I . Elie Reclus : Les Primitifs d'A ustralie
tîque du père, cherchait à replonger la femme sous la dépendance étroite du mâle, c'est ce qui nous a valu cette variété de lois et de préjugés sur les relations sexuelles.
Que de lois n'a-t-on pas faites, pour réglementer les rapports de l'homme et de la femme, que d'erreurs et de préjugés que la morale officielle a contribué à maintenir et à enraciner, mais que la nature s'est toujours plu à culbuter sans jamais sef plier à leurs décrets arbitraires !
L'homme, en sa qualité de maître, trouve très bien de butiner sur la propriété du voisin ; cela est très bien porté ; même dans les sociétés les plus pudibondes, rhomme qui peut se vanter de nombreuses « conquêtes » est considéré comme un heureux gaillard! Mais la femme-propriété, elle, de par la loi, de par l'éducation, de par les préjugés et l'opinion courante, il lui est défendu de donner libre cour? à ses sentiments. Les relations sexuelles sont pour elle fruit défendu, elle n'a droit qu'à la copulation sanctionnée par devant le maire et le curé! Et voilà comment il se fait que, dans un acte commis à deu\, toute la honte est pour l'un et la gloire pour l'autre.
C'est que, disent les masculinisies, le mal opLic parles deux participants, n'est pas comparable, L\idultère de la femme risque d'introduire dans Iji famille des étrangers qui viendraient plus tard spolier les propriétaires légitimes d'une part d'héritage. De cet axiome capitaliste on peut en induire qu'il esi très bien de faire du tort à son voisin, il n'y a de mal que lorsqu'on l'éprouve soi-même. Voilà la morale capitaliste dans toute sa splendeur. La femirîe* propriété, en ayant des complaisances pour le mû le
33o LA SOCIÉTÉ FUTURE
dont la prestance Ta subjuguée, fait tort au maître, haro! sur elle. Le mâle désinvolte qui, pareil au coucou, va nicher dans le nid du voisin, fait preuve d'intelligence. On n'est pas plus régence.
La religion est ensuite venue apporter sa part d'anathème contre ceux qui obéissaient davantage aux lois de la nature qu'aux restrictions des moralistes et des légistes. La théorie du péché originel est venue peser de tout son poids sur Taccomplissement de l'acte génésique.
Ne pouvant décréter la continence absolue, l'Eglise a du sanctionner et bénir l'union de l'homme et de la femme, mais pour en réglementer les rapports, jetant ses plus forts anathèmes à ceux qui se livraient à l'amour sans son assentiment. Les cérémonies qu'accomplissaient librement les primitifs au sein de la tribu, pour bien établir leur entrée en ménage, devinrent obligatoires avec la religion etde là passèrent dans le Code civil, l'héritier de la plupart des prérogatives de l'Eglise.
Après avoir défendu de s'aimer sans l'autorisation du prêtre, il fut défendu de s'aimer sans Tautorisatioa du maire. L'opinion publique, entretenue dans l'ignorance par le prêtre et le législateur, conspua ceux qui trouvaient qu'ils n'avaient besoin de l'autorisation de personne pour se prouver leur amour. Mais toujours de par l'idée de propriété, ce fut sur la femme que tomba la réprobation; l'homme n'était blâmé que s'il prenait cette union-là au sérieux, et traitait son amante en véritable compagne.
Mais cette fausse pudeur, ainsi que toutes les peines et châtiments que l'on a pu inventer contre ceux qui
LA SOCIÉTÉ FUTURE 33 î
pratiquaient Tamour librement n'eurent qu'un effet, rendre les individus fourbes, menteurs et hypocrites, sans les rendre plus chastes ni plus continents. On dévie la nature quand on la contrarie, mais on ne la dompte pas. Ce qui se passe dans notre société soidisant civilisée est là pour le prouver. On y a poussé la pruderie à l'extrême, l'adultère, la prostitution, la corruption, la transformation du mariage légal en véritable maquerellage, sont les conséquences de cette intelligente organisation et législation. Les infanticides nous prouvent que la honte jetée sur la fille qui se livre à l'amour n*empêche personne d'y goûter à Toccasion, mais que les conséquences qui en découlent peuvent entraîner au crime pour cacher une soidisant faute.
Aujourd'hui, pourtant, la société perd de son rigorisme, la religion, on n'en parle même plus. Sauf quelque grue qui veut étaler sa toilette blanche ou l'héritier qui veut se concilier les bonnes grâces de parents à héritage, un peu retardataires, peu de personnes éprouvent le besoin d'aller s'agenouiller devant un monsieur qui se déguise en dehors des jours de carnaval. Quant à la sanction légale, si on voulait faire le recensement parmi la population de nos grandes villes, on trouverait bien que tous les ménages ont passé par la mairie, mais en examinant d'un peu près, on pourrait s'apercevoir que les trois quarts ont rompu, sans tambour ni trompette, les nœuds légaux pour en former d'autres sans aucune consécration officielle ce coup-ci, et que les ménages ne sont plus formés comme ils ont été inscrits à la mairie : Il y a bien toujours un monsieur et une madame A., un monsieur et une madame B., mais la madame A. connue des voisins, se
trouve être une madame X. à la mairie, et la madame B. une madame Z. légale.
Cela est devenu si général que les bourgeois, quoi qu'ils en aient, ont dû inscrire le divorce dans leur code. Aujourd'hui celui qui veut se passer de la consécration officielle pour son union libre, arrive à Timposer à son entourage et à se faire respecter. L opinion publique commence à trouver Tunion librement consentie, aussi valable que l'autre, et si la consécration officielle ne peut disparaître qu'avec les autres institutions sociales, car la propriété repose sur elle, les lois de l'héritage exigeant que la famille soit légale bien délimitée, et tenue en bride afin que la fortune ne se disperse pas, elle n*en a pas moins reçu le coup fatal du jour où le législateur a dû enregistrer les cas où elle pouvait être dissoute.
N'était-il pas insensé, en effet, de vouloir forcer deux individus à passer leur vie ensemble, alors qu'ils se rendaient mutuellement'la vie insupportable.
Parce que, dans le premier feu de la jeunesse, ils s'étaient plu, deux individus, mâle et femelle, étaient, de par la loi, forcés de terminer leur carrière ensemble, sans jamais pouvoir rompre cette chaîne. Si la vie leur était trop insupportable, et que chacun voulût reprendre sa liberté d'allure, ce n'était qu'en se mettant en marge du Code et sans pouvoir faire reconnaître sa nouvelle famille comme valable, quelles que fussent ses préférences. Il était forcé de cacher comme une tare l'irrégularité légale de sa situation, l'opinion publique étant aussi bête que la loi.
Malheur à qui s'était trompé dans son choix, ou qui s'était laissé engluer sous l'amabilité de sourires
trompeurs, des promesses fallacieuses, 4es serments perfides ou donnés, en toute sincérité, dans un moment d'expansion, mais que les circonstances font, plus tard, envisager autrement; une fois le pas franchi, il n'était plus permis de retourner en arrière; c*en était fait pour toute la vie. Heur ou malheur, il fallait s'en accommoder» C'était tout simplement insensé.
L'indissolubilité du mariage était un idiotisme. Deux individus peuvent se plaire pendant un jour, un mois, deux ans, et arriver à se haïr à mort ensuite. Pourquoi les forcer à envenimer leur haine en les forçant à se supporter, quand il est si simple de tirer chacun de son côté.
C'est que, en dehors du préjugé religieux, le capital exigeait ce sacrifice. Les mariages, dans la société actuelle, sont le plus souvent l'association de deux forlunes — avec leurs espérances — plutôt que l'union de deux sexes. Permettre à l'association de se dissoudre, c'était le désastre pour bien des calculs, il y avait aussi la question des enfants qui compliquait la situation, non pas par l'amour que l'un ou l'autre des dissidents pût leur porter, mais par la question plus vulgaire de qui doit les nourrir.
C'est comme l'autorité des ascendants pouvant opposer leur veto aux inclinations des jeunes, n'y avaitil pas là une autre absurdité sans excuse? De quel droit des individus qui ne peuvent plus penser ni sentir comme des jeunes, avaient-ils le droit de s'interposer dans leurs sentiments d'affection pour les entraver? Quand on pense que des jeunes gens qui. contrariés dans leur passion, ont encore recours au suicide, quand il serait si logique d'envoyer promener leurs Gérontes.
La société étant débarrassée de toutes ses entraves économiques, les relations sexuelles redeviencfront plus naturelles et plus franches, en reprenant leur caractère : « l'entente libre de deux êtres libres. » L'homme ne cherchera plus une dot ou des moyens d'avancement, la femme un entreteneur. Lorsqu'elle fera choix d'un compagnon, elle consultera davantage si le mâle préféré répond à son'idéal esthétique et éthique, que s'il est capable de lui assurer une vie de luxe et d'oisiveté. Quand Thomme choisira une compagne, il recherchera chez elle des qualités morales et physiques plutôt que des « espérances »; quelques milliers de francs de plus dans la corbeille ne lui feront pas fermer les yeux sur les « taches » des quatrièmes pages des journaux.
On objecte que, s'il n'y a plus de frein pour modérer le libertinage dans les relations sexuelles, il arrivera que les unions n'auront plus aucune stabilité. Nous Sommes à même, tous, de voir dans la société actuelle que les lois répressives nom aucune valeur pour l'empêcher. Nous sommes même certains qu'elles contribuent pour une bonne part aux zizanies conjugales, pourquoi donc vouloir s'entêter à réglementer ce qui est incompressible? Se vaut-il pas mieux laisser les individus libres, pouvant ainsi conserver des égards l'un pour l'autre; lorsqu'ils ne seront plus forcés de se supporter, au lieu que la contrainte en fait, parfois, des adversaires féroces > Trouve-t-on qu'il soit plus digne, comme cela se voit actuellement, que monsieur ait des maîtresses en ville, madame des amants, où chacun se « trompe » au su de
tous, mensonges sur lesquels tout le monde ferme les yeux, pourvu que Fort évite le scandale?
Le mariage actuel est une école de mensonge et d'hypocrisie. L'adultère est son corollaire indispensable, comme le lupanar est Taccompagnement obligé de cette fausse pudeur qui veut que Ton rougisse en parlant de l'acte sexuel. On se cache d'éprouver le besoin de l'accomplir, mais on tourne à Tignoble lorsqu'on se croit caché.
Parce qu'une femme a eu des relations avec un homme, la morale courante voudrait qu'elle fût condamnée à n'avoir des relations qu'avec lui. Pourquoi? S'ils se sont trompés Tun ou l'autre, ne peuvent-ils pas chercher mieux? C'est la porte ouverte au libertinage, répond-on. — Regardez donc votre so'ciété, tas de malheureux !
Nous avons cité le cas des filles séduites qui ne trouvent rien de mieux, ensuite, pour cacher leur prétendue faute, que l'avoriement et l'infanticide. Et, pour un cas où l'adultère fait scandale, combien en voyons-nous autour de nous, qui vont leur petit bonhomme de chemin, sous l'œil curieux des voisins. Lorsque la femme aime, nous la prenons comme exemple, puisque c'est elle qui a davantage à en craindre les suites, elle se moque des lois, de l'opinion, et de tout le reste. Si donc, on ne peut entraver un sentiment que des siècles et des siècles de compression ont bien pu forcer à se dissimuler, mais non empêcher, laissons-le donc s'épancher librement, nous y gagnerons toujours la franchise et la bonne foi dans nos relations, ce qui serait une véritable amélioration.
Mais cela ne serait pas la seule améHoration, car nous, nous prétendons, que du jour où la contrainte et rintervention officielle seront abolies, ainsi que les considérations économiques, les association^ sexuelles étant plus normales, loin de se relâcher, deviendront plus stables et plus resserrées. La femme qui possède la véritable pudeur, ne se donne pas au premier venu. — Darwin prouve qu'il en est de même, du reste, chez lies animaux, — il faut, lorsque la cupidité n'est plus en jeu, qu'elle se sente attirée vers un individu pour se donner à lui. Même en ce cas encore, que de luttes et de débats, avant l'abandon final! Quelles meilleures garanties peut-on demander?
Nous avons vu que, dans la société actuelle, les unions sexuelles étaient plutôt basées sur des considérations économiques que d'afïection, c'est une des causes qui font qu'au bout de très peu de temps de cohabitation, les individus se prennent en grippe, ei deviennent insupportables l'un pour l'autre; surtout s^il s'est trouvé des déceptions à la suite de leurs « espérances ».
Dans les mariages même où l'amour a pu entrer pour quelque chose, l'éducation et les préjugés interviennent pour amener des sentiments de discorde. Les individus — homme et femme — sachant qu'ils sont liés pour la vie, d'une façon indissoluble, perdent graduellement ces petites attentions, ces prévenances qui sont ce que Ton pourrait appeler le piment de l'amour; peu à peu, l'habitude, la satiété des sens, détachent insensiblement les amants l'un de l'autre; l'homme et la femme oublient ces soins personnels que l'autre aimait au moment de leur « cour »; chacun regrette l'idéal qu'il avait rêvé, et qu'il est loin
de reconnaître dans son compagnon de chaîne; cet idéal il croit le retrouver dans de nouvelles relations; arrive le moment psychologique où il peut posséder ce 'nouvel idéal, qui le satisfait, le fixe, ou bien le désillusionne, mais ayant toujours pour efiet, de le détacher d'autant plus de son premier choix.
Du jour où l'homme et la femme ne se sentiront plus enchaînés de par la loi et les convenances, celui qui aimera, voudra s'assurer la durée de la possession de Tobjet aimé; il comprendra qu'il doit continuer, envers lui les soins, les prévenances qu'il a employés pour en faire la conquête; qu'il doit continuer à l'emporter sur ses rivaux, s'il veut toujours être aime lui-même. Au plus aimant de savoir prolonger Tamour qu'il a su inspirer. Cela ne peut être qu'utile à l'évolution morale et physique de l'espèce.
D'un autre côté, lorsque la femme ne sera plus forcée de se vendre pour manger ou pouf se procurer le luxe qu elle convoite, elle choisira chez celui qu'elle aura élu, les qualités qu'elle préfère, et la constance est une de celles-là. Ordinairement aussi, elle est plus stable dans ses aflections, elle fera donc aussi son possible pour s'attacher son amant.
D'autre part, lorsqu'ils ont vécu un certain laps de temps ensemble, l'homme et la femme éprouvent un sentiment d'estime et d'afteciion qui survit aux élans passionnés de la première possession, et leur fait négliger les passionneites d'aventure. Si la monogamie est le but de l'évolution humaine, il n'y a que la liberté la plus complète qui puisse Vy conduire. L'épreuve est faite de la compression.
11 se peut que, alors qu'il est jeune, ardent, plein
d'activité et d'expansion, que Thomme soit porté au changement et à l'inconstance ; mais nous le voyons s'assagir lorsque réellement il aime, par la crainte de froisser l'objet de son amour. Laissons donc ici, la nature se corriger elle-même.
Certains admettent tout cela, mais prétendent que, dans la société actuelle, le mariage est une garantie pour la femme. Erreur. C'est Tiiomme qui fait les lois, il n'a eu garde d'oublier de les faire à son avantage. Nous l'avons dit, la femme'riche, elle, est affranchie, elle trouvera dans la loi une protection et peut se rendre libre; l'homme riche lui-même, n'est-il pas absolument libre, et qu'a-t-il à tant s'inquiéter des lois? L'argent dans la société actuelle est le grand libérateur. Mais pour la femme prolétaire, le mariage légal n'offre que des garanties illusoires contre rhomme qui voudrait la lâcher avec ses gosses.
Il faut de l'argent pour intenter des poursuites, et pour obtenir l'assistance judiciaire, il faut bien du temps et des démarches. Et ensuite, quel recours peutelle avoir contre l'homme qui n'a pas le sou, et peut rendre vaines les saisies d'appointements en changeant d'atelier, de résidence à chaque opposition. S'il a de l'argent, il y a bien des détours dans les lois, sans compter les moyens d'intimidation.
Quant à celle qui aurait un mari ivrogne, brutal, qui l'exploitera et la battra, elle ne pourrait s'en séparer ni s*en défaire, la loi l'a faite sa propriété, le maître a droit d'user et d'abuser. Que de tortures, que d'avanies faudra-t-il qu'elle subisse avant d'obtenir la rupture de la chaîne qui l'attache à lui! Et encore! la loi intervient bien en cas de sévices graves,
''"Wifim^f^v^T'^'-
LA SOCIÉTÉ FUTURE 339 . i',
mais elle est désarmée devant les sévices moraux. :i
Que de cas où la femme aurait le temps de mourir à la peine, si elle ne trouvait pas de protection plus efficace que la loi !
La femme-prolétaire ne peut, comme le travailleur, s'affranchir que par la révolution sociale. Ceux qui lui font espérer son émancipation dans la société actuelle, la trompent effrontément. Considérée comme une ilote par l'homme et par la loi, il faut qu'elle aussi, conquière sa place au soleil par sa volonté, mais elle n'y arrivera qu'en s'associant et faisant cause commune avec ceux qui poursuivent l'émancipation de tous les êtres humains sans distinction de sexe ni de race.
^'^ss*-