IA SOCIÉTÉ MOURANTE
propagande plus difficile, plus ardue, plus abstraite, mais aussi plus efficace.
Du moment que les individus ne relèvent que de leur propre initiative, ils doivent être mis à même de l'exercer efficacement. Pour que l'initiative de l'individu puisse s'adapter librement à l'action d'autres individus, il faut qu'elle soit consciente, raisonnée, basée sur la logique de l'ordre naturel des faits ; pour que tous ces actes séparés viennent converger vers un but commun, il faut qu'ils soient suscités par une idée commune fortement comprise, clairement élaborée, ce n'est donc qu'une discussion serrée, logique et précise des idées qui peut ouvrir le cerveau de ceux qui les adoptent et les amener à réfléchir par eux-mêmes.
De là, notre manière de procéder qui fait que, lorsque nous prenons une idée, au lieu de chercher à en tirer un feu d'artifices de phrases à effet, nous la prenons et la retournons sous toutes ses faces, la disséquons jusque dans ses derniers atomes afin d'en tirer toute la somme d"argumentation possible.
Ah ! ce n'est pas une petite affaire que de culbuter une société, comme nous parlons de le faire, surtout quand on veut que cette culbute sociale soit universelle, comme nous le désirons.
Il est évident que les individus qui composent
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cette société, si marâtre soit-elle pour eux, ne sont pas portés à envisager d'emblée, comme nous, la nécessité de cette culbute ; ayant été habitué à y voir le palladium de leur préservation, de la possibilité de leur bien-être. Ils comprennent bien que celte société ne leur fournit pas ce qu'elle a promis, mais ils ne peuvent comprendre la nécessité de sa destruction totale. — Chacun n'a-t-il pas sa petite réforme à y apporter qui doit graisser tous les rouages et faire marcher la machine à la satisfaction de tous !
Ils veulent donc savoir si cette culbute leur sera profitable ou préjudiciable, de là une foule de questions qui amènent à discuter toutes les connaissances humaines, afin de savoir si elles surnageront dans le cataclysme que nous voulons provoquer.
De là l'embarras du travailleur qui voit dérouler devant son entendement un tas de questions qu'on s'est bien gardé de lui apprendre à l'école, questions où il lui est bien difficile de se reconnaître, qu'il entend, pour la plupart du temps, traiter pour la première fois. Questions, pourtant, qu'il faut qu'il étudie, qu'il approfondisse et qu'il résolve s'il veut être apte à profiter de cette autonomie qu'il réclame, s'il ne veut pas user son initiative à son propre détriment, et surtout, s'il veut savoir se passer des hommes providentiels.
Lorsqu'une question, si abstraite soit-elle, se présente aux investigations du propagandiste anarchiste, celui-ci ne peut pas ne pas faire qu'elle soit abstraite de par son essence même, et la passer sous silence sous prétexte que ceux auxquels il s'adresse n'en ont pas entendu parler ou ne sont pas aptes à le comprendre.
L'exposer dans un langage net, clair, précis et concis -, éviter les mots à mille pattes — selon l'expression d'un de nos camarades — c'est-à-dire les mots qui ne sont compris que des initiés, éviter d'enterrer sa pensée sous une phraséologie ronflante et redondante, de rechercher la phrase et l'effet, voilà tout ce que peuvent faire ceux qui ont à cœur de propager l'idée, de la faire comprendre et de la faire pénétrer dans la masse, mais nous ne pouvons pas la mutiler sous prétexte qu'elle n'est pas accessible à la masse.
S'il fallait éluder toutes les questions que la masse a es lecteurs n'est pas apte à comprendre au premier énoncé, ce serait se condamner à revenir à la déclamation, à l'art d'enfiler les phrases au bout les unes des autres pour ne rien dire. Ce rôle est assez bien tenu par les rhéteurs bourgeois pour que nous ne cherchions pas à les en déposséder.
Si les travailleurs veulent s'émanciper, ils doivent comprendre que cette émancipation ne viendra pas toute seule, qu'il faut qu'ils l'acquièrent,
que s'instruire est une des formes de la lutte sociale.
La durée et la possibilité de leur exploitation par la classe bourgeoise, proviennent de leur iguorance ; il faut qu'ils sachent s'affranchir intellectuellement, s'ils veulent être aptes à s'affranchir matériellement. S'ils reculaient déjà devant les dilficultés de cette émancipation qui ne dépend que de leur vouloir, que sera-ce donc devant les difficultés d'une lutte plus active où il faudra dépenser une force de caractère et une somme de volonté incommensurables ?
Tout inutile et nuisible qu'elle soit, la bourgeoisie n'en a pas moins concentré dans les cerveaux de quelques-uns des siens toutes les connaissances scientifiques nécessaires au développement de l'humanité. Si nous ne voulons pas que la révolution soit un retour en arrière, il faut que le travailleur soit apte à remplacer intellectuellement la bourgeoisie qu'il veut culbuter ; ii ne faut pas que son ignorance soit un obstacle au développement des connaissances déjà acquises. SU ne les connaît pas à fond, il doit être apte à les comprendre lorsqu'il se trouvera en leur présence.
Certes, nous comprenons toutes les impatiences, nous nous imaginons parfaitement que ceux qui ont faim voudraient voir luire le jour où ils pourront apaiser leur faim ; nous nous rendons parlai-
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tement compte que ceux qui ne subissent qu'en maîtrisant leurs colères le joug de l'autorité, soient impatients de le secouer, désireux d'entendre des paroles en conformité avec leur situation d'esprit, leur rappelant leurs haines, leurs désirs, leurs aspirations, leur soif de justice.
Mais, quelles que soient les impatiences, quelque légitimes que soient les revendications et le besoin de les réaliser, l'idée ne suit son chemin que peu à peu, ne pénètre dans les cerveaux et ne s'y loge que mûrie et élaborée.
Quand on pense que la bourgeoisie, que nous voulons renverser, a mis des siècles à se préparer avant de renverser la royauté, cela doit nous donner à réfléchir sur le travail d'élaboration que nous avons à faire.
Au quatorzième siècle, quand Etienne Marcel tenta de se saisir du pouvoir au profit de la bourgeoisie déjà organisée en corporations, elle se sentait déjà forte, la classe bourgeoise; il y avait longtemps qu'elle aspirait à l'autorité, et qu'elle s'était organisée dans ce but, qu'elle s'était instruite, développée, qu'elle travaillait à son affranchissement en poursuivant contre la féodalité l'affranchissement des communes.
Ce ne fut pourtant que quatre siècles plus tard qu'elle réussit à atteindre le but si longuement convoité.
Utiles nous espérons bien ne pas attendre si
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longtemps notre affranchissement et le renversement de l'exploitation bourgeoise. Son complet avachissement, au bout de si peu de temps de pouvoir, pousse à sa rapide déchéance, mais si la bourgeoisie a pu se substituer, en 89, au droit divin, c'est qu'elle s'éiait préparée, intellectuellement, à cette substitution, et plus sa dégringolade est rapide, plus nousdevons nous hâter, nous travailleurs, à nous préparer intellectuellement, non pas à la remplacer au pouvoir que nous devons détruire, mais à nous organiser pour empêcher qu'aucunn aristocratie ne se substitue à celle effondrée.
Une fois établie l'idée de la libre initiative des individus, ceux-ci doivent être mis à même, nous ne saurions trop le répéter, de savoir raisonner et combiner leur initiative. S'ils n'ont pas la volonté de se défaire de leur propre ignorance, comment pourraient-ils être aptes à faire comprendre aux autres quand ils n'auront pas pu apprendre euxmêmes? N'ayons donc pas peur de discuter les questions les plus abstraites, chaque solution acquise est un pas de fait daas la voie de l'émancipation.
Repoussant les chefs, il faut que les connaissances qu'ils renfermaient en leurs cerveaux, soient répandues dans ceux de la foule, et il n'y a qu'un moyen de se mettre à sa portée, tout en continuant à marcher de l'avant, c'est de l'amener à s'intéresser
aux questions qui nous intéressent. Encore une fois, rendons-nous clairs, autant qu'il nous est possible, mais ne nous châtrons pas; car alors, au lieu d'amener la masse à nous, c'est nous qui serions ramenés à elle, au lieu d'aller de l'avant, nous serions retournés en arrière. Drôle de façon, on en conviendra» de comprendre le progrès.