. l'Vagonaril avait alors dix-huit ans. On l'avait ])Iaeé dans une (Hude de notaire où il dessinait toute la journée, l'^t on le conduisit chez IJoucher.
galant jusqu'à la luxure comme Boucher ; honnête et vertueux comme Chardin; sentimental et moraliste comme Greuze. Mais il est surtout coloriste '.Avant de dessiner, il avait manié le pinceau. Elève de Boucher, il avait quitté l'atelier du maître qui en était toujours absent, et il était entré chez Chardin; puis il était revenu à Boucher, et en dernier lieu s'était fait élève de Natoire. Chardin eut sur son talent la plus grande influence, en lui révélant ce qu'il appelait t^on secret : « Par le moyen de l'efïet et de la couleur, lui disait Chardin, on peut donner de l'intérêt aux choses les plus vulgaires. JMais comment arriver là? On cherche, on gratte, on frotte, on glace, on repeint, et quand on a attrapé ce je ne sais quoi qui plaît tant, le tableau est fait. » Ainsi sermonné sur la peinture, il remporta le grand prix de Borne à vingt ans, et cependant il n'avait pas encore été reçu à l'étude du modèle.
A sa visite d'adieu à Boucher, avant de partir pour Borne, le maître lui dit: « Mon cher Frago, en Italie, tu verras les ouvrages de Baphaël et de Michel-Ange, et de leurs imitateurs ; je te le dis en confidence et comme ami, si tu prends ces gens-là au sérieux, tu es perdu. » C'est qu'en cette année 1752, alors que David venait à peine de naître, le genre seul des amours folâtres, des petites toiles aux scènes égrillardes, avait du succès. Les œuvres des grands maîtres italiens étaient repoussées,
1. Tliéopliilo Gautier (Miisc'c du Louvre) sur Fra{ïonai-d : ■> Personiu- ne Tut mieux doué que Fragonard ; toutes les fées seud)lent avoir assisté à sa naissance. Moins mythologique que Boucher, il exprima le goût, la fantaisie, le caprice de son siècle avec une verve et un esprit incroyables. Ses tableaux sont charmants ; ses esquisses vah-nl encore mieux que ses tableaux ; et ses dessins que ses esquisses. Il ne lui faut presque rien pour rendre son idée. Un frottis de bitume, une teinte locale, rosée ou bleuâtre, quelques hachures, un réveillon de lumière, et voilà tout un monde di' ligurines qui vivent, sourient, se cherchent, s'en)brassent, courent ou voltigent, à travers des fumées, des nuages et des bosquets. >■
et Frago tint pour dit le conseil de Boucher. Il ne possédait pas, d'ailleurs, un tempérament de réformateur, pour s'insurger contre le goût de ses contemporains. D'un pinceau complaisant, au contraire, il acceptait les tendances de son temps. Plus tard. Boucher changeait de langage à l'égard de son petit neveu, Louis David... « Va chez Vien, lui dit-il, c'est là maintenant qu'est la vérité et ensuite la vogue. »
Frago revint donc de Bome, sans avoir modifié son génie particulier ^ Il revenait toujours amoureux des belles formes et, pour entrer à l'Académie, il composa une Callirhoé qui lui conquit les suffrages de la docte assemblée. Il épousa ensuite une femme distinguée qui peignait en miniature ; il eut au Louvre son logement, et son atelier qu'il meubla magnifiquement, qu'il remplit de tentures éclatantes, de tapis très riches, de meubles choisis avec soin et de peintures qu'il avait faites, pour donner aux yeux les sensations les plus agréables. Au milieu, il avait attaché une balançoire sur laquelle il ins-
1. Diderot écrivait sur Fragonard •< Frag'onarda l'étolTe d'un lialjile lioninio, mais il ne l'est pas. Il peut aussi facilement s'empirer que s'amender. Il n'a pas assez regardé les grands maîtres de l'écoh; d'Italie. Il a rapporté de: Jtome, le goût, la négligence et la manière de Boucher, qu'il y avait portés. Mauvais symptôme, mon ami. Il a conversé avec les apôtres, et il ne s'est pas converti. Il a vu les miracles et il a persisté dans son endurcissement. Fragonard peut être regardé, comme le type de la facilité en peinture. Personne n'a su mieux que lui, jeter un croquis sur le papier, donner de la tournure à une figure, grouper agréablement des personnages. Il était aussi paysagiste et il avait le secret de ces charmantes improvisations qui s'encadraient si bien dans le mobilier du xvn" siècle. Ce sont des paysages féeriques, comme il n'en existe qu'à l'Opéi-a, des parcs avec des grands arbres, des .statues, des pièces d'eau arrangées en manière de décors. Tout cela est conçu dans im ton bleuâtre, peint très légèrement, avec de vifs empâtements dans les clairs, dessiné avec une aisance, une facilité et un brio que rehaussent encore 1(!S charmantes petites figures qui viennent égayer la scène. Presque tous les paysages de Fragonard se rattachent à la première manière de ce peintre impressionnable, qui débute par des scènes galantes sous l'inspiration de BoucIkm-, dont il fut l'élève. Il fit des tableaux rustiques à l'époque où la Cour Jouait a>i paysan, dans les hameaux de Trianon <-t dédia ses armes à la patrie quand survint la lîévolution française «.
tallait le plus souvent ses modèles, femmes nues dont la chair, recevant le reflet des tentures qui les entouraient, en acquérait un relief que le peintre faisait passer sur sa toile, en des tons de couleur rappelant celle de Rubens.
Il peignit alors saFontaine d'amour, vers laquelle deux amants rivalisent d'ardeur pour s'abreuver à la source dont ils attendent le transport des sens et l'exaltation du cœur. Les petits amours joufflus que l'on y voit, ne sont que des accessoires dans cette allégorie qui fut, en son temps, la manifestation la plus éloquente de la séduction que l'amour exerce sur tout l'être humain. La jeunesse veut boire à cette coupe enivrante. Elle y tend ses lèvres pour absorber de cette eau la magie enchanteresse. L'idée est éminemment poétique, et pour posséder le tableau, la Russie le paya un prix énorme.
Dans son atelier, Frago travaillait sans répit. Il y accumulait ses œuvres qu'il composait avec ime prestesse surprenante.il n'était pas rare de trouver, à l'envers de ses tableaux : « Peint en deux heures par Frago. » Et il s'enrichissait; la fortune lui souriait avec la vogue. Malgré ses prodigalités, ses besoins de bien vivre et son luxe, il avait, en peu de temps, gagné une fortune de vingt mille livres de rentes. Ses toiles se vendaient un prix élevé. Hélas ! pendant la Révolution, il était difficile d'en obtenir cinq francs, et c'était pour les retourner que le marchand les achetait. Son genre ne plaisait plus.
Le changement du régime politique l'avait atteint comme Greuze. Il y perdit les deux tiers de sa fortune. Enfin, la vieillesse commençait et avec elle la déchéance. Un portrait de cette époque nous le montre « vieilli, tout de noir habillé, doucement
mélancolique dans une salle tendue de brun; sur la table une guitare ; à ses pieds un carton d'estampes. Mais il ne regarde, ni ne joue. Il rêve et le crépuscule gris descend. » Il se consolait en produisant quelques croquis pour un éditeur des contes de La Fontaine. Puis, à l'exemple de Greuze, il voulut aussi abandonner le genre de sa peinture. Il exposa des scènes de famille : VHewcme mère, le Berceau, VHenreme fécondité. Il ne put exciter la curiosité de la nouvelle génération. Son nom s'effaçait peu à peu dans le souvenir des contemporains, plus encore que celui de Greuze.
Il mourut en 1800, laissant un fils, excellent peintre de portraits ; et son petit-fîls, Théophile l^ragonard, devint un des employés de la Manufacture de Sèvres.
SoM>iAinB. - g 3. - Peintres du xviii" siècle, qui vécurent souc, le Consulat. - Bachelier. - Les deux La^rcnéc. (La note de Diderot). - Doyen. - Casanova. - Hubert Robert. - (Note de Diderot).- Loutherbourg-. - Demarnc.- Iluct. - Taunay - M-"' Vigée Lebrun. - Rej^nault. -Vincent.
Ainsi que Greuze et Fragonard, d'autres, dont la meilleure partie de l'existence s'écoula durant le xviir siècle, traversèrent le Consulat et moururent (luelques années après : artistes de talent, agréables, gracieux, disciples de Van Loo et de Boucher, trop Agés pour changer leur manière, ne le désirant point, d'ailleurs, et ne demandant qu'à vivre honorablement du produit de leur travail.
C'était Bachelier (1724-1805), peintre de fleurs
et d'animaux, que la Pompadour envoya comme directeur à la Manufacture de Sèvres où il resta quarante- quatre ans.
C'étaient les deux Lagrenée : Laprenée l'aîné (1724-1805), Lagrenée le jeune (1740-1821). Le premier remarquable en ses petites toiles, où son talent, contenu par un cadre restreint, brille par l'agencement des draperies et des tentures et le dessin des mains de ses personnages ^ ; tout cela fondu en un ton de couleur léger et suave, que l'on désignait par ces trois mots « fraîcheur, froideur, fadeur ». Franklin l'avait appelé UAlbane français. Le second, plutôt graveur que peintre, composant des eaux-fortes piquantes, remplies de ce que l'on appelait alors le ragoût. L'aîné devint directeur de l'Académie de
1. Diderot se moqua, de la manière suivante, dun tal)Icau peint par Lagrenée que lui avait commande le duc de la Vauguyon : .< Le Dauphin mourut environné de sa famille ; le duc de Bourgogne lui présente la couronne de l'immortalité... Oh ! mon ami, combien de beaux pieds, de belles mains, de belles chairs, de belles draperies, de talent perdu :... Qu'on me porte cela dans les charniers des Innocents '. Ce sera le plus lie! er-voto qu'on y ait jamais suspendu. Un grand rideau s'est levé, et l'on a vu le Dauphin moribond étendu sur son lit, le corps à demi-nu. Cette idée du Dauphin derrière le rideau a fait fortune. Le Dauphin a passé toute sa vie derrière un rideau, et im rideau bien épais... C'est Thomas qui l'a dit en i)rose.. c'est moi qui l'ai dit en vers : c'est Cochin qui l'a dit en gravure ; c'est Lagrenée qui l'a dit en peinture, d'après M. de la Vauguyon qui lui avait appris à se tenir là. Sa femme est assise à côté de lui dans un fauteuil. La France, triste et pensive, est assise à son chevet. Un des enfants avec le cordon hleu a la tète penchée dans le giron de sa mère ; un second avec le cordon bleu est debout au pied du lit ; un troisième avec le cordon ])leu est penche sur le pied du lit. Le petit duc de Bourgogne, tout nu, mais avec le cordon bleu suspendu dans les airs au centre de la toile, environné de lumière, présente la couronne éternelle à son père. Il n'y a certainement que son père qui l'aperçoive, car son apparition ne fait pas la moindre sensation sur les autres.
" Cette merveilleuse composition a été imaginée et conuuandée par M. le duc de la Vauguyon.
" On s'était d'abord adressé à Grenzc. Celui-ci répondit que ce projet (htableau était fort beau, mais qu'il ne se sentait pas le talent d'en faire quelque chose. Lagrenée, plus avide d'argent que; Greuze, et c'est beaucou]> <lire, et moins jaloux de gloire, s'en est chargé. Je m'en réjouis pour <ir(?u7.e. Je vois (im- l'argent n'est pouitant pas la chose qu'il estime le plus. "
Rome ; le second, de la Manufacture de Sèvres, qui perdit, sous sa direction, sa haute renommée .
C'était Doyen (172G-1 800), l'auteur de la Peste des Ardents, ([MOi Gros allait admirera Saint-Roch, lorsque Bonaparte lui eut commandé le tableau des/*<?il'ifèrH de Jaffa. La Révolution lui fit peur. Il s'enfuit en Russie où il mourut.
C'était Casanova (1727-1805), fils d'une belle Italienne que l'on disait avoir cédé aux caprices de Georges II, durant un séjour qu'elle fit à Londres avec son mari. Peintre de paysages et de batailles qu'il vendait fort cher, il gagna un million en moins d'un quart de siècle. Les fantaisies coûteuses de sa première et de sa seconde femme l'empêchèrent de s'enrichir. Appelé en Russie par la czarine, il y peignit les batailles livrées par Potemkin, le favori de la souveraine ; ensuite, à Vienne, le prince de Kaunitz lui commanda quatre tableaux de bataille. Le peintre exigea vingt-quatre mille francs. Kaunitz de se récrier. « Mon prince, répondit Casanova, lorsque l'empereur a nommé Votre Grandeur son premier ministre et lorsqu'il l'a comblée d'honneurs, je ne dis jamais c'est assez, quand je compare la récompense au mérite. » Et Kaunitz paya.
C'était Hubert Robert (1733-1808), le peintre des Ruines, que Diderot signalait à ses contemporains en le qualifiant de grand artiste. Remuant, audacieux, grand enfant, à Rome où ses parents l'envoyèrent cà l'âge de vingt ans, il escaladait les murs du Golisée pour y planter une croix au sommet, se promenait sur les corniches de Saint Pierre, ou descendait aux Catacombes dont il faillit ne plus sortir, parce qu'il avait perdu son fil conducteur. A Rome, il se lia d'amitié avec Fragonard et avec l'abbé de Saint-Non, en compagnie desquels il visita
l'Italie et la Sicile. Rentré en France en 1707, il y devint l'ami des hommes les plus considérables, de Diderot, de Bufïon, de Greuze, de Vernet, de Visconti, de Lekain, de Voltaire pour lequel il fit les décors à' Irène, la dernière tragédie du maitre. A la Révolution, il fut emprisonné à Saint-Lazare où il se trouva compagnon d'André Ghénier et de Roucher, morts l'un et l'autre sur l'échafaud. S'il y échappa, ce fut par un hasard étonnant : un de ses co-détenus, portant le même nom que lui, fut livré à sa place au bourreau. En sa captivité, il ne perdit jamais sa bonne humeur. 11 trouva le moyen de se livrer à la peinture, en se faisant apporter des couleurs dissimulées en des manchons de poêle, et en se servant des assiettes de ses repas pour y faire le portrait de ceux qui partageaient alors sa mauvaise fortune '.
C'était Loutherbourg (1740-1814), élève de Casanova, plein de fougue comme son maitre et d'une imagination inlassable, en ses batailles et en ses paysages, Diderot écrivait sur VOrage : « C'est une imitation sublime de la nature. Plus je la regarde (cette toile), moins je connais les limites de l'art. (Juand on a fait cela, je ne sais plus ce qu'il y a d'impossible. » La plus grande partie de sa vie se passa à Londres où il recevait vingt-quatre mille francs par an pour les croquis que lui demandait rOpéra. De sa palette sont issues un grand nombre
1. Au sujet des Ruines d'Hubert Robert, Diderot écrivait : « Oh ! les belles, les suljlimes ruines ! quelle fermeté et, en même temps, quelle légèreté , sûreté, facilité de pinceau : Quel effet, quelle grandeur, quelle noblesse ! Qu'on me dise à qui ces ruines appartiennent afin que je les vole, le seul moyen d'acquérir, quand on est indigent :... Les idées que les ruines éveillent en moi sont grandes. Tout s'anéantit, tout périt, tout passe ! Il n'y a que le monde qui reste, il n'y a que le temps qui dure. Qu'il est vieux ce monde- Je marche entre deux éternités. De quelque part que je jette les yeux, les objets qui m'entourent m'annoncent une fin et me résignent à celle qui m al" tend. .
de batailles navales, parmi lesquelles le combat devant Brest où sombra le Vengeur.
C'était Demarnc, un Belge francisé (1744-1829), amoureux de la nature, toute difïérente surtout de celle peinte par les artistes de l'Ecole ancienne, qui ne produisaient que des pastiches. L'Ecole nouvelle lui avait inspiré le soutiment du vrai. 11 traçait, sur ses toiles, les accidents de terrain qu'il avait eus sous les yeux, les arbres qui en meublaient l'espace, les ciels qui l'éclairaient. Un hasard l'avait conduit à Saint-Denis ; et le paysage lui plut assez pour l'engager à venir y passer ses jours de repos. Il y acheta une maison de campagne. En s'y rendant à pied, il fut charmé de la route qu'il suivait, et il en lit un tableau qu'il exposa au Salon de l'an IX. Ce fut une nouveauté, fort admirée des amateurs, et désormais Demarne peignit souvent des routes. Charles Blanc lui reproche d'avoir cédé à Vhellénisme, qui régnait alors dans les arts. Ses paysannes ont toutes le profil grec ; et telle gardienne de troupeau, dit-il, pourrait être prise pour M"^ Begnault de Saint-Jean-d'Angély. Demarne se faisait peu payer ses tal)leaux. A la fin, pour vivre, il dut solliciter du travail à la manufacture de Sèvres. Mais, à dater de ce jour, son talent perdit sa verdeur et son originalité ; il tomba dans le genre porcelaine, si noyé de rose et si fade.
C'était Huet (1745-1811), fils d'un peintre des armoiries de la Cour, logé au Louvre, où il naquit. 11 entra à l'Académie sur la présentation d'un tableau figurant des Oies attaquées par un chien. Son genre était celui des paysages et des animaux. Cependant, il travaillait beaucoup pour les manufactures, pour Oberkampf qui lui demandait les dessins de ses toiles peintes, alors à la jnode, Estelle et
N&morin, le Petit Poucet, Paul et Virrjhne. (Charles Blanc parle de la ville que l'artiste possédait à Villers-sur-Orgc. 11 y recevait ses amis, Prud'lioii et ]\r'° Mayer ; et Prudiion, dit-il, « qui avait toujours des pinceaux et des crayons à la main, ne manquait pas d'y laisser quelques-uns de ses beaux dessins sur papier bleu, que nous devons aux loisirs de son génie. Ce petit cercle de Villers se composait d'artistes et de quelques personnes de distinction, le président Eymard, l'architecte Demarteau, parent du fameux graveur à la manière du crayon : 5l. Legrand, graveur ingénieur et de beaucoup d'esprit, qui écrivait au besoiu le texte de ses gravures ; MM. Constantin, peintres et marchands de tableaux ; M. Prévost, enfiu, dont le fils, M. Florent Prévost, était chef des travaux zoologiques au Muséum d'histoire naturelle, lluet, marié en secondes noces à M"° Yacavanti, fut ruiné par les goûts de coquetterie de sa femme. Obligé de A'endre son bien, il vint se réfugier à Paris, rue Hautefeuille, où il mourut. » Ses trois fils furent peintres.
C'était Taunay (1755-1830), qui avait séjourné longtemps en Suisse, puis au Brésil, afin d^en étudier les paysages, et qui, de retour en France, trouva, pour sa peinture, de nombreux amateurs.
C'était M""" Vigée -Lebrun (1755-1812), très protégée de l'aristocratie ancienne, qui lui avait commandé, jadis, baaucoup de portraits. A la Bévolution, elle avait suivi le flot de l'émigration, avait voyagé en Italie, eu Allemagne, en Russie, où les plus grands seigneurs, voulant garder leur image, lircut appel à son talent. Revenue eu France dès que l'ordre y fut rétabli avec le Consulat, elle continua son œuvre de portraitiste, dans la haute société de l'époque. Ses contemporains lui rcpro-
client ce qu'ils reprochaient à Greuze, son maître : d'avoir estompé d'ombre les resiards de ses personnages; mais ils lui reconnaissent une grande vigueur dans le ton des chairs, et dans l'expression de la physionomie. Un de ses beaux portraits est celui de la marquise de Jaucourt. L'œuvre est exquise.
C'était encore Regnault, plus jeune que David (1754-1829), lauréat du prix de Rome après lui, l'année suivante. 11 avait été confié, à l'cigo de dix ans, à un capitaine de navire, comme mousse, son père étant parti })our l'Amérique. Son père mourut ; sa mère revint en France et rappela son fils près d'elle, il montrait des aptitudes pour les arts ; elle en fit un peintre. A son retour de Rome à Paris, Regnault ouvrit un atelier et y reçut des élèves, non point un atelier rival de celui de David avec des principes différents de ceux du grand artiste réformateur, — il n'y avait, en ce temps-là, point d'autres principes que ceux de David, et le culte de l'antique dominait tout, — mais un atelier suivi oîi l'on travaillait avec zèle, où se formèrent des artistes de talent, Guérin et Hersent. Et quoique l'antique y fût en honneur, la mythologie n'en était point absente. L'atelier de Regnault renfermait des tableaux comme lo enlevée par Jupiter, et des Vénus et des Cnpidom, et des Dianes aussi. Le maître s'abandonnait surtout à l'allégorie. Après son grand tableau, V Education d'Acliillr, qui fut unanimement célébré, et pour lequel avait posé Carie Vernet, en Achille au beau torse, l'artiste produisit, avec la même verve, V Acceptation de la Constitutio7i par Louis X17, la Liberté ou la mort, sous la Convention ; le Sénat proclamant Bonaparte consul, la Marche triomphale de Napoléon vers le tonple de Vhnmortalité, et, sous les Rourbons, la France marchant vers le temple de la Paix.
Ces avatars ne le gênaient point et il n'en était ni plus, ni moins heureux. A la fin de sa vie, il oublia l'antique et ses grands tableaux de .mythologie, pour peindre de petites toiles de boudoir. Et cette inconsistance l'enrichit.
C'était Vincent (1746-1816), plus âgé que David, plus âgé que Regnault. Sa famille venait delaSuisse. Le père, s'établissant en France, avait placé son fils chez un banquier. Le jeune Vincent en sortit bientôt, pour entrer chez Vien, comme élève, et il y remporta le prix de Rome, en 1768. Là, il étudia le Guide et le Guerchin, qui répondaient à son idéal d'artiste. Revenu à Paris, il se montra modéré et ses compositions furent exemptes d'excès. Comme David, comme Regnault, il reçut des élèves dans son atelier. Horace Vcrnet fut l'un des siens. On avait déjà remarqué son Saint Bruno, son Bélisaire, son Alcibiade recevant les leçons de Socrate, lorsqu'il composa la plus belle de ses œuvres, le Président Mole au moment où il est saisi par les factieux, — presque un chef-d'œuvre.
Vincent était instruit ; il causait bien, et il intéressait, eu compagnie, tous ceux qui l'entouraient. Ce fut lui que l'on chargea de l'article Peinture, au Dictionnaire des Reaux-Arts.
Sommaire. — §4. — Carie Vernet, fils de Joseph ^'c^•nct, peintre de marines. — Sa jeunesse ; il monti'e un goût prononcé pour le dessin. — Il est spirituel. — Élève de Lépicié. — Prix de Rome. — En Italie, il prend goût à l'équitation ; il adore les chevaux et il en fait une étude approfondie. — Afin de peindre des chevaux dans son tableau d'admission ;\ l'Académie, ilchoisit, comme sujet, le Triomphe de Paul-Émilc à Home. — Sa sœur, Emilie Vernet, femme de rarchilccte Chalgrin est exécutée, David se
refusant à demander sa grâce à Robespierre. — Il aimait l'action; on le rencontrait à tous les jeux du Champ de Mars: course do chevaux, course de chars, course à pied. — Sa faculté d'observation ; ne peut être classé en aucune école. — Sa liaison d'amitié avec Isabey, le miniaturiste. — Son tableau : la Parade au Carrousel ;^ analyse du tableau. — Sa mort en 1835.
Carie Veraet était né à Bordeaux en 1758, pendant que son père, Joseph Vernet, l'illustre peintre de marines, y travaillait j)our le gouvernement, qui l'avait ra])pelé de Rome, afin de reproduire, sur la toile, tous les grands ports de France. Ses ascendants avaient été peintres de talent, et, dans sa jeunesse. Carie montra, pour le dessin, une facilité surprenante, couvrant ses cahiers d'école de croquis, et de la reproduction de tous les objets qui frappaient ses yeux. Un jour, à l'âge de cinq ans, chez le comte d'Aiigivillers, où son père l'avait emmené, l'assistance, pour le taquiner, voulut mettre à Tépreuve son crayon. Une feuille de papier lui fut offerte, sur laquelle il entreprit le dessin d'un cheval. Mais l'ayant commencé trop bas, il n'avait plus la place de dresser la bête sur ses jambes. Dans son entourage, il remarquait des sourires moqueurs. Il ne s'en émut point et, tout de suite, il simula une eau courante dans laquelle le cheval sembla retenu pour un bain. 11 jnanifostait ainsi son intelligence, son esprit précoce, et il Client beaucoup, qu'il tourna vers la caricature. Les Merveilleuses et les Incroyables, qu'il a signés, sont de petits chefs-d'œuvre de malice où il nous présente une variété de personnages aux mines futées et suffisantes, aux poses burlesques, aux contorsions de clowns, en des costumes qui nous ébahissent. C'est pourtant la vérité prise sur le fait, et aucun autre témoignage n'est moins suspect.
A Paris, son père le plaça dans l'atelier de Lépi-
cié OÙ il rencontra Isabey, le futur peintre en miniature, dont il devint l'ami ; et, en 1782, à ving-tquatre ans, il remporta le prix de Rome. Il en eut quelque chagrin, aimant une jeune fille. M"' de Mombars, dont il devrait se séparer. Sous le coup de ces regrets, à Rome, son caractère changea. Très gai, il devint mélancolique. Pour se consoler, il fréquenta les églises, et cette piété se transforma bientôt en dévotion austère. Sa nature, cependant, triompha de cette mélancolie ; il retrouva son caractère, son ardeur aux exercices violents, son amour des chevaux, qu'il apprit à monter, à connaître, à dessiner et à peindre. Lorsqu'il revint en France, il persévéra dans cette prédilection pour le noble animal et pour l'exercice de l'équitation dont il ne pouvait plus se passer. On le vit, alors, composer des scènes de chasse, des épisodes de batailles où les chevaux étaient en nombre, chevaux de race, nerveux, ardents, à l'encolure fine, à la jambe sèche et musclée, des chevaux nullement académiques, et dissemblables de ceux des grandes toiles de Lebrun, le peintre de Louis XIV. Lorsqu'il voulut entrer à l'Académie, afin d'introduire des chevaux dans son tableau d'admission, il choisit le Triomphe de Paul- Émile à Rome. Son élection eut lieu. A la première séance, après avoir salué tous les académiciens présents, il se trouva en face de son père qui était du nombre, et l'un et l'autre, mus par le même sentiment, s'eml)rassèrent avec eliusion, à la grande admiration des assistants pour cette scène touchante. Au 10 août, logeant au Louvre, il se trouva au milieu de l'émeute populaire. Craignant pour la vie <le sa femme et de son enfant, le jeune Horace, il monte bravement à cheval, les prend avec lui et court à travers les groupes ameutés, vêtu de sa
blouse blanche de peintre au collet rouge. On le croit l'un des Suisses de la garde du roi. Des coups de feu partent contre lui ; il reçoit une balle qui lui perce la main. 11 n'abandonne pas son précieux fardeau, malgré les clameurs qui le poursuivent, et il continue son galop, jusqu'à ce qu'il ait mis en sûreté les deux êtres qu'il adorait.
Sa sœur, Emilie Yernet, avait épousé Chalgrin, l'architecte. Durant la Terreur, elle fut accusée d'avoir favorisé la correspondance des princes émigrés avec les royalistes, restés en France. Le Tribunal révolutionnaire la condanma à mort. Carie s'adressa à David, demandant la grâce de cette sœur. Il espérait que le grand artiste, membre influent de la Convention, céderait aux prières d'un autre artiste. Mais le conventionnel n'avait point, en Vernet, un admirateur ; ils n'étaient point de la même école. David lui répondit : « Je viens de peindre Brutus, qui a fait mettre à mort ses fils. Je ne puis dema nder la grâce de ta sœur, à Robespierre. La sentence du tribunal est juste. » Et M""" Chalgrin fut exécutée.
Courageux, aimant l'action et les plaisirs, l'esprit alerte, aiguisé et fin, il était agréé dans le monde, autant que parmi les artistes. On le rencontrait à toutes les réunions des jeunes élégants de cette époque, aux courses de chars, aux courses à pied du Champ de Mars oii, plus d'une fois, il fut vainqueur et couronné par le vieux Larevellière- Lépeaux. Il se mêlait à la foule. Il étudiait, et observait sans cesse. Le premier, il a tracé la silhouette de tous les types de la rue, bohèmes, va-nu-pieds, marchands et détaillants d'objets qui ne durent qu'un jour, passants et badauds qui offrent, en musant, leur personne au caricaturiste et au philosophe attentif.
De son regard aigu, il pénètre jusqu'au vif de IMme, jusqu'aux raisons de toutes les habitudes. Il amasse, au dehors, une provision de remarques qu'il n'oublie plus, rentré chez lui, comme son père, attaché au màt d'un navire pendant la tourmente, n'oublia rien des effets de la tempête. Us sont, tous les deux, artistes de môme qualité, gardant une impression indélébile de leur vision, usant de leurs souvenirs comme d'une image qu'ils copieraient.
Ne devait-il pas être bien choyé partout ? Son visage est distingué ; son nez d'une courbure aristocratique ; ses yeux doux ou malicieux, suivant l'heure ; ses lèvres minces, serrées, attendant l'occasion d'un mot cinglant pour s'ouvrir. Bien planté sur ses jambes fines et droites, le corps souple, les manières félines et courtoises, il plaît surtout lorsqu'il conte une de ses parties de plaisir, ou une aventure. On rit, on s'épanouit avec lui, jetant gaîment un calembour, même dans une situation périlleuse. Arrêté dans la rue par deux malandrins qui lui demandent la bourse ou la vie ? — La Bourse, répond-il, la première rue à droite, et l'avis que je vous donne est de changer, au plus tôt, de métier. — Un autre jour, invité par Alexandre Duval k la première représentation de Maison à vendre, dans la loge de Gliénard, l'un des bons chanteurs de rOpéra-Gomique, (Jarle gardait son sérieux et ne disait mot, comme si la musique et l'intrigue scénique ne lui agréaient point. — « Est-ce que vous n'êtes pas satisfait », lui dit-on. — « Hélas! répondil, on m'invite à voir une Maison à vendre^ et je ne vois qu'une Maisoji à louer. »
Homme d'action, il est naturel qu'il ait peint, sur la toile, plusieurs des grandes batailles de Bonaparte, dont il comprenait, mieux que tout autre, le
vaste plan d'ensemble ; et il le faisait saisir d'une manière précise au spectateur. Son œuvre expliquait la victoire. Sa Batailu' de Marengo manque de couleur, mais la, cause du succès de notre armée s'y révèle clairement. Contre la masse des Autrichiens, compacte et menaçante, on voit s'avancer, comme une trombe, la charge héroïque de Kellermami. Au loin, un général tué d'un boulet, Desaix; puis Bonaparte et son état-major, composé de jeunes officiers montés sur des chevaux qui dressent les oreilles, reniflant l'odeur de la poudre ; et les soldats à l'allure martiale, portant allègrement leui' arme, enivrés de courage, et méprisant la mort. On sent qu'il les connaît et qu'il les comprend. C'est mieux encore lorsqu'il peint l'homme à cheval et au combat. Il connaît tous les mouvements du noble animal, soit qu'il bondisse sous la piqûre de l'éperon, soit que le cavalier lui lâche la bride, ou la serre. Dans le tumulte et le désordre de la bataille, l'action de l'homme et du cheval, que figure son pinceau, est vraie. L'écuyer se retrouve là; il n'y a rien à reprendre.
Carie Vernet ne peut être classé eu aucune école. Il n'est ni de celle de David, ni de celle de Gros ; ni des classiques, ni des romantiques. Il est seul de ce caractère, de ce genre, et il ne peut être que seul. L'esprit ne se communique pas. Ce n'est point un art qui s'apprend ; et Carie est avant tout un peintre spirituel. Il veut créer de la vie avec sa beauté, avec sa laideur, et il la crée. Son œil ne se trompe point. Peu lui importe la couleur. Mais il lui importe que les l)ras et les jambes de ses personnages se meuvent naturellement et sans exagération ; il lui importe que la physionomie, en son expression, indique un caractère, et il y réussit.
Lui et Isabey, son camarade, tous les deux partisans de Bonaparte, ils ont dessiné une des parades, c'est-à-dire une des revues, que le général passait, chaque décade, dans la cour du Carrousel. Charles Blanc en a fait une analyse succincte... « Où trouver, écrit-il, une composition qui ait plus de caractère que cette parade ? Nulle part, le premier Consul est plus intéressant à voir. Encore chétif, paie et maigre, vêtu d'un uniforme collant et simple, légèrement penché sur le pommeau de la selle, d'un regard assuré il parcourt la brillante escorte qui l'environne et cet immense Carrousel, peuplé d'une jeunesse éblouie et de guerriers de toutes les armes. Son grand cheval arabe, aux crins nattés, est immuable, raide, prêt à partir au moindre signal de l'éperon. Autour de lui, bondissent des généraux resplendissants d'or, de panaches et d'aigrettes, le visage inondé par les boucles de leur chevelure et montés sur des chevaux écumants, qu'énervent les fanfares. » Et l'éloge est juste.
Lorsque la Restauration succéda à l'Empire, Carie Yernet abandonna son admiration pour Bonaparte et devint royaliste. Combien d'autres firent comme lui! La vieillesse était arrivée; il se confinait en son cgoïsme. 11 se contentait de vivre agréablement, n'abandonnant aucune de ses petites manies et de ses jouissances quotidiennes. Jusqu'à sa dernière ■semaine, on le vit au café de la Rotonde, au Palais- Royal, où il ne mancjuait jamais un jour de venir retrouver ses amis, voulant les égayer par ses boutades, en leur narrant ses aventures de jeunesse. Mais le dernier jour qu'il y parut, il avait reçu la pluie, et, n'ayant point (juitté ses habits mouillés, il paya son imprudence, ou sa veulerie, d'une lluxioii de poitrine dont il mourut. C'était en novembre 18IÎ5
Son esprit et sa bonne humeur persistèrent jusqu'à sa dernière minute. Avant qu'il rendît le dernier soupir, il disait à son entourage : « C'est singulier coinnie je ressemble au grand Dauphin, fils de roi, père de roi, et jamais roi. » Il visait ainsi son illustre père, Joseph Vernet, et son fils, non moins illustre déjà, Horace Vernet. Sur ces niots,il s'endormit et ne se réveilla plus.