Sacchini. 1734-178G
tion.Ses beaux chants s'insinuèrent dans toutes les mémoires. La cour, charmée et surprise, voulut que l'on multipliât les représenta lions. Celles de Chù/irnr furent suspendues et la supériorité de Piccinni saluée d'éloges unanimes. Dès lors, ses nouveaux opéras furent accueillis avec faveur *, et les piccinnistes conquirent la grande place qu'avaient tenue jadis les gluckistes au théAtre ^
En quittant Paris, à la Révolution, Piccinni était revenu au royaume de Naples. Ses convictions jiolitiques, rapportées de France, ses i^énéreuses aspirations vers la liberté, déplurent au lîourbon qui régnait en Italie. Tenu en suspicion à Naples, il en partit pour s'établir à Venise, puis retourna en France,
1. Les nouveaux opéras de Piccinni furent Diane el l'Jiuhjniioii. ensuilc Pe'jieZope.
2. GiNouENK, Notice sur la. vie el les ouvrages de Nicolas Piccinni :
« Sacchini vint à Paris en 1787 et y revit l'ami de son enfance. Piccinni lui fit l'accueil le plus affectueux. On parvint pourtant, par la suite, à brouiller les deux amis. La cour, dit Ginguené, donna à leur rivalité une activité nouvelle, en demandant poiu* les spectaclesde cette année,;"» Fontainebleau, un opéra de chacun de ces doux maîtres. Piccinni choisit Didon, et .Sacchini Chiniène. Saccliini fut le premier prêt ; on commença par le répéter aussitôt qu'il fut possible. Toutes les préventions étaient alors pour lui : l'orchestre, les acteurs, l'administration de l'Opéra le portaient aux nues. Chiinène, dès les premières répétitions, passa pour un chef-d'œuvre et c'en était un, en eITtd.
!• Piccinni commença tard son ouvratre. Il était à Méréville, chez M. de Lai)orde, occupé de l'éducation musicale de ses deux filles, dont l'une joignait à une voix très belle les plus heureuses dispositions., le le vis arriver, de cette campagne, partir pour celle de Mariuontcl où Didon l'attendait depuis deux mois ; je le vis revenir dix-sept jours après avec la partition tout entière, mais dont le chant seul et la basse étaient notés. Je passai une matinée délicieuse à la ])arcourir avec lui. Les larmes me coupaient la voix; souvent il pleurait lui-même. Nous nous arrêtions tous deux. Knfln, dans la belle scène du cin(|uiènie acte, qui i)récède le chn;ur des prêtres do Pluton, il fondit en pleurs. Il me disait en sanglotant : « C'est comme cela « que je viens de pas.ser quinze jow's ; même quand je ne composais pas. « je ne faisais que pleurer, pensant à Didon. Je me disais sans cesse : la « pauvre femme .'... « Voilà n'en doutons point, le secret de cette sensibilité profonde qui domine dans cet admii'abie ouvrage et des larmes qu'il a fait verser... Piccinni repartit le lendemain pour Méréville, ayant à remplir .sa pai-tition. Il envoya, chaque semaine, un acte complet à la copie. Ainsi, dans moins de six semaines, Didon entière fut composée, chant et accompagnement. Je l'ai vu : il faut bien que je le croie. »
LA MUSIQUE -Jdj
à la lin du Directoire. Il y retrouva ses partisans. Mais rOpéra ne possédait plus la vogue d'autrefois, et Piccirmi arrivait pauvre, dénué de ressources, comptant, au pis, sur la générosité du gouvernement français. Le Directoire touchait à sa lin. L'anarchie régnait partout. On lui ofirit une place de maître de chant au Conservatoire, place peu rétribuée, insuffisante à toute une famille. Dans le petit logement qu'il occupait au haut du faubourg Saint- Honoré, les meubles manquaient, et les visiteurs se retiraient, saisis de compassion, devant la misère qui y régnait. Sarrette, directeur du Conservatoire, organisa une représentation au bénéfice du grand compositeur. Ce ne fut qu'un remède éphémère, vite épuisé, qui laissa retomber, dans le dénuement. l'infortuné Piccinni.
Lorsque le Consulat fut organisé, le pauvre homme reprit espoir. Il écrivit aux ministres; il sollicita de Bonaparte une audience. Le ministre lui promit une pension sur l'Opéra, un logement à l'hôtel d'Angivillers, et Bonaparte le reçut au Luxembourg. Le général se montra fort avenant et touché de cette détresse. Il le fît asseoir, pour causer avec lui. disant que 1 auteur de Bidon méritait cet exceptionnel honneur. Il le conduisit même à l'appartement de M"" Bonaparte, jusqu'à l'heure du déjeuner, voulant le bien connaître, dans une causerie prolongée. Il avait discerné, tout de suite, les souffrances intimes du malheureux musicien, et il tAcha de réconforter son courage et de réveiller son génie, en lui parlant de sa gloire ancienne. N'osant pas lui offrir un don en argent, qui eût blessé sa dignité, il lui commanda une marche militaire destinée à la garde consulaire, et la lui fit payer, d'avance, cinq cents louis. Sm* le moment, ce fut, pour le compositeur, l'essor de belhs
illusions. La réalité fut amère; sa peusion ne fut pas payée et son traitement de maître de chant resta aussi peu élevé qu'au début. Le dégoût, le chai^rin, le rendirent malade. Ses amis l'avaient confortablement installé à Passy. Il y mourut d'une attaque d'apoplexie, au mois de mai 1800.
Piccinni était grand, d'une noble prestance, d'une ligure agréable, où l'esprit se révélait en deux yeux bleus, dont le regard projetait une lueur pétillante de causticité, mais le plus souvent caressante et douce. Ils étaient enchâssés en deux arcades profondes, que surmontait un front large et ouvert. Son nez s'unissait au front en une ligne droite, descendant en profil de statue grecque. Sa bouche seule ne répondait pas à cette beauté de race antique ; elle était enfoncée, repliée sur ses gencives de septuagénaire où manquaient presque toutes les dents. 11 avait le goût de la parure, dit-on, l'élégance d'un homme de bonne compagnie, allant rarement à pied, non par indolence, mais par recherche de la propreté, évitant la boue de Paris. Il se nourrissait sobrement, enfin, de mets délicats et choisis, et ses historiens disent de lui : « Sobre comme un Italien, propre comme un Français. »
(linguené, dans ses notes, a recueilli quelques propos du célèbre compositeur sur l'art musical :
« On a bientôt appris, disait Piccinni, tout ce qui peut entrer dans l'harmonie. Ce n'est pas ce qu'on y peut mettre qui est difhcile à savoir, c'est ce qu'on en doit ôter. Les quatre parties d'instruments à cordes, qui sont le fond de l'orchestre, se prêtent presque également à toutes les expressions. Il n'en est pas ainsi des instruments à vent, et de ceux de percussion. Le hautbois a une expression qui n'est point celle de la clarinette, laquelle, à son tour, en
a une très difiérente de la flûte. Les cors en changent suivant le ton où on les emploie. Le basson, dès qu'il ne se confond pas avec la basse, devient triste et mélancolique. Les tambours ne peuvent exprimer rien que de lugubre ; la trompette, rien que de guerrier et d'éclatant. L'assourdissante timbale est toute militaire; et dès que. je l'entends, je m'attends avoir défiler de la cavalerie. Si l'on réservait, à chacun de ces intruments, l'emploi que sa nature même lui assigne, on produirait des eflets variés, on réussirait à tout peindre, et l'on diversifierait, sans cesse, les tableaux. Mais, on jette tout à pleines mains, tout à la fois, et toujours. On blase, on endurcit l'oreille. On ne peut plus rien au cœur et à l'esprit, dont elle est la route. Je voudrais bien savoir ce qu'on fera pour la réveiller lorsque, ce qui arrivera promptement, elle se sera faite à ce vacarme, et de quelle nouvelle diablerie on s'avisera. Peut-être voudra-t-on, alors, revenir à la nature et aux véritables moyens, que l'art avoue. Mais vous savez ce qui arrive au palais émoussé par des liqueurs fortes. D ailleurs, on se met, en quelques mois, dans la tète, tout ce qu'il faut savoir pour exagérer ainsi les effets. On n'apprend qu'avec beaucoup de temps et d'étude à en produire de véritables. Gomment hésiterait-on sur le choix ? » Ses contemporains ne lui reconnaissent pas le génie dramatique de Gluck ; mais il l'emporte sur son rival, disent-ils, par la grâce de ses mélodies, par la pureté de sa phrase musicale, par la tendresse de ses accents d'amour, par un charme, enfin, qui enlace l'auditeur, et que l'on ne retrouve que dans Mozart. Au jugement des Italiens, il n'a point eu d'égal dans le genre boutïon, dont les plus heureuses inventions lui sont dues.
Gluck, gâté par les adulations des gens de cour, exigeant, pointilleux, n'était jamais satisfait. luibu de son talent, il ne supportait aucune contradiction, il ne souffrait aucune faute dans l'exécution de ses opéras. Les répétitions des musiciens, sous sa direction, devenaient pour eux un supplice. Mécontent presque toujours, il faisait reprendre le même morceau trente fois de suite, jusqu'à ce qu'il eût obtenu la perfection ; et souvent, dit-on, les instruments se seraient arrêtés court, laissant Gluck à ses emportements et à ses exigences, si l'empereur d'Autriche, qui s'intéressait au grand compositeur, ne fût intervenu pour apaiser les colères et dissiper le découragement de l'orchestre.
Gluck ne connut la célébrité qu'à un âge avancé, après Alccsle. Il avait déjà composé un grand nombre d'opéras, sans fixer l'attention sur son talent et sur sa personne. Mais, en quatre ans, ses grands drames lyriques joués à Paris, lui apportant la renommée, lui ont assuré l'immortalité. Qui ne connaît OrpJiée, Alceste, Armidc, les deux Iphir/énie ? Orphée avait enchanté, enthousiasmé Rousseau. De cette œuvre, il disait qu'il eût voulu ne l'avoir jamais entendue, ou bien l'entendre chaque jour. Lorsqu'elle fut jouée en Italie, à Bologne, la ville s'enrichit de neuf cent mille francs, par l'afflux des étrangers venus pour entendre cette adorable musique. «Les accords ravissants du chantre de Thrace, dit un de ses biographes (Michaud. Biographie nniveraelle), le Stridor des Furies, tout le charme répandu dans cet ouvrage, enlevèrent les suffrages
et réconcilièrent, pour un moment, avec Gluck, les partisans français de la niusi({ue italienne. En 1770, fut joué Alceste, dont la trame est remplie d'affliction et d'efïroi. On rapporte qu'un homme se plaignit à Gluck de l'air : Caron fappt'llf, motiv»'! sur une seule note. « Ami, lui dit le compositeur, dans les Enfers, les passions s'éteignent et la voix pord ses inflexions. » Ne pouvant tirer des instruments, par la voie ordinaire, des sons assez sourds et assez lugubres pour accompagner ce morceau, on assure qu'aux répétitions il imagina d'aboucher les cors, deux à deux, en sorte que les sons, en se heurtant au passage, produisirent l'effet déchirant et terrible qu'il se proposait. Armide eut ensuite trente représentations consécutives et, en janvier 1778, les opéras nouveaux de Gluck avaient donné 900,000 francs. Iphigénie en Tauride termina la carrière lyrique de Gluck, en 1799. L'amour en est exclu. Deux amis, pour sauver l'un d'entre eux, se vouent réciproquement à la mort ; et le bourreau doit être la propre sœur de l'une des victimes. Nul ornement étranger, nulle vaine pompe, nulle danse légère n'altèrent l'austérité de ce drame. Un seul ballet s'y trouve, et ce ballet fait frémir. Les chœurs, mis en action suivant la méthode grecque, loin de nuire à l'intérêt, le fortifient. La pièce commence avec le premier coup d'archet et n'a point d'ouverture préliminaire. On ne sait ce qu'on doit le plus admirer, d<; la tempête, du songe d'Iphigénie, du chœur des Luménides, des adieux d'Oreste et de Pylade. Lorsque après ses fureurs, Oreste, accablé, dit : « Le calme rentre dans mon cieur », pourquoi demandait-on à Gluck ce murmure des basses, ce glapissement des violons ? « Il ment », répondi t le grand homme ; « il a tué sa mère. » Voici d'ailleurs,
d'après l'un de ses biographes, comment Gluck entendait son art : « L'imitation de la nature, disait-il, est le l)ut commun que doivent se proposer le poète et le musicien ; c'est aussi celui auquel j'ai tâché d'atteindre. J'ai voulu réduire la musique à sa véritable fonction, celle de seconder la poésie, pour fortifier l'expression des sentiments et l'intérêt des situations, sans interrompre l'action et la refroidir par des ornements superflus. Je pense qu'elle doit ajouter à l'autre ce qu'ajoutent, à un dessin correct et bien comjîosé, la vivacité des couleurs et l'accord des lumières et des ombres, qui animent les figures, sans en altérer les contours '. »
Il était de haute taille, de stature bien proportionnée, point obèse, mais charnue, de force musculaire très grande. Son visage arrondi s'offrait criblé des stigmates de la petite vérole, et néanmoins sa physionomie très expressive retenait la sympathie. Toujours en toilette de gala, habit brodé et souliers à boucles, la tête coiffée d'une perruque poudrée, on le rencontrait en promenade, portant à la main un jonc à pomme d'or ; et, dans cette toilette recherchée, il se rendait tous les dimanches, à la messe de sa paroisse. Le fond de son caractère se composait d'impatience et de présomption, s'emportant sur une vétille, prêt à tout rompre, les yeux injectés de sang dont les regards enflammés devenaient insoutenables ; et tout à coup s'apaisant, retrouvant sa bonhomie, sa franche cordialité, partageant, avec ses amis, un grand verre de bon vin qu'il ne détestait point, livré à sa verve, à ses fines plaisanteries, à ses lazzis égrillards ^