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LE DROIT DE PUNIR ET LES SAVANTS

La science, aujourd'hui, admet sans contestation que l'homme est le jouet d'une multitude de forces dont il subit la pression et que le libre arbitre n'existe pas : Le milieu, l'hérédité, l'éducation, les influences climatologique et atmosphérique, agissent tour à tour sur l'homme, se heurtant, se combinant, mais exerçant une action réelle sur son cerveau, et le faisant tourner sous leur impulsion, comme tourne le toton sous l'action giratoire des doigts du joueur qui le lance.

Selon son hérédité, son éducation et le milieu où il vit, l'individu sera plus ou moins docile aux incitations de certaines forces, plus ou moins réfractaire à certaines autres ; mais il n'en est pas moins

acquis que sa personnalité n'est que le produit de ces forces.

Après avoir constaté ces faits, certains savants, dont le chef reconnu est M. C. Lombroso, ont voulu établir l'existence d'un type criminel. Ils se sont appliqués à rechercher les anomalies qui pouvaient caractériser le type qu'ils ont la prétention de reconnaître, et, après avoir bien ergoté sur le type par eux créé, ils concluent à la répression énergique, à l'emprisonnement perpétuel, etc. — L'homme agit sous l'influence de causes extérieures à lui, il n'est donc pas responsable de ses actes? les savants le reconnaissent, et ils concluent à la... répression !

Nous aurons l'occasion d'expliquer ci-après cette contradiction, examinons pour le moment les principales anomalies signalées par les criminalistes comme caractéristiques de criminalité î

Anciennes blessures ;

Anomalies de la peau ;

Anomalies des oreilles ou du nez;

Tatouages.

Il y en a bien d'autres qui ne nous semblent pas avoir un plus grand rapport, que celles ci-dessus, avec la mentalité de l'individu, mais notre ignorance en anatomie ne nous permet pas de les discuter à fond. Contentons-nous de celles que nous venons d'énumérer.

Les blessures : 11 est bien évident qu'un individu

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qui porte la marque d'anciennes blessures ne peut être qu'un criminel fieffé, surtout s'il a reçu ces blessures dans un accident de travail ou en risquant sa vie pour sauver un de ses semblables! — Jusqu'à présent nous avions cru que la criminalité consistait plutôt à donner des coups qu'à en recevoir, il parait que pour la science c'est le contraire : le criminel est celui qui se laisse blesser! Inclinonsnous, mes frères !

Quant aux anomalies du nez et des oreilles, nous avons cherché vainement quel rapport elles pouvaient avoir avec le cerveau, nous ne l'avons pas trouvé ; mais il y a mieux. M. Lombroso convient que beaucoup des cas, qu'il cite comme anomalies, se retrouvent en quantité chez ce qu'il appelle les honnêtes gens ! ce sont alors des anomalies qui tendraient à devenir des généralités ! Nous avions été, jusqu'ici, portés à croire qu'une anomalie était un cas qui sortait de la généralité! La science de M. Lombroso tend à nous prouver le contraire. Triste inconséquence qui prouve par-dessus tout que les gens qui ont enfourché un dada, se sont confinés dans un coin de la science, finissent par perdre la notion exacte de l'ensemble des choses et n'ont qu'un objectif : tout ramener à la portion d'études qu'ils ont embrassée.

Avoir une oreille ou un nez mal fait — le nez principalement — rien de plus désagréable, surtout

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si cette conformation défectueuse est poussée à l'extrême limite du ridicule. Rien de bien gracieux à porter une couenne de lard, ou une tache de vin sur un côté de la figure, cela est souvent aussi désagréable à ceux qui les regardent qu'à ceux qui les portent; nous aurions cru cependant que ceux qui en étaient unligés étaient assez péniblement affectés sans vouloir encore les regarder comme criminels !

Mais puisque M. Lombroso l'affirme, poussant sa théorie jusque dans ses conséquences, nous sommes amenés à demander que les sages-femmes et les médecins-accoucheurs soient tenus de mettre à mort tous les nouveau-nés qui viendront au monde avec un nez de travers ou une oreille mal faite. Toute tache pigmentaire ne peut être, évidemment, que l'indice de la plus noire perversité. Ainsi, moi, il me semble me rappeler avoir de ces taches... quelque part, je suis anarchiste — ce qui est considéré, déjà, par certains comme un indice de criminalité, ça concorde bien, je suis destiné à n'être qu'un vulgaire criminel. A mort ! A mort ! la théorie prédit que je dois périr sur « les échafauds ».

En appliquant la doctrine à tous ceux qui en sont justiciables, il y aurait probablement très peu de survivants, mais combien l'humanité serait parfaite au moral et au physique 1 II ne faut jamais reculer devant les conséquences d'une théorie fondée sur l'observation comme l'est celle-ci 1

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Quant aux tatouages, nous ne les avions pas pris, jusqu'à présent, pour l'indice d'une esthétique bien élevée, oh ! non ; c'est un restant d'atavisme qui porte certains hommes à rehausser « leur beauté naturelle » au moyen d'enjolivements pratiqués sur la peau, absolument comme pouvaient le faire nos ancêtres de l'âge de pierre. Ce même atavisme amène encore bien des femmes à se faire percer les oreilles pour y suspendre des morceaux de métal ou des cailloux brillants, absolument comme les Botocudos du Brésil, ou certaines peuplades australiennes ou africaines s'incisent les lèvres, les cartilages du nez ou les lobes de l'oreille pour y introduire des rondelles de bois ou de métal, ce qui a pour effet, il leur semble du moins, de les rendre d'une beauté sans égale.

Nous envisagions bien ces procédés comme un peu primitifs, mais nous n'avions vu, en cette pratique, aucun caractère de férocité; cependant, puisque Lombroso nous apprend ce qu'il en est nous espérons bien que l'on nous débarrassera non-seulement de ceux qui se tatouent, mais aussi de celles qui se font percer les oreilles ou se teignent les cheveux.

M. C. Lombroso a bien aussi essayé de reconnaître un type de criminel politique en s'appuyant sur des données tout aussi fantaisistes, maisle suivre sur ce terrain nous écarterait trop de notre sujet; nous nous en tenons à la critique du criminalisme proprement dit.

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Du reste, quelques savants, plus éclairés, n'ont pas tardé à faire eux-mêmes la critique des théories par trop fantaisistes de l'école criminaliste et ont démontré victorieusement le peu de consistance des caractères prétendus criminels dont on voulait faire l'apanage de ceux que l'on tenait à désigner par cette étiquette.

Le Dr Manouvrier, entre autres, dans son cours d'anthropologie criminelle, en 90-91, à la Société d'anthropologie, a réfuté d'une manière admirable les théories de Lomhroso et de l'école criminaliste sur les prétendus criminels-nés. Après avoir démontré la fausseté des observations sur lesquelles le savant italien et ses imitateurs tablaient pour arriver à créer le type criminel, en ne prenant pour sujets d'observations que des individus déjà déformés par la vie de prison ou un genre d'existence anormal, M. Manouvrier constatait que les individus peuvent avoir telles ou telles aptitudes qui les rendent propres à tels ou tels actes, mais qu'ils ne sont pas, de par la conformation de leur cerveau ou de leur squelette, destinés fatalement à accomplir ces actes et devenir ce que Ton appelle des criminels. Tel genre d'aptitudes peut indifféremment, selon les circonstances, entraîner l'individu à un acte réputé honorable aussi bien qu'à un acte réputé criminel.

Par exemple, une forte musculature peut, dans

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un moment de fureur, faire de cet homme vigoureux un étrangleur, mais, tout aussi bien, le gendarme qui arrêtera le criminel ; des instincts violents, le mépris du danger, l'insouciance de la mort, à la recevoir ou à la donner, sont indifféremment ou les vices du criminel, ou la vertu que l'on réclame du soldat j un esprit fourbe, enclin à la tromperie, insinuant, cauteleux, peuvent faire le pégriot qui ne pense qu'à échafauder vols et escroqueries, mais ce sont aussi les qualités requises pour faire un admirable policier ou un excellent juge d'instruction.

Entraîné par la vérité de son argumentation, le professeur n'hésitait pas, du reste, à reconnaître qu'il était souvent bien difficile de discerner le prétendu criminel du prétendu honnête homme ; et que maint individu qui est hors de prison devrait être dedans et réciproquement.

Et, après avoir, avec les autres savants, reconnu que l'homme n'est que le jouet de toutes les circonstances suivant la résultante desquelles il agit à chaque moment ; après avoir nié le libre arbitre, après avoir reconnu que la justice n'est qu'une entité et n'est, en fait, que la vengeance exercée par la société qui se substitue à l'individu lésé, le professeur, malheureusement, s'arrête en route, après avoir énoncé des aperçus qui le rapprochent de ce que prétendent les anarchistes, il en arrive à conclure que la pénalité n'est pas assez forte, et qu'il

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