‹ La société mourante et l'anarchieChapitre 20 sur 31 · LA COLONISATION · texte numérisé non relu

LA COLONISATION

La colonisation prend trop d'extensioD, à notre époque, pour que nous ne traitions pas à part, dans ce livre, ce produit hybride du patriotisme et du mercantilisme combinés — brigandage et vol a main armée, à l'usage des dirigeants.

Un particulier pénètre chez son voisin, il brise tout ce qui lui tombe sous la main, fait main basse sur ce qui se trouve à sa convenance, c'est un criminel ; la « Société » le condamne. Mais qu'un gouvernement se trouve acculé à une situation intérieure où un dérivatif extérieur soit devenu nécessaire, qu'il soit encombré chez lui de bras inoccupés dont il ne sait comment se débarrasser, de produits qu'il ne sait comment écouler, que ce gouvernement aille porter la guerre chez des populations

lointaines, qu'il sait trop faibles pour pouvoir lui résister, qu'il s'empare de leur pays, les soumette à tout un système d'exploitation, leur impose ses produits, les massacre si elles tentent de se soustraire à l'exploitation qu'il fait peser sur elles, oh ! alors, ceci est moral! Du moment que l'on opère en grand, cela mérite l'approbation des honnêtes gens, cela ne s'appelle plus vol ni assassinat, il y a un mot honnête pour couvrir les malhonnêtes choses que la société commet, on appelle ça « civiliser » les populations arriérées !

Et que l'on ne crie pas à l'exagération ! Un peuple n'est réputé colonisateur que quand il a su tirer, d'une contrée, le maximum des produits qu'elle peut rendre. Ainsi, l'Angleterre est un pays colonisateur, parce qu'elle sait faire rendre à ses colonies le bien-être pour ceux qu'elle y envoie, qu'elle sait faire rentrer dans ses coffres les impôts dont elle les frappe. Dans les Indes, par exemple, ceux qu'elle y envoie font des fortunes colossales ; le pays, il est vrai, est bien ravagé de temps à autre par des famines épouvantables, qui déciment des centaines de milliers d'hommes, qu'importent les détails, si John Bull peut y écouler ses produits manufacturés, en tirer, pour son bien-être, ce que le soi de la Grande-Bretagne ne peut lui fournir. Ce sont les bienfaits de la civilisation !

En France, c'est autre chose, on n'est pas coloni-

et l'anarchie 173

sateur. Oh ! rassurez-vous, cela ne veut pas dire que l'on soit moins brigand, que les populations conquises soient moins exploitées, non ; seulement, on est moins pratique. Au lieu d'étudier les populations que l'on conquiert, on les livre aux fantaisies du sabre, on les soumet au régime de la « Mère- Patrie » ; si les populations ne peuvent s'y plier, tant pis pour elles, elles disparaîtront petit à petit, sous l'action débilitante d'une administration à laquelle elles n'étaient pas habituées, qu'importe? Si elles se révoltent, on leur fera la chasse, on les traquera comme des fauves, le pillage sera alors non seulement toléré, mais commode, cela s'appellera une razzia.

La bête féroce que l'on élève et entretient sous le nom de soldat, est lâchée sur des populations inoffensives ; elles se voient livrées à tous les excès que pourront imaginer ces brutes déchaînées : on viole les femmes, on égorge les enfants, des villages sont livrés aux flammes, des populations entières sont chassées dans la plaine où elles périront fatalement de misère. Ce n'est rien que cela, laissez passer, c'est une nation policée, qui porte la civilisation chez les sauvages !

Certes, à bien examiner ce qui se passe tous les jours autour de nous, tout cela n'a rien d'illogicue ni d'anormal ; c'est bien le fait de l'organisa'ion actuelle ; rien d'étonnant à ce que ces hauts faits

d'armes obtiennent l'assentiment et les applaudissements du monde bourgeois. La bourgeoisie est intéressée à ces coups de brigandage, ils lui servent de prétexte à entretenir des armées permanentes, cela occupe les prétoriens qui vont, dans ces tueries, se faire la main pour un travail plus sérieux ; ces armées elles-mêmes servent de débouché à toute une série d'idiots et de non-valeurs dont elle serait fort embarrassée et qui, au moyen de quelques mètres de galons, deviennent ses plus enragés souteneurs. Ces conquêtes lui facilitent toute une série de tripotages financiers, au moyen desquels elle écumera l'épargne des gogos à la recherche des entreprises véreuses, elle accaparera les terrains volés aux vaincus ; ces guerres occasionnent des tueries de travailleurs dont le trop-plein la gêne chez elle. Les pays conquis ayant besoin d'une administration, nouveau débouché à toute une armée de budgétivores et d'ambitieux qu'elle attache ainsi à son char, tandis qu'inemployés, ils pourraient la gêner sur sa route.

Plus encore, ce sont des populations à exploiter, qu'elle pourra courber sous le travail, auxquelles elle pourra imposer ses produits, qu'elle pourra décimer sans avoir à en rendre compte à personne. En vue de ces avantages, la bourgeoisie n'a donc pas à hésiter, et la bourgeoisie française l'a tellement bien compris qu'elle vient de se lancer à toute vapeur dans les entreprises coloniales.

et l'anarchie 175

Mais, ce qui nous étonne, ce qui nous écœure, c'est qu'il y ait encore des travailleurs qui approuvent ces infamies, ne ressentent aucun remords de prêter la main à ces canailleries, et n'aient pas compris cette injustice flagrante de massacrer des populations chez elles, pour les plier à un genre de vie qui n'est pas le leur. Oh ! nous connaissons les réponses toutes faites qu'il est d'usage de débiter lorsqu'on s'indigne des faits trop criants : « Ils se sont révoltés, ils ont tué des nôtres, nous ne pouvons pas supporter cela... Ce sont des sauvages, il faut les civiliser... Les besoins du commerce l'exigent... Oui, peut-être, on a eu tort d'aller chez eux, mais les colonies nous ont trop coûté d'hommes et d'argent pour les abandonner, etc., etc. »

« Ils se sont révoltés, ils ont tué des nôtres », eh bien ! après ? Qu'allait-on chercher chez eux ? Que ne les laissait-on tranquilles ? Est-ce qu'ils sont venus nous demander quelque chose ? On a voulu leur imposer des lois qu'ils ne veulent pas accepter, ils se révoltent, ils font bien, tant pis pour ceux qui périssent dans la lutte, ils n'avaient qu'à ne pas prêter la main à ces infamies.

« Ce sont des sauvages, il faut les civiliser ». Que Ton prenne l'histoire des conquêtes et que l'on nous dise après, quels sont les plus sauvages, de ceux que l'on qualifie de la sorte ou des « civilisés » ? Quels sont ceux qui auraient le plus besoin d'être civilisés, des conquérants ou des populations inof-

i'ensives qui, la plupart du temps, ont accueilli les envahisseurs à bras ouverts, et, pour prix de leurs avances, en ont été torturés , décimés ? Prenez l'histoire des conquêtes de l'Amérique par l'Espagne, des Indes par l'Angleterre, de l'Afrique, de la Cochinchine et du Tonkin par la France, et venez après, nous vanter la civilisation ! Bien entendu, dans ces historiques, vous n'y trouverez que les « grands faits » qui, par leur importance, ont laissé une trace dans l'histoire, mais s'il fallait vous faire le tableau de tous les « petits faits » dont ils se composent, et qui passent inaperçus, s'il fallait mettre à jour toutes les turpitudes qui disparaissent dans la masse imposante des faits principaux, que serait-ce alors? On reculerait écœuré devant ces monstruosités.

Nous avons, pour notre part, — ayant passé quelque temps dans l'infanterie de marine, — entendu raconter une foule de scènes qui prouvent que le soldat qui arrive dans un pays conquis s'y considère, par le fait, comme un maître absolu ; pour lui, les populations sont des bêtes de somme qu'il peut faire mouvoir à son gré ; il a droit de prise sur tout objet à sa convenance, malheur à l'indigène qui voudra s'y opposer, il ne tardera pas à apprendre que la loi du sabre est la seule loi; l'institution qui défend la Propriété en Europe, ne la reconnaît pas sous une autre latitude. Le soldat,

en cela, est encouragé par les officiers qui prêcheal d'exemple, par l'administration qui lui met la trique en main pour surveiller les indigènes qu'elle emploie à ses travaux.

Que de faits répugnants vous sont racontés là, naïvement, comme choses très naturelles, et, lorsque, par hasard, — si l'indigène s'est révolté, a tué celui ou ceux qui l'opprimaient — vous dites qu'il a bien fait, il faut entendre les cris de stupeur qui accueillent votre réponse : Comment? puisque, nous sommes les maîtres, puisque l'on nous commande, il faut bien nous faire obéir; si on les laissait faire, ils se révolteraient tous, ils nous chasseraient. Après avoir dépensé tant d'argent et tant d'hommes, la France perdrait le pays, elle n'aurait plus de colonies 1

Voilà où la discipline et l'abrutissement militaires amènent l'esprit des travailleurs; ils subissent les mêmes injustices, les mêmes turpitudes qu'ils aident à faire peser sur les autres ; et ils ne sentent plus l'ignominie de leur conduite, ils en viennent à servir, inconsciemment, d'instruments au despotisme, à se vanter de ce rôle, à ne plus en comprendre toute la bassesse et l'infamie.

Quant aux besoins du commerce, voilà bien le vrai motif; messieurs les bourgeois s'étant embarrassés de produits qu'ils ne savent comment écouler, ils ne trouvent rien de mieux que d'aller décla-

Page 1