‹ La société mourante et l'anarchieChapitre 21 sur 31 · B LA SOCIÉTÉ MOURANTE · texte numérisé non relu

B LA SOCIÉTÉ MOURANTE

rer la guerre à de pauvres diables, impuissants à se défendre, pour leur imposer ces produits. Certes, il serait facile de s'entendre avec eus, on pourrait trafiquer par la voie des échanges, même en n'étant pas très ferrés sur la valeur des objets ; ceux-ci n'ayant, pour eux, de valeur qu'autant qu'ils leur tirent l'œil, il serait facile de les « enfoncer » et de réaliser de beaux bénéfices ; n'en était-il pas ainsi avant que l'on pénétrât dans le continent noir? n'était-on pas, par l'intermédiaire des peuplades de la côte, en relation avec les peuplades de l'intérieur? N'en tirait-on pas déjà les produits que l'on en tire à présent?

Oui, cela est possible, cela a été, mais voilà le diable! pour opérer de la sorte, il faut du temps, de la patience, impossible d'opérer en grand, il faut compter avec la concurrence : « Le commerce a besoin qu'on le protège ! » On sait ce que cela veut dire : vite, deux ou trois cuirassés en marche, une demi-douzaine de canonnières, un corps de troupes de débarquement, saluez, la civilisation va faire son œuvre! Nous avons pris une population forte, robuste et saine, dans quarante ou cinquante années d'ici nous vous rendrons un troupeau anémié, abruti, misérable, décimé, corrompu, qui en aura pour très peu de temps à disparaître de la surface du globe. Alors sera complète l'œuvre civilisatrice!

et l'anarchie 171*

Si l'on doutait de ce que nous avançons, que l'on prenne les récits des voyageurs, qu'on lise la description des pays où les Européens se sont installés par droit de conquête, partout la population s'amoin drit et disparait, partout, l'ivrognerie, la syphilis et autres importations européennes les fauchent à grands coups, atrophient et anémient ceux qui survivent. Et, peut-il en être autrement? Non, étant donnés les moyens que l'on emploie. Voilà des populations qui avaient un autre genre de vie que nous, d'autres aptitudes, d'autres besoins; au lieu d'étudier ces aptitudes et ces besoins, de chercher à les adapter à notre civilisation, graduellement, insensiblement, en ne leur demandant de prendre, de cetie civilisation, que ce qu'ils pouvaient s'assimiler, on a voulu les plier d'un coup ; on a tout rompu ; non seulement elles ont été réfractaires, mais l'expérience leur a été fatale.

Que le rôle de l'homme soit-disant civilisé aurait pu être beau, s'il avait su le comprendre, et si luimême n'avait été affligé de ces deux pestes : le gouvernement et le mercantilisme, deux plaies àifreuses dont il devrait bien songer à se débarrasser avant de chercher à civiliser les autres.

La culture des peuplades arriérées pourrait se poursuivre pacifiquement et amener à la civilisation des éléments nouveaux susceptibles, en s'y adaptant, de la revivifier. Que l'on ne vienne pas

nous parler de la duplicité et de la férocité des barbares! Nous n'avons qu'à lire les récits de ces hommes, vraiment courageux, qui sont partis au milieu de populations inconnues, poussés par le seul idéal de la science et le désir de connaître. Ceux-là ont su s'en faire des amis, ont pu passer chez eux sans en avoir rien à craindre; la duplicité et la férocité ne sont venues que de ces misérables trafiquants qui se décorent faussement du nom de voyageurs, ne voyant, dans leurs voyages, qu'une bonne affaire commerciale ou politique, ils ont excité, contre le blanc, l'animosité de ces populations, en les trompant dans leurs échanges, en ne tenant pas les engagements consentis, en les massacrant, au besoin, quand ils pouvaient le faire impunément.

Allons, allons, philanthropes du commerce, civilisateurs du sabre, rengainez vos tirades sur les bienfaits de la civilisation. Ce que vous appelez ainsi, ce que vous déguisez sous le nom de colonisation a un nom parfaitement défini dans votre Code, lorsqu'il est le fait de quelques individualités obscures; cela s'appelle : « Pillage et assassinat en bandes armées », mais la civilisation n'a rien à voir avec vos pratiques de bandits de grands chemins.

Ce qu'il faut à la classe dirigeante, ce sont les débouchés nouveaux pour ses produits, ce sont des

ET LANARCHIE 181

peuples nouveaux à exploiter; c'est pour cela qu'elle envoie les Soleillet, les de Brazza, les Crampels, les Trivier, etc., à la recherche des territoires inconnus pour y ouvrir des comptoirs qui livreront ces pays à son exploitation sans borne; elle commencera par les exploiter commercialement, pour finir par les exploiter de toutes les façons, lorsqu'elle aura mené ces peuplades sous son protectorat; ce qu'il lui faut, ce sont des terrains immenses qu'elle s'annexera graduellement, après les avoir dépeupla; ne faut-il pas beaucoup de place pour y déverser le trop-plein de la population qui l'embarrasse?

Vous, dirigeants, des civilisateurs, allons donc! Qu'avez-vous fait de ces peuplades qui habitaient l'Amérique et qui disparaissent tous les jours décimées par les trahisons, auxquelles, au mépris de la foi jurée, vous arrachez peu à peu, les territoires de chasse que vous aviez dû leur reconnaître? Qu'avez-vous fait de ces peuplades de la Polynésie, que ' les voyageurs s'accordaient à nous montrer comme des populations fortes et vigoureuses, et qui, maintenant, disparaissent sous votre domination?

Vous des civilisateurs! Mais du train dont marche votre civilisation, si les travailleurs devaient succomber dans la lutte qu'ils vous livrent, vous ne tarderiez pas à succomber, à votre tour, sous votre indolence et votre paresse, comme sont tombées les civilisations grecque et romaine, qui, arrivées au

faîte du luxe et de l'exploitation, ayant perdu toutes les facultés de lutte pour ne conserver que celle de jouir, ont succombé, bien plus sous le poids de leur avachissement que sous les coups des barbares qui, arrivant prendre part à la lutte, dans la plénitude de leurs forces, n'ont pas eu grand'peine à renverser cette civilisation en pleine décomposition.

Comme vous avez pris à tâche de détruire les races, non pas inférieures — nous le démontrerons plus loin — mais seulement retardataires, vous tendez de même à détruire la classe des travailleurs que vous qualifiez, aussi, d'inférieure. Vous cherchez tous les jours à élimiDer le travailleur de l'atelier, en le remplaçant par des machines. Votre triomphe serait la fin de l'humanité; car, perdant peu à peu les facultés que vous avez acquises par le besoin de lutte, vous retourneriez aux formes ancestrales les plus rudimentaires, et l'humanité n'aurait bientôt plus d'autre idéal que celui d'une association de sacs digestifs, commandant à un peuple de machines, servies par les automates, n ayant plus d'humain que le nom.

Page 1