‹ La société française pendant le ConsulatChapitre 30 sur 37 · L'INSTRUCTION PUBLIQUE · texte numérisé non relu

L'INSTRUCTION PUBLIQUE

'Sommaire. — Réformes demandées dans l'instruction publique après la convocation des États généraux. — Projets de Mirabeau, Talleyrand, Gondorcet. — Premier décret de la .Convention. — Maisons privées d'éducation prospères ; les écoles publiques en détresse. — Ce que veut Bonaparte, après le 18 brumaire. — Projet établi par Fourcroy ; 6,400 bourses scolaires. — Discussion de ce projet au Conseil d'État. — Les opinions de Bonaparte; les opinions des conseillers. — Décret, à la suite, du 11 floréal anX. Le sentiment de Fourcroy; celui de Portalis; les fonctionnaires choisis par Fourcroy. — Régime intérieur des nouveaux lycées; quelques conOdences des élèves de cette époque ; les mœurs des boursiers. — Un lycée d'athées à Paris. — Causes de l'insuccès de la nouvelle organisation de l'instruction publique. — Résolution de Bonaparte de fonder un corps enseignant et de rétablir l'université. — Fourcroy; son portrait ; son talent. — Quelques hommes appelés dans l'enseignement : Malus, Poisson, Lefebvre-Gineau, Noël, Coulomb, Biot, Arago, «Guy-Lussac. — Fontanes grand maître de l'université.

Durant le Consulat, il n'y eut point d'université; elle ne fut créée qu'en 1806. Il y avait des écoles, des maisons d'éducation dirigées par d'anciens congréganistes qui avaient prêté serment à la Constitution, ou par des instituteurs laïques. Les

municipalités assez riches subventionnaient celles de leur commune et les maintenaient sous leur dépendance; les autres, libres, ne suivaient que le bon plaisir du maître. Dans les unes, l'enfant ne recevait que l'instruction élémentaire; dans les autres, il apprenait le rudiment des langues mortes et les mathématiques. Mais toutes n'étaient point prospères; et cette situation dura jusqu'au milieu du Consulat.

Après la convocation des Etats généraux, les réformes de l'instruction avaient été considérées comme un besoin pressant. Tout le monde voulait autre chose que ce qui existait. Seulement, au lieu de réformes, on n'aboutit qu'à une destruction totale du corps enseignant et de la vieille université, — la plus ancienne de l'Europe, qui avait servi de modèle à celles des autres nations. La Révolution, en confisquant les biens et les revenus de toutes les congrégations, de plus, en dissolvant les corporationsattachées à l'éducation de la jeunesse, en forçant, enfin, les prêtres à prêter serment à la constitution nouvelle, détruisit, par ces mesures violentes, toutes les institutions scolaires. Les Facultés disparurent, celles de théologie, de médecine, de droit ; les écoles se fermèrent ; les maisons où les jeunesenfants venaient, dans les villages aussi bien que dans les villes, recevoir les premières notions de la lecture, de l'écriture, du calcul, furent abandonnées parce qu'il n'y avait plus d'instituteur, la plupart étant prêtres et s'étant exilés, pour ne se point lier par serment au gouvernement révolutionnaire.

Ce n'était pas la bonne volonté qui manquait alorsaux assemblées, pour recréer une organisation nou- Telle d'instruction publique. Mirabeau, Talleyrand,

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Condorcet * leur avaient soumis des projets très étudiés, qui ne furent jamais appliqués. On voulait faire bien ; on voulait faire mieux ; et Ton ne faisait rien. La Convention eut honte, cependant, de l'état d'abandon dans lequel était laissée la jeunesse, et les décrets se suivirent, depuis le 30 mai 1793, pour établir, enfin, un mode rationnel d'éducation. Un premier décret instituait une école primaire pour toutes les agglomérations de quatre cents à quinze

1. Albert Duruy, en ses études sur l'Instruction publique et la Révolution, donne la substance de ces projets. Celui de Mirabeau contenait quatre parties. La première concernait l'instruction publique en général et l'organisation du corps enseignant. La seconde, les fêtes publiques, civiles •et militaires. La troisième, l'établissement d'un lycée national. La quatrième, iTéducation de l'héritier présomptif de la couronne. L'idée fondamentale du projet de Mirabeau, fait observer Albert Duruy, c'est la liberté. Il n'était pas, comme le sera Condorcet, un théoricien pur, ou comme Saint-Just uu sectaire. C'était un homme d'État, traitant les questions par leur côté ^pratique.

Le projet de Talleyrand se distinguait par une belle ordonnance. L'ancien évoque d'Autun s'était fait aider par l'oratorien Desrenaudes, son ancien vicaire général. D'après ce projet, il devait y avoir quatre degrés d'enseignement. L'école primaire, en bas, au canton, pour les deux sexes ; les écoles de district ensuite ; au département, les écoles destinées aux études classiques et professionnelles ; au sommet, l'institut, mais un institut d'une espèce particulière, une école supérieure. Et, pour mettre en mouvement cette vaste machine, une administration centrale siégeant à Paris. Dans cette étrange conception, la politique devenait, du haut en bas «de la hiérarchie, le principal but, la fin de l'enseignement. Elle absorbe, elle domine le reste. L'enfant n'est plus un esprit qu'il faut développer par uue culture générale et désintéressée, c'est un apprenti citoyen qu'il faut former avant tout. Le temps n'est pas loin où des gamins de quinze ans se présenteront gravement, à la barre de la Convention, pour la féliciter •de ses travaux.

Dans le projet de Condorcet, les divisions sont irréprochables, au nombre de quatre : des écoles primaires, des écoles secondaires, des instituts, des lycées, et pour diriger tous ces établissements, une société nationale des sciences et des arts. On n'a guère fait mieux de nos jours, observe Albert Duruy. Au lieu d'écoles secondaires, lisez écoles primaires supérieures ; :au lieu d'instituts, collèges ; au lieu de lycées, facultés; et cette organisation ne différait pas essentiellement de la nôtre. Aucune rétribution ne devait être perçue, dans aucune école publique. L'État devait supporter la charge et faire tous les frais de l'enseignement. Cependant, par une contradiction singulière, ce n'était pas lui qui devait diriger, mais la société nationale des sciences et des arts, sorte d'institut, non plus enseignant, •comme celui de Talleyrand, mais administrant, au moyen d'un directoire» choisi parmi ses membres. En somme, l'instruction publique était entière* ment gratuite, et cependant indépendante de l'État.

cents individus, afin de donner à chaque citoyen- « les connaissances nécessaires à l'exercice de ses droits, à la pratique de ses devoirs, à l'administration de ses affaires domestiques » ; et l'instituteur attaché à cette école devait recevoir un traitement d'au moins douze cents francs. Ensuite, par un autredécret du 7 ventôse an III, fut établie au chef-lieq, de chaque département, une école primaire supérieure^ une école centrale. En dernier lieu, le gouvernement reconnut, à chaque citoyen et à chaque citoyenne qui voudraient enseigner, le droit d'ouvrir une école publique, avec la liberté d'y professer toutes les doctrines qui ne seraient point contrairesà la morale et à l'ordre public. C'était la liberté avec ses conséquences les plus extrêmes *.

Les directeurs des maisons privées en profitèrent seuls. Ceux que leur talent et leur respectabilité désignaient à la confiance des pères de famille continuèrent à recevoir des élèves et leur maison à prospérer, puisqu'ils trouvaient des ressources dansl'exercice de leur profession. Quant aux écoles publiques, — écoles primaires ou écoles supérieures, — elles ne purent se relever de la ruine qui les avait atteintes. Les municipalités manquaient d'argent, pour la création d'écoles primaires ordonnées par la Convention; et il n'y avait point d'élèves pour les

1. Le décret d'où émanait ce droit donnait l'entière liberté de l'enseignement public, sauf la surveillance immédiate de la municipalité ou le choix des pères et mères, tuteurs ou curateurs, en un mot de tous les citoyens. Il édictait, ensuite, que serait regardé comme ennemi de l'égalité et soumis à l'amende, celui qui n'aurait pas envoyé ses enfants à l'une de cesquarante ou cinquante mille écoles établies sur tous les points de la République. La loi du 3 brumaire an IV (24 octobre 1796) donna, dit M. Rendu*, dans son Essai sur l'instruction publique, plus de latitude aux administrations départementales pour le choix des instituteurs. Mais elle laissa subsister le principe de la liberté indéfinie des écoles particulières ; et, au surplus, les pères de famille eurent lieu de s'en féliciter, alors, car lesécoles publiques, toujours décrétées, partout annoncées, ne se formaient nulle part.

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écoles supérieures ou écoles centrales comme on les appelait alors, ces élèves devant se recruter dans les écoles primaires, devenues rares l .

Les hautes études étaient plus favorisées, parce que l'Etat se chargeait du traitement des professeurs. La Convention avait organisé des écoles de médecine, une école normale, une école polytechnique, deux écoles d'économie rurale, un cours de langues orientales, sous le titre d'écoles de services publics ; un enseignement complet pour l'artillerie, le génie, les ponts et chaussées, les mines, la géographie, la navigation. Elle avait amélioré l'école des sourds-muets, fondé, enfin, un institut national.

Tel était l'état des choses, lorsque Bonaparte prit le pouvoir.

1. Fabry, Génie de la Révolution dans l'éducation, écrit : « Les écoles centrales, substituées aux anciens collèges, étaient des écoles sans méthode, quant à l'enseignement ; sans police ni discipline, quant aux élèves ; sans principes, quant aux maîtres ; enfin, sans administration, quant au matériel, comme sans gouvernement, quant au personnel. C'était le triomphe de la liberté et de l'égalité, ou, si l'on veut, l'anarchie la plus complète... Là, on ne connaissait qu'une douzaine de citoyens, tous parfaitement égaux, tous élevés à la hauteur du professorat. Là, le professeur de dessin marchait l'égal du professeur de législation. Pour fixer le jour et l'heure des cours, chacun consultait sa commodité et jamais la liberté ne fut plus grande pour tout le monde... L'administration du matériel allait comme celle du personnel. Chaque professeur administrait dans sa chambre, et pourvu qu'il fût logé le plus commodément possible, il se mettait peu en peine du matériel d'une école, dont personne n'était le chef, ni l'administrateur responsable. »

De Legrand d'Aussy (Vie publique et privée des Français), t. I, p. 224 : « Les instituteurs furent chargés de faire entrer les principes démagogiques dans l'esprit de leurs élèves : obligation dont plusieurs s'acquittèrent avec un zèle, digne des éloges des plus ardents républicains. Celui qui se rendit le plus fameux, parmi ces novateurs, est ce Léonard Bourdon dont plusieurs familles d'Orléans conservent encore l'affreux souvenir. Cet homme de sang, ce républicain si pur avait élevé une école de deux cents à trois cents enfants, appelés Enfants de la Patrie. Un pantalon bleu, un gilet de la même couleur et un bonnet rouge, tel était leur costume. On peut se faire une idée des principes religieux et moraux qu'un tel maître introduisait dans l'esprit et dans le cœur de ses élèves. »

Thibaudeau, le conseiller d'État, affirme en ses mémoires que le rapport demandé à cette époque à Chaptal, sur la situation de l'instruction publique, ne formulait aucune grave critique, et qu'il n'eût suffi que de subsides pécuniaires pour donner satisfaction aux exigences de l'opinion. Pierre d'achoppement, ces subsides, que le premier Consul ne put écarter. qu'en forçant les élèves à payer les instituteurs, et les communes à s'endetter, afin de fournir des maisons d'école et un logement à ceux qui se dévoueraient à l'éducation de l'enfance ; enfin, en englobant, dans l'administration, toutes les maisons privées et les transformant, bon gré mal gré, en collèges ou en lycées. Bonaparte, très soigneux de sa popularité et de sa réputation d'homme d'Etat, voulait être déclaré le restaurateur de l'instruction publique, comme il l'avait été de la religion.

C'est pourquoi, quelques semaines après le 18 brumaire l , il fit mander, un soir, Fourcroy, qu'il con-

1. Au 18 brumaire, le lycée Louis-le- Grand subsistait seul de tous les lycées de Paris. Il avait été respecté, à cause de la conduite révolutionnaire de son chef. Sous le Directoire, François de Neufchateau lui avait donné le nom de «< Prytanée français ». Mais quelle éducation ! « Maîtres et élèves, dit Fabry, semblaient se disputer à qui l'emporterait, en impiété brutale, en dépravation crapuleuse. »

Léon Séché, dans- son livre sur Lamartine, cite p. 55, cette page inédite des Mémoires d'Ulric Guttinguer : Les Maisons d'éducation sous le Consulat. » En ce temps-là, le xviii* siècle allait finir. Nous étions encore sous le Directoire expirant ; on chantait, on dansait même ; les fiacres avaient reparu, cette avant-garde des remises et des équipages d'autrefois. Le conseil des Anciens occupait encore les Tuileries ; des pensionnats nombreux s'étaient établis, dans les plus grands hôtels du quai d'Orsay, du faubourg Saint-Honoré et du faubourg Saint-Germain. Albert, notre cy-devant jeune homme d'aujourd'hui, continuait des études très peu sévères dans l'hôtel Chauvelin, de la rue d'Angoulôme, où les classes s'installaient avec le réfectoire dans d'immenses salons dorés, admiration des élèves en carmagnole, au milieu d'un parc immense dont les acacias et les tilleuls protégeaient les récréations prolongées. Un ancien professeur du collège de Navarre, ce qu'il rappelait rtou jours avec orgueil, M. Lecrosnier, que l'on

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naissait comme un savant distingué, dont la renommée avait grandi depuis ses conférences et ses leçons sur les sciences, — la matière préférée du général, — et après quelques mots de bienvenue, il l'admit dans la section du Conseil d'Etat, réunie au Luxembourg, sous sa présidence, pour y prendre part aux discussions touchant l'instruction publique. Bientôt, il Fêle va au rang de directeur et lui demanda un projet de loi qui servirait de thème aux réformes attendues.

Ce projet fut rendu public trois jours après la publication du Concordat, fut livré à la discussion du Tribunat le 4 floréal an X, et adopté le 11 du même mois par le Corps législatif. Fourcroy avait prévu quatre degrés d'enseignement. En premier Heu, les écoles primaires ; ensuite, les écoles secondaires, ouvertes par les particuliers ou par les villes, et déjà existantes ; puis les lycées ; enfin les

appelait Lecro, en avait la direction, qu'il pratiquait avec dignité et des commencements de réformes et de bonnes manières. On donnait des fêtes splendides aux parents, et nos sœurs et nos mères y paraissaient, dans les costumes du temps, c'est-à-dire presque nues, mais souriantes enfin. Le Consulat qui survint changea peu d'abord ces habitudes, et les trois Consuls avaient encore bien autre chose à faire, que de s'occuper de ces détails qu'on laissait aller. Notre supérieur était parent de Lebrun troisième Consul, dont il était très fier. Il lui faisait des visites où il allait prendre le mot d'ordre sur la marche de l'éducation de la jeunesse nouvelle. Il était superbe à son retour des Tuileries.

— D'où vient M. Lecrosnier? lui disait un professeur. — De chez mon cousin, le gouvernement, répondait-il en se redressant. Le nom lui en resta. Les églises étaient rouvertes et les cultes restaurés ; nous eûmes deux fois par semaine des instructions chrétiennes qui ne laissaient pas de nous étonner, nous autres, petits impies du Temple de la Raison. Cela ne nous empêchait pas de lire, sous le couvercle de nos pupitres, les aventures de M. de Faublas et les odes de Piron qui dépravaient nos sens et nos âmes. Nous y mêlâmes bientôt Atala et Delphine, les premiers correctifs de l'immoralité amoureuse et charnelle qui nous dévorait. Ce fut une transition que nous acceptâmes du génie. Les grands (on appelait ainsi ceux qui avaient quinze ans) se préparaient de la sorte au monde régénéré. Les émigrés étaient rentrés et nous avions pour camarades les fils de ducs et de princes qu'on regarda d'abord avec quelque défiance, mais qui se montrèrent si aimables et si bons enfants qu'ils surmontèrent le préjugé bourgeois. »

écoles spéciales. Dans les lycées, maisons d'éducation pareilles à celles qui existent de nos jours, devaient être professées les « humanités » et les mathématiques l . Mais comment les peupler ? On usa du procédé employé pour les écoles spéciales ;

i. De Pierre Jouhaud, Pari* dans le xix e siècle, p. 245. « On se livrait anciennement, il faut en convenir, à une étude trop exclusive des langues mortes II n'était pas rare de voir sortir de nos meilleurs collèges des écoliers erudits qui connaissaient parfaitement les racines grecques, composaient avec assez d'élégance une amplification latine, et n'en étaient pas moins parfaitement étrangers aux premiers principes de leur langue. Nourris de la lecture des Gicéron et des Tite-Live, la tête pleine desbeaux vers de Virgile et d'Horace, ils ignoraient souvent jusqu'aux noms des grands hommes qui avaient illustré la France. Le titre d'auteur français était alors un titre de proscription. Hors d'Athènes et de Rome, point desalut. Et c'était avec raison qu'un de nos poètes, le plus ingénieux, s'écriait alors : '

Qui me délivrera des Grecs et des Romains ?

Du seuil de leurs tombeaux, ces peuples inhumains Feront assurément le malheur de ma vie.

Mes amis, écoutez mon discours, je vous prie.

A peine fus-je né, qu'un maudit rudiment

Poursuivit mon enfance avec acharnement.

La langue des Césars faisait tout mon supplice.

Hélas ! je préférais celle de ma nourrice,

Et je me vis fessé pendant six mois et plus,

Grâces à Cicéron, Tite et Cornélius,

Tous Romains enterrés depuis maintes années,

Dont je maudissais fort les œuvres surannées.

Je fis ma rhétorique et n'appris que des mots

Qui chargeaient ma conscience et troublaient mon repos.

Tous ces mots étaient grecs ; c'était la catachrèse,

La paranomasie, avec la syndérèse,

L'épenthèse, la crase et tout ce qui s'ensuit.

Dans le monde savant je me vis introduit.

J'entendis des discours sur toutes les matières,

Jamais sans qu'on citât les Grecs et leurs confrères,

Et le moindre grimaud trouvait toujours moyen

De parler du Scamandre et du peuple troyen.

Berchoux.

« Mais, à la Révolution, on a déclaré que, puisque les langues de Démosthène et de Cicéron étaient des langues mortes, il fallait les laisser en paix ; et chaque père s'élevant à la hauteur de ces idées libérales, soutenait, son Jean-Jacques à la main, que son fils pourrait être un fort mauvais latiniste et pourtant un très grand écrivain... Ce délire ne fut que passager. L'établissement des lycées a annoncé le retour aux bons principes. De sagesinnovations ont été faites dans l'enseignement. »

Cf. également tome V de cet ouvrage, f* 275.

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on paya les élèves ; on leur réserva six mille quatre cents bourses scolaires.

C'était ce que voulait Bonaparte : avoir à sa disposition des bourses à distribuer aux enfants de ses officiers ou de ses fonctionnaires dévoués ; les bénéficiaires seraient envoyés dans les lycées établis dans chaque ressort de cour d'appel. Ainsi se formerait le noyau de la population lycéenne.

Cette mesure allait servir d'amorce à la transformation qu'il méditait, pour l'éducation nationale ; et la création de ces bourses et la combinaison imaginée, d'où allait sortir le traitement des instituteurs et des professeurs, furent les premiers sujets mis en discussion au Conseil d'État.

Thibaudeau a résumé clairement les opinions desconseillers et celle de Bonaparte. Le premier Consul, dit-il, voulait six mille bourses, payées par le gouvernement ; et cette rétribution annuelle servirait à entretenir les lycées, les professeurs et les élèves. C'était le pivot de sa combinaison. Enfin, aux lycées, il annexait des écoles secondaires. Les conseillers répondaient que les professeurs, recevant leur traitement sur le produit des bourses, deviendraient de véritables entrepreneurs d'éducation, visant surtout à une rémunération de plus en plus grande. Leurs leçons se ressentiraient de cette préoccupation d'intérêt. D'ailleurs,la nomination des boursiers, ajoutaient-ils, serait en bien des cas un motif de scandale, si le premier Consul était trompé sur le mérite des candidats. Le concours était préférable à ces nominations directes; et le concours admis, il se trouverait, sans doute, de généreux citoyens, qui favoriseraient, par des dons, rétablissement d'écoles secondaires, annexées aux lycées.

Avec sa véhémence habituelle, Bonaparte riposta: c Je n'ai jamais entendu que les professeurs fussent entrepreneurs, à leur compte, des établissements; ce serait ridicule. Mais je ne veux pas qu'ils aient un traitement fixe et indépendant du nombre des élèves. Je veux que leur traitement soit en raison progressive de ce nombre, afin de les intéresser au succès des établissements. Il n'est pas possible, d'ailleurs, de fixer un traitement uniforme ; il faut qu'il soit gradué sur les localités et le mérite des professeurs. Les conseillers, ajoute-t-il, n'ont considéré la nomination aux bourses que sous un seul point de vue. Il y a d'autres rapports plus essentiels. Il s'agit moins de savoir s'il convient que le premier Consul nomme aux bourses, que de mettre les bourses à la disposition de l'Etat. On verra après qui devra y nommer. Il n'y a pas de doute, qu'il vaut mieux que l'État ait dans ses mains le moyen de récompenser la famille d'un militaire, d'un fonctionnaire public, qui auront bien servi leur patrie et qui la servent encore; car il n'est pas nécessaire que le père soit mort, pour que la patrie témoigne sa reconnaissance. Pour le militaire et le fonctionnaire, ce serait une sorte d'augmentation de traitement. Auprès de ce grand intérêt, qu'est-ce que le mérite d'un jeune homme, qui prouvera, à l'examen, qu'il sait un peu de latin et ses quatre règles? Il ne faut pas compter sur les capitalistes pour l'éta- , blissement d'écoles secondaires ; c'est une illusion. C'est pour les particuliers plus une affaire de sentiment que d'intérêt. D'ailleurs, en laissant quinze cents bourses à l'examen, c'est un encouragement suffisant pour les écoles secondaires, en les supposant au nombre de deux cents. On méconnaît entièrement le but politique qu'on doit se proposer. Ainsi,

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la section du Conseil d'État veut admettre, de plein droit, à l'école militaire, trois cents élèves à leur sortie des lycées, et leur donner des places d'officiers. C'est détestable. C'est introduire dans l'armée, de plain-pied et sans l'assentiment du gouvernement, les fils de l'armée de Condé. Ceci est plus sérieux qu'une affaire de collège. Il est impossible d'incorporer dans l'armée des jeunes gens dont les pères auront combattu contre la patrie. Il n'y aurait, entre ces officiers-là et les soldats, aucune harmonie. Ce serait compromettre la sûreté publique. Je n'ai pas nommé un seul sous-lieutenant, à moins qu'on ne m'ait trompé, que je ne l'aie pris parmi les soldats, ou les fils d'hommes attachés à la Révolution. Le lion de la Révolution dort ; mais si ces messieurs l'éveillaient, ils fuiraient bien vite à toutes jambes... »

Sur l'administration des lycées, il s'expliquait encore : « Il ne suffit pas de dire qu'il y aura un directeur et un économe ; il faut déterminer qui aura la police des écoles, quelle sera cette police, les peines, etc. C'est la partie morale qu'il faut aussi instituer. Il y a là une lacune. Voyez comme les corporations enseignantes avaient organisé cette partie. Elles en avaient trouvé le véritable secret. Si elles n'obéissaient pas à un chef étranger, on ne pourrait rien faire de mieux que de leur rendre l'instruction publique \ »

1. Rendu, en son excellent ouvrage sur l'instruction publique, a cité les réponses de quelques conseils généraux, interrogés en 1801, sur l'organisation des écoles et les instituteurs désirés. Voici les réponses. Dans l'Aude; « Rétablir les Frères des écoles chrétiennes et leur confier l'enseignement des écoles primaires. » Dans la Côte-d'Or : « ... On regrette les Frères de la doctrine chrétienne et les Ursulines. » Dans le Pas-de-Calais .* «...Réappliquer à l'instruction des enfants des deux sexes les Frères ignorantins et les Filles de la Charité et de la Providence. » Dans V Aisne : « ... Réorganiser les corporations vouées au premier enseignement des deux sexes. » Dans la Somme :« ... Confier les écoles primaires, pour l'un

Rœderer présenta une observation. En nommant aux bourses, disaît-ii, le gouvernement ne doit pas s'engager à conserver pendant cinq ans, au lycée, un enfant qui ne se montrera pas capable de profiter de ce bienfait.

Et aussitôt Bonaparte de répondre :

et pour l'autre sexe à des établissements du genre de ceux qui avaient mérité la confiance publique. » Dans les Pyrénées-Orientales .•«... On croît l'éducation des personnes du sexe aussi importante que celle des jeunes goos. On invite le gouvernement à en faire l'objet de sa sollicitude. On regrette les associations religieuses qui s'en occupaient. » Dans les Basses-Pyrénées : « ... On regrette les réunions de femmes destinées à l'instruction 'des personnes du sexe, et spécialement les sœurs de l'Union chrétienne. Les autoriser à se réunir, pour remplir leur première destination. Elles instruiront les ..filles de la classe laborieuse du peuple ; elles donneront un asile décent et peu coûteux à des personnes du sexe, mal partagées des avantages de la fortune. » Dans le V au du se : « ... Il s'en faut de beaucoup •qu'il y ait des écoles primaires dans toutes les communes de ce département. Près de la moitié en manquent totalement. Un très grand nombre de communes qui en possèdent n'en auront plus longtemps, à cause de la vieillesse de quelques anciens Frères des écoles chrétiennes qui travaillent encore isolément et de celle des anciens magisters de village qui survivent. •On regrette, tous les jours, cette précieuse institution des Frères de Saint- Yon, vulgairement appelés ignorantins. On regrette l'importance et l'autorité des maîtres d'école, dans les villages où il n'existait point de Frères. L'organisation générale de l'instruction publique pourvoira sans doute à -ce double défaut. » Dans la statistique de la Moselle, rédigée par le préfet d'après les instructions du ministre de l'intérieur, et imprimée en 1803, par ordre du gouvernement, on retrouve les mêmes expressions de plainte, et de regrets. « Metz possède plusieurs maisons religieuses où l'éducation des demoiselles était cultivée avec un soin digne d'éloges. Celle des Ursulines, surtout, jouissait d'une grande réputation et ne laissait rien à désirer. On y recevait même plusieurs jeunes personnes des grandes maisons -de l'Allemagne. Il est à regretter que, sur les ruines de ces établissements, on n'en ait pas formé d'autres. » Enfin, le gouvernement s'en était expliqué dans le même sens, lorsque, au mois de brumaire an XI (nov. 1802), il avait envoyé dans les départements, pour la première organisation des lycées et des autres écoles, les inspecteurs généraux des études, que la loi de floréal an X venait de créer. « L'existence des écoles primaires, disait-il dans ses instructions, est trop utile pour qu'il vous soit permis de les oublier. Vous compterez donc, parmi vos devoirs, la visite de quelques-unes d'entre elles et les renseignements à prendre sur leur état, dans les lieux que vous parcourrez. Vous reconnaîtrez ce qui subsiste des anciennes petites écoles fondées avant la Révolution. Vous rechercherez les fondations qui subsistent encore pour cette instruction. Vous observerez les modes divers qui sont suivis pour instruire l'enfance dans les différentes contrées, tels que les maîtres ambulants, les citoyens zélés qui s'en font une honorable occupation. Vous indiquerez les méthodes que l'on suit, les livres que l'on fait lire aux enfants, le nombre de ceux qui fréquentent les

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« Ceci est une très mauvaise idée. On n'a pas le droit de flétrir ainsi l'honneur d'un enfant. Car, ce serait une tache qu'on pourrait lui reprocher toute sa vie. Beaucoup d'enfants paraissent stupides à douze ou quatorze ans, tandis que d'autres sont très avancésà dix.lln'y a jamais à désespérer d'un enfant, tant qu'il n'est pas pubère. C'est alors seulement qu'il acquiert le développement de ses facultés intellectuelles et qu'on peut le juger. Il faut, au contraire, multiplier les encouragements ».

Telle fut l'idée substantielle de la loi du 11 floréal an X (1 er mai 1802), qui fixa le sort de l'instruction publique jusqu'à l'année 1806.

Ainsi, il devait y avoir une école primaire par commune ou pour plusieurs communes, suivant le chiffre de la population et la localité des communes. Les maires et les conseils municipaux avaient le choix des instituteurs, dont le traitement se composait du logement fourni par la municipalité, et d'une rétribution fournie par les parents, déterminée par les conseils municipaux. Les parents, hors d'état de payer cette rétribution, pouvaient en être exempts, mais les exemptions ne devaient point dépasser le cinquième de la population scolaire. Enfin, les sous-préfets étaient chargés de l'organi-

écoles, les heures et le temps de leur travail. La loi du 11 floréal ayant mis les écoles primaires sous la surveillance immédiate des sous-préfets et leur en ayant confié l'établissement, vous demanderez aux sous-préfets compte de son exécution dans leurs arrondissements respectifs. Vous recueillerez aussi des renseignements qui serviront à compléter l'organisation de ces écoles. Ils s'étendront encore sur le zèle des communes pour en obtenir ; sur le nombre et le mérite des instituteurs, leur traitement, les maisons qu'on leur a destinées ; le rapport du nombre des enfants qui les suivent avec'celui de la population des cantons ou des arrondissements; la différence qui distingue le moment actuel de l'époque antérieure au 18 brumaire an VIII et des temps qui ont précédé la Révolution... Vous ne perdrez pas de vue les institutions relatives aux filles, les anciennes corporations chargées de l'éducation des enfants, les rapports qui peuvent exister entre ce genre d'institutions et celles qui appartiennent au culte. »

sation des écoles primaires et d'un rapport mensuel au préfet sur l'état de ces écoles.

Les écoles secondaires ou pensionnats privés, transformés en collèges, furent soumis à la surveillance des préfets. Comme compensation, on leur promit des subventions : la jouissance des locaux appartenant à FEtat ; des places gratuites dans les lycées aux élèves les plus distingués, et des gratifications aux cinquante maîtres ou professeurs qui auraient eu le plus d'élèves admis aux lycées 1 .

i. Sur ces écoles secondaires, Faber écrivait : « Ces écoles secondaires particulières datent de l'ancien temps. On y recevait l'instruction, qui convenait aussi bien à l'enfance qu'à l'homme prêt à entrer dans le monde. Mais, de force, on les soumit à la loi commune, et il y eut un changement dans le mode d'instruction, au déplaisir des parents des enfants. C'était les faire descendre que de les ériger en écoles secondaires. Puis, ces écoles furent forcées de recevoir un certain nombre de pensionnaires sur le bénéfice des pensionnats. Quant à la concession des locaux destinés à l'établissement des écoles secondaires, j'ai vu des instituteurs particuliers qui, devenus concessionnaires de bâtiments délabrés, sous la clause expresse de les mettre en état, de les réparer et entretenir, auraient préféré, à la faveur onéreuse de la loi, leur liberté, moyennant un loyer annuel à leur charge. M. Fourcroy avait annoncé au Corps législatif que cent cinquante mille francs seraient annuellement payés en gratifications à cinquante maîtres des écoles secondaires. Largesse sans exemple ! Mais, même, rien de tout cela... Si l'exécution de la loi eût été observée, la désolation aurait été grande parmi les directeurs de ces maisons d'éducation. Heureusement, les préfets chargés de la surveillance et de l'inspection particulières des écoles secondaires sont trop distraits par leurs fonctions variées pour ne pas se borner aux visites annuelles prescrites par la loi, ou pour vouloir pénétrer véritablement dans le détail de l'enseignement. Dans bien des institutions, les maîtres ont conservé leur ancienne méthode, ayant soin seulement d'exhiber, au moment des visites, les livres prescrits par le règlement, et de faire manœuvrer les élèves dans le sens des ordres officiels. S'il y a des écoliers, c'est que toute autre occasion d'instruction manque. Mais rien ne démontre que l'on approuve la direction donnée aux études... M. Fourcroy lui-même évalue dans un rapport récent le nombre total des élèves pensionnaires et externes, fréquentant toutes les écoles primaires et secondaires, ,à 75,186. Sur une population de 32 millions d'âmes, dont le quart se compose d'enfants de un à dix ans, le total allégué n'indique que le délabrement de l'instruction primaire. »

Pour les lycées, voici ce que Faber écrivait encore : « Dans les lycées, latin et mathématiques. Six classes pour chacune de ces deux branches d'instruction. Elles sont desservies par trois professeurs, dont chacun, outre le latin, enseigne à chiffrer. Dans la quatrième classe, le professeur de latin enseigne la philosophie. Dans la troisième,

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Quant aux lycées et aux écoles spéciales dépendant de l'Etat, Fourcroy apporta un zèle persévérant à leur établissement. Il réussit à créer trente lycées, en nomma les chefs, les professeurs et prépara la désignation des boursiers qu'il présenterait à la ratification de Bonaparte. « Trop gêné, cependant, par les préventions de son maître, observe Fabry, il ne put pas toujours mettre, dans les choix, cette rigueur nécessaire pour concilier aux lycées la confiance publique. »

On peut remarquer combien était restreinte la liberté d'enseignement, puisque toutes les écoles,primaires ou secondaires, étaient soumises à la surveillance du gouvernement. Quant à la religion pour

les éléments de la chronologie et de l'histoire ancienne. Dans la deuxième , ceux de la mythologie. Dans la première, l'histoire et la géographie et l'histoire de France. Nul^ élève ne peut entrer dans la classe de mathématiques s'il n'a fait la cinquième de latin. Deux commissions, l'une pour le latin et l'autre pour les mathématiques, ont fait imprimer les livres de classe qu'elles trouvent adaptés au système. Il y a autant de volumes qu'il y a de classes, disposés de manière que chaque volume, pour le latin comme pour les mathématiques, réunit ce qu'un professseur doit montrer dans une classe. Nul professeur ne peut, sous aucun prétexte, enseigner d'autres ouvrages. Outre un maître d'écriture, de dessin et de danse, il y a un officier instructeur chargé d'enseigner l'exercice aux élèves qui ont plus de douze ans. Il enseigne, à ceux qui ont atteint cet âge, le maniement des armes et l'école de peloton. Il se trouVe à toutes les leçons, pour commander les marches des élèves,- dans les différents mouvements de la journée. Les élèves sont divisés par compagnies. Pour les repas, pour l'étude privée, pour les leçons, pour les récréations, pour les promenades, pour la prière, pour l'église, pour le sommeil, le signal est donné au son du tambour. On fait lever et habiller les élèves à cinq heures et demie ; les dimanches et fêtes, à six heures. La prière, l'étude, chaque exercice se fait à la fois et en commun. La sortie du lycée est interdite aux élèves, à moins qu'ils n'en obtiennent la permission du proviseur, qui les fait accompagner. Aucun ne peut coucher hors du lycée. Les élèves n'ont de correspondance qu'avec leurs parents ou avec des personnes chargées de la procuration de leurs parents. Les lettres qu'ils écrivent ou qu'ils reçoivent passent par les mains du censeur. L'entrée du lycée est interdite à toute personne du sexe. Les mères, sœurs ou parents >des élèves ne peuvent entrer sans la permission du proviseur. Les élèves ne peuvent quitter leurs habits aux heures des récréations sans la permission du censeur. Dans chaque lycée, il peut y avoir une bibliothèque de quinze cents volumes. Toutes les bibliothèques doivent être composées des mêmes ouvrages. Aucun livre ne peut y être placé sans l'autorisation du ministre de l'Intérieur. »

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toute cette jeunesse écolière, malgré la publication: du Concordat, ce fut une préoccupation légère de l'administration. Fourcroy, lors de la discussion de la loi, avait dit : « Le bon et entier emploi du temps, des occupations réglées qui les partageront tout entier, et surtout de bons exemples, des mœurs pures et douces dans les chefs, voilà le véritable cours de morale qu'il faut faire suivre à la jeunesse et la vraie manière de faire prendre à ses passions naissantes, la direction qui doit la conduire à son bonheur et à celui des autres. » Et le projet de loi avait été adopté, sans qu'aucun article sur l'enseignement de la religion fût ajouté à la loi. Ce n'était pas la faute de Portalis, qui avait revendiqué hautement la nécessité de la religion dans l'éducation de la jeunesse, lorsqu'il présenta le Concordat au Corps législatif. « Il est temps, avait-il dit, que les théories se taisent devant les faits. Point d'instruction sans éducation ; et point d'éducation sans morale et sans religion. Les professeurs ont enseigné dans le désert, parce qu'on a proclamé imprudemment qu'il ne fallait pas parler de religion dans les écoles. L'instruction est nulle depuis dix ans. Il faut prendre la religion pour base de Féducation. Les enfantssont livrés à l'oisiveté, au vagabondage le plus alarmant. Ils sont sans idée de la divinité, sans notion du juste et de l'injuste. De là, des mœurs farouches et barbares ; de là, un peuple féroce. Si l'on compare ce qu'est l'instruction avec ce qu'elle devrait être, on ne peut s'empêcher de gémir sur le sort, qui menace les générations présentes et futures. Aussi, toute la France appelle la religion au secoursde la morale et de la société. »

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Les hommes que Fourcroy avait choisis pour l'administration des lycées étaient certainement des personnages honorables ; ils étaient dépourvus d'expérience. L'esprit universitaire et les traditions s'étaient perdus pendant la Révolution. La plupart étaient étrangers à l'enseignement : hommes de lettres ou vieux professeurs qui avaient accepté cette situation parce qu'ils n'en avaient point d'autre. Proviseurs, censeurs, économes, associés par le hasard du choix, se complurent dans les délices de leur nouvel état. Quelques mémoires du temps parlent de dîners de certains proviseurs, — mets délicats, service fastueux, — qui avaient fait sensation. En général, la table des proviseurs était renommée et citée comme Tune des meilleures de la société. Quelques-uns eurent des chevaux, des voitures, montèrent à cheval, donnèrent des concerts. Bonaparte désirait que ses fonctionnaires eussent du relief, se fissent envier, afin d'amener à son gouvernement les gens de l'aristocratie, toujours attirés par les honneurs et le prestige. Les chefs des nouveaux lycées répondaient à ces désirs. Le proviseur devint un personnage qui marqua dans la bonne compagnie,

Au-dessus de cette administration particulière, Fourcroy créa trois inspecteurs généraux : Despeaux 1 , Noël et Lefebvre-Gineau hommes éminents;

1. De Montgaillard, t. V, p. 193 :« Fourcroy chargé de l'organisation de l'université présente son travail à Napoléon, au sujet des inspecteurs à nommer... « Je ne vois pas, lui dit Napoléon, parmi les noms que vous présentez, celui de Dom Despeaux. Est-ce que vous n'avez pas entendu parler de l'Ecole militaire de Sorrèze, qui a produit tant de sujets dont la patrie s'honore ? — Sire, je n'ai pas cm qu'un ancien moine... — Mon-

et trois commissaires pris dans l'Institut : Coulomb, Villar, Joseph de Chénier, auxquels il confia le soin de surveiller l'exécution de la loi nouvelle. Enfin, et parce que cette loi de floréal était restée muette sur l'enseignement religieux dans les maisons d'éducation, Bonaparte fit publier un arrêté, le 10 décembre 1802, aussi bref qu'un commandement militaire disant : il y aura un aumônier dans chaque lycée. Seulement, cet aumônier, avec les idées régnantes, peu soutenu par l'administration, ne fut alors qu'une sorte de subalterne, comme autrefois le chapelain d'un grand seigneur ; obéissant aux caprices des proviseurs ; ne possédant aucune autorité, aucune initiative ; borné à dire sa messe et à recevoir à son confessionnal les quelques élèves qui osaient, malgré les railleries de leurs camarades, obéir aux commandements de l'Eglise.

Ceux qui ont écrit, jadis, sur le régime intérieur des lycées de cette époque, qui ont reçu les confidences des élèves après leur sortie, ont été

sieur, ce moine est un homme illustre ; il a rendu de grands services à la patrie ; il a élevé une génération entière ; il mérite d'être honoré et secouru. — Napoléon prend aussitôt une plume et inscrit le nom de M. Despeaux en tête des inspecteurs généraux ; il le décore de la croix de la légion d'honneur dès la création de l'ordre. Au moment où les bienfaits de Napoléon se répandirent sur Dom Despeaux, cet homme vénérable était dans le dénûment. L'école et l'abbaye de Sorrèze jouissaient avant la Révolution de 400 mille livres de revenus, qu'il avait administrés pendant quarante ans, en maître absolu. Venu à Paris pour se dérober à l'échafaud, il y cachait sa pauvreté et ses vertus, lorsqu'il fut dénoncé au comité révolutionnaire de sa section. Mandé à la commune il comparut devant le fameux Payen, ami de Robespierre. Payen avait été à l'Ecole de Sorrèze. Il tombe aux genoux de Dom Despeaux, lui donne une carte de sûreté et une carte de civisme, le lendemain, il lui offre un grand dîner et le présente à Robespierre, comme un des hommes les plus vertueux qu'ait la France. Robespierre veut donner une place à Dom Despeaux qui la refuse, en prétextant son âge. Mais son repos et ses jours sont désormais assurés. Après le 9 thermidor, le vertueux et savant bénédictin donne pour subsister des leçons de mathématiques à raison de 24 sols par heure et fait ses leçons de 6 à 8 heures chaque jour, pour gagner sa nourriture et ses vêtements, a

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forcés d'avouer que les mœurs établies dans ces nouveaux internats étaient détestables. Recrutés de tous côtés et dans tous les mondes, les boursiers qui arrivaient, pour peupler ces maisons, y apportaient les idées flottant dans les casernes où leurs pères avaient passé leur vie. Ces années de claustration n'étaient pour eux qu'un stage, après lequel ils entreraient dans les rangs des brigades dont ils admiraient l'héroïsme. Il n'y avait alors, disait-on, qu'une issue honorable dans la destinée d'un jeune homme : être officier, se faire remarquer du général en chef, et le plus vite possible obtenir un haut grade 4 . La gloire militaire était la seule récompense qu'ils enviassent. Avec la gloire ils trouveraient la fortune. Les exemples des généraux du Consulat obsédaient leur esprit. Les lettres, les arts, toutes les gloires littéraires ou artistiques ne retenaient ni leur attention, ni leur respect. Quelles mœurs pouvaient donc pratiquer ces jeunes gens ? L'intérêt seul les guidait. Ils ne montraient que mépris pour les faibles et déférence pour les riches, parce que la fortune est une force. Parmi ces jeunes écoliers, on ne s'efforçait qu'à être audacieux, brutal plutôt que doux, effronté plutôt qu'obséquieux, sans retenue et sans tempé-

i. De Vigny : Servitude militaire.

« Au temps de Bonaparte, je fus un lycéen distrait. La guerre était debout dans le lycée ; le tambour étouffait à mes oreilles la voix des maîtres, et la voix mystérieuse des livres ne nous parlait qu'un langage froid et pédantesque. Les logarithmes et les tropes n'étaient à nos yeux que des degrés pour monter à l'étoile de la légion d'honneur, la plus belle étoile des deux pour les enfants. Nulle méditation ne pouvait enchaîner longtemps des têtes étourdies sans cesse par les canons et les cloches du Te Deum. Lorsqu'un de nos frères, sorti depuis quelques mois du collège, reparaissait en uniforme de housard et le bras en écharpe, nous rougissions de nos livres et nous les jetions à la tête des maîtres. Les maîtres mêmes ne cessaient de nous lire les bulletins de la grande armée, et nos cris de vive l'Empereur ! interrompaient Tacite et Platon. Nos précepteurs ressemblaient à des hérauts d'armes, nos salles d'études à des casernes, nos récréations à des manœuvres, et nos excursions à des revues. »

rance; affectant déjà d'être de petits soudards. Nulle relation d'amitié ne se formait entre eux, chacun se sentant le rival de son camarade qui lui faisait ombrage, puisqu'ils avaient la même ambition. Enfin, de maître à élève, point de condescendance, point de remontrance bienveillante ; point de ces paroles parties du cœur qui agissent sur l'enfant plus qu'une dure punition. Et les punitions étaient sévères, sans indulgence. Le maître ne pensait qu'à lui, puisque les élèves ne pensaient qu'à eux. Que dire des surveillants ? Les élèves réunis les assommaient quelquefois, lorsqu'ils avaient à s'en plaindre. Il est vrai que ces maîtres subalternes n'étaient que de pauvres hères, mal élevés et mal défendus par les supérieurs et qu'ils méritaient souvent les représailles des élèves trop punis *.

Ce n'étaient pas, d'ailleurs, des fils d'officiers ou de fonctionnaires seulement qui formaient la majorité des boursiers. Beaucoup de femmes légères et d'actrices recevaient des bourses pour les enfants issus de leur galanterie, et les hommes du inonde qui avaient des bâtards et de belles relations savaient également en obtenir pour leur progéniture illégitime. Ces jeunes gens, nés dans un milieu interlope, privés de famille et surtout de bons exem-

1. Fabry écrivait sur les lycées, lui aussi, comme Faber, au temps de l'Empire : « Une corruption profonde à laquelle le régime militaire donne une apparence de régularité ; une impiété froide qui se soumet aux pratiques extérieures de la religion, comme à des mouvements d'exercice ; une insubordination calculée qui ne trouble l'ordre que dans des o ccasions concertées ; l'étourderie de l'enfance remplacée par des spéculations d'intérêt personnel ; l'émulation générale des anciens collèges chan gée en désirs immodérés de faire de l'étude un moyen de fortune ; l'ivresse des combats substituée à cette ardeur innocente et naïve qui rendait au trefois leur jeunesse si aimable : tels furent les caractères principaux qu'offrirent à l'observateur les pensionnats des lycées. Une tradition constante a transmis cet esprit à tous les élèves qui se sont succédé depuis douze ans, et les efforts des supérieurs ont échoué plus tard dans les moyens qu'ils prirent pour le changer. »

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pies, élevés sans religion, acceptaient fort bien de vivre sans Dieu dans les lycées. Ils suivaient les -exercices religieux avec une maussaderierevêche qui impressionnait leur entourage ; et on les entendait se moquer des plus sacrés mystères de la religion «catholique. L'un d'eux, à vingt-six ans, disait: « En ma vie, je n'ai pas songé à Dieu pendant une heure et je n'ai aucun remords. »

L'abbé de Boulogne, l'un des prêtres les plus instruits et les plus éloquents de cette époque, avait pu constater, dans une inspection, l'esprit irréligieux qui régnait au collège Louis-le-Grand. Membre de la commission nommée par le Corps législatif à l'effet de restituer aux collèges les biens que la Révolution leur avait enlevés, il éprouva, de sa visite et de son enquête, un navrement qu'il consigna dans les pages suivantes :

C'est au moment qu'une commission est nommée par le Corps législatif, disait l'abbé de Boulogne, pour s'occuper de la restitution des biens des différents collèges des boursiers de Paris, qu'il importe de dénoncer aux gens de bien un des plus grands scandales qu'ait donnés jusqu'ici l'instruction publique : c'est celui d'un collège d'athées. Nous ignorons s'il y en a beaucoup dans la république ; nous ne parlons que de celui dont nous sommes témoins dans la capitale : c'est le collège Louis-le-Grand, cette illustre et ancienne pépinière d'où sont sortis, jadis, tant de talents et de vertus. Il était tombé, comme tous les -autres, sous la hache révolutionnaire, et il commence à reparaître de dessous ses ruines. Mais, par une fatalité .attachée à tout ce qu'entreprend la philosophie, soit qu'elle

élève, soit qu'elle détruise, le rétablissement de ce collège est devenu une nouvelle calamité. Il s'y trouve, dans ce moment, plus de trois cents écoliers, représentant les anciens boursiers, que nomme actuellement le ministre de PIntérieur. Là, non seulement tout exercice religieux est rigoureusement proscrit, mais le nom de Dieu n'y est même pas prononcé, et ces déplorables enfants se couchent et se lèvent comme de vils animaux. Il y a cependant quelques écoliers qui, fidèles observateurs des conseils de leurs parents, font leur prière le matin et le soir; mais ce n'est qu'en secret, c'est-à-dire en s'habillant ou lorsqu'ils sont dans leur lit, pour éviter les railleries de leurs camarades, et surtout des mathématiciens, qui, déjà adorateurs zélés du dieu-nature, affectent hautement le plus profond mépris pour le bon Dieu et se moquent de la religion de leur père...

Gomment se trouve-t-il des hommes qui ont pu se charger d'une pareille éducation? Nous savons que quelquesuns de ceux qui y sont préposés gémissent de l'affreuse nécessité où ils se trouvent, et en rougissent autant pour eux-mêmes qu'ils en craignent les tristes suites pour les enfants. Nous savons qu'ils ont même tenté de faire quelquefois des représentations. Mais on a répondu qu'en, vertu des « droits de l'homme », les étudiants doivent se choisir librement un Dieu et une religion ; qu'il n'est pas de la dignité du peuple français de parler de ces fadaises à des écoliers nourris à ses frais, et que puisque la nation, comme nation, ne connaît point de Dieu, il n'est pasdans Tordre que les enfants soient plus dévots que la* mère. Ainsi, à l'athéisme de fait succède encore l'athéisme* de droit; et la doctrine elle-même que la nation abhorredevient, par je ne sais quelle fiction, la doctrine nationale. Il n'est plus permis à un fonctionnaire public d'annoncer Dieu officiellement, et tout individu, élevé au nom du peuple souverain, est censé, par là même, politiquement athée. Qui jamais a ouï parler d'une politique semblable? Dans quel pays et dans quel siècle a-t-on vu un collège d'athées ? Et que peut donc être un collège d'athées,

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qu'un repaire de petits monstres et qu'un cloaque infect d'où ne peut sortir que barbarie, corruption et perversité?... Et quand l'estimable Gilbert-Demolières s'est élevé, dans le conseil, contre ce projet insensé de vouloir faire un peuple de philosophes, et contre cette horrible dépravation d'idées qui constitue toute une nation en état permanent d'irréligion et d'athéisme, on lui a répondu par des murmures ou par des éclats de rire ; et Bailleul a osé soutenir alors, à la face de la nation, que, même dans l'ancienne éducation, il n'était pas question de religion et de morale ! Et cet écolier en morale comme en politique a osé demander si on voulait faire de nos étudiants des soldats du Pape /... Mais, soldats du Pape ou non, il faut au moins en faire des hommes. Or, deviendront-ils des hommes, tous ces petits athées, tous ces philosophes imberbes qu'on apprivoise ainsi avec l'impiété?... Et l'État lui-même, qui n'aura pour soldats que de tels hommes ou de telles bêtes féroces, que deviendra- t-il ?

Leurs conversations sur la religion sont effrayantes. Le blasphème n'est rien pour eux ; ils se vantent de ne point penser à Dieu. « Ne me parlez pas de votre Jésus-Christ, « disait un jeune universitaire. C'est un... » La presque totalité des jeunes gens répudie, et en théorie et en pratique, le dogme sacré de l'immortalité de l'âme. Mais, en serait-il autrement? On les élève dans ces abominables principes. A l'École de médecine, on leur dit que les organes animent le corps, et aux autres cours publics, on leur dit la même chose, en termes équivalents. Enfin, presque partout, on leur fait entendre que la religion n'est qu'une fable ; que, par conséquent, ils peuvent vivre selon leurs passions. Les hôpitaux ne prouvent que trop avec quel zèle ils remplissent ce conseil de l'impiété du jour (1).

i. A cette diatribe contre l'esprit d'impiété régnant dans les lycées, on peut opposer la remarque faite par Thibaudeau en ses mémoires sur le Consulat : « Le spectacle souvent terrible, dit-il, mais toujours imposant des événements qui avaient occupé la scène du monde, avait été pour la génération actuelle la leçon la plus instructive. Aux prises avec la tempête, l'homme avait appris à sentir sa dignité, à connaître ses droits, à réfléchir sur la vicissitude des empires, à supporter le malheur, à se passionner pour la gloire, à détester la tyrannie, à braver la mort. Toutes ses facultés

Pour les écoles spéciales les critiques n'étaient pas moins justifiées.

L'Ecole militaire de Fontainebleau ne fut ouverte <ju'en 1803; il était donc difficile de préjuger ce qu'elle serait plus tard. Mais, à Liancourt, voici la peinture qu'un député faisait de l'école, aux Cinq- Cents, le 24 messidor an VI : « La presque totalité des professeurs, connus par leur talent, leur patriotisme, leur douce philanthropie, offriraient de grandes ressources du côté de l'instruction. Mais un grand nombre d'élèves sont arrachés à leurs études pour être livrés à des travaux serviles. Plusieurs gardent les bestiaux; d'autres, à titre de corvées, sont employés, au service de la maison, aux fonctions les plus viles. On les dégrade ; on étouffe dans leur jeune cœur le sentiment de leur dignité ; -on semble les élever pour l'esclavage, et non pour la liberté. »

A l'Ecole polytechnique, une récente organisation du 25 frimaire an VIII avait transformé cette maison, et, comme à Fontainebleau, il n'y avait encore rien à blâmer *.

Il n'en était pas de même aux écoles de médecine, que la Convention avait créées, sous le nom à' Écoles de santé. Aucune règle ne présidait à leur fonctionnement. Fourcroy, en demandant au Corps

s'étaient développées avec une étonnante rapidité. Son âme s'était agrandie aux doux nom de la patrie et son esprit avait mûri, de bonne heure, dans les orages de la liberté et jusque dans ses revers. »

1. Ici, une anecdote sur Monge, le créateur de l'Ecole polytechnique. Il avait été ministre de la marine pendant la Révolution. Durant son ministère, il reçut, un jour, la visite d'un jeune militaire sans emploi. Trois -ans plus tard, cet habile officier fut, tout à coup, nommé commandant en chef de l'armée d'Italie. Monge va aussi en Italie. Présenté à Bonaparte t celui-ci lui dit : « Permettez-moi de vous remercier de l'accueil qu'un jeune officier d'artillerie, inconnu, reçut en 1792 du ministre de la marine. •Cet officier lui a conservé une profonde reconnaissance. Il est heureux de vous présenter aujourd'hui une main amie. » Et il se forma alors, entre -eux, une liaison intime.

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législatif l'établissement de nouvelles écoles, fit des premières une peinture qui mérite d'être citée.

« Depuis le décret du 18 août 1792, qui a supprimé les universités, disait Fourcroy, les facultés et les corporations savantes, il n'y a plus eu de réception régulière de médecins ni de chirurgiens. L'anarchie la plus complète a pris la place de l'ancienne organisation. Ceux qui ont appris leur art se trouvent confondus avec ceux qui n'en ont pas la moindre notion. Presque partout, on accorde des patentes également aux uns et aux autres. La vie des citoyens est entre les mains d'hommes avides autant qu'ignorants. L'empirisme le plus dangereux, le charlatanisme le plus déhonté abusent partout de la crédulité et de la bonne foi. Aucune preuve de savoir et d'habileté n'est exigée. Ceux qui étudient, depuis sept ans et demi, dans les trois écoles de médecine instituées par la loi du 14 frimaire an III, peuvent à peine faire constater les connaissances qu'ils ont acquises, et se distinguer de la foule des prétendus guérisseurs qu'on voit de toutes parts. Les campagnes et les villes sont également infectées de charlatans qui distribuent les poisons et la mort avec une audace que les anciennes lois ne peuvent plus réprimer. Les pratiques les plus meurtrières ont pris la place de l'art des accouchements. Des rebouteurs et des maiges impudents abusent du titre d'officier de santé pour couvrir leur ignorance et leur avidité. Jamais la foule des remèdes secrets, toujours si dangereux, n'a été si à craindre que depuis l'époque de la suppression des facultés de médecine. »

Sur ce rapport de Fourcroy, une loi du 29 ventôse an XI ordonna la création de trois nouvelles écoles de médecine.

Les écoles de droit n'existaient plus depuis douze ans. Fourcroy en demanda le rétablissement. La loi du 22 ventôse an XII institua douze écoles : une en Italie, une en Allemagne, une en Belgique, et neuf dans l'ancienne France. Enfin, toutes ces créations furent complétées par l'érection d'une école de théologie, le 14 mars 1804.

Si les lycées, dès leur ouverture, ne furent point prospères,il faut en attribuer la cause à la répugnance des parents pour les règlements trop militaires auxquels le gouvernement avait assujetti ces maisons. Un petit bourgeois, ou le fils d'un aristocrate, se trouvaient tout de suite offusqués par les mœurs soldatesques, la brusquerie des manières, le débraillé du langage et le mépris des pratiques religieuses dont se targuaient leurs camarades boursiers. Ne pouvaiton pas être patriote sans être arrogant, incroyant ou débauché ? Les pères, élevés jadis par les corporations religieuses, n'avaient pas souvenance d'une perversion aussi profonde dans les couvents où ils avaient passé leur jeunesse. Ce n'était pas, enfin, au roulement impérieux du tambour, mais au son plus familier de la cloche, qu'ils recevaient le signal de tous les devoirs de l'école, — étudier, se récréer, dormir. — A l'enfant, ce tambour semblait un commencement de service militaire ; et combien, dans j la bourgeoisie, avaient pour cet état plus de répulsion j que d'inclination ! !

On vit alors les écoles privées prendre un puissant essor. On y suivait les anciennes coutumes ; on y pratiquait les anciennes méthodes ; plus de douceur

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dans l'éducation, plus d'intérêt au travail des enfants, plus de soins dans leur hygiène. Le prix du pensionnat était plus élevé ; mais qu'était-ce que quelques centaines de francs de plus, quand il importait d'implanter des principes de morale dans de jeunes cœurs et d'habituer les élèves aux manières élégantes qui donnaient tant de charme à la bonne compagnie 1 Les fils de la bourgeoisie et de Taris tocratie se présentaient en foule aux pensionnats privés, même aux anciens collèges, réorganisés par Fourcroy dans les petites villes, parce que la maison d'internat était plus rapprochée de chaque famille. La plupart étaient dirigés par des prêtres, et, quoique sous la dépendance du gouvernement, c'était l'esprit du directeur, son caractère, son influence qui, malgré tout, y faisaient loi et y attiraient les élèves. Bonaparte devint jaloux de tant de succès. Les lycées restaient vides ; les pensionnats regorgeaient d'élèves. A Sainte-Barbe, il y en avait cinq cents, beaucoup plus que n'en avait le lycée Louis-le-Grand, voisin de cette maison célèbre, alors dirigée par M. Delanneau. On y appliquait les mêmes règlements qu'aux lycées de l'Etat ; les heures d'étude, de classe, de récréation étaient pareilles ; mais, ce que ne possédait pas le lycée, l'école de Sainte-Barbe possédait un directeur qui inspirait la plus grande confiance aux parents; mais Télève n'y était pas livré à la brutalité de ses camarades ; mais les maîtres lui donnaient l'exemple de la modération et lui prouvaient l'intérêt porté à ses études, à ses efforts, en n'abandonnant point, au hasard d'une leçon, les progrès de son travail. Et cette bienveillance amadouait l'enfant et stimulait son émulation. Bonaparte ne s'en consolait point. Toutes les maisons prospères dont il ne s'expliquait pas le succès, il aurait voulu les

accaparer, les amener à son administration, et remplacer l'autorité du chef aimé par la sienne *. Pourquoi M. Delanneau, le directeur de Sainte-Barbe, n'acceptait-il pas les fonctions et le titre de proviseur, laissant sa maison prendre le titre officiel de lycée? Bonaparte y eût mis le prix. Mais à aucun prix, M. Delanneau ne voulut céder. La liberté lui était plus précieuse que les faveurs du Premier Consul ■.

Durant les premières années du siècle, ce ne fut pour l'instruction publique qu'une suite de demimesures, un tâtonnement dirigé vers le monopole de l'éducation. Le gouvernement laissait les municipalités des villages ouvrir, quand elles avaient des ressources, des écoles primaires; les villes, des écoles secondaires, ou plutôt rétablir les anciens collèges. Et quoique la surveillance de l'administration mît toutes ces maisons dans la dépendance de l'Etat, ce n'était pas encore ce que voulait Bonaparte. Les pensionnats, laïques ou religieux, plus nombreux chaque jour, lui inspiraient de la défiance. Les maîtres, malgré les lisières qui les enserraient, obéissaient aux préférences des familles. Le pensionnat privé, suivant les régions du pays, adoptait une doc-

i. Il en était de môme des écoles de Sorrèze et de Juilly,de même de tous les séminaires, que les évoques s'empressèrent de fonder après le Concordat. Toutes ces maisons recevaient de nombreux élèves, parce qu'ils y étaient entourés de soins et que les principes de morale et le» pratiques religieuses y étaient respectés.

2. Chaptal, en son rapport sur le projet de loi touchant l'instruction publique, demandé par Bonaparte, faisait ressortir éloquemment les affreuses conséquences du monopole de l'État. « S'il en était autrement, disait Chaptal, quelles affreuses conséquences ne verrions-nous pas découler (du monopole de l'État) ? Le gouvernement, maître absolu de l'instruction r pourrait tôt ou tard la diriger au gré de son ambition ; ce levier, le plus puissant de tous, deviendrait peut-être, dans ses mains, le premier mobile de la servitude. Toute émulation serait éteinte ; toute pensée libre serait un crime, et peu à peu l'instruction, qui par sa nature doit éclairer, bientôt dégénérée dans la main de quelques instituteurs timides, façonnerait toute une génération à l'esclavage. *

l'instruction publique 4l!>

trine particulière. Les inspecteurs généraux, à leur passage, étaient toujours trompés. Il était si facile d'échapper à leur contrôle ! Il y aurait donc, plus tard, une jeunesse aux convictions divergentes, ou républicaine ou royaliste, et point napoléonienne. Et comme son ambition le poussait à s'emparer du pouvoir suprême, il voulait régner sur une génération qui ne lui serait point hostile. La liberté, tolérée dans l'instruction et l'éducation des fils de la bourgeoisie et de l'aristocratie, empêcherait toujours l'unité des opinions politiques. Une nation n'était forte, solide et redoutable, disait- il, qu'en s'identifiant aux principes du chef qui la commandait l . Peu lui importaient les écoles primaires, peuplées de petits paysans, que l'on verrait toujours imiter les classes supérieures. Il pensait bien, d'ailleurs, régenter aussi le programme de leurs classes. Alors, afin de s'emparer de tous les élèves riches, des descendants des familles oisives et de bonne compagnie, afin de les englober dans son système, de les attirer en ses lycées, il allait organiser un corps enseignant revêtu de prestige, honoré pour ses talents, envié pour les honneurs qu'il lui conférerait, comme l'était le corps de la magistrature. Il appelait cela fonder l'ordre civil, qui, d'après lui, n'avait jamais existé en France. On n'avait connu jadis que l'ordre militaire et l'ordre ecclésiastique, qui s'étaient partagé la prépondérance dans les affaires du gou- ! vernement. L'ordre civil leur ferait contrepoids, et

I même prendrait leur place. Chef du gouvernement,

i. Pblbt de la Lozère, Opinions de Napoléon. « Il n'y aura pas d'état politique fixe, disait-il, s'il n'y a pas un corps enseignant avec des principes fixes. Tant qu'on n'apprendra pas, dès l'enfance, s'il faut être républicain ou monarchique, catholique ou irréligieux, l'État ne formera point une nation. Il reposera sur des bases incertaines et vagues. Il sera constamment exposé aux désordres et aux changements. »

il voulait, dans la magistrature et dans le corps enseignant, de hauts dignitaires, personnages célèbres et importants, comme les généraux, les cardinaux, les archevêques. Dans la magistrature, la sélection était déjà faite ; la hiérarchie établie du petit juge de province jusqu'au grand juge résidant à Paris, l'égal des plus grands fonctionnaires de l'Etat. Dans l'instruction publique, cette hiérarchie était à créer, depuis le maître d'étude, passant sa vie au milieu des élèves, mangeant à leur table, couchant au dortoir commun, et, suivant la filière, arrivant par son talent au poste de proviseur, d'inspecteur, de recteur, jusqu'au grand maître de cette élite, dont la réunion formerait FUniversité rétablie. Les humbles auraient les pieds dans la poussière des écoles, les chefs entreraient au Sénat l . Point d'autres hommes, que ceux qu'il aurait agréés, tenus dans cette maille serrée, comme des officiers d'un régiment, ne pourraient professer. Il leur imposerait sa loi, et il n'y aurait plus qu'une seule doctrine, une seule science, une seule philosophie, une seule esthétique, convergeant à une pensée qui serait la sienne. Et la jeunesse, nourrie partout des mêmes

i. Je désire, disait Bonaparte au Conseil d'É at, le 20 février 1806, qu'il y ait un corps d'instruction publique qui soit la pépinière des professeurs, des recteurs, des maîtres d'étude, et qu'on leur donne de grands motifs d'émulation. Il faut que les jeunes gens qui se voueront à l'enseignement aient la perspective de s'élever d'un grade à l'autre, jusqu'aux premières places de l'État. Les pieds de ce grand corps seront dans les bancs des collèges et sa tète dans le Sénat. Mais il faut établir, ici, le principe du célibat, dans ce sens que les maîtres d'étude ne pourront se marier qu'à l'âge de vingt-cinq ans, ou trente ans, quand ils auront obtenu un traitement de trois ou quatre mille francs et auront fait des économies suffisantes. Ce n'est que l'application d'une prévoyance usitée, quant au mariage, dans toutes les classes de la société. » (Pelet de la Lozère.) « Je sais, disait-il plus tard, que la composition de ce corps ne sera pas d'abord très bonne, parce qu'il ne faut faire perdre à personne son état. Ce ménagement fera conserver des éléments hétérogènes et impurs. Mais, peu à peu, le corps s'épurera. On en chassera surtout les hommes qui auront de mauvaises mœurs. » (Idem.)

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principes, accepterait sans contrainte, sa domination, et le suivrait en tous ses desseins. A l'éducation il appliquerait la discipline militaire. Il n'en connaissait pas de plus commode. A un commandement parti d'en haut, toutes les écoles marqueraient le même pas. Ce serait magnifique, en même temps qu'admirable.

Il était d'autant plus résolu sur cette fondation d'un corps enseignant qui, sous sa férule, instruirait la jeunesse, qu'il apercevait le vide béant, toujours ouvert, depuis le départ des congrégations religieuses. Les jésuites et les oratoriens n'avaient laissé que des regrets. S'il n'existait point une sorte de congrégation laïque pour les remplacer, il faudrait rappeler les moines * ; et il n'en voulait point, parce qu'ils obéissaient à un chef étranger, ou inconnu, sur lequel il n'aurait aucune prise. Il arrêta, dès lors, en sa pensée, la reconstitution des universités abolies, ou plutôt de l'Université, que dirigerait un grand maître responsable devant lui. Fourcroy, le directeur de l'instruction publique, fut chargé de lui présenter un projet de loi. Mais, en vain, l'éminent chimiste lui en présenta successivement plusieurs ; aucun ne répondait à sa pensée. Il les rejeta, les déchira, en demandant toujours un nou-

i. Bonaparte disait encore au Conseil d'État, le 11 mars 1806 : « Mon but principal, dans l'établissement d'un corps enseignant, est d'avoir un moyen de diriger les opinions politiques et morales. Cette institution sera une garantie contre le rétablissement des moines. On ne viendra plus m'en parler. Ils seraient, sans cela, rétablis, un jour ou l'autre. Quant à moi, j'aimerais mieux confier l'éducation publique à un ordre religieux que de la laisser telle qu'elle est. Mais je ne veux ni l'un, ni l'autre. » «Ceux qui proposent, disait-il enfin, de laisser les Frères ignorantins en dehors de l'Université, ne s'aperçoivent pas qu'ils vont contre leur but. C'est en les comprenant dans l'Université qu'on les attachera à l'ordre civil et qu'on préviendra le danger de leur indépendance. Il ne s'agit pas de savoir si on les établira. Le fait est qu'ils existent, malgré l'administration ; je conclus qu'il vaut mieux les régulariser. Ils ne seront plus dangereux dès qu'ils n'auront plus un chef étranger ou inconnu. »

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veau. A la fin, lassés l'un et l'autre de ne pouvoir s'accorder, au lieu des cent vingt-deux articles primitivement conçus par Fourcroy, il se borna à une loi qui n'en contenait que trois. Quant aux détails de l'organisation, ils feraient l'objet d'un décret dont il dicterait les termes. Ce qui eut lieu. Pendant deux heures, Fourcroy les écrivit sous la dictée de cet homme extraordinaire qui savait tout *.

1. « Je ne pense pas, disait-il encore, qu'il faille s'occuper d'un régime d'instruction pour les jeunes filles. Elles ne peuvent être mieux élevées que par leur mère. L'éducation publique ne leur convient point, puisqu'elles ne sont point appelées à vivre en public. Les mœurs sont tout pour elles Le mariage est toute leur destination. »

Cette rénovation de l'instruction publique donnait texte à d'intéressantes discussions dans les journaux les plus importants de l'époque. Au Mercure de France de thermidor an XI se trouve l'analyse d'une étude de Tracy sur cette matière. Il y avait alors les partisans des anciennes méthodes, et ceux de ces méthodes transformées ou améliorées. Les premiers demandaient le maintien des écoles centrales, prétendant que leur système d'instruction était le meilleur possible, le seul philosophique ; qu'en l'attaquant, on attaquait les principes mêmes de la Révolution. Tracy ne se dissimulait point les inconvénients du système alors en vigueur, c'est-à-dire le maintien des écoles centrales, telles quelles. Mais il craignait qu'un changement trop prompt ne fût fatal aux études. Il désirait des réformes prudentes. Il divisait les élèves en deux classes d'hommes à instruire : la classe ouvrière et la classe savante. Il insistait sur cette division. Pour la classe ouvrière, on devait se borner, disait-il, à l'instruction des écoles primaires, et le petit nombre seulement serait destiné aux écoles centrales et spéciales. Il ajoutait : l'instruction primaire ne doit point être un commencement, mais un abrégé de l'instruction supérieure ; elle serait ainsi, complète dans son genre. Alors, il s'occupe des matières à enseigner au petit nombre. En ce moment, dans les écoles supérieures, disait-il, on commence à douze ans, et on apprend le dessin, l'histoire naturelle, les langues anciennes, les mathématiques, la physique, la chimie, la grammaire générale, les belles-lettres, l'histoire et la géographie. De Tracy réformait ce programme. 11 établissait trois sections dans les études : — les langues et les belles lettres ; — les sciences physiques et mathématiques ; — les sciences idéologiques, morales et politiques. Les élèves commenceront à neuf ans, et les études dureront huit ans. Enfin, pour donner à l'instruction un ensemble régulier, il voulait rétablir le conseil de l'instruction publique fondé par François de Neufchâteau. Les fonctions de ce conseil étaient d'exam iner les cahiers des élèves et d'éclairer les professeurs, qui auraient pu s'éloigner de la route tracée par la loi. Le Mercure fait observer que ce plan, recommandé par de Tracy, rendrait l'instruction fort diffuse et trop encombrée pour l'élève qui, sollicité par tant de sujets divers, ne s'attacherait à aucun. Il écouterait tout et ne retiendrait rien. Ses forces intellectuelles s'épuiseraient vite. Et le Mercure s'explique à son tour : « Quels seraient donc les moyens de restaurer l'instruction publique ? Serait-il nécessaire de restaurer les collèges, tels qu'ils existaient avant la

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Enfin, parla loi du 3 pluviôse an XI, les académies furent rétablies ; mais le premier Consul ne voulut point leur laisser ce nom. Celui « d'Institut national » fut maintenu et il fut divisé en quatre classes. La première, des sciences physiques et mathématiques ; la seconde, de la langue et de la littérature françaises ; la troisième, de l'histoire et de la littérature anciennes ; la quatrième, des beauxarts. On supprima, dit Thibaudeau, la classe des sciences morales et politiques, qui existait dans l'organisation de brumaire an IV. Et la deuxième classe fut composée de quarante membres, comme l'ancienne Académie française.

De tous les hommes dont la collaboration servit aux lois qui, sous le Consulat, modifièrent le régime de l'instruction publique, Fourcroy fut assurément le plus illustre, et le plus employé par Bonaparte. Je ne reviendrai par sur son origine, sur sa famille, sur les causes qui décidèrent de sa vocation scientifique. J'ai dit sur l'homme, en mes précédents volumes, ce qu'il importait de savoir. J'insisterai

Révolution ? Les sciences exactes y étaient trop sacrifiées à l'étude de la langue latine.. Mais l'instruction était parfaitement conforme à l'organisation sociale de ce temps-là, puisque la connaissance des lettres était nécessaire pour exercer toutes les professions honorables de la société. En général, le meilleur système d'instruction est celui où les études de l'enfance préparent aux fonctions de l'âge mûr. Or, les différentes carrières ouvertes aujourd'hui à tous les citoyens sont celles de la guerre, du génie, de l'administration, de la judicature, du barreau et des diverses parties de l'art de guérir. Dans les deux premières et dans la dernière, les sciences exactes sont indispensables ; dans les autres, les langues anciennes ne sont pas moins utiles ; dans presque toutes, il est impossible de se distinguer si Ton n'est pas parvenu à les réunir à un certain point... On reviendrait ainsi insensiblement au plan des anciens collèges, avec cette différence que l'on consacrerait un plus long espace de temps a l'étude des sciences exactes et des lettres françaises. »

maintenant, sur les qualités de Forateur, sur le vulgarisateur, qui tenait sous le charme de ses leçons les intelligences les plus rebelles. Ses démonstrations claires, précises, originales, ne] laissaient rien d'obscur. Il savait discerner, sur] les gradins de l'amphithéâtre, l'auditeur le plus rétif, à qui sa parole n'avait pu ouvrir les arcanes de la science ; et tant qu'il n'apercevait pas cette physionomie s'éclairer d'un rayon de clarté et s'épanouir sous, l'évidence, les yeux briller, les lèvres s'entr'ouvrir,. l'assurance, enfin, de l'intuition prendre la place de l'inquiétude ignorante, il continuait, il variait sespreuves, il s'appesantissait sur les difficultés, en s'efforçant d'y faire pénétrer à flot la lumière. Il ne s'arrêtait qu'après avoir reçu l'assentiment unanime de la foule assemblée autour de sa chaire. Son verbe martelé, l'écho de sa voix sonore, portaient jusqu'aux extrémités de la salle. Loin de lui, l'assistant prenait part à la leçon, comme près de lui, ravi de l'enchantement qui s'en dégageait. Ceux qui ont parlé de ses cours, si recherchés, qu'en quelque lieu qu'il les fît les salles étaient toujours trop exiguës pour contenir ses admirateurs, disent qu'il savait animer ses phrases de mots heureux, d'exemples impressionnants qui leur donnaient un intérêt dramatique. On venait comme à une représentation théâtrale l'entendre exposer ses théories sur la chimie. La science n'était plus, quand il en parlait, une matière obscure, mais une suite de principes* simples, que sa physionomie et sa voix rendaient lumineux.

Il s'était donné tout entier à cette tâche difficile, et il se savait trop admiré pour jalouser ceux qui suivaient le même chemin. Puissant en politique, durant la Révolution, il avait pu sauver la vie à.

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Desault, chirurgien de l'Hôtel-Dieu, et à Chaptal, •accusés de fédéralisme. Il échoua pour Lavoisier, -qui périt sur Téchafaud. En ce temps-là, comme au nôtre, les hommes célèbres échappaient rarement aux calomnies. Joseph de Ghénier fut accusé d'avoir laissé mourir son frère aîné ; Fourcroy, de sa tiédeur sur le sort de Lavoisier, par jalousie pour le sort d'un rival. Il en éprouva un immense chagrin. Dans une notice qu'il fit paraître alors sur ce grand homme on trouve, et d'une manière éloquente, l'amertume dont il est envahi.

« On m'accuse de la mort de Lavoisier, dit-il, moi son ami, le compagnon de ses travaux, son collaborateur dans la chimie moderne, son admirateur constant, comme on peut le voir dans tous mes ouvrages, écrits avant ou depuis la Révolution ; moi, naturellement doux, non envieux, sans ambition : moi qui, de tous ses confrères et ses amis, l'ai le plus défendu, le plus regretté, le plus pleuré, le plus loué publiquement et dans toutes les occasions. Elle est trop absurde, cette calomnie, pour avoir fait quelque impression sur ceux qui me connaissent, de près ou de loin ; mais elle laisse du louche dans quelques esprits, peu accoutumés à réfléchir. Elle a fait plaisir à des hommes, qui se repaissent de méchanceté ; à quelques hommes, jaloux de mes succès et de la portion de gloire que j'ai acquise dans la carrière des sciences. Je l'ai trop méprisée pour y répondre. Mais, j'ai été peiné de voir que personne, parmi ceux qui me connaissent, parmi ceux que j'ai instruits et servis, n'ait pris ma défense. Ils l'ont, sans doute, méprisée comme moi, •cette calomnie ; peut-être ont-ils bien fait ! Il y a des choses si atroces, dans l'âme des méchants, qu'on ?se refuse à les envisager, à les combattre. >

Bonaparte, qui avait tiré de lui ce qu'il voulait, l'abandonna et lui enleva la suprême récompense que désirait ce précieux collaborateur. Après avoir mis à point la création de l'Université, lorsqu'il croyait en être nommé le grand maître, lui, le travailleur infatigable, Fourcroy se vit frustré de ses espérances. Fontanes, un ami très protégé d'Elisa Bonaparte, devint le préféré, l'élu à ce poste éminent *. Le délaissé tomba en une mélancolie insurmontable. Il perdit sa gaieté, son ardeur au travail, son enthousiasme pour la science. Il s'absorba en son chagrin. « Je sens là, disait-il, à ses amis, en montrant la place de son cœur, une griffe qui me déchire. » Il mourut en 1809, le jour où Bonaparte, pour le consoler, lui envoyait le titre de comte, avec une dotation annuelle de vingt mille francs.

D'autres savants, des hommes d'une haute culture ont brillé aussi pendant le Consulat. Tel Malus, âgé de vingt-cinq ans au début du siècle. Entré à l'école

i. De Montgaillard, t. VI, p. 89. « Pour avoir une idée jus e de la souplesse de Fontanes, il faut lire son chant du 14 juillet (Mercure de France, n° 3 1" thermidor an VIII) ; on verra de quelle manière la littérature célébrait la liberté, et la clémence de celui qui tentait de la détruire. Avant de venir à Paris, Fontanes avait habité un grenier à Niort. Il était sans ressources, vivant des petits écus que lui donnait le bon Cailhava. En 1800, Lucien Bonaparte l'envoie chercher et lui dit : « Vous écrivez, pour le ministère anglais ; je le sais et en voici la preuve (en lui mon- j

trant un de ses mémoires qui avait été intercepté et remis au ministre). C'est un métier à vous faire pendre. Ralliez-vous à la cause nationale. Vous manquez de pain ; je vous en donnerai. » Lucien le prit pour un de ses quatre secrétaires-rédacteurs, l'associa à MM. Arnault, Duquesnoy et X et l'envoya auprès de son frère Joseph à Mortefontaine. Fontanes touchait ses mille francs par mois et faisait les écritures qui lui étaient désignées. Il s'attachait surtout à louer son Mécène ; il dit dans une de ses compositions que « Lucien fut dans la famille des Bonapartes, ce que fut dans celle des Médicis, Laurent, proclamé le « Père des Lettres ». — Fontanes voulait à tout prix, être homme de qualité. Il fit en 1807 un voyage à Alais dont sa

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de génie de Mézières,Fécole fut licenciée au moment où il allait être nommé sous-lieutenant. Il s'engagea aussitôt dans les bataillons dirigés sur Dunkerque, dont on faisait le siège. Là, simple terrassier, il se fit remarquer de l'ingénieur Lepère, qui envoya son protégé à l'Ecole polytechnique où il obtint, par son intelligence, l'amitié de Monge. Il suivit le savant en Egypte et il prit, part aux grandes batailles de cette glorieuse expédition. Mais, devant Jaffa, il fut atteint de la peste, dont il a laissé un tableau émouvant 4 . Revenu en France, il fut chargé par Bonaparte de rédiger un projet d'agrandissement du port et de l'enceinte d'Anvers. Il devint ensuite examinateur à l'École polytechnique. Atteint de phtisie pulmonaire, il mourut en 1822.

Tel encore Poisson, fils d'un ancien soldat, qui n'avait que dix-neuf ans au début du Consulat. Reçu premier à l'École polytechnique, il attira l'attention de Lagrange et de Laplace,et, en 1800, il fut nommé répétiteur de l'Ecole, puis, deux ans après, professeur. Sa vie fut consacrée tout entière aux recher-

famille est originaire, pour y chercher, disait-il, ses titres de noblesse. Il n'y trouva que des parents en ligne directe, et un cousin germain paternel, appelé Fontagno, travailleur de terre et faiseur de bâts... C'était un homme d'État dans les salons, un gentilhomme à l'Institut et un littérateur à la Chambre des pairs. »

1. « J'avais perdu, dit-il, successivement, mes amis, mes connaissances mes domestiques. Il ne me restait plus que mon domestique favori qui, dans le cours de ma maladie, m'avait toujours soigné avec zèle. Le 24 germinal, il mourut près de moi. Je demeurai seul, sans forces, sans secours, sans amis. J'étais tellement épuisé par la dysenterie et les suppurations continuelles, que ma tête était extraordinairement affaiblie. La fièvre, qui redou blait la nuit, me donnait souvent le transport et m'agitait cruellement. Deux sapeurs entreprirent de me soigner et périrent l'un après l'autre. Enfin, le 2 floréal, je fus embarqué sur Y Étoile, qui partait pour l'Egypte, et dont le capitaine avait la peste. Il mourut le jour de notre arrivée à Damiette. L'air de la mer fit sur moi un effet subit. Il me semblait que je sortais d'une suffocation. Dès le premier jour, je sentis presque le désir de manger. Les vents contraires nous tinrent plusieurs jours en pleine mer. Ce retard produisit sur ma santé une amélioration très marquée. Les forces renaissant la croûte de mon bubon tomba, l'appétit revint. »

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ches scientifiques, éparses dans un nombre infini de mémoires.

Tel Lefebvre-Gineau, né dans les Àrdennes, en 1751, de parents sans fortune. Distingué à l'école par Tévêque de Pamiers, il fut recommandé au baron de Breteuil, qui l'institua professeur de mathématiques de ses enfants. Il s'enrichit durant la Révolution par des opérations commerciales fructueuses. Puis, devenu membre de l'Institut dans la section de physique, il fut désigné pour la commission chargée d'établir le système décimal. Fourcroy en fit un inspecteur général de l'instruction publique.

Tel, Noël, fils d'un marchand drapier de Saint- Germain-en-Laye,né en 1755, qui,àLouis-le*Grand, eut pour condisciple Robespierre. Il y professa dans la classe de troisième; mais à la Révolution, il fut employé aux relations extérieures et envoyé en Hollande, comme ministre plénipotentiaire. Le gouvernement consulaire le fit entrer au Tribunat; Fourcroy, à l'instruction publique, comme inspecteur général. C'était sa vraie situation.

Tel, Coulomb, l'un des physiciens les plus réputés du Consulat, né à Angoulême en 1736. Ses débuts d'homme de science eurent lieu aux Antilles, où il construisit le fort Bourbon, de Martinique. Rentré en France à la Révolution, il rompit toute relation avec le gouvernement et se consacra entièrement à l'instruction de ses enfants. Plus tard, il accepta le poste d'inspecteur général de l'instruction publique.

Tel, Biot 4 , physicien et chimiste, jeune encore

1. Biot (Jean-Baptiste), né à Paris en 1774. Fit ses études au lycée Louisle-Grand, prit ensuite du service dans l'artillerie et fut reçu en 1794 à l'École polytechnique.il fut nommé peu après à l'École centrale de Beauvais, comme professeur, et en 1800, au Collège de France, fut chargé de la chaire de physique. En 1803, fut élu à l'Académie, en remplacement de

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pendant le Consulat, et néanmoins, en 1806, désigné avec Arago 1 pour se rendre en Espagne y reprendre la triangulation de la méridienne interrompue depuis la mort de Méchain. Et Gay-Lussac, un Limousin, aussi jeune que Biot, protégé de Berthollet en sortant de l'Ecole polytechnique et devenu célèbre par ses expériences aérostatiques et ses travaux suj l'iode. Et Poinsot, qui fit partie de la première promotion de l'Ecole polytechnique ; à dix-neuf ans ingénieur des ponts et chaussées, et ensuite professeur au lycée Bonaparte ; enfin inspecteur général de l'Université, en 1806. Et Fontanes, le grand maître de cette Université que Bonaparte avait créée pour s'emparer de toute la jeunesse écolière. Je n^ reviendrai pas sur ce Protée politique, qui fut littérateur, poète, critique au Mercure de France, président du Corps législatif et chef de l'Université. En mes précédents volumes, j'ai fait connaître assez sa souplesse de courtisan et ses mérites littéraires,

Delambre, devenu secrétaire perpétuel ; et lorsqu'en 1804, lé premier Consul sollicita de l'Institut un vœu favorable à l'établissement de l'Empire, Jf. Biot refusa de voter, l'Académie, dans sa conviction, devant rester étrangère à toute démonstration politique. Il entra à l'Observatoire en 1804, et la même année, accompagna Gay-Lussac dans sa première ascension aérostatique et s'éleva à une hauteur de quatre mille mètres. Il mourut en 1862, à Paris.

1. Dominique-François Arago naquit à Estagel, près de Perpignan, en 1786. Son père, qui occupait depuis la Révolution l'emploi de caissier de la Monnaie, à Perpignan, lui fit de bonne heure faire ses études au collège de cette ville. A dix-sept ans, le jeune François fut admis, après un brillant •examen, à l'École polytechnique. Au sortir de cette école, il fut attaché à l'Observatoire comme secrétaire du Bureau des longitudes, et en 1306, Napoléon, sur la recommandation de Monge, le chargea avec M. Biot et deux commissaires espagnols de continuer la grande opération géodésique de Delambre et Méchain, pour donner une mesure plus parfaite de Tare du méridien terrestre, mesure qui a servi de base au nouveau système métrique. Après de nombreuses péripéties sur un navire, pris et repris par des vaisseaux ennemis, il put rentrer en France en 1809. Il avait vingt- troi s ■ans ; l'Académie le reçut comme membre titulaire, et l'empereur le nomma professeur à l'École polytechnique, où il enseigna l'analyse et la géodésie pendant plus de vingt ans. Il mourut en 1853.

Arrivé au terme de cet ouvrage, je dois jeter un regard en arrière et après avoir fait œuvre de chroniqueur sur toutes les classes de la société, juger l'homme qui fut l'auteur et le dominateur du Consulat, c'est-à-dire Bonaparte, Premier Consul.

Quand on parle de lui, il semble que Ton ne puisse être juste et qu'il n'y ait d'autre alternative que d'être louangeur ou malveillant. Cet homme, que ses pires ennemis qualifient d'extraordinaire, n'est pas encore assez éloigné dans le temps, même après un siècle, pour obtenir de ses juges Fimpartialité. Est-ce vraiment parce qu'il a renversé, en brumaire, un Directoire qui s'anéantissait dans la. honte ; chassé des assemblées qui montraient leur faiblesse par leur incohérence, qu'il faille le traiter en condottiere, comme certains historiens ? A-t-il accompli ce coup d'Etat, seul ? « Avec l'armée, » disent-ils d'un air lamentable, comme si l'armée était un instrument inavouable. Mais l'armée était soutenue par l'opinion, excitée par le mépris des honnêtes gens contre le pouvoir établi et encouragée par les hommes politiques les plus intelligents ! Le général avait été rappelé d'Egypte par certains ministres, par tous ceux qui voyaient la patrie s'eflfondrer dans un abîme de scandales toujours renaissants ; et dès qu'il eut posé le pied sur le rivage, il

vit aussitôt se grouper autour de lui un parti prêt à le défendre. Ce parti fut le plus fort. C'est ce qui sauva la France.

L'histoire, au surplus, n'est qu'une suite de coups d'Etat des résolus contre les incertains, des audacieux contre les timorés. La révolution de cette époque fut un saut de bascule où triompha l'énergie sur toutes les lâchetés publiques.

Et croit-on que si Bonaparte n'avait pas débarqué à Fréjus, le Directoire eût duré longtemps ? Est-ce qu'à son défaut d'autres généraux n'auraient pas agi de la même manière : Bernadotte, ou Moreau, ou Joubert ? Joubert mourut, tué à Novi. On sait bien, cependant, qu'il n'était envoyé en Italie que pour y conquérir un plus grand prestige et revenir chasser les tyranneaux qui dominaient la France. Si le général Bonaparte n'eût triomphé, la Terreur aurait recommencé et, après la Terreur, la nation aurait certainement rappelé les Bourbons. Or, ces princes étaient-ils capables de rétablir Tordre, de chasser les ennemis menaçants ? Quels généraux leur auraient obéi ? Ces conjectures s'évanouissent quand on les serre de près ; et Ton se retrouve encore à excuser l'échauffourée de Brumaire.

S'il fallait absolument jeter l'anathème à Bonaparte pour cette chevauchée triomphante contre les assemblées réunies à Saint-Cloud, on ne devrait pas oublier les résultats qui suivirent : la transformation presque subite de la France, la renaissance de toutes les forces vives de la patrie. Ceux qui ont lu les volumes précédents de cet ouvrage savent en quel état le général trouva le trésor public, l'armée, le clergé, la magistrature, les maîtres de la jeunesse écolière;à quelle licence s'abandonnaient les mœurs; quels hommes et quelles femmes paradaient dans les

lieux publics. Il n'y avait plus qu'une armée famé-^ lique, des généraux guidés par leur bon plaisir ou par leur seule ambition ; des prêtres chassés de leur presbytère, ne célébrant les cérémonies du culte qu'avec crainte et en cachette ; des magistrats véreux ou incapables, produits de l'élection, et des écoles abandonnées parce qu'il n'y avait plus de maîtres. La littérature, à ce moment, était-elle plus libre qu'au temps du Consulat ? La censure n'existait-elle pas, comme sous Bonaparte, et les théâtres ne devaient-ils pas obéir aux caprices des gouvernants ? Au lieu de Bonaparte, c'était Barras ; avant Barras, Robespierre. Eux, aussi, avaient eu leurs courtisans ; et ce que Ton prônait en eux, c'étaient leurs vices, non leur gloire, comme celle du général à qui la victoire ne faillit jamais. On reprend, alors, et Ton dit que les électeurs auraient envoyé à Paris des hommes nouveaux et probes, plus avertis par les événements queleurs prédécesseurs; la liberté aurait été maintenue, et les dix ans passés en apprentissage auraient servi d'exemples et de leçons. Comme si les hommes, réunis en assemblée, n'obéissaient pas toujours à des meneurs, et ceux-ci à un ou deux chefs qui commandent en secret, dans un salon ou -dans un club ! j

En Brumaire, an VIII, ceux qui dirigeaient les as- j

semblées obéissaient aux suggestions de M"" de Staël. C'était sa pensée qui se fût affirmée, sa politique qui eût dominé; et cette politique n'était autre que celle de Necker. Valait-elle mieux que celle de Bonaparte? On l'a vue, cette femme, pendant le Consulat, exciter ses affidés contre les résolutions du Premier Consul ; soulever l'opinion sur le mot de sujets, inséré dans un traité de paix avec la Russie; faire repousser par le Tribunat et ensuite par le

Corps législatif les titres présentés du Gode civil; refuser d'admettre les tribunaux d'exception, afin de purger Paris et la France de tous les assassinsqui les désolaient. Oh ! certes, on eût discouru à la tribune, comme devant sa cheminée; on eût entendu de généreuses paroles, d'éloquents discours. C'eût été tout. N'y avait-il pas eu, jadis, des discours superbes et enflammés qu'avaient prononcés les Girondins ou les Montagnards? Plus même : des menaces suivies d'exécution, des flots de sang qui avaient coulé? Qu'est-ce que la France y avait gagné? Sans doute, la liberté, pour un peuple, est le bien suprême; c'est par elle que toutes les énergies sedéveloppent et s'accroissent, que les arts florissent, que les pensées, en s'élevant, viennent s'épanouir au grand jour. Mais, quand cette liberté ne sert qu'aux sectaires, c'est le développement des pires erreurs qui s'ensuit; c'est la tyrannie contre tous les opposants. Il n'y avait qu'un homme de génie, comme Bonaparte, qui pût rétablir l'ordre et ramener la confiance dans un pays alors aussi troublé que la France. Plus tard, sous l'Empire, il abusa de sa puissance ; il la fit servir à son ambition et à l'intérêt de sa famille; mais, au début de son pouvoir, — et ce n'est que le Premier Consul soumis ici à ma critique, — l'exagération de son implacable volonté, sa force au service de sa pensée, étaient nécessaires à la France aux abois.

Après quatre ans d'obéissance à cet homme que rien n'effrayait, que rien n'arrêtait, qui poursuivait obstinément ce qu'il avait conçu, est-ce que la France ne pouvait pas se déclarer satisfaite ? Que lui manquait-il qu'elle n'eût désiré auparavant : le repos, le bien-être, la richesse distribuée largement par le travail renaissant dans toutes les classes de la société ?

Les ruines disparaissaient, les monuments s'élevaient, les peintres et les sculpteurs ornaient d'œuvres magnifiques tous nos palais restaurés; le monde n'avait plus de regards que pour Paris, et, dans Paris, pour l'homme qui commandait. Est-ce que ce n'était point une compensation suffisante à quelques discours perdus pour la tribune aux harangues? Est-ce que le premier Consul ne faisait point oublier M m * de Staël et ses amis ?

On peut affirmer, d'ailleurs, que l'admiration et la haine, pour Bonaparte, dépendent du monde où Ton est né, de l'éducation que Ton a reçue, des gens que Ton a fréquentés. Il faut attendre un siècle encore avant que l'on puisse parler, sans passion, de ce génie qui a si bien pétri la France et l'Europe, qu'après lui, le moule brisé, l'objet qui en est sorti reste intact. Quoi que l'on ait fait, ses codes et son organisation judiciaire, ses divisions administratives et ses préfets subsistent toujours, même au delà dt; nos frontières. Ce qui précède semble dicté par l'admiration. Et pourtant, je me targue d'être sans passion à l'égard de ce grand nom. Ma vie s'est écoulée solitaire, dans la retraite et l'étude. Je n'ai reçu ni bienfaits ni injustice de la famille du grand homme. Je me crois assez indépendant pour en parler comme je le fais, et rester dans la vérité, en affirmant que le Consulat fut la période la plus éblouissante de notre histoire. l

\ Chateaubriand, en ses Mémoires, a laissé sur Napoléon ce jugement : • Bonaparte, dit-il, n'est point grand seulement par ses paroles, ses discour*, ses écrits... ;il est grand, pour avoir créé un gouvernement régulier et puissant, un code de lois adoptées en divers pays, des cours de justice, des écoles, une administration forte, active, intelligente et sur laquelle nous vivons encore ; il est grand, pour avoir ressuscité, éclairé et géré supérieurement l'Italie ; il est grand, pour avoir fait renaître, en France, l'ordre du m >in du chaos, pour avoir relevé les autels, pour avoir réduit de furieux démagogues, d'orgueilleux savants, des littérateurs anarchiques, des athées

voltairiens, des orateurs de carrefour, des égorgeurs de prison et de rue, des claquedents de tribunes, de clubs et d'échafauds, pour les avoir réduits à servir sous lui. Il est grand pour avoir forcé des soldats, ses égaux, des capitaines, ses chefs ou ses rivaux à fléchir sous sa volonté ; il est grand surtout pour être né de lui seul, pour avoir su, sans autre autorité que celle de son génie, se faire obéir par trente-six millions de sujets, à une époque où aucune illusion n'environnait les trônes ; il est grand pour avoir abattu tous les rois, ses opposants, pour avoir défait toutes leurs armées quelle qu'ait été la différence de leur discipline ou de leur valeur, pour avoir appris son nom aux peuples sauvages, comme aux peuples civilisés, pour avoir surpassé tous les vainqueurs qui le précédèrent, pour avoir rempli dix années de tels prodiges, qu'on a peine aujourd'hui à les comprendre ». — Et comme quelqu'un demandait à Chateaubriand pourquoi après avoir si violemment attaqué Napoléon, il l'admirait à ce point, l'illustre écrivain répondit : a II a fallu que le géant fût tombé pour que je pusse mesurer sa grandeur. »

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