LA FAMILLE
La propriété, la famille, l'autorité, se sont développées parallèlement, cela ne fait aucun doute. Étant donné que les hommes unirent leurs efforts sous la pression d'un besoin commun, d'un obstacle à abattre où s'épuisaient en vain les efforts individuels, il coule de source que les profits, résultant de ce concours de forces, furent partagés en commun. Ces associations étant temporaires, bornées au résultat immédiat à obtenir, nul doute aussi que le premier groupement humain dut être, comme il en est encore chez certains mammifères, chez certains anthropoïdes, le noyau familial, c'est-à-dire le groupement de la ou de quelques femelles, et des jeunes autour du mâle le plus fort qui, pour conserver son
autorité, expulsait de la horde les jeuues mâles devenus en âge de lui porter ombrage.
Mais, cette autorité du mâle fut-elle complète et sïmposa-t-elle dans tous les groupements dès leurs débuts, voilà ce qu'il serait téméraire de préjuger, car, si nous trouvons chez les sauvages des exemples où l'association, étant devenue plus nombreuse, s'étant formée du groupement de plusieurs noyaux familiaux, l'autorité du mâle s'est imposée ; par nombre d'autres exemples très probants, par nombre de coutumes, telles que la « couvade » (1), il semble résulter que l'autorité de la mère sur la progéniture fut la première reconnue.
Il existe des peuplades où les enfants font partie de la tribu de la mère ; d'autres où l'autorité du mâle est déjà reconnue, mais où ce sont les enfants de sa sœur qui héritent de ses biens, à l'exclusion de ses enfants propres ; ce qui établirait une transition entre l'autorité maternelle et l'autorité paternelle. Autre caractère transitoire, cette habitude de la couvade où lorsque la femme accouche, c'est l'homme qui se met au là, avale des drogues et reçoit des congratulations sur sa délivrance. Ici, on
(1) Nous ne citerons pas ici tous les faits en question, n'ayant que l'intention d'en faire un résumé, et voulant plus particulièrement expliquer comment nous entendons la famille de l'avenir. Que les lecteurs qui voudraient étudier la question plus à fond, se reportent aux ouvrages de Letouvneau : Sociologie, Evolution de la famille, et celui deÉlie Reclus : Les Primitifs, où ils trou, eront aussi l'indication des sources où ces auteurs ont puisé.
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sent que l'homme, pour affirmer son autorité sur sa progéniture, a besoin de faits pour prouver sa paternité. Il n'en aurait pas besoin, si elle ne lui était pas contestée par des coutumes antérieures, qui ont pu disparaître, mais dont le souvenir se perpétue par la pratique des coutumes réactives qu'elles ont suscitées.
Et l'union entre l'homme et la femme, combien de fois n'a-t-elle pas varié? Au début, dès les tout commencements de l'humanité, il n'y a aucune forme de mariage, la promiscuité la plus complète règne entre les sexes, l'homme s'accouple avec la première femelle venue, celle-ci accepte ou subit les caresses de tous les mâles qui la prennent.
L'homme se développant et devenant un peu moins grossier, une très grande promiscuité règne encore, mais on commence à distinguer un premier degré de parenté. On n'a pas encore appris à discerner bien distinctement les termes de père, mère, frère, soeur, mais les unions sont défendues entre tribus portant le même totem, ayant la même origine commune ; mais les femmes continueront à appartenir à tous les hommes, ceux-ci à toutes les femmes du clan.
Plus tard, le mâle ayant été reconnu le chef de la famille, celle-ci commencera bien à reconnaître quelques degrés dans la parenté et la filiation, mais les mariages continueront à se l'aire entre frères et
sœurs, le fils héritera sans scrupule aucun du harem de son père, il faudra faire encore un pas de plus dans l'évolution pour que la mère de l'héritier ne soit pas comprise dans l'héritage.
Notons encore que, s'il y a des peuples où un seul homme peut posséder plusieurs femmes, par contre, il existe des peuplades où les femmes possèdent plusieurs hommes.
Mais ces progrès, ces changements de coutumes ne se font pas logiquement les uns après les autres, s'éliminant mutuellement au fur età mesure qu'en apparaît un plus compliqué. Ces coutumes se fondent les unes dans les autres, s'amalgament, s'enchevêtrent de façon à ne plus pouvoir s y reconnaître. Leurs combinaisons sont multiples, les coutumes se superposent, en éliminant une ici, une autre ailleurs, ce n'est que par l'étude des observations des voyageurs passés, des peuplades encore existantes que nous arrivons à nous faire une idée approximative de l'évolution humaine.
De tout ceci, il résulte donc que la propriété a reposé sur d'autres bases que celles où elle s'appuie aujourd'hui, a eu une autre division et ne doit sa destination actuelle qu'à la force, la ruse et le vol; car il est bien évident que la famille ayant débuté par être une association commune, il ne pouvait y exister de propriété individuelle, et que, par conséquent, ce qui, primitivement, a appartenu à tous,
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n'a pu devenir la propriété de quelques-uns que par des moyens de spoliation quelconque.
La famille, également, a été tout autre que ce qu'elle est actuellement. Et les bourgeois qui prétendent que ces deux institutions reposent sur des bases inattaquables et inamovibles ne savent ce qu'ils disent, vu qu'il n'y a pas de raison pour que ce qui a évolué n'évolue pas encore. Leur affirmation ne prouverait qu'une chose, c'est que ces deux institutions, si elles ne devaient plus progresser, seraient bien près de leur décadence ; car c'est une loi de la vie que ce qui ne marche plus, périt, se désagrège, pour donner naissance à d'autres organismes ayant une période d'évolution à parcourir
Et la vérité de cet axiome est tellement évidente que les bourgeois ont été forcés de le reconnaître en ajoutant, comme correctif au mariage, qu'ils voulaient maintenir indissoluble, le divorce, qui n'est applicable qu'à des cas spéciaux, que l'on n'obtient qu'au moyen de procès, de démarches sans nombre et en dépensant beaucoup d'argent, mais n'en est pas moins un argument contre la stabilité de la famille puisque, après l'avoir repoussé si longtemps on l'a enfin reconnu nécessaire, et qu'il vient fortement ébranler la famille en brisant le mariage qui en est la sanction.
Quel plus bel aveu en faveur de l'union libre pourrait-on demander? Ne devient-il pas bien évi-
dent qu'il est inutile de sceller par une cérémonie ce qu'une autre cérémonie peut défaire ? Pourquoi faire consacrer par un bonhomme sanglé d'une sous-ventrière l'union que trois autres bonshommes en jupes et en toques pourront déclarer nulle et non avenue ?
I Donc, les anarchistes repoussent l'organisation | du mariage. Ils disent que deux êtres qui s'aiment I n'ont pas besoin de la permission d'un troisième . pour coucher ensemble ; du moment que leur vo- ' lonté les y porte, la société n'a rien à y voir, et en- ] core moins à intervenir.
Les anarchistes disent encore ceci : Par le fait qu'ils se sont donnés l'un à l'autre, l'union de l'homme et de la femme n'est pas indissoluble, ils ne sont pas condamnés à finir leurs jours ensemble, s'ils deviennent antipathiques l'un à l'autre. Ce que leur libre volonté a formé, leur libre volonté peut le défaire.
Sous l'empire de la passion, sous la pression du désir, ils n'ont vu que leurs qualités, ils ont fermé les yeux sur leurs défauts, ils se sont unis, et voilà que la vie commune efface les qualités, fait ressortir les défauts, accuse des angles qu'ils ne savent arrondir ; l'audra-t-il que ces deux êtres, parce qu'ils se seront illusionnés dans un moment d'effervescence, paient de toute une vie de souffrance l'erreur d'un moment qui leur a fait prendre pour une
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passion profonde et éternelle ce qui n'était qu résultat d'une surexcitation des sens?
Allons donc ! il est temps de revenir à des notions plus saines. Est-ce que l'amour de l'homme et de la femme n'a pas été toujours plus fort que toutes les lois, toutes les pruderies, toutes les réprobations que l'on a voulu attacher à l'accomplissement de l'acte sexuel ?
Est-ce que malgré la réprobation que l'on a jetée sur la femme qui trompait son mari, — nous ne parlons pas de l'homme qui a toujours su se faire la part large dans les mœurs — malgré le rôle de paria réservé dans nos sociétés pudibondes à la fillemère ; est-ce que cela a empêché un seul moment les femmes de faire leur mari cocu, les filles de se donner à celui qui leur avait plu ou avait su profiter du moment où les sens parlaient plus fort que la raison?
L'histoire, la littérature, ne parlent que d'hommes ou de femmes cocufiés, de filles séduites. Le besoin génésique est le premier moteur de l'homme; on se cache, mais on cède à sa pression.
Pour quelques esprits passionnés, faibles et timorés qui se suicident avec l'être aimé, parfois n'osant rompre avec les préjugés, n'ayant pas la force morale de lutter contre les obstacles que leur opposent les mœurs, et l'idiotie de parents imbéciles, innombrable est la foule de ceux qui se moquent des préjugés... en cachette. Cela a seule-
fl LA SOCIÉTÉ MOURANTE
inent contribué à nous rendre fourbes et hypocrites et voilà tout.
Pourquoi vouloir s'entêter à réglementer ce qui a échappé à de longs siècles d'oppression ? Reconnaissons donc, une bonne fois pour toutes, que les sentimeDts de l'homme échappent à toute réglementation et qu'il faut la liberté la plus entière pour qu'ils puissent s'épanouir complètement et normalement. Soyons moins puritains, et nous serons plus francs, plus moraux.
L'homme propriétaire, voulant transmettre, à ses descendants, le fruit de ses rapines, la femme ayant été jusqu'ici considérée comme inférieure, et plutôt comme une propriété que comme un associé, il est évident que l'homme a façonné ia famille en vue d'assurer sa suprématie sur la femme, et pour pouvoir, à sa mort, transmettre ses biens à ses descendants, il a fallu qu'il rendît la famille indissoluble. Basée sur les intérêts et non sur l'affection, il est évident qu'il fallait une force et une sanction pour l'empêcher de se désagréger, sous les chocs occasionnés par l'antagonisme des intérêts.
Or, les anarchistes, que l'on a accusés de vouloir détruire la famille, veulent justement détruire cet antagonisme, la baser sur l'affection pour la rendre plus durable. Ils n'ont jamais érigé en principe que l'homme et la femme à qui il plairait de finir leurs
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jours ensemble, ne pourraient le faire sous prétexte que l'on aurait rendu les unions libres. Ils n'ont jamais dit que le père et la mère ne pourraient élever leurs enfants, parce qu'ils demandent qu'on respecte la liberté de ces derniers, qu'ils ne soient plus considérés comme une chose, comme une propriété par leurs ascendants.
Certainement ils veulent abolir la famille juridique, ils veulent que l'homme et la femme soient libres de se donner et de se reprendre quand il leur fait plaisir. Ils ne veulent plus d'une loi stupide et uniforme réglementant leurs rapports dans des sentiments si complexes et si variés que ceux qui procèdent de l'amour.
Si les sentiments de l'être humain sont portés vers l'inconstance, si son amour ne peut se fixer sur le même objet, comme le prétendent ceux qui veulent réglementer les relations sexuelles, que nous importe! que pouvons-nous y faire? Puisque jusqu'à présent, la compression n'a pu rien empêcher, que nous donner des vices nouveaux, laissons donc libre la nature humaine, laissons-la évoluer. où la porten£sestendances, j^es aspirations. Elle est, aujourd'hui, assez intelligente pour savoir reconnaître ce qui lui est utile ou nuisible, pour reconnaître, par l'expérience, dans quel sens elle doit évoluer. La loi d'évolution fonctionnant librement, nous sommes certains que ce seront les plus
aptes, les mieux doués qui auront chance de survivre et de se reproduire,
La tendance humaine, au contraire, est-elle, comme nous le pensons, portée vers la monogamie, vers l'union durable de deux êtres qui, s'étant rencontrés, ayant appris à se connaître et s'estimer, finissent par ne plus faire qu'un, tellement leur union devient intime et complète, tellement leurs volontés, leurs désirs, leurs pensées deviennent identiques, ceux-là auront encore bien moins besoin de lois pour les contraindre à vivre ensemble; est-ce que leur propre volonté ne sera pas le plus sûr garant de l'indissolubilité de leur union ?
Quand l'homme et la femme ne se sentiront plus rivés l'un à l'autre, s'ils s'aiment vraiment, cet amour aura pour résultat de les amener, réciproquement, à chercher de mériter l'amour de l'être qu'ils auront choisi. Sentant que le compagnon ou la compagne que l'on aime peut s'envoler du nid du jour où il n'y trouverait plus la satisfaction qu'il avait rêvée, chaque individu mettra tout en œuvre pour se l'attacher complètement. Comme dans ces espèces d'oiseaux où, à la saison des amours, le maie revê: un plumage nouveau et éclatant pour séduire la femelle dont il veut s'attirer les faveurs, les humains cultiveront les qualités morales qui doivent les faire aimer et rendre leur société agréable. Basées sur ces sentiments, les unions :eront rendues indissolubles plus que ne
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pourraient le faire les lois les plus féroces, la compression la plus violente.
Nous n'avons pas fait la critique du mariage actuel qui équivaut à la prostitution la plus éhontée : Mariages d'affaires, où les sentiments affectifs n'ont rien à voir, mariages de convenance arrangés — dans les familles bourgeoises surtout — par les parents, sans consulter ceux que l'on unit; mariages disproportionnés où l'on voit de vieux gâteux unir, grâce à leur argent, leur vieille carcasse, menaçant ruine, à la fraîcheur et à la beauté de toutes jeunes filles ; vieilles drôlesses achetant, à force d'écus, la complaisance de jeunes marloux payant, de leur peau et d'un peu de honte, la soif de s'enrichir. Cette critique a été faite et refaite, à quoi bon y revenir? Il nous a suffi de démontrer que l'union sexuelle n'a pas toujours revêtu les mêmes formalités, qu'elle ne peut atteindre sa plus grande dignité qu'en se débarrassant de toute entrave. A quoi bon chercher autre chose (1).
(\) Ici devrait entrer logiquement l'explication de la façon iont nous entendons élever les enfants dans la société future, mais cette étude ayant été faite dans La Société au lendemain de la Révolution, nous y renvoyons le lecteur à l'article ; L'Enfant dans la Société nouvelle.
L'AUTORITl]
La question de propriété est tellement mêlée à celle d'autorité que, en traitant de celle-là dans le chapitre spécial, nous n'avons pu faire autrement que de traiter de l'origine et de l'évolution de celle-ci. Nous n'y reviendrons donc pas et nous ne nous occuperons que de la période actuelle, de l'autorité que l'on prétend baser sur le suffrage universel, la loi des majorités.
Comme nous l'avons vu, l'origine divine de la propriété et de l'autorité étant sapée, les bourgeois ont dû leur chercher une nouvelle base plus solide. Ayant détruit eux-mêmes celle du droit divin, aidé à combattre celle du droit de la force, ils cherchèrent à y substituer celle de l'argent, en faisant nommer les chambres par le régime censitaire,
c'est-à-dire par une certaine catégorie d'individus qui payaient les impôts plus élevés. Plus tard, il fut question d'y adjoindre les « capacités», c'étaient les bourgeois déclassés qui réclamaient.
Mais tout cela ne pouvait avoir longue durée. Du moment que l'autorité était mise en discussion, elle perdait de sa force, et ceux qui ne prenaient pas part au choix des maîtres, ne tardèrent pas à réclamer le droit de donner leur avis dans ce choix.
La bourgeoisie, qui redoutait le peuple, ne voulait faire aucune concession ; elle tenait le pouvoir, elle voulait le garder ; les travailleurs, pour avoir le suffrage universel, durent faire une révolution. Les bourgeois qu'ils portèrent au pouvoir s'empressèrent de leur chicaner ce droit acquis et de rogner les ongles à ce monstre qu'ils pensaient devoir les dévorer. Ce ne fut qu'à la longue, à force de le voir fonctionner qu'ils comprirent qu'il n'était pas dangereux pour leurs privilèges, que ce n'était qu'une guitare dont il fallait savoir jouer, et que cette fameuse arme de revendication que les travailleurs croyaient avoir acquise — ils l'avaient payée de leur sang — n'était qu'un instrument perfectionne ae domination qui asservissait ceux qui s'en servaient alors qu'ils croyaient s'émanciper.
EnjïfleJ:ijgu^ej^ÇA^ le droit, pour les gouvernés, de choisir leur maître; le droit de choisir les verges oui doivent les fouet-
ter? L'électeur est souverain pour choisir son
maître, mais il n'a pas le droit de ne pas en vouloir, car celui que ses voisins auront choisi sera le sien. Du moment où il a déposé son bulletin dans l'urne, • il a signé son abdication, il n'aura plus qu'à se plier aux caprices des maîtres de son choix, ils feront les lois, les lui appliqueront et le jetteront en prison s'il regimbe.
Nous ne voulons pas faire ici, le procès du suffrage universel, ni examiner tous les correctifs, tous les adjuvants que l'on a voulu y apporter pour obvier aux lantaisies des élus, assurer la souveraineté de l'électeur, en lui donnant les moyens de forcer l'élu à tenir ses promesses, cela nous entraînerait trop loin, et n'a, du reste, aucune importance pour nous, puisque nous voulons démontrer qu'il ne doit pas y avoir plus de lois des Majorités que de Droit divin, que les individus ne doivent pas être soumis à d'autre règle que celle de leur volonté.
Et, même, en disséquant le fonctionnement du suffrage universel, nous arriverons à démontrer que ce n'est même pas la majorité qui gouverne, mais une minorité très infime, sortie d'une autre minorité, qui n'est elle-même qu'une minorité choisie dans la masse gouvernée.
Ce n'est qu'arbitrairement que les femmes et les enfants, qui subissent aussi les lois, sont exclus du droit de prendre part au vote. Si nous déduisons encore ceux qui, pour une raison ou une autre n'usent pas de ce « droit », nous nous trouvons en présence d'une première minorité reconnue, très arbitrairement, comme la seule apte à choisir des maîtres pour tous.
En deuxième lieu, le jour du vote, c'est la majorité qui, théoriquement, doit décider de l'élu de la circonscription ; mais, pratiquement, le choix des électeurs se répartissant sur six, huit, dix candidats et souvent plus — sans compter ceux des électeurs qui, ne trouvant pas, dans la foule des candidats, leur opinion représentée, votent contre leur idée — l'élu n'est donc, encore ici, que le produit d'une seconde minorité.
En troisième lieu, les élus une fois réunis, c'est encore la majorité qui, théoriquement toujours, doit décider parmi eux, mais là encore les opinions se divisant en groupes, sous-groupes innombrables, il s'ensuit, dans la pratique, que ce sont de petits groupes d'ambitieux qui, se tenant entre les partis extrêmes, décident du vote par l'apport de leurs voix à ceux qui leur offrent le plus d'avantages.
On voit, par le peu que nous venons de dire, que la prétendue souveraineté de l'électeur se borne à bien peu de choses, mais il faut noter que, pour ne pas embrouiller le lecteur, nous avons simplifié
notre critique et avons supposé que chacun agissait correctement et logiquement. Mais, si nous faisons entrer en ligne de compte les intrigues, les tripotages, les calculs ambitieux, si nous faisons remarquer, qu'avant d'être définitives, les lois doivent passer devant une autre assemblée : le Sénat qui, lui, est nommé par une autre catégorie d'électeurs, si nous tenons compte que le pouvoir législatif se compose de cinq cents et quelques députés et que chaque électeur n'en nomme qu'un, que sa volonté, par conséquent, entre pour moins d'un cinq centième dans la volonté générale, réduite encore par le veto du Sénat, nous finirons par nous apercevoir que la souveraineté individuelle est en quantité si infinitésimale dans la souveraineté nationale que l'on finit par ne pas la retrouver au décantage.
Mais ce n'est rien encore ; le suffrage universel a un effet encore bien plus désastreux. C'est de donner naissance au règne des nullités et des médiocrités, et nous le prouvons.
Toute idée nouvelle, en avance sur son époque, est toujours, par ce fait, en minorité à ses débuts. Très clairsemés sont les cerveaux assez ouvert? pour l'adopter et la défendre. Cela est une vérité reconnue, et la conclusion est, que les individus aux idées vraiment larges, vraiment intelligents, sont toujours en minorité. Le gros de la masse professe les idées moyennes qui ont cours, c'est elle qui faii la majorité, c'est elle qui choisira le député qui,
pour être nommé, se sera bien gardé de froisser les préjugés de ses électeurs, de heurter les idées reçues. Au contraire, pour arriver à grouper le plus de monde possible sur son nom, il aura fallu qu'il arrondisse ses angles, qu'il ait fait choix d'un stock de lieux communs pour débiter à ceux dont il convoite les suffrages. Pour ne pas les effrayer, il devra renchérir sur leur bêtise. Plus il aura été plat, médiocre et effacé, plus il aura de chances d'être élu.
Que l'on examine bien le fonctionnement de tous les groupements : comités, chambres syndicales, associations de secours mutuels, d'artistes, de littérateurs, etc., toujours dans leur organisation hiérarchique, nommée au suffrage universel, vous verrez les emplois tenus par des individus qui, à part leur ambition, leur besoin de se montrer, de faire parler d'eux ou de se créer une situation aux dépens de leurs collègues et d'un certain esprit d'intrigue, seront des plus médiocres en tout.
C'est que tout esprit original qui ne s'occupe que de la réalisation de son idéal, ne peut faire autrement que de froisser tous ceux — et ils sont nombreux — qui suivent les lois de la sainte routine ; tout le monde criera: haro sur le baudet! Celui qui cherche la vérité et veut la faire prévaloir n'a pas le temps de descendre aux mesquines intrigues de coulisses, Usera sûrement battu dans la lice électorale par celui qui, n'ayant aucune idée originale,
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acceptant les idées reçues par le plus grand nombre, aura d'autant moins de peine à rentrer ses angles — qu'il n'a pas — de façon à ne froisser personne. Plus on voudra contenter de monde, plus la ligne moyenne d'idées que l'on aura adoptée, devra être débarrassée des idées nouvelles et originales, plus par conséquent, elle se trouvera vide, terne et médiocre. Voilà tout le suffrage : une peau d'âne sonore, ne rendant que des sons sous les coups de ceux qui veulent la faire parler.
Mais, si l'on discute l'autorité, si on la raille, si on la fouaille, elle est loin, malheureusement, d'être disparue de nos mœurs. Les individus sont tellement habitués à être menés en laisse qu'ils se figureraient perdus, le jour où il n'y aurait plus personne pour les tenir à l'attache. Ils sont tellement habitués à voir paraître dans tous les actes de leur vie, le tricorne du gendarme, la bedaine sanglée du maire, l'ingérence et la morgue delà bureaucratie, les figures chafouines du policier et du juge, qu'ils en sont arrivés à s'habituer à ces promiscuités malpropres, les considérant comme choses certainement désagréables, auxquelles on passe toujours avec satisfaction, quand l'occasion s'en présente, quelques crocs-en-jambe, mais que l'on ne peut s'imaginer voir disparaître sans que l'humanité en fût disloquée du coup. Etrange contradiction de l'esprit humain ! On subit avec peine cette autorité,
8» LA SOCIÉTÉ MOUBANTE
on la bafoue, on la viole quand on le peut, et on se croit perdu lorsqu'on parle de la supprimer.
Affaire d'habitude, à ce qu'il paraît !
Mais ce préjugé est d'autant plus illogique, disons le mot, d'autant plus bête, que l'idéal de chaque individu, en fait de bon gouvernement, serait d'en avoir un qu'il aurait la facilité d'envoyer promener, du jour où celui-ci voudrait l'empêcher d'agir à sa guise. C'est pour flatter cet idéal que la bourgeoisie a inventé le suffrage dit universel.
Si, parmi les travailleurs, la République a eu tant de crédit; si, après tant de déceptions, le suffrage universel est considéré encore par les gouvernés, comme moyen d'affranchissement, c'est que l'on est arrivé à leur faire croire qu'en changeant les hommes au pouvoir, ils pouvaient changer le système d'exploitation qui nous opprime, en un système d'où découleraient le bien-être et la félicité pour tout le monde. Erreur profonde qui permet aux intrigants d'égarer les travailleurs à la poursuite de réformes illusoires, ne pouvant amener aucun changement dans leur situation, et les habituant à tout attendre d'un changement de personnel dans cette machine à l'opprimer qui s'appelle l'État. Erreur qui, à chaque révolution, a permis aux intrigants d'escamoter les victoires populaires, de s'installer dans les sinécures de ceux que la tourmente révolutionnaire avait balayés, et de former une
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nouvelle caste d'exploiteurs en créant, autour d'eux, des intérêts nouveaux qui, une fois établis, ont su s'imposer et réduire au silence ceux qui avaient eu la naïveté de les porter au pinacle.
Quel abîme de contradictions que l'esprit humain ! Si on discute avec des individus à peu près intelligents, ils conviendront bien que, « si tous les hommes étaient raisonnables, il n'y aurait pas besoin de gouvernement ; eux, à la rigueur, s'en passeraient facilement. Mais, malheureusement, tous les hommes ne sont pas raisonnables, certains voudraient abuser de leurs forces pour opprimer les autres, vivre à leurs dépens et ne rien faire ; pour parer à ces inconvénients, il faut une autorité qui les mette à la raison ! »
Ce qui, en termes concrets, revient à dire que, pris en masse, les individus sont trop mauvais pour s'entendre entre eux, mais que, pris individuellement ou par fractions, ils sauront gouverner les autres et qu'il faut se dépêcher de leur mettre une force entre les mains pour qu'ils puissent imposer leurs volontés ! Malheureuse logique ! Comme le raisonnement humain te donne le croc-en-jambe !
Tant qu'il y aura des individus pour commander, est-ce qu'ils ne seront pas, forcément, en antagonisme avec ceux qu'ils commandent? Est-ce que les individus au pouvoir, fussent-ils sincères, n'auront pas leurs idées propres à faire prévaloir ? Et ces
idées, si elles peuvent être bonnes, peuvent aussi être très mauvaises. Noyées dans la masse, elles resteront sans force, avec l'autorité aux mains de ceux qui les professent, elles seront imposées à ceux qui les repousseraient. Et plus les individus au pouvoir seraient sincères, plus impitoyables ils seraient contre ceux qui se révolteraient contre leur manière de voir, étant convaincus de travailler au bonheur de l'humanité.
Nous avons vu dans le chapitre précédent que notre esclavage politique était déterminé par notre situation économique ; nous avons gendarmes, juges, ministres, etc., parce que nous avons banquiers, propriétaires ; l'un entraîne l'autre. Si nous arrivons à renverser ceux qui nous exploitent à l'atelier, si nous arrivons à nous débarasser de ceux qui nous tiennent aux entrailles, il n'y a plus besoin de la force qui les défend, elle n'a plus raison d'être.
Actuellement, il y a besoin d'un gouvernement, de lois, de députés pour les fabriquer, d'une magistrature pour appliquer ces lois, d'une police pour appuyer les décisions de la magistrature, parce que ceux qui possèdent ont besoin d'une force pour défendre ce dont ils se sont emparés contre les revendications de ceux qu'ils ont dépossédé.
Mais le travailleur, lui, qu'a-t-il à défendre ? Que lui importe tout cet attirail gouvernemental dont il est le seul à supporter les frais d'entretien, sans en
tirer aucun profit, qui n'est la que pour lui apprendre qu'il n'a que le droit de crever de faim au milieu de l'abondance qu'il a créée ?
Aux jours sombres de révolte, quand la misère devenue plus intense pousse les travailleurs en masse dans la rue, ce sont encore ces institutions <* sociales » qui se dressent devant eux et leur barrent la route de l'avenir. Il faut donc les détruire; se bien garder de reconstituer une aristocratie nouvelle qui n'aurait qu'un but : jouir le mieux et le plus vite aux dépens de ses protégés. Qu'importe le choix de la main qui vous frappe, c'est à ne plus être frappés que nous devons viser.
N'oublions pas que, quel que soit le nom dont s'affuble l'autorité nouvelle, quelque bénigne qu'elle cherche à paraître, quels que soient les amendements que l'on y apporte, quel que soit le mode de recrutement de son personnel, ne s'en posera pas moins le dilemme suivant : ou bien ses décisions auront force de lois et seront obligatoires pour tous, alors elle aura besoin de toutes les institutions actuelles pour les appliquer et, les faire respecter?— Alors renonçons à être libres. — Ou bien les individus resteront libres de discuter les décisions gouvernementales, de s'y conformer s'il leur plaît, d'envoyer promener l'autorité si elle les embête? — Alors la liberté reste entière, mais le gouvernement est inutile tout en restant une entrave et une menace. Conclusion : Pas de gouvernement.
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