‹ La société mourante et l'anarchieChapitre 15 sur 31 · C! LA SOCIETE MOURANTE · texte numérisé non relu

C! LA SOCIETE MOURANTE

iaut l'élever ! Il se retranche, il est vrai, derrière la conservation sociale ; les actes réputés criminels, dit-il, ébranlent la société, celle-ci a le droit de se défendre en se substituant à la veûgeance individuelle, en frappant ceux qui la gênent d'une peine assez forte pour leur ôter l'envie de continuer.

D'où vient cette contradiction flagrante entre des aperçus si larges et des conclusions si étroites, puisqu'elles demandent le maintien de ce qui est démontré absurde par les prémisses ? Cette contradiction, hélas ! n'est pas imputable à leurs auteurs, elle tient essentiellement à l'imperfection humaine.

L'homme n'est pas universel, le savant qui s'est livré passionnément à une étude arrive à des prodiges de sagacité dans le sillon de la science qu'il a creusé. De déductions en déductions il arrive à résoudre les problèmes les plus ardus faisant partie du domaine qu'il a pris à tâche de cultiver; mais comme il n'a pu mener de front l'étude de toutes les sciences, de tous les phénomènes sociaux, il arrive qu'il reste en arrière des progrès des autres sciences ; aussi, lorsqu'il veut appliquer les découvertes admirables qu'il a faites aux autres conceptions humaines, il s'ensuit qu'il les applique le plus souvent à faux et qu'il tire une conclusion erronée d'une vérité qu'il a démontrée.

En effet, si les anthropologistes qui ont étudié l'homme, l'ont analysé et sont arrivés à reconnaître

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sa véritable nature, avaient étudie avec un égal succès la sociologie, passé au crible du raisonnement toutes les institutions sociales qui nous régissent, nul doute que leurs conclusions eussent été différentes.

Puisqu'ils ont admis que l'homme agit sous l'impulsion d'influences extérieures, ils doivent être amenés à rechercher quelles sont ces causes ; en étudiant l'homme réputé criminel et ses actes, l'étude de la nature de ces actes doit forcément s'imposer à leur esprit et leur faire rechercher pourquoi ils sont en antagonisme avec les lois de la société. C'est ici que les influences de milieu, les préjugés d'éducatioo, leur ignorance relative des questions scientifiques qu'ils n'ont pas étudiées, se combinent pour leur dicter, à leur insu, des conclusions si favorables à l'ordre de choses existant qui font que, tout en le reconnaissant mauvais, tout en demandant une amélioration pour les déshérités, ils ne peuvent concevoir rien de mieux en dehors de l'autorité ! Habitués à ne se mouvoir que la chaîne au cou et sous les morsures du fouet du pouvoir, les plus indépendants voudraient bien en être débarrassés pour eux-mêmes, pour une petite minorité, mais leur conception ne peut admettre que l'humanité marche sans lisières, sans cachots et sans chaînes.

Si nous étudions quels sont les crimes les plus anti-sociaux, les plus visés par le code et les plus fréquents, nous ne tarderons pas à reconnaître qu'en dehors de quelques crimes passionnels, très rare et Bur lesquels juges et médecins sont d'accord pour user d'indulgence, c'est l'atteinte à la propriété qui fournit le plus fort contingent de crimes ou de délits. C'est alors que se pose la question, à laquelle peuvent seuls répondre ceux qui ont bien étudié la Société dans sa nature et ses effets : <c La propreté est-elle juste? Une organisation qui engendre un tel nombre de crimes est-elle défendable? »

Si ce régime entraîne avec lui tant d'actes qui sont une réaction inéluctable, il faut qu'il soit bien illogique, qu'il froisse bien des intérêts, et que le pacte social, loin d'avoir été unanimement et librement consenti, soit dénaturé par l'arbitraire et l'oppression. C'est ce que nous avons pris à tâche de démontrer dans cet ouvrage, et levice fondamental de l'organisation sociale reconnu, nous constatons avec évidence que pour détruire les criminels, il faut détruire l'état social qui les engendre.

Faites que dans la société chaque individu soit assuré de la satisfaction de tous ses besoins; que rien ne vienne l'entraver dans sa libre évolution ; que dans l'organisation sociale, il n'y ait pas d'institutions dont il puisse se servir pour entraver ses semblables, vous verrez les crimes disparaître ; s'il restait quelques natures isolées assez corrom-

pues ou abâtardies par notre société actuelle pour commettre quelques-uns de ces crimes auxquels on ne peut trouver d'autres causes que la folie, ces individus ne relèveraient plus que de la science et non du bourreau, cet assassin à gages de la société capitaliste et autoritaire.

Vous faites la guerre aux voleurs et aux assassins, dites-vous? mais qu'est-ce qu'un voleur et un assassin? — Des individus, direz- vous, qui prétendent vivre à ne rien faire, aux dépens de la société. Mais jetez donc un coup d'œil sur votre société, vous reconnaîtrez qu'elle fourmille de voleurs et que, loin de les punir, vos lois ne sont faites que pour les protéger. Loin de punir la paresse, elle présente comme idéal et récompense le plaisir de ne rien faire à ceux qui peuvent arriver, par n'importe quels moyens, à bien vivre sans rien produire.

Vous punissez comme voleur le malheureux qui, n'ayant pas de travail, risque le bagne pour s'emparer du morceau de pain qui doit apaiser sa faim ; mais vous vous inclinerez chapeau bas devant l'accapareur millionnaire qui, à l'aide de ses capitaux, aura râflé sur le marché les objets nécessaires à la consommation de tous, pour les leur revendre avec une majoration de 50 pour 100; vous irez vous presser bien humbles et bien soumis dans les antichambres du financier qui, d'un coup de bourse,

aura ruiné quelques centaines de familles pour s'enrichir de leurs dépouilles.

Vous punissez le criminel qui, pour satisfaire ses goûts de paresse et de débauche, aura suriné une victime quelconque; mais cette paresse, ce goût de la débauche qui les lui a inculqués, si ce n'est encore votre société? Vous le punissez lui qui opère en petit, mais vous entretenez des armées pour les envoyer, outre-mer, opérer en grand contre des peuples incapables de se défendre. Mais les exploiteurs qui tuent non pas seulement un, dix individus, mais usent des générations entières en les brisant de travail, en leur rognant tous les jours leurs salaires, les acculant à la misère la plus sordide, on ! à ceux-là vous leur réservez vos sympathies, vous savez mettre, au besoin, toutes les forces de votre société à leur service. Et la loi, dont vous êtes les gardiens farouches, lorsque leurs exploités, las de souffrir, relèvent la tête et réclament un peu plus de pain, un peu moins de travail, vous en faites l'humble servante des privilégiés, contre les réclamations intempestives des va-nu-pieds.

Vous punissez l'imbécile qui se laisse prendre à vos filets, mais le roublard assez fort pour en rompre les mailles, vous le laissez filer en paix. Vous emprisonnez le trimardeur qui aura volé une pomme en passant, mais vous mettez au service du propriétaire tous les rouages de votre procédure pour lui permettre de voler au pauvre diable qui lui

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ucvra cinquante francs le mobilier qui en aura coûté quatre ou cinq cents, et représente Jes économies d'une partie de son existence.

Votre justice n'a pas assez de rigueurs pour le voleur en haillons, mais elle protège ceux qui opèrent sur une classe, sur une nation tout entière. Toutes vos institutions n'ont-elles pas été établies pour assurer aux possédants la libre possession de ce qu'ils ont pris aux dépossédés.

Mais ce qui nous révolte encore plus, ce sont toutes ces formes hypocrites que l'on emploie pour nous faire considérer comme choses sacrées toutes ces bouffonneries théâtrales dont les bourgeois entourent leurs sinistres comédies et qu'ils n'ont pas le courage d'avouer franchement.

Et encore, non, ce qui nous révolte le plus, c'est l attitude de tous ces saltimbanques qui, sous prétexte d'attaquer le régime existant, l'attaquent dans les hommes qui appliquent les textes, dans la manière dont ils les appliquent, mais ont soin d'en respecter l'essence même, de façon à faire croire qu'il peut y avoir trente-six manières d'appliquer la loi, et que, parmi ces trente-six manières, il peut y en avoir une bonne, que parmi les hommes qui escaladeront le pouvoir, il pourra s'en trouver d'assez honnêtes, d'assez larges dans leurs vues, des hommes, enfin, comme il n'en existe pas, qui pour-

ront démêler cette bonne manière et s'en servir à ia satisfaction de tous.

Vraiment, nous ne savons ce que nous devons admirer le plus ; ou de la coquinerie de ceux qui nous débitent ces fadaises, ou de la naïveté de ceux qui continuent à respecter cette mise en scène, dont ils sont les seuls à supporter tout le poids. Il est difficile de comprendre comment, parmi cette foule innombrable d'individus qui ont passé par les étamines de la justice, il ne s'en est pas encore trouvé un, assez débarrassé de préjugés, pour aller relever les jupons d'un de ceux qui l'avaient frappé, démontrant ainsi au public que toutes ces loques ne servent qu'à masquer des hommes sujets aux mêmes faiblesses et aux mêmes erreurs que le restant de l'humanité, sans compter les crimes inspirés par leurs intérêts de caste.

Aussi, pour nous, amirehistes, qui attaquons l'autorité, la légalité est une de ces formes hypocrites auxquelles nous devons le plus nous attaquer pour en arracher tous les oripeaux qui servent à cache:les palinodies et les hontes de ceux qui nous gouvernent.

Trop longtemps l'on a respecté ces mômeries ; trop longtemps les peuples ont cru que ces institution.^ émanaient d'une essence supérieure qui, les faisant ilotter dans une sphère éthérée, les . issait planer au-dessus des passions humaines ; trop longtemps

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on a cru à l'existence d'hommes à part, d'une pâte spéciale, chargés de distribuer ici-bas, à chacun selon ses mérites, à chacun selon ses œuvres, cette justice idéale que chacun envisage à son point de vue, selon la condition où il est placé et qu'eux ont codifiée en s'inspirant des idées les plus arriérées, les plus surannées, pour protéger l'exploitation et l'asservissement des faibles par ceux qui ont su créer et imposer leur domination.

Il est temps de rompre avec ces absurdités et d'attaquer franchement les institutions véreuses qui ont pour but d'amoindrir la personnalité humaine; l'homme libre n'admet pas cette prétention d'individus s'arrogeant le droit de juger et de condamner d'autres individus. L'idée de justice, telle que la comportent les institutions actuelles, est tombée avec la divinité; l'une a entraîné l'autre. L'idée de Dieu inspirant aux magistrats le verdict à prononcer pouvait faire accepter l'infaillibilité de la justice des hommes, alors que les masses étaient assez arriérées pour croire à une existence ultra-terrestre, à un bonhomme quelconque, existant en dehors du monde matériel, s'occupant de tout ce qui se passe sur notre planète et réglant les actions de tous les individus qui l'habitent.

Mais la croyance en Dieu étant détruite, la foi au surnaturel ayant disparu, la personnalité humaine restant seule, avec tous ses défauts et ses passions, cette inviolabilité et ce caractère suprême

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(]jui sont l'essence de la Divinité, et dont s'était revêtue la magistrature pour se maintenir au-dessus de la société, doivent disparaître à leur tour pour laisser, aux yeux dessillés, voir ce qu'ils cachaient réellement : l'oppression et l'exploitation d'une classe par une autre, la fraude et la violence élevées à la hauteur d'un principe et transformées en institutions sociales.

La science nous aidés à lever le voile, elle nous a fourni les armes qui ont contribué à mettre le colosse à nu, il est trop tard pour qu'elle puisse efficacement retourner en arrière et essayer de reconstituer, au nom de l'Entité-Société, ce qu'elle a irisé avec l'Entité-Divinité. Il faut que les savants arrivent à éliminer complètement en eux l'éducation bourgeoise reçue et qu'ils étudient les phénomènes sociaux avec la même âpreté, avec le même désintéressement qu'ils peuvent avoir porté dans les études d'une connaissance spéciale. Alors, quand ils ne seront plus influencés par des considérations ou des préjugés étrangers à la science, ce ne sera plus à la condamnation des criminels qu'ils concluront, mais bien, comme nous, à la destruction d'un état social qui fait que dans son sein, de par son organisation vicieuse, il peut y avoir des individus réputés honnêtes, et d'autres réputés criminels.

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