Lady Morgan, Voyage en France, t. II, p. ISl
" Le musicien était tout aussi indépendant que Bonaparte était despote et il disputait le terrain, note à note, mesure à mesure. Quelquefois Bonaparte demandait la rature d'une demi-scène, d'une scène tout entière et disait en mesurant l'espace avec ses doigts : « De là jusqu'ici, cela est bien, « cela signifie quelque chose, c'est de la mélodie, mais d'ici là, ce n'est que « de la science. Il n'y a ni expression, ni passion, cela n'est pas dramatic< que. >' Rarement, le compositeur était convaincu, et il finissait ordinairement par faire un compromis avec la criti(iue, entre l'harmonie et la mélodie... J'eus le plaisir de connaître Cherubini pendant mon séjour à Paris. Je lui citai cette anecdote. Il me la confirma. Il paraissait indigné que Bonaparte osât juger des productions de Paésiello, d'un homme de premier talent, d'un génie sans égal. Il s'emportait contre son despotisme, qui lui avait fait refuser, à ce vénérable compositeur, la permission qu'il sollicitait de retourner en son pays. » Il s'ingéra souvent, ajouta Cherubini, de me " donner des conseils comme il l'avait fait à Paësiello. Il n'aimait qu'une " musique assoupissante. Il voulait qu'un opéra fut une suite d'andanles « de motifs marqués, d'expressions accentuées. Il exigeait qu'on sacrifiât à « la mélodie l'effet et l'harmonie. Un jour qu'il se plaignait de la force et (ie « la redondance de quelques-mis de mes accomj)agnements, et qu'il me « disait qu'ils étaient trop bi uyants, je ne pus m'empècher de lui dire : <' Vous voulez donc (pie votre musique vous laisse libre de rêver aux atlai- '< res d'Etat '? »
M"° DucRET, en ses Mémoires sur Joséphine, dit aussi : " Paésiello, pendant .son séjour à Paris, allait beaucoup chez M"" de Monlesson... Sa ligure était belle, noble, expressive. Il avait le sentiment de sa sui>ériorité ; mais il jtarlait de lui avec un orgueil si franc qu'il forçait presque à le lui pardonner. La chute de roi)éra de Proserpine fut un coup terrible pour sa réputation. Il donna sa démission de maitre de chapelle. Bonaparte voulut, nommer Méhiil à sa place. Mi'Iml y mil, pour condilion, ipiil pai-tagcrait celle situation avec Clierul)ini. Bonaparte ne le voulut pas. MéhuI n'accepta pas. Bonaparte gardait rancune à (Cherubini (pii lui axait dit un jour, à pro-
JVlenneval en ses Mémoires (t. I'"'),le ravissait et l'enthousiasmait. Il l'eût entendue tous les soirs, il l'avouait. Seulement, à cette époque, Paësiello avait plus de soixante ans, et, ne voulant pas compromettre sa gloire, intacte en Italie, fuyant toute comparaison avec les œuvres jouées en France, il borna ses compositions à des messes et à des motets. Le seul opéra qu'il écrivit à Paris, Proserpine, n'eut qu'une réussite peu soutenue. Son amour-propre en fut blessé, son esprit découragé. Après trois ans de séjour, il reprit le chemin de l'Italie, cédant à Lesueur, qu'il estimait grandement, sa place de maître de chapelle '.
Gluck, ou plutôt les maîtres allemands, avaient exercé leur influence sur le génie de Paësiello. Le maître italien, comme ses contemporains, avait fait à l'harmonie, en ses œuvres nouvelles, une place plus grande que dans les premières. « Il multiplia, dit Quatremère de Quincy, les airs avec accompagnement de clarinette el de hautbois et, sans perdre
pos (i'ol)servations faites sur un de sus ouvrages : " Gf^néral, mêlez-vous « de gagner des batailles ; c'est votre nuHier. Laissez-moi faire le mien « auquel vous n'entendez rien. »
Les Drhuls de l'an L\, du 11 fructidor, appréciaient ainsi la musique ile Paësiello : ■• La nuisi(|ue de Paësiello n'est [las fort inférieure îi celle de Mozart. Elle est même j)lus hrillante. L'esprit, l'originalité, la grâce, caractérisent ses productions. Ses accomiiagnemcnts niêm(! sont ime charmante mélodie. On jieut lui reprocher du luxe, quelques langueurs, quel<iues motifs vagues, mais il sait être simi)le. Il n'est jamais si délicieux que lorsqu'il n'étale j)oinl son ail. Ce qu'il a fait de mieux pour nous, c'est le Barbier de Sr'ville, parce que, sur un pareil sujet, sa belle musique nous dit quelque chose. »
1. QcATBEMKBE DE QuiNCY a écrit sur Paësiello : « Il avait vécu neuf années à Saint-Pétersbourg ; ensuite il repartit pour l'Italie, en passant jiar Varsovie où le roi de Pologne lui lit composer l'oratorio do Métastase, inlituh' /,'( Pn.vsiori ; ensuite pni- Vienne <iù Joseph II l'invita à se rendr(% pour y écrire douze symphonies conieilanles et mettre en musique li; drame du célèbre Cosli, J! He Theoiloro, dont les accords ont retenti sur tous les théâtres de l'Euroiie, et dont la célèbre finale a produit en France une de ces sensations dont le souvenir est impérissable. » Il mourut à Naples en juin 1810 ; il était né en 1741.
de leur naïve simplicité, ses rompositions devinrent plus riches d'elfets, plus vives de coloris. » Mais quelle que fût sa célébrité, quelle que fût sa puissance d'action, ce n'était pas de lui que les partisans de la musique italienne sereconiniandnient. Piccinni avait précédé Paësiello en France; Piccinni avait déjà rallié, sur son nom, tous ceux qui n'aimaient que les mélodies, tous ceux qui combattaient le «fracas » de la musique allemande : c'était leur mot. Bien avant le Consulat, on les iiipjiclait piccinîiistes, et Marmontelet Ginguené, leurs protecteurs, avaient agité le brandon de discorde contre les gluckistes.
La Révolution força Piccinni à quitter la France • où il vivait, depuis vingt ans, mandé par M. de Labordo. Sa grande réputation, conquise en Italie, à Rome surtout par son opéra, la Cecchina (la Bonne Fille), joué en 17C0, avait attiré, sur lui, les regards des amateurs de musique; et Piccinni, gagné par l'espérance d'être célèbre à Paris, où convergeaient les plus grands artistes, y arriva en 1770. Le hasard le fit loger dans la rue Saint-Honoré, en face de la maison cju'habitait Mariiiontel. L'homme de lettres se mit eu relations avec lui, se cliargea d'apprendre la langue française au musicien, qui l'ignorait, et lui proposa de mettre en musique le poème de Bnland^ un opéra dont il avait écrit les paroles. Le
grand artiste avait donné sa confiance à Marmontel.
Il suivait ses avis, ignorant les cabah'S que mon-
I. Piccinni (Nicolas) était né à Baii, province de Naplcs.en 1728. Durante, le c<'ici)rf niaitrc, l'avait pris on alTcrlion. • Les autres sont mes écoliers, disait-il ; celui-ci est mon fils. »
talent contre lui les séides de Gluck. Ceux-ci répandaient les nouvelles les plus fâcheuses contre le maître italien, contre son œuvre encore inachevée, dont ils ne connaissaient rien. (îluck lui-même se joignit à eux, annonçant qu'il avait composé aussi un Roland \ afin d'empêcher la réception au théâtre de l'œuvre du rival qu'on lui opposait. Une lettre parut, en ce temps-là, dans Y Année littéraire, Ghxck y disait :
« Vous m'exhortez, écrivait- il au baron du Rollet, auteur du poème d'Iphigénie en Anlide, à continuer à travailler sur les paroles de l'opéra de Roland. Cela n'est plus faisable, parce que, quand j'ai appris que l'administration de l'Opéra, qui n'ignorait pas que je faisais Roland, avait donné ce môme ouvrage à M. Piccinni, j'ai brûlé ce que j'avais déjà fait, qui peut-être ne valait pas grand'chose; et, en ce cas, le public me devrait avoir obligation d'avoir empêché qu'on ne lui fit entendre une mauvaise musique. D'ailleurs, je ne suis plus un homme fait pour entrer en concurrence. M. Piccinni aurait trop d'avantages sur moi. Car, outre son mérite personnel, qui est assurément grand, il aurait celui de la nouveauté. Moi, ayant donné à Paris (|uatre ouvrages, bons ou mauvais, n'importe : cela use la fantaisie. Et puis, je lui ai frayé le chemin ; il n'a plus qu'à me suivre.»
1. M"'" r)F. Gkni.is en ses Mémoires, l. IV, dit à ce sujet: « La guerre est pins terrible que jamais entre les gluckistes et les piccinnistcs. Les deux pai'tis écrivent, déraisonnent, se disent des injures; jiersonne ne s'entend ^ niai-i l'on se hait avec fureur. On déblatère contre Alceslc et Iphiarnie de (jluck. On le traite de barbare. Gluck vient toujoui's, deux ou trois fois la semaine, passer la soirée chez moi. Sans voix, sans doigts, il est ravissant lorsqu'il chairte ses beaux airs en s'accompag-nant du piano. Le génie n'a besoin ni d'agréments, ni de fini. Du moins, il peut s'en passer. Quand on est ]irofondément toucli(', que peut-on désirer encore ? Gluck paiit' de Piccinni avec justice et sinii)licité. On sent (juc c'est sans ostentation qu'il est é(iuitable. Cependant, il disait, hier, que si le Roland de Piccinni réussit, il le refera. Ce mot est remarquable. Mais il est d'un genre qui ne nie plaira Jamais. Un langage coustamiuent modeste est de si bon goûLI «
Cette lettre mal inspirée était blessante pour l*i(— cinni, et le but qu'elle visait fut atteint. A .iirand'peine Marmontel put faire agréer le Roland de son protégé au théâtre ; et, quand l'étude en commença, les répétitions furent orageuses et traversées de tous les ressentiments des chanteurs et des chanteuses, dévoués à Gluck. Au point que les indifférents prirent, à la fin, le parti du jeune Italien, dont la modestie, la bonne volonté, la douceur et la bienveillance, les avaient touchés. Le jour de la première représentation, Piccinni, confiant dans son talent et dans l'excellence de sa partition, n'était nullement troublé. Mais la terreur régnait dans sa famille. La femme de l'auteur le suppliait de rester près d'elle, et de ne point aller au théâtre. Les domestiques pleuraient, nous dit Ginguené dans ses notes. « Ce dont on parut le plus surpris, ajoute-t-il, ce fut des airs de danse, dont la grâce, l'élégance, le caractère piquant et la variété, réunirent tous les suffrages. Piccinni n'en avait jamais fait. Il avait, pour la danse même, telle qu'elle est en France, sinon de l'éloignement, au moins une grande indifférence; et l'importance, qu'il voyait qu'on donnait parmi nous à cotte partie d'un opéra, lui faisait redouter le moment où il lui faudrait s'en occuper. Ce moment vint, et avec lui, un véritable supplice. Les deux célèbres maîtres de ballet, Dauberval et Vestris père, ne le quittaient point. Ils en obtenaient tantôt une entrée, tantôt une gavotte, un menuet, une chaconne. Ils ne pouvaient compreiidre, ni son aversion pour ce tra- ^aiI, ni sa prodigieuse facilité. Le soir de la première répétition générale des ballets, M"° Gnnnard se plaignait de n'avoir point, dans la fête villageoise du troisième acte, un air où elle pût développer toute la gn\ce de son talent. Vestris, après la répé-
tition, arrive chez Piccinni qu'il trouve fatigué et qui frémit, en le voyant. Il lui dit le motif de sa visite, et lui déclare qu'iî a promis en son nom, à M"' (luiniard, qu'elle serait satisfaite. « Mon cher ami, lui dit Piccinni^ vous voulez donc me tuer? Allons ! il faut bien m'y résoudre, et vous faire encore de la hcryerir, puiscjue c'est pour une si aimable bergère. Mais que fera-t-elle? Voyons! Montrez-lemoi, pour que j'écrive ses pas avec des notes. Alors, Vestris se mit à figurer une entrée. Il va, vient, retourne, regarde, guette, suspend ses pas, les précil)ite. Pendant ce temps, Piccinni, debout et immobile, près de la cheminée, suit des yeux tous ses mouvements. Après un certain temps, il fait signe d'une main à Vestris de s'arrêter et de s'asseoir. Il prend du papier de musique, et sur sa cheminée même, sans toucher aucun instrument, sans chanter, sans rien dire, il écrit de suite, et tout entière, la longue et charmante gavotte du troisième acte, le plus joli air de tout l'ouvrage. Quand il eut noté la partie du chant, il se mit à son forte-jjiano et pensa faire perdre la tête à Vestris en lui exécutant ce qu'il venait de composer, en moins de temps, pour ainsi dire, qu'il n'en eût fallu à un copiste pour le noter \ »
\. Les Débats (floréal an IX), disaient au sujet de Didon que l'on avait repi'is: « Piccinni s'est jjiqué de montrer aux Français qu'il savait faire do la musique dramatique, et je crois que la forme qu'il a donnée à cet opéra (c'est GeolTi'oy qiii écrivaill devrait être \m modèle pour tous les compositeurs. Il y a i)rodigué les beaux aii-s, et quand la situation ne permet pas qu'on chante, il a su donner, à son i-écitatif, le pathétique et la vivacité de la déclamation ti-agique, soutenue de toutes les puissances d un orchestre plus éloquent que bruyant. Mais la difficulté do trouver de beaux chants rendi-a toujours déserte l'école de Piccinni et véritablement le genre de Gluck es plus convenable au goiit géncMal d'une nation, qui jiréfère la poésie à lanuisique et la tragédie au chant. Notre gr)ùt est i)lus conforme à la raison ; celui des Italiens tient à la passion. Nous dissertons avec beaucoup d'iîsprit sur la musique ; les Italiens la sentent avec enthousiasme. Nous voulons (|u'un opéra soit une piècede théâtre. Les Italiens n'y voient qu'un canevas j)our des airs et des morceaux d'ensemble. »
LA MUSIOUE
Berton, directeur de l'Opéra, voulut réconcilier les deux rivaux et les réunit à souper, les placjant l'un à côté de l'autre. Les deux hommes ne résistèrent point à ce voisinage et ils se retirèrent bons camarades. Mais leurs partisans réussirent à les brouiller de nouveau, et Gluck, chargé d'une Iphinénie t'/) Tauride, apprenant que Piccinni devait composer le même opéra, quitta la France, abandonnant le maître italien aux basses flagorneries de ses admirateurs ^ Resté seul, l'ItaUen eût, enfin, joui de sa prépondérance incontestée, si l'un de ses compatriotes, Sacchini -, ne fût arrivé cà Paris, cherchant une consécration à sa gloire. Piccinni, d'un caractère aimable, empressé et doux, fut très bienveillant pour ce nouveau rival. U le présenta aux artistes de l'Opéra, vanta ses œuvres, ne négligea rien pour lui rendre faciles les débuts, toujours semés d'obstacles. La Cour même lui fit fête, et pour un déplacement à Fontainebleau, voulant inspirer aux deux compositeurs une louable émulation, elle demanda un opéra à chacun d'eux : divertissement habituel de son séjour au château. Sacchini écrivit C/nmène; Piccinni, Didon.Sacchim eut le premier les enivrements d'un triomphe. Chimhie fut d'abord trouvée supérieure à Didun. Mais, h l'arrivée de M"- Samt- Huberti, absente à la première représentation, le rôle de Didon, repris par elle, avec la puissance de son immense talent, l'opéra de Piccinni éclata dans toute sa beauté, dans toute sa grAce, dans toute la fraîcheur de ses modulations. On admira les meh)dies touchantes, le style clair et facile de la parti-
,. Dans cet opéra .YlpUmUrie en T'''>rUle<^^^]^^i ^^^^^^ paraissait sur les planches souvent en t-lat d ebrute.et 1 ond.>,a.t que Iphiçii-nie en Chnmpitqne.