‹ La société française pendant le ConsulatChapitre 15 sur 37 · D'Abrantès. Mémoires, t. I, p · texte numérisé non relu

D'Abrantès. Mémoires, t. I, p

3. Après Arcole, le gouvernement avait donné à Bonaparte les drapeaux portés par lui et Augereau à la tête des troupes. Bonaparte voulut partager cet honneur avec ses compagnons d'armes et il écrivit à Lannes.

« Le corps législatif, mon cher général, me donne un drapeau en mémoire de la bataille d'Arcole. II a voulu honorer l'armée d'Italie, dans son général. Il fut, au champ d'Arcole, un instant où la victoire incertaine eut besoin de l'audace de ses chefs. Plein de sang et couvert de trois blessures, vous quittâtes l'ambulance, résolu de mourir ou de vaincre. Je vous vis constamment dans cette journée, au premier rang des braves. C'est vous également qui à la tête de la colonne infernale, arrivâtes le premier à Dego, passâtes le Pô et l'Adda. C'est à vous à être le dépositaire de cet honorable drapeau.

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Ney, qui commandait à Montreuil, rivalisait de bravoure avec Lannes, et dans l'armée il était appelé « le brave des braves >. Les premières années de sa carrière militaire se passèrent loin de Bonaparte. Il n'avait pas fait partie des armées d'Italie et d'Egypte ; il avait combattu en Allemagne d'abord avec Jourdan sous les murs de Maestricht, puis avec Kléber à Mayence, enfin avec Masséna à l'armée du Danube, où il resta jusqu'au traité de Luné ville. La révolution de Brumaire l'avait mis en garde contre Bonaparte, et comme tous les officiers de Moreau et de Masséna, il attendit avant de se rallier au nouveau dictateur. Cependant, venu à Paris, après la signature de la paix avec l'Autriche, il fut présenté au premier consul, qui, tout de suite, apprécia son caractère et son intelligence et voulut s'en faire un partisan. Avec ses manières câlines, quand il le voulait, Bonaparte s'empara de l'esprit de Ney. Pour achever sa conversion, il le maria avec une amie d'Hortense de Beauharnais, M 11- Aglaë Auguié, nièce de M m * Gampan, et il l'envoya passer sa lune de miel, en Helvétie, comme ministre plénipotentiaire. A son retour il le nomma commandant d'un des camps d'instruction.

C'était donc six armées, plus de deux cent mille hommes, que Bonaparte maintenait là, comme une menace contre l'Angleterre. A Arras, se trouvaient en outre, avec Junot, douze bataillons de grenadiers; à Saint-Ouen, les chasseurs et les hussards, et dans les plaines de l'Escaut, de l'Oise et de l'Aisne, tous les régiments de dragons, masse d'in-

qui couvre de gloire les grenadiers que vous avez constamment commandés. Vous ne le déploierez désormais que lorsque tout mouvement enarrrière sera inutile, et que la victoire consistera à rester maître du champ de bataille. »

fanterie et de cavalerie, que l'Angleterre ne pouvait considérer sans terreur. Les coalitions, fomentées par elles, changèrent l'objectif du premier •consul. Comprenant à la fin que les menaces de Bonaparte n'étaient point vaines, qu'elle seule supporterait le choc irrésistible du vainqueur de l'Allemagne et de l'Italie, elle s'empressa d'associer oontre la France, les peuples déjà vaincus, et cette formidable armée, destinée à traverser la Manche, s'ébranla contre l'Allemagne et ne s'arrêta qu'à Austerlitz.

Pour distraire ces officiers et ces soldats, l'Etatmajor attirait à Boulogne, aussi souvent qu'il était possible, des artistes de Paris et demandait à de jeunes auteurs des pièces de circonstance. C'étaient les grandes ressources du plaisir. La société de Boulogne, très restreinte et très fermée, ne pouvait suffire aux jeunes officiers. Ceux-ci, alors, afin de varier leurs distractions, organisaient des bals où étaient invitées les dames d'Abbeville, d'Amiens, de Dunkerque. L'une d'elles était devenue la maîtresse de Joseph Bonaparte qu'il ne sut préserver des assiduités du gêné rai Soult, amoureux très passionné, dont les aventures galantes étaient l'aliment des conversations des petites coteries boulonnaises.

On a mis en doute la volonté de Bonaparte d'envahir le sol britannique et l'on a prétendu que ces démonstrations belliqueuses, n'avaient d'autre but que d'épouvanter cette rivale insatiable, le général étant trop renseigné pour admettre qu'il lui fût possible de traverser le détroit, sans subir l'offen-

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sive écrasante de la flotte anglaise 4 . On s'étonna donc qu'il n'ait point accueilli les démarches de Fulton, l'inventeur américain, qui lui proposait d'appliquer la vapeur aux navires, afin de tromper,

1. Pelet de la Lozère, en ses Mémoires, discute cette question : « Bonaparte, dit-il, reprit ses projets de descente en Angleterre, ou du moins ses démonstrations, car c'est encore une question de savoir, s'il avait sérieusement résolu de tenter l'entreprise. On publia des écrits sur des descentes tentées ou opérées, à diverses époques, sans oublier celle de Jules César et de Guillaume-le-Conquérant, dont le succès semblait inviter à les imiter. On construisit des bateaux plats et des péniches jusque dans les chantiers de Paris. Les ports de la Manche se remplirent d'embarcations de toute espèce. On compta bientôt dans les ports de Boulogne, E tapies, Vimereux et Ambleteuse 250 chaloupes canonnières, armées chacune de trois pièces de canon ; 650 bateaux canonnières ou péniches, portant une bouche à feu, et un certain nombre de prames, armées de six pièces. Il y avait de plus, dans ces ports, sept à liuit cents bâtiments de transports, avec l'artillerie nécessaire pour les armer. On comptait réunir 2.000 bâtiments et y embarquer 40.000 hommes ; 20.000 devaient, en outre, partir d'Ostende et 20.000 de Hollande. Ces quatre-vingt mille hommes débarqués en Angleterre seraient suffisants, disait-on, pour en faire la conquête. L'armée de Brest devait former la réserve. C'était surtout dans le port de Boulogne que régnait la plus grande activité. La marine y dépensait trois millions par mois, sans compter la solde. On y avait accumulé une masse d'artillerie, double de ce qui était nécessaire pour armer les bâtiments. Les soldats, employés aux travaux, recevaient une haute paye de 25 à 30 sols par jour. Des fortifications nouvelles, construites sur tous les points accessibles de la côte, s'opposaient aux débarquements que les Anglais pourraient tenter. Ces fortifications furent emportées plusieurs fois par la violence de la mer. On les reconstruisait aussitôt. Une ligne de chaloupes canonnières, embossées en avant de la rade, empêchait que les Anglais n'en approchassent assez pour y jeter des bombes. La flottille sortait chaque jour du port intérieur, pour s'exercer dans la rade, et chaque jour la violence des vents ou les coups de mer lui coûtaient quelques hommes ou même quelques bâtiments. A deux mille toises de la rade paraissait la flotte anglaise, forte tantôt de quinze voiles et tantôt de trente. Des bâtiments légers allaient continuellement de la côte d'Angleterre à la flotte et de la flotte à la côte, pour entretenir leurs communications. Il ne fallait que quelques heures pour faire ce trajet. On se demandait comment, en présence de la flotte anglaise, on ferait sortir, de la rade de Boulogne, cette multitude de bâtiments, sans qu'ils fassent détruits par elle. Il leur fallait plusieurs marées, et par conséquent, plusieurs jours pour sortir, en sorte qu'ils seraient attaqués successivement, avant d'avoir pu se réunir et se mettre en ligne. On les exerçait dans la rade à se rallier promptement, et l'on se flattait que s'ils pouvaient échapper au danger de cette attaque partielle et rencontrer pour leur traversée une nuit obscure, et un temps calme, ils arriveraient heureusement sur la côte d'Anffleterre où les gros vaisseaux ne pourraient les suivre, à cause des basfonds. On ajoutait, pour rassurer les esprits, que, l'escadre de Rochefort et celle de Toulon faisant route en apparence vers l'Inde, pour y attirer les vaisseaux anglais, vireraient de bord tout à coup et arriveraient devant eux dans la Hanche pour protéger notre passage. Plus ces combinaisons parais-

par une marche rapide, la surveillance des ennemis toujours aux aguets dans la Manche. Rovigo explique, en ses mémoires, que ce refus de Bonaparte d'agréer les idées de Fulton tenait à la nature de son esprit, imbu d'études mathématiques et fermé aux innovations, comme l'esprit de ceux qui se sont occupés d'artillerie. Les changements y sont trop coûteux et transforment immédiatement la tactique. La résistance à toute nouveauté y est donc une règle générale. Rovigo ajoute qu'il essaya bien d'éveiller la curiosité et le doute, dans l'esprit de Bonaparte. L'aide-de-camp était convaincu ; son maître ne le fut jamais et traita toujours Fulton de « charlatan. »

Et l'Egypte ?.., Oh ! certes, il ne l'oublie pas. Il veut la ravitailler, préparer même une nouvelle expédition, et il envoie son aide-de-camp, Savary, à Rochefort. Son lieutenant devait lui adresser un état détaillé de ce que chaque bâtiment emporterait de soldats de chaque corps, d'objets de chaque espèce. Cet état, Bonaparte l'approuve et le renvoie tel qu'il l'a reçu « Aussi bien, ajoute Savary, tout était prêt ; on se disposait à partir, lorsqu'il m'ex-

saient merveilfeuses, plus elles flattaient l'esprit des troupes, qui croyaient en avoir surpris le secret. Elles pensaient que rien n'était impossible au génie de leur chef. Chaque soldat faisait déjà des rêves d'avancement, de gloire et de fortune. »

— Marmont dit, au contraire, que Bonaparte avait sérieusement l'intention d'une descente en Angleterre, mais il ne voulait pas le faire d'une manière hasardeuse. « Il ne voulait l'entreprendre qu'en étant maître de la mer, et sous la protection d'une bonne escadre, et il a démontré que malgré l'infériorité numérique de sa marine, il pouvait l'exécuter. Mais il fallait que Villeneuve, au lieu de manœuvrer autour de Cadix, vînt jusqu'à Brest débloquer la flotte et se portât à la rencontre des neuf vaisseaux hollandais, de façon à grouper 72 unités de combat, contre les 40 anglais. Si nous eussions débarqués en Angleterre, disait Bonaparte, et que nous fussions entrés à Londres, comme cela aurait incontestablement eu lieu, les femmes de Strasbourg auraient suffi pour défendre les frontières du Rhin. »

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pédia Tordre de prendre une corvette qui fût bonne voilière, de la charger de bois de construction pour l'artillerie; de matériaux de charronnage, d'affûts montés que j'étais autorisé à puiser dans l'arsenal de la Rochelle, Je fus chercher une corvette rapide, comme il la fallait; je la chargeai à comble ; je la réunis à l'escadre et rendis compte de l'état des choses au premier Consul ; sa réponse ne se fit pas attendre. C'était l'expédition des ordres qu'il avait donnés à Bruix, de se rendre immédiatement dans la Méditerranée où il devait rallier, sous son commandement, l'escadre de Gantheaume, et faire le plus de diligence possible, pour gagner Alexandrie, C'était assurément un tour de force d'être parvenu, avec les faibles moyens que possédait la marine, lorsque le premier Consul avait pris les rênes de l'Etat, à armer onze vaisseaux et sept ou huit frégates dont se composaient les deux escadres. Si ces bâtiments fussent arrivés en Egypte, comme il a été constaté depuis, qu'ils pouvaient le faire, la colonie était sauvée. Ils lui portaient au delà de huit mille hommes de troupes ; plus de 50.000 pièces d'armes, et une foule d'autres objets qui eussent concouru à sa défense. Malheureusement, les difficultés, qu'on avait eues à les armer, avaient donné à la saison, favorable aux appareillages, le temps de s'écouler. Les calmes, les vents contraires survinrent. On fut obligé d'ajourner l'expédition à l'équinoxe d'automne. Mais alors, il n'était plus temps; tout était perdu en Egypte. »

Bonaparte ne se lassait point d'honorer le courage des braves qui se dévouaient à la grandeur et à la gloire de la patrie. L'hôtel des Invalides fut restauré et décoré à nouveaux frais ; l'esplanade, au-devant

du palais, fut plantée d'arbres en quinconces, et le» vieux pensionnaires de l'hôtel dotés d'une pension plus élevée \ Un service solennel fut commandé à la mémoire des héros morts à Marengo ; les funérailles du général d'Arçon, l'un des plus actifs collaborateurs de Garnot, au bureau de topographie , célébrées en grande pompe à l'église Saint-Roch, au milieu d une foule respectueuse et recueillie ; de même, les funérailles du dernier descendant des Bouillon, du neveu du grand Turenne, Godefroy de la Tour d'Auvergne. Une pension de 4.000 francs fut attribuée au vieux maréchal de Ségur; une école spéciale militaire créée dans les dépendances du palais de Fontainebleau * ; enfin la statue de Desaix et celle de Klébèr, dues au ciseau de Moitte, devaient être érigées sur la place des Victoires, après la démolition du monument élevé à Michel Pelletier. Ce qui est plus significatif et démontre son idée persistante de ne laisser dans l'oubli aucune de nos gloires nationales, — fussent-elles des gloires royalistes, — c'est, qu'en son voyage en Normandie, visitant les lieux où Henri IV avait triomphé à Ivry, il ordonna de relever la colonne qui en attestait la victoire.

Toutes ces prédilections pour l'armée n'empêchaient point une sévérité implacable envers ceux qui refusaient de servir la France. Les conscrits.

1. Le PablicUte de ventôse an X écrit : « Un vieillard de 104 ans lui ayant demandé à être traité comme capitaine, vu son grand âge, il le lui accorda. Il a ordonné qu'un jeune tambour de 14 ans, qui a eu la cuisse emportée, en faisant une action d'éclat, fût mis dans un prytanée. Ayant demandé à un invalide qui avait une jambe de bois où il avait perdu sa jambe, le brave homme répondit : « A Fontenoy. J'étais grenadier ; un boulet m'emporta ma jambe, lorsque nous marchions en avant. »

2. Ce fut en ce temps, en brumaire an XI, que le monde officiel organisa une fête, au hameau de Chantilly, pour fêter l'anniversaire du général Kociusko, exilé en France. L'agent des États-Unis, la Fayette, Monge, assistaient au repas de cent couverts.

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réfractaires étaient soumis à la chaîne des forçats, et ceux qui passaient aux chouans et se laissaient prendre, fusillés. Pour détendre ces rigueurs, il ne se sentait point encore assez intangible. Il savait que, parmi les généraux, il y avait des conspirateurs, contre son autorité et contre son pouvoir. Seulement, il les faisait surveiller et emprisonner au Temple, quand leurs actions devenaient menaçantes. Un soir, au théâtre, le général Fournier, l'un des plus compromis, se vit arrêté par Junot avete la douceur nécessaire, et cependant Junot s'attira quand même de Fournier cette réplique insolente : « Est-ce que passer mouchard, c'est monter en grade ? Tu fais, là, un bien vilain métier. » Junot voulait répondre par un duel ; Bonaparte l'en empêcha l .

Cette fermeté d'un côté, ces faveurs de l'autre, divisaient les généraux en deux camps : dans l'un, ceux qui gardaient en eux la foi républicaine ; dans l'autre, ceux qui pressés d'avancement, ou séduits par le génie de Bonaparte, lui prodiguaient leurs courbettes ; et ils les prodiguaient également à celui qui venait d'être distingué par le premier Consul. « On Fentourait, écrit Constant 2 , on le félicitait, on l'embrassait, on se l'arrachait. Chacun de ses cama-

1. Autre anecdote tirée des mémoires de Marmont (T. II, p. 217) au sujet du colonel Foy. « Un soir, étant allé travailler aux Tuileries avec le premier Consul, il me dit brusquement : « que fait à Paris le colonel Foy ?» Je lui réponds : — Mon général, il est en congé et s'occupe, je crois, de ses plaisirs. — 11 me dit : — Non ; il intrigue avec Moreau et je viens de donner Tordre de l'arrêter ; il le sera cette nuit même. — J'avais une véritable amitié pour Foy ; je connaissais son mécontentement, mais je savais qu'il ne pourrait lui inspirer rien de criminel. J'avais l'expérience de sa légèreté, de l'indiscrétion de ses propos. Mais ceux qui se plaignent tout haut ne sont pas ceux qui conspirent. Une fois arrêté, sa carrière était perdue et je résolus de le sauver. En sortant de chez le premier Consul, j'allai le trouver. Je lui annonçai ce dont il était menacé. Je le fis cacher pendant quelques jours, pour avoir le temps d'arranger son affaire. Je me rendis garant de sa conduite à l'avenir et huit jours après, j'avais obtenu qu'il m'accompagnerait à l'armée.

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