Un vol., chez Alcan, io8, boulevard Saint-Germain
Sm la société future
couronnaient les hauteurs de certaines montagnes. Ils trouvaient ainsi le moyen de réaliser immédiatement un bénéfice certain, mais personne n'étant directement intéressé à leur conservation, les hauteurs se sont découronnées de leurs forêts sans qu'on essayât de les replanter; les terres n'étant plus retenues par les racines, se sont éboulées, entraînées par les pluies et différentes autres causes, jusqu'au pied de la montagne qui s'émiette sans profit pour la plaine.
D'un autre côté, les pluies n'étant plus retenues par la terre végétale, ni pompées par les racines de la forêt, au lieu de couler goutte à goutte dans la plaine, et de régulariser le débit des rivières à un cours moyen, se sont transformées en torrents dont la violence active la dégradation, cause, par moments, des débordements et des ruines'dans la plaine, pendant que la rivière reste à sec en temps de sécheresse.
Une dégradation de climat s'en est suivie. Les vents n'étant plus arrêtés par le rideau de la forêt, ne laissent plus égoutter les nuages qu'ils entraînent. Tel climat qui était tempéré, est devenu froid ou chaud, selon la latitude, par suite de la sécheresse ou de la perte de l'abri que lui offrait la forêt de la montagne.
Certaines parties de l'Espagne sont aujourd'hui transformées en désert, alors que du temps des Maures, elles étaient admirablement cultivées, l'expulsion de ces derniers ayant entraîné la perte de l'admirable rJseau de canaux d'irrigation qu'ils avaient su établir et entretenir. De même en Egypte où le désert de sable empiète sur la portion cultivée, depuis que la civilisation du temps des Pyramides est disparue. Ainsi de certaines parties de l'ancienne Chaldée, de l'Assyrie et de la Mésopotamie, autrefois florissantes et fé^
condes, transformées aujourd'hui en déserts de sable.
Voilà ce qu'ont produit les luttes entre individus et sociétés. Voilà un beau champ ouvert à la solidarité mutuelle^ pour la reconquête de ces terrains perdus pour la production, et s'il est vrai que la lutte est utile à l'homme, voilà de quoi exercer ses forces. Et ce n'est pas tout.
Nous avons encore des pays entiers couverts de marécages, des dunes où les sables mouvants marchent à l'assaut des villages et des champs du littoral, des côtes à défendre contre les attaques de la mer. Beaucoup de ces travaux sont entrepris, là où il y a chance de profits immédiats, mais combien davantage ne seront jamais exécutés par les sociétés capitalistes, parce qu'elles n'y trouveraient pas une rémunération suffisante immédiate.
On parle, par exemple, de l'assèchement du Zuyderzée pour reconquérir les terres envahies, il y a des siècles, par la mer en fureur ; mais qui peut savoir quand on se mettra sérieusement à l'œuvre, et combien d'autres semblables, qui oflriraientà un nombre incalculable de-générations, l'occasion d'userleurs forces de combativité à des œuvres utiles et profitables à l'humanité entière^ pendant qu'elles y trouveraient pour elles, la satisfaction de travailler au bonheur général. — Nous montrerons plus loin que, dans la société que nous voulons, la dépense de forces ne serait pas une peine, mais une gymnastique nécessaire à la vitalité individuelle. Le temps et les efïorts ne seront comptés pour rien, les mobiles des actes humains ayant été transformés par le milieu.
Il y a, en Europe, des terrains immenses, impro-
duc tifs par «uite de la sécheresse du sol; par contre, les fleuves entraînent à la mer, non seulement des milliards de mètres cubes d'eau, mais aussi les alluvioas fertilisantes qu'ils arrachent au sol tout le long de leur parcours, entravant la navigation à leur embouchure ; il suffirait d'un réseau de canaux bien combiné pour capter ces éléments fertiles qui vont se perdre sans profit pour personne, et rendre fécondes des landes improductives. Faut-il citer les mesures sanitaires contre les épidémies qui, aujourd'hui, restent inefficaces parce qu'elles sont prises isolément, mais qui, prises en commun, arrêteraient le fléau à ses débuts?
On voit qu'il suffit d'énoncerles travaux qui restent à faire aux générations futures, et rendraient la terre habitable sur toute sa surface et productive là où elle est stérile, pour comprendre que cette pénurie de vivres, dont les économistes nous rebattent les oreilles, loin d'être, pour la société capitaliste, une raison de s*éterniser, en est la condamnation la plus formelle^ puisque c'est sa mauvaise organisation qui condamne des millions d'hommes à des travaux négatifs, pendant que tant de travaux productifs sollicitent notre activité. Et qu'il suffirait que les hommes s'entendissent et se concertassent pour trouver, dans ces travaux mêmes, la récompense de leurs efforts : « l'entente » au lieu de la « lutte », et l'humanité échapperait à cette misère que l'on nous dit être inévitable, qui n'est que le fruit de la rapacité des uns, de l'imbécillité à l'endurer des autres.
Pour conclure sur ce que nous venons de dire, nous ne saurions mieux terminer qu'en citant ce passage
d'un auteur qui ne saurait être suspect de révolutionnarisme» ni de subversion; mais qui, empoigné par la vérité se plaît à la proclamer en termes émus, trop guidé, peut-être par le seul sentimentalisme. Mais^ après tout, le sentimentalisme est une bonne chose en lui-même lorsqu'il ne s'écane pas de la vérité et de la logique :
«... Aujourd'hui le plus fort, le plus riche, le plus haut placé, le plus savant exerce un empire presque absolu sur le faible , sur Tignorant, sur l'homme des classes inférieures, et il leur semble tout naturel d'épuiser à leur profit personnelles forces de ces derniers. La société entière doit nécessairement souffrir d'un tel état de choses; elle doit comprendre qu'il vaudrait mieux voir tous les individus concertant leurs effons, se soutenant l'un Tautre, tendre au même but, c'est-à-dire, secouer le joug des forces naturelles^ au lieu d'user le plus clair de leur vigueur à s'entre-dévorer, à s'exploiter mutuellement. La rivalité, si utile en soi , doit subsister , mais en dépouillant l'antique et rude forme guerrière et exterminatrice de la lutte pour vivre, en revêtant la forme ennoblie, mais vraiment humaine d'une concurrence ayant pour but l'intérêt général. En d'autres termes, au lieu de la lutte pour vivre, la lutte pour la vie en général ; au lieu de l'universelle haine^ l'amour universel! A mesure que l'homme progresse dans cette voie, il s'éloigne davantage de son passé bestial, de sa subordination aux forces naturelles et à leurs inexorables lois, pour se rapprocher du développement idéal de l'humanité! Dans celte voie aussi l'homme retrouvera ce paradis dont la vision flottait dans rimagination des plus anciens peuples, ce pa-
radis que, suivant la légende, le péché a ravi à Thomm e ; avec cette différence toutefois, que le paradis futur n'est pas imaginaire, mais réel; qu'il ne se trouve pas à Torigine mais à la fin de l'évolution humaine, qu'il n'est pas le don d'un dieu, mais le résultat du travail, le gaindel'homme et de l'humanité. » (Bûchner, V Homme selon la science^, pp. 210 et 21 1).
Et nous ajouterons :
Paradis où il ne sera permis aux travailleurs d'y entrer, que lorsqu'ils auront compris que leurs maîtres ne leur en ouvriront jamais les portes, paradis qu'il ne leur sera permis d'habiter que lorsqu'ils auront l'énergie de vouloir le conquérir et de culbuter ceux qui leur en barrent l'entrée.