CHAPITRE VIII
El dehors des artistes les plus connus, les plus remarquables de ceux qui existaient, sous le Consulat, il y en avait d'autres qui, à côté d'eux, figuraient dans les comptes rendus des Salons. A celui de l'an VIII, le Mercure compte quatre cents toiles de genres diiierents, et deux cent cinquante portraits ; et il cite le tableau de Garnier, un sujet tiré de ['Enéide, la Consternation de la famille de Priafn, aprf's la mort d'Hector ; celui de Hennequin, les Remords d'Oresle ; de Broc, VEcole d'Apelle ; de Harriett, un Virgile mourant : de Meynier, un Départ de Télémaqne ; de Gérard et Girodet, plusieurs portraits, celui de M""" Fulchiron et celui du général Moreau. Greuze, ajoute le Mercure, « a orné le Salon de plusieurs petits tableaux, parmi lesquels un Départ pour la chasse où l'on a reconnu que soixante ans de travaux aimables n'ont épuisé ni la finesse piquante de son talent, ni la variété facile de son pinceau. » Un jeune peintre, Vautliier, qui devait être lauréat du prix de Rome, l'année suivante, avait envoyé le Lévite d'Ephraïm ; Bonne maison, une étude d'après nature, une femme assise dans la rue, et un enfant qui sollicite l'aumône : à côté, sur la muraille, figurant au tableau, ces affi-
ches insultantes, « Chien perdu, quatre louis à gagner ; Bal paré à Tivoli ; Fête d'hiver ; Maison de prêts sur nantissement ». Lucien Bonaparte, ministre de l'Intérieur, acheta cette toile et la plaça dans son cabinet. Le Mercure trouva ce geste très noble. Carie Vernet, ne voubint point être oublié, exposa deux dessins très appréciés, écrivait le 3/*?/'ciire, sans indiquer leur nature. A ce même Salon, on remarquait un ouvrage qui représentait une scène de la vie d'Ossian et que le même journal qualifiait de production très ambitieuse et très ridicule, n'offrant qu'une image grossière de l'enfance de l'art. 11 ajoutait cette observation : « On assure que les protecteurs de cette toile bizarre prennent le titre de Penseurs. Il n'est pas vraisemblable, malgré le bel enthousiasme de ses partisans, que cet ouvrage ait beaucoup d'imitateurs. Mais il peut être utile de répéter aux jeunes artistes, justement prévenus contre le genre faux qui dominait, il y a quarante ans, qu'on ne doit pas le remplacer par un autre système qui, quoique très opposé, n'en est pas moins vicieux ; que pour éviter d'être mous, lâches et maniérés, il ne faut pas devenir froids, durs et grossiers ; que la simplicité la plus pure et la plus sévère a des bornes, et que les tableaux ne sont pas des bas-reliefs. »
Au Salon suivant, en l'an IX, l'exposition fut plus choisie, moins banale. Le Mercure avait annoncé un jury constitué pour en écarter les œuvres trop médiocres, et si on y rencontrait celles des artistes déjà mentionnés au Salon précédent, on y voyait aussi les tableaux des meilleurs élèves de David. Do Gros, Sapho au rocher de Leucade, et lionaparte à Arcole ; de Gérard, le portrait de Jusépidne lîuna-
2)(irt ; de Bouchct, élève de David, comme les deux premiers, Clèolmle donmuit des leçons de sagesse à sa fille ; du comte de Forbin, élève de David également, V Intérieur d'un cloître, l'instant après le coucher du soleil ; de Valenciennes, élève de Doyen et l'un des meilleurs paysagistes de cette époque, une toile, toute empreinte de poésie ; de Rœlm, un jeune artiste de vingt ans, une Parade de charlatan; de DroUing, V Intérieur de i atelier dhtn peintre^ vu du dehors par une croisée ; de Bouillon, VEnfant et la Fortune, sujet tiré des fables de La Fontaine. Les Débats écrivaient : « Les rigoristes crient après les figures nues. Aimeriez-vous mieux qu'elles fussent en chemise ? leur demandc-t-on. Cela est quelquefois bien pis. Voyez la Fortune de Bouillon, et dites-nous s'il ne vaudrait pas mieux qu'elle fut toute nue ? » De Deinarne, Une grande route, « petit tableau devant lequel on s'arrête le plus, écrivait le même journal. Il est charmant et d'invention et d'exécution, hardi de couleur et de lumière. La scène se passe, en été, sous le soleil ardent du Midi. La ferme d'où sortent un troupeau de moutons et quelques vaches, les murs de cette ferme, la maison et le cabaret attenant, sont d'un choix et d'une vérité remarquables. Il en est de même des figures de cette troupe de gueux qui courent après la diligence ; du paysan qui se hâte de détourner son àne pour la laisser passer ; de l'âne étonné de l'action brusque de son maître, et qui se raidit sur ses quatre jambes, la tête allongée sur le licou. » Ilegnault avait envoyé son tableau représentant la Mort de Desaix à Marengo, au moment où, frappé d'un boulet, il se laisse tomber dans les bras de son aide de camp, le fils du consul Lebrun. Robert Lefebvre exposait un portrait du peintre
Guérin ; Lethière, élève de Doyen, créole de la Guadeloupe, Junius Brutm faisant exécuter ses fils, pour avoir conspiré contre la République, esquisse peinte à Rome depuis douze ans. On lit dans les Débats de cette époque : « Cette composition de Lethière est pleine de beautés de détails. Les principales figures, celles du bourreau, du licteur, qui est à gauche, du greffier, debout au pied du tribunal, sont belles de pose et d'invention. Les personnages sont nombreux, sans confusion... La scène est vaste; et le mouvement de tous ces gens, qui vont et viennent dans le temple, peint bien l'agitation d'un peuple occupé d'un grand danger. »
De Swebach, le journal déjà cité écrit ; « Swebach est plutôt un peintre de marches que de batailles. Son faire précieux, les quinze ou vingt figures dont se compose son répertoire, les dimensions au-dessus desquelles il semble qu'il ne lui soit pas donné de bien faire, ne lui permettent guère de se livrer au genre des Salvator Rosa. Il est bon dans les marches paisibles. Il excelle surtout dans les haltes. Ses promenades, ses départs, ses rendez-vous de chasse, laissent peu de chose cà désirer... On peut croire que Swebach s'est déterminé dans le choix des dimensions de ses figures par la nature de sa vue, plus propre que celle dun autre à apercevoir et à s'occuper des petits objets. Il y a, dans ses compositions, telles figures qu'une vue ordinaire a peine à distinguer, et dans lesquelles des yeux perchants et une extrême attention parviendraient à apercevoir même des beautés de détail. Ses figures ont, en général, à l'œil nu, de l'expression dans l'ensemble, mais il faut le secours de la loupe pour apercevoir qu'elles en ont aussi dans la ])liysionomie. 11 y a encore, dans le portefeuille de Swebach,
deux OU irois amazones, comme celles que l'on rencontre dans les allées du Bois de l^oulogne, un couple de jockeys, et trois ou quatre chasseurs à bottes cirées, vrais de caractère, comme ses vivandières et ses soldats. Les chevaux, j'entends les petits, sont dessinés avec grâce, surtout dans les attitudes de repos. Ils ne s'accommodent pas aussi bien du mouvement. »
Qui rappeler encore ?
De Barrabaud, peintre d'histoire naturelle, des cadres d'oiseaux, d'insectes, de serpents sur vélin ; de M"° Benoist, — connue sous le nom d'Emilif, par les lettres sur la mylliologie que lui adressait Demoustier, — des portraits ; de Boguet, une vue prise du lac de Nemi, près Rome ; d'Antonin Gallet, artiste de soixante ans, un tableau allégorique, la France sauvée, le 18 brumaire an VIII ; de Jean Cazin, un peintre de paysages, la vue d'une partie de YEfjIise des Bernardins, de Paris ; de Laurent Dabos : Louis XVI écrivant son testament, peint au Temple, pendant la captivité du roi, et un portrait de Louis XVII, d'après nature; de Duqueylar,Ossian chantant l'hymne funèbre d'une jeune fille; de Hue, la vue de la ville et du port de Granville, assiégés par les Vendéens ; de Le Barbier aîné, le premier homme et la première femme, Eve, à son réveil, apercevant Adam; de Menjaud, qui devait, en 1802, remporter le grand prix de peinture, un Crésits, roi de Samos, en prison, avec ses enfants, attendant la mort ; de Moreau l'aîné, des gouaches ; de l*eytavin, élève de David, une Phryné, accusée d'un crime capital ; de Redouté, peintre de fleurs, des tableaux de fleurs, à l'aquarelle * ; de Richard, élève de
1. « On estime, dit le Dictionnaire de GiiLet. à plus de 6,000 le nombre des vélins qu'il a peints pour le Muséum d'histoire naturelle. »
David, une Sainte Blandinc. Enfin Taillasson, élève de Vien (174o-180î)), artiste fort estimé, figurait également en ce Salon. Les papiers de l'époque n'indiquent point celles de ses œuvres qui étaient exposées. Les plus connues de lui sont la Naismnce de Louis XIII ; U/t/sse enlevant à Philoctète les flèches d'Hercule ; Virgile lisant à Aiu/uste les vers de V Enéide sur Marcellus, et la Mort de Sénèqiie.
Les mêmes peintres se retrouvent aux Salons suivants. Gros, Taunay, Hennequin, dans le concours ouvert entre les artistes, sur la Bataille de Nazareth, gagnée par Junot, exposaient leur esquisse. De Taunay, on eut, ensuite, Bonaparte recevant des prisonniers sur le champ de bataille, après une de ses victoires, en Italie. « Petit tableau », écrit un gazetier, et il ajoute : « Taunay laisse rarement échapper l'occasion de dégueniller et même de désha])illcr ses figures ;et la vérité historique dût-elle en souli'rir, j'aime mieux, en peinture, des soldats, sans bas, avec des habits déchirés, ni veste, ni chemise, que la troupe La mieux tenue. » De Taunay, encore, des religieux portant à leur Chartreuse un malheureux qu'ils ont trouvé, nu et blessé, dans les environs du couvent. De Taunay, toujours, un vaste tableau sur une petite toile, le Sauvetage dun enfant, tombé dans leau.
Et l'on revit Vincent, avec le portrait d'Arnault, poète et fabuliste ; — avec la Mélancolie, — une allégorie, remarquable par les accessoires qui la décoraient. On y apercevait un tombeau où était assise en pleurs la ligure allégorique, un ciel sombre, couvert de nuages, et de vieux arbres montrant leurs branches mutilées. Meynier, son élève, avec la muse Erato, écrivant, sous la dictée de l'Amour; tableau destiné à une galerie de Toulouse. I{a'lin continuait à soumettre au public ses œuvres si appré-
ciées, une Marine, un Marché^ la Chaste Suzanne, la Séduction de Joseph, un Arracheur de dents; Garnier, une Jeune Femme allaitant sa mère, condamnée à mourir de faim, en prison, des Nymphes au repos^ enfin Dédale et Icare. Isabey, un des meilleurs élèves de David, ses grandes et belles miniatures, et son important dessin, de concert avec Carie Vernet, sur la Parade de Bonaparte, aux Tuileries. On disait de lui, alors : « 11 a abaissé le dessin au niveau de la gravure, et élevé la miniature à la hauteur du tableau. » Prud'hon, la Paix, une allégorie : Bonaparte, au milieu de la Victoire et de la Paix, est suivi des Muses des arts et des sciences ; son char est précédé des Jeux et des Ris. Ghâtillon, peintre et graveur, ses camées. Hue, le Goulet et la rade de Brest ; le Port et la rade de Lorient. ^[me Valoyer-Goster, une jatte de cristal remplie de pêches et de raisins, imitation de Van Spandonck. « Le ministre de l'Intérieur, écrivaient les Débats, a recommandé aux diverses manufactures de tapisserie, notamment à la Savonnerie, de s'attacher aux ouvrages de cet artiste. » Grépin, élève de Regnault, la Bayonnaise, corvette française commandée par Edmond Richer, prenant à l'abordage la frégate anglaise l'Embuscade, le 24 frimaire an VII. Joseph Vernet disait, au sujet de ce tableau : « Quelquesuns font des choses mieux que moi, mais aucun ne fait tant de choses aussi bien. » M"" Ghaudet, un Enfant endormi dans son berceau, sous la garde d'un chien courageux, qui vient de tuer, près de lui, une énorme vipère. Dabos, une Glaneuse. Les Débats donnaient l'explication du tableau: une jeune personne tient un parasol d'une main, de l'autre des épis; et la toile resplendit d'un efï'et de soleil. Le journal ajoutait : « L'artiste jette un coup d'œil
sur ce tableau ; l'homnie de goût s'y arrête un instant, mais la foule y demeure ; elle se porte au Salon pour le voir et en sort après l'avoir vu. » Dabos, enl802, exposait la Promenade inlerroiirpiw ; en 1804, la Crainte de la i^aignée.
Au Salon de l'an X, Robert Lelebvre avait exposé les Callipgges grecques. Les critiques du temps très collet-monté, blâmèrent le sujet peu convenable, disaient -ils, à une exposition publique, et pas davantage au talent de l'auteur, qui n'avait ni le dessin assez moelleux, ni le faire assez fin pour ces sortes de tableaux. Ils rapportaient cette phrase: « Quand on fait de ces choses, disait hier quelqu'un, il faut que cela soit propre et que ça ait l'air neuf. » Ils ajoutaient :« Les CaUipyges de Robert Lefebvre, dont le pinceau est toujours un peu sale, manquent de grâce et de cette fraîcheur dont elles auraient tant besoin. Ce sont des figures maussades et qui rappellent cette réponse d'une femme qui n'est pas jolie de visage et à laquelle on reprochait de se trop découvrir la gorge : « Ma mère, chacun montre sa figure où il peut. » Le peintre doit s'en tenir aux portraits ; il y occupe le premier rang. »
De Gérard, on eut Psyché, Bélisaire, le portrait du général Murât, qui n'avait pas encore paru ; de Girodet, son Enclgmion, fait à Rome, et plusieurs portraits parmi lesquels celui du fameux Comte de Rwnford, l'inventeur des soupes populaires ; de plus, son magnifique tableau V Apothéose des héros français. Regnault reparut avec son tableau de la Mort de Cléopâtre, et VAlceste ramené des Enfers par Hercule ; M""= Vigée-Lebrun, avec deux portraits, cehii de lady llamilton, qui rappelait, par sa beauté, celui de Paësiello, avant la Révolution, et le portrait du dernier roi de Pologne, où l'on retroii-
vait les belles étoffes qu'elle savait si bien peindre jadis.
Sablet, qui ne manquait point de talent, exposa les Adieux à un jeune of/icier. Et toujours très rigides, les critiques écrivaient : « Dans quel inonde le peintre a-t-il vu un honiine embrasser une femme, fût-ce son épouse ou sa sœur, de la manière que ce militaire embrasse cette jeune femme, qui lui ajuste sa coillure ? Nos artistes seront-ils les derniers à recouvrer le sentiment des convenances, et ne saurions-nous avoir des mœurs, au moins en peinture? »
Boilly envoya au Salon de 1804 un portrait de Boieldieu, Brocas, Enée emportant so?ipère Anchise, puis la Mort de Phocion. Danloux, en 1802, le portrait du poète Delille et le Supplice d'une vestale ; Delaplace, le portrait de il/"" Chevigny, danseuse de l'Opéra dans le rôle de Psyché, de iijf"" Chameroy, l'émule de M"" Chevigny, et celui de Fanchon la vielleuse, l'héroïne du drame de Bouilly ; Ducis, le neveu du poète, un élève de David, Orphée et Eurydice, acheté par le prince de Mecklembourg;Dunouy, les restes de la Campagne de Cicéron, près l'Isola di Sora ; en 1804, une vue du parc et du Château de Saint-Cloud ; Claude Fleury, en 1802, un Amour traçant un serinent de fidélité sur le sable, en 1804, Thésée allant combattre le Miiiotaure ; Hersent, en 1804, Achille livrant Briséis aux hérauts d'Agamemnon ; ïopino Lebrun, condamné à Féchafaud dans une conspiration contre le premier Consul, la Mort de Ca'/us (rracchiis, acheté par le Gouvernement et envoyé au Musée de Marseille, pays de l'artiste. Ménageot, élève de Vien, qui avait obtenu le grand prix dé peinture en 1700, présenta aux Salons ses tableaux jusqu'au jour oîi il fut nommé directeur de l'Aca-
demie de France, à Rome. Un de ses ouvrages fut souvent reproduit par la gravure : l'Étude arrête le temps. Perron, grand prix de peinture en 1773, exposait, en 1804, un Paul E?nile vainqueur de Persée. Valenciennes, enfin, Cicéron découvrant, en Sicile, le tombeau d Archimède.
Ce fut également, dans un des Salons du Consulat, en 1802, que Guérin exposa son tableau de Phèdre. Les Débats s'étendirent longuement sur ce sujet qui émut tout Paris. « On a observé, écrivait le journal, que Guérin, en mettant en scène le personnage de Phèdre, s'est écarté de la version d'Euripide ei; de celle de Racine, et qu'en entrant dans la pensée, commune à l'un et à l'autre, il a senti comment il convenait d'en faire l'application à Fart différent qui devait ici lui prêter son expression. Il a jugé avec raison que si
Il est des objets que l'art judicieux Doit offrir à l'oreille et reculer aux yeux,
il en est aussi que l'on peut présenter aux yeux, mais qu'il convient d'éloigner de l'oreille. La Phèdre de la tragédie, présente à l'espèce d'interrogatoire que Thésée fait subir à son fils, n'eût pu éviter d'être appelée à confirmer l'accusation portée contre ce dernier. L'un et l'autre poète ont jugé, avec raison, que cette situation était trop odieuse pour ne point révolter le spectateur. Euripide s'est d'abord éloigné de cet écueil, en faisant mourir Plièdre à l'instant même de l'arrivée de Thésée. Racine, qui avait surtout pour but do donner, à l'impétueuse fille de Pasiphaé, tout le développement dont il était susceptible et d'en faire le personnage iini)ortant de sa pièce, a épuisé les ressources de son art pour élu-
der l'explication qu'il semblait tôt ou tard impossible d'éviter entre Thésée et sou épouse, au nom de laquelle est portée l'accusation, puis sou fils qui en est l'objet. Mais le peintre, qui ne s'occupe que de l'instant présent, sans répondre de ce que ses personnages ont fait le moment d'avant, de ce qu'ils deviendront le moment d'après, a pu, sans inconvénient, s'emparer de celui où Thésée venant d'adresser les premiers reproches à Hippolyte, Phèdre attend la réponse qu'il y fera, sans rendre compte au spectateur du parti qu'elle prendrait si Thésée venait à invoquer son témoignage. Le peintre n'avait, d'ailleurs, que ce moment d'établir le caractère de Phèdre, si bien décrit par le poêle ; et rien de plus vrai, de plus beau, que l'expression qu'il a su donner à cette figure ; ses yeux, taris de larmes et rougis par l'absence du sommeil, son regard fixe, ce teint flétri, desséché, ces lèvres, qui ont peine à contenir le secret dont son cœur est fatigué ; tout annonce, en elle, la victime de la fureur de la terrible déesse. Racine n'a pas mieux conçu cette OEnone, qu'il charge de tout Fodieux du crime de sa maîtresse, pour ne laisser porter sur celle-ci que l'intérêt du malheur qui en est la suite... Dans Thésée, l'expression est admirable d'indignation et de douleur .. Quant à PHippolyte, c'est, pour l'expression et le caractère, celui du poète français : même fierté, même respect pour rhonneur et le repos d'un père, et ce mépris sévère d'un forfait trop opposé à son caractère, pour qu'aucun sentiment de pitié se mêle à l'horreur qu'il lui inspire. » (Geoffroy disait, au contraire, dans le même journal (12 frimaire an XI) : « Si l'on peut reprendre quelque chose dans le beau tableau de Guérin, c'est que Phèdre est livide, est nfireuse. Un artiste grec eût trouvé le secret dépeindre les ravages de lapas-
sion, sans donner à sa figure un air cadavéreux. Phèdre, dans son tableau, eût encore été une femme. »
En sculpture, beaucoup de statues, de bustes, de bas-reliefs. On remarqua, de Lesueur, un bas-relief pour le tombeau de M"° Joly, artiste du TbéAtre- Français ; de Foucou, en 1801, une stpiue de Pierre Puget, puis un buste en marbre du général Dampierre, pour la Galerie des Consuls. Puget était destiné à faire suite à la collection des statues des grands hommes. L'auteur, disent les comptes rendus des Salons de cette époque, lui a mis un crayon à la main, à ses pieds une palette, des pinceaux et les attributs de l'architecture. Par terre, à ses côtés, l'ébauche de la tète de Milon de Croione. De Lorta, élève de Bridan, en 1800, un Hercule, au repos, tenant dans la main les pommes conquises au jardin des Hespérides. Au Salon suivant, il exposa le buste en plâtre d\He/véiiu!^, puis un buste en marbre de Caton, pour la Galerie des Consuls.
Tels furent les Salons du commencement du siècle. Us n'avaient plus, d'ailleurs, l'importance qu'on leur avait connue au temps de la Monarchie, alors que les grands peintres se faisaient honneur d'y figurer, alors que Diderot était chargé de la critique de leur talent et de leurs œuvres, et que le prix des tableaux subissait une surenchère de tous les amateurs de Tépoque, grands seigneurs et financiers qui se piquaient de s'y connaître. On rechercli.iit jadis la mythologie et les allégories auxquelles se prêtait l'histoire des dieux de l'Olympe. Le sujet étnit vaste et séduisant. Mais, au temps du Consul.it, les peintres en étaient réduits aux fastes de l'histoire romaine et de l'histoire grecque; et David y était si écrasant
que peu de ses rivaux s'y hasardaient. A lui et à ses disciples on avait abandonné ces sujets antiques, et on s'en tenait aux petits tableaux de genre ou à l'histoire de Bonaparte, déjà si glorieuse ; à la représentation de ses batailles et de ses gestes héroïques.