‹ La société mourante et l'anarchieChapitre 6 sur 31 · TP.OP ABSTRAITS · texte numérisé non relu

TP.OP ABSTRAITS

Vous êtes trop abstraits î

C'est une objection souvent adressée aux anarchistes, par nombre de personnes : elles disent que, nous adressant de préférence aux travailleurs, nous ferions une propagande plus fructueuse si nous consentions à prendre les choses de moins haut.

Par le chapitre précédent nous avons vu que c'était le développement lui-même des idées qui nous entraînait à traiter des questions qui n'étaient pas toujours à la portée de ceux auxquels nous nous adressons, c'est une fatalité que nous subissons et contre laquelle nous ne pouvons rien.

Pour ceux qui commencent à mordre à la ques-

tion sociale, nos écrits peuvent, parfois, paraître d'une aridité que nous ne contestons pas. Mais, pouvons-nous faire que les questions que nous traitons, et qui sont à traiter, ne soient pas arides par elles-mêmes ! Pouvons-nous empêcher que les idées que nous défendons, s'enchaînant les unes les autres, s'identifiarf avec toutes les branches du savoir humain, entraînent ceux qui veulent les élucider à étudier des choses dont ils ne pensaient pas avoir besoin ?

Et, du reste, est-ce que tout ce travail préparatoire auquel on voudrait nous condamner n'a pas été fait par nos prédécesseurs socialistes ? Est-ce que les bourgeois eux-mêmes ne travaillent pas à la démolition de leur société? Est-ce que tous les ambitieux, radicaux, socialistes plus ou moins bon teint, ne s'acharnent pas à démontrer aux travailleurs que la société actuelle ne peut rien pour eux, qu'elle doit être changée.

Les anarchistes n'ont donc qu'à analyser cet énorme travail, à le coordonner, à en dégager l'essence.

Leur rôle se borne à démontrer que ce n'est pas en changeant les gouvernants que l'on guérira les maux dont on souffre, que ce n'est pas en modifiant seulement les rouages de l'organisme social que nous les empêcherons de produire les effets mauvais que les bourgeois désireux d'arriver au pouvoir s'entendent si bien à démontrer. Mais notre be-

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sogne est compliquée précisément parce que le? idées que nous remuons sont abstraites.

Certes, si nous voulions nous contenter de déclamations et d'affirmations, la tâche serait rendue facile, et pour nous et pour ceux qui nous lisent, Plus de problèmes ardus à résoudre, plus besoin de se mettre en frais d'arguments et de logique ; c'est facile de dire et d'écrire : « Camarades, les patrons nous volent! les bourgeois sont des crapules! les gouvernants des canailles ! il faut se révolter, tuer les capitalistes, mettre le feu dans les usines! »

D'ailleurs, avant qu'on l'écrivît, les exploités ont, parfois, tué leurs exploiteurs, les gouvernés ont fait des révolutions, les pauvres se sont insurgés contre les riches, mais on n'a rien changé à la situation. On a changé de gouvernants ; en 89 la propriété a changé de maître ; on a l'ait depuis des révolutions espérant qu'elles fourniraient les moyens de la faire changer encore de mains, les gouvernants oppriment toujours les gouvernés, les riches vivent toujours aux dépens des exploités, il n'y a rien de changé.

Depuis qu'on l'a écrit, on a aussi fait des révolutions, et rien n'a été changé! C'est qu'il ne s'agit pas de dire et d'écrire que le travailleur est exploité, il faut lui expliquer surtout comment, en changeant de maîtres, il ne cesse pas d'être exploité, et comment, s'il se mettait à la place de ses maîtres, il deviendrait exploiteur à son tour, lais-

sant derrière lui des exploités qui formuleraient contre sa domination les mêmes griefs qu'il formule contre ceux qu'il aurait dépossédés. Ce qu'il faut leur faire comprendre encore, c'est comment les bourgeois les ont intéressés à leur société, les amenant à défendre les privilèges des exploiteurs, quand ils croient défendre leur propre intérêt, dans une organisation qui n'a, pour eux, que des promesses jamais réalisées.

La société bourgeoise se charge, elle-même, par son organisation basée sur l'antagonisme des inté« rets, de mener les travailleurs à la révolution ; or, les travailleurs ont toujours fait des révolutions mais s'en sont toujours laissé escamoter le profit, parce qu'ils « ne savaient pas ». Le rôle des propagandistes est donc « d'apprendre » aux travailleurs, et pour leur apprendre, il faut leur « démontrer ». L'affirmation fait des croyants, mais non des conscients.

Alors que, même pour les socialisa les plus avancés, l'autorité était la base de tome organisation, il ne pouvait y avoir aucun mal à n'avoir que des croyants ; au contraire, cela facilitait la besogne à ceux qui s'érigeaient en directeurs; on pouvait procéder par affirmation, on était cru selon le degré d'autorité que l'on avait su acquérir et comme les directeurs ne demandaient pas à leurs prosélytes

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de savoir pourquoi ou les faisait agir, mais de « croire » assez pour obéir aveuglément aux ordres reçus, ils n'avaient pas besoin de se tuer à leur fournir des arguments.

Croyant aux hommes providentiels qui devaient penser et agir pour eux, la masse des prosélytes n'avait nul besoin d'apprendre tant de choses. Est-ce que les chefs n'avaient pas, tout préparé dans leur cerveau, un plan de réorganisation sociale qu'ils s'empresseraient d'appliquer une fois portés au pouvoir? Savoir se battre et se faire tuer, c'est tout ce que l'on demandait au vulgaire d'apprendre et d'exécuter. Une fois les chefs en place, le bon populo n'avait qu'à attendre, tout devait lui venir à point, sans qu'il eût à s'inquiéter !

Mais les idées anarchistes sont venues bouleverser tout cela. Niant la nécessité des hommes providentiels, faisant la guerre à l'autorité et réclamant pour chaque individu le droit et le devoir de n'agir que sous sa propre impulsion, de ne subir aucune contrainte ni aucune restriction à son autonomie, proclamant l'initiative individuelle comme base de tout progrès et de toute association vraiment libertaire, l'idée anarchiste ne peut plus se contenter de faire des croyants, elle doit viser surtout à faire des convaincus, sachant pourquoi ils croient, parce que les arguments qu'on leur a fournis les ont frappés et qu'ils les ont pesés, discutes, et se sont rendu compte par eux-mêmes de leur valeur ; de là une

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