LES PÈLERINAGES
chez les siens, ne s'en efTace jamais la mémoire.
Il n'est pas jusqu'au terme provençal dont il use, celui de Romieii^ qui, sous sa plume, ne prenne une véritable importance. Romieu ! qu'est-ce que cela veut dire? sinon un pèlerin qui est allé à Rome. Or, comment peut-il s'attribuer ce titre, à l'occasion d'un pèlerinage tout local et spécial?
Par malheur, aucun détail, pas la moindre explication de sa part sur les circonstances qui l'entraînèrent si loin d'Ollioules; rien qu'un pur fait, mis en vue dans son préambule, en quelque sorte comme une action d'éclat.
Essayons de pénétrer le mystère.
M. Siméon Luce et, avec lui, d'émincnts érudits ont, de nos jours, fait ressortir (ce qui semble, au premier abord, quelque peu exagéré sous leur plume, mais est justifié par tous les témoignages de l'histoire) la place énorme que les pèlerinages ont eue dans la vie sociale du moyen âge ; et nul, làdessus, ne nous a donné de plus vivantes peintures que M. Jusserand, étudiant chez les Anglais du XIV* siècle, déjà intrépides voyageurs, les grands courants de la pensée populaire *. De semblables mœurs existaient également, quoique à un moindre degré, chez les Provençaux comme chez les Français du xv"; il y a même là un des côtés les plus originaux des mœurs de ce temps, qui sont l'objet de nos esquisses.
On se représente bien à tort les hommes du moyen âge comme rivés au sol et absolument isolés
1 Plus tard, le terme populaire sera Boumiou,
2 J. JcasRRAND, Les Anglais au moyen âge^ ou la vie nomade et les roules en Angleterre au xiv* siècle (1864).
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les uns des autres. Parce qu'ils n'avaient pas nos moyens de locomotion, on imagine qu'ils en étaient dépourvus. Tout au contraire, pour peu qu'on les étudie de près, on constate chez les populations d'alors une vie très active, des relations très nombreuses établies de ville à ville, de province à province. Le monde des arts Tatteste, avec une souveraine magnificence, dans ses monuments qui souvent, à de grandes distances, reproduisent les m^mes types d'architecture. Le monde communal en présente, lui aussi, de saisissantes preuves dans ses chartes, ses statuts, ses institutions. Des pays plus avancés que d'autres, en fait de libertés publiques, exerçaient un rayonnement qui s'étendait au loin ; les idées circulaient, les impulsions bonnes ou mauvaises agissaient, de proche en proche, avec une rapidité qui nous est un sujet de surprise. De nos jours, le commerce ne rencontre plus de barrières. Au moyen âge, il se frayait partout des voies, passant par-dessus les obstacles que lui opposaient les mers, les fleuves, les montagnes, la politique. Mais la religion était toujours sur lui en avance, et de lointains voyages, dont beaucoup étaient des pèlerinages, rapprochaient, mêlaient, fusionnaient dans des échanges de toute nature des hommes de races et de rangs très divers, grands et petits, riches et pauvres.
On sait quels immenses résultats avaient eus sous ce rapport les Croisades. Lorsque l'entraînement qui s'était produit vers Jérusalem finit par s'éteindre, au « sainct passaige d'outre-mer » "succéda le pèlerinage de Rome. Dans les années jubilaires surtout, il n'était pas d'obstacles qui arrêtassent les pèlerins, pas de distances qu'ils ne franchissent, et des vieil-
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lards eux-mêmes affrontaient les risques de longues traversées. En 1300, on en présenta un à Boniface VIII, qui avait cent sept ans ; s du père était venu à Rome en 1200, et lui avait recommandé de faire comme lui, s'il atteignait l'autre siècle. En 1350, au lendemain de la peste noire où un quart au moins de la population de l'Europe avait péri, Clément VI ayant décrété un jubilé, les survivants de cette épouvantable catastrophe y virent une manifestation du ciel, et c'est par millions que les Romains purent compter ceux qui s'y portèrent, pour gagner le grand pardon.
Du nombre des pèlerins de 1350, fut un marchand de Montauban, nommé Barthélémy Bonis, qui avait perdu deux enfants dans cette peste. Son livre de comptes nous permet de le suivre, d'étape en étape, cheminant à pied avec la petite troupe de ses compatriotes qui s'étaient joints à lui ^
Plus tard, les expéditions françaises en Italie, par les troubles qu'elles y jetèrent, firent échec au mouvement ; mais, sitôt qu'elles eurent cessé, il reprit son cours, et, dans l'élan d'une foi qu'aucune difficulté ne décourageait, les femmes ne furent pas les dernières à visiter les Lieux saints de la Péninsule, comme d'autres de leurs devancières l'avaient fait, au XV* siècle, pour ceux de la Palestine *^. Le 19 octobre 1551, à Forcalquier, par-devant Estienne Bandoly, notaire, Anne Talloni, femme de
1 Les Livres de comptes des frères Bonis^ marchands montalbanais du xiv* siècle^ déjà cités.
^ Paule Audier, veuve de Mathieu Benoist de Limoges, au retour d'un pèlerinage aux Lieux Saints, en 1421, fait exécuter par un sculpteur vénitien un sépulchre, c'est-à dire un groupe de personnages représentant la descente au tombeau. Louis Guibbrt, Le Livre de raison d'Etienne Benoist^ p. i'A.
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Gaspard de Berlue, expose que « à cause que, par plusieurs fois, elle s'est trouvée en grands dangiers demorir, toutes les foys que elle a esté ensseinte et grosse d'enfans, et mesme, quand vient Theure de faire les enfans, elle ne peult au plaisir de Dieu avoyr enfans à tout le moings à baplesme, et qu'elle s'est vouée et promise aller ou mander en pellérinage à Nostre-Dame de Lorette, Rome et plusieurs aultres lieux, ayant bonne intention iceulx accomplir avec Taide de Dieu et de Nostre-Dame, sy le bon plaisir est de son dict mary luy bailher et expédier bonne somme d'or ou d'argent de ce qu'il a receu de son dot* ». Or, tel est le plaisir de Gaspard de Berlue à contenter sa femme, et si généreux se montre-t-il envers elle, qu'allant au-delà de ce qu'elle demande d'un esprit soumis à ses volontés, il lui restitue plus qu'une bonne somme, mais sa dot de 1.600 florins tout entière.
Heureusement d'autres Lieux saints étaient à la portée du plus grand nombre. Chaque contrée, chaque nation s'enorgueillissait d'avoir les siens. Placés sous la sauvegarde des princes, des seigneurs locaux et des villes, protégés par les anathèmes dont les papes menaçaient les violateurs de la paix, eux aussi, ils étaient l'objet de célèbres pèlerinages qui, suppléant à celui de Rome, avaient fini par en prendre le nom. Un exemple, remontant au haut moyen âge, nous est donné pour l'abbaye de Saint- Victor de Marseille. Lorsqu'après l'expulsion des Sarrasins, en octobre 1040, Benoît IX la rétablit, il en assimila l'église à Saint-Pierre de Rome. « Quant à ceux qui viendront à ce monastère, pour honorer
1 Communication de M, Léon de Berluc-Pérus&is.
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les saints et visiter ce lieu, disait-il dans une bulle, si quelqu'un leur fait dommage dans leur corps ou dans leurs biens, pendant qu'ils viendront, qu'ils y séjourneront ou qu'ils retourneront chez eux, nous appelons sur lui la colère et la malédiction de Dieu et de tous les saints ^ »
De là, dans les textes des xiv* etxv* siècles, la commune dénomination latine de Romipetagium^ qui caractérise indistinctement ces pieux voyages, celles de Romipetœ^ Romipedœ^ ou simplement de Romei^ que reçoivent les pèlerins de toute catégorie. Delà, les Romieus de Provence, les Romitis du Béarn,les RoumoneoK de l'Auvergne, etc.. La plupart des grandes foires du moyen âge n'ont pas eu d autre origine. Celle de Saint-Denis, d'abord installée autour de l'abbaye, commençait le 9 octobre, jour de la fête du saint, et durait un mois, pour laisser aux marchands de laLombardie et de l'Espagne le temps d'arriver. A Lyon, la fameuse foire des Aferveilles devait son institution à la fête célébrée en l'honneur des milliers de martyrs, dont, au temps de la primitive Eglise, le sang fut versé pour la foi. Nul n'ignore que la foire de Beau caire s'ouvrait le 22 juillet, fête de sainte Madeleine. — Des petits pèlerinages locaux sont nés de même les fôtesvotives et les foires de village, nommées en Provence Rotfmaviagi, Roumavagi (voyages à Rome), en Gascogne Rouminuatije. Les Italiens disent Romeaggio; les Espagnols et les Portugais ont leurs Rotnarias^^.
^ Paillon, Monuments inédits sur l'apostolat de sainte Marie- Madeleine en Provence (1859), t. II, p. 627-642.
•^ Sous ce titre a* Romarias^wn écrivain poitugais, M. VieiraCorreia, yient de consacrer, dans un livre publié à Porto, une charmante étude aux pèlerinages et fôtes votives de son pays.
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A la date de 1400, Bertrand Boysset, citoyen d*Arles, enregistre dans son journal, comme un événement, loti pardoun de Roiima sive jubilet^ qui eut lieu cette année-là. « Innombrables, écrit-il, furent les gens d'Arles et d'autres pays qui s'y rendirent, motos gens d'Arles e autres païs faneroii^ sensa nombre. Puis, neuf années après, il nous parlera d*un pardon local auquel il a pris part.
Non loin d'Arles, à Mont-Majour, sur un rocher alors entouré de marais, les Bénédictins avaient fondé, au x" siècle, un de leurs inonastères. Il n'en reste aujourd'hui que des ruines ; au moyen âge, il était dans toute sa splendeur^ et comptait parmi les Lieux saints de Provence les plus vénérés. En 1409, au mois de mai, nous dit Boysset, fut donné louperdon de S. Peyre de Montmnjour. Il a tout vu, et il déclare ôtre en deçà de la vérité, en évaluant à l&J.OiX) le nombre des romieus qui y vinrent : en lor/ual perdon foron romieus^ e vengueron de tôt lo monde plus de cent cinquanta milia chrestians e christianas^ e plus vous die per reritat, non solamen per ausir, mas pei' veser. Quelles multitudes ! Pour les nourrir, il n'y avait pas à attendre un miracle, comme celui dont Jésus-Christ avait fait suivre .son sermon sur la montagne. Les vivres ne furent pas moins à bon compte : quatre deniers le pot de vin et du meilleur, le pain et le poisson étaient encore d'un moindre prix ^ Louis II, roi de Sicile et comte de Provence, y était présent en noble compagnie. En cette année 1409, le 16 janvier, au
1 Mémoires de Bertrand Boysset contenant ce qui est ai^'ivé de plus remarquable j particulièrement à Arles et en Provence^ depuis 1312 jusqu'en 1413, publiés dans le Musée» Revue historique et littéraire d: Arles (1876-1877).