LA NOBLESSE FONCIÈRE ET LES CLASSES COMMERÇANTES
Disons-le de suite: non seulement on la trouve mêlée au peuple; mais, pour une bonne part, elle est peuple, elle aussi; car, si elle compte à sa tête quelques très vieilles familles, continuant à y représenter l'aristocratie contemporaine de l'origine des fiefs, il en est. un bien plus grand nombre, toutes récentes, qu'on voit, à peine sorties de dessous terre, faire des débris de ces fiefs tombés entre leurs mains la base de leur élévation.
« Quant à la marchandise, elle estoit lors en vogue et réputation, écrivait THospital, et les meilleures et plus grandes familles estoient celles des marchands *. » Toute proportion gardée en ce qui touche le degré de richesse, l'observation eût été particulièrement applicable à la Provence, où, moins que dans aucun autre pays, il ne fallait du temps aune individualité bien douée, pour se hisser par le négoce ou l'industrie au niveau de la classe supérieure.
Dans l'épuisement des races chevaleresques, cette fin du moyen âge vit surgir de nouvelles familles qui, par le travail, vinrent prendre leur place; et telles étaient alors les mœurs, communes à toutes les couches sociales, que bientôt elles se fondaient avec les anciennes, pendant que, de leur coté, celles-ci s'efforçaient de raffermir une fortune plus ou moins i*uinée par une longue succession de malheurs publics. Peu de spectacles sont d'un plus haut intérêt en histoire sociale. Avant de reprendre l'histoire de notre Dcydier d'Ollioules et de l'entendre nous retracer son œuvre propre, arrêtons-y un instant notre attention.
^ L'IlosPiTAL, Traité de la réformalion de tajusOce, 1. 1, p. 317.
308 LA NOBLESSE FONCIÀRE
Si la fusion se fait si vite entre les divers éléments de cette noblesse, une des premières causes en est dans la simplicité générale des mœurs; en haut comme en bas, elle est un des traits essentiels de Tépoque. Môme chez les plus illustres familles, point de distinctions particulières attachées à des titres. Les princes des deux maisons d'Anjou, n'ayant pas été jaloux d'en conférer qui eussent rivalisé avec le leur comme souverains du pays, on n'en connaissait d'autre que celui de vicomte, et encore en avaient-ils été si peu prodigues que le nombre de ces vicomtes se réduisait à cinq^ Un sixième fut érigé par René-, et il s'en tint là. Si les Bertrand de Marseille, seigneurs d'Ollioules, étaient comtes de Vintimille, c'est que ce titre leur venait du comté de ce nom, dont de l'autre côté du Var ils avaient eu la suzeraineté.
Dans l'économie de la vie, chez la noblesse provençale, rien du luxe de celle du Nord. L'inventaire du château des Baux, dressé en 1426^, nous détaille bien des richesses en tout genre; mais elles tiennent à une situation hors pair, celle d'une maison quasi-princière. Quelques bijoux mis à part, les autres donnent une très médiocre idée du confort que les nobles provençaux se procuraient dans leurs gentilshommières. Cette absence de luxe a frappé tous les érudits qui ont dépouillé de semblables' documents, venant des milieux les plus différents, même d'une grande cité enrichie par le commerce, telle que Marseille. « J'ai vu dans les
1 Vicomtes de Talard, Cadenet. Valernes, Reillane et Esparron. » Vicomte des Martigues.
3 Publié par M. L. Barthélémy, d'après le texte original {Revue des Sociétés savantes ^ 1877).
chartes du moyen âge bien des inventaires d'objets miobiliers, dit l*historien moderne de cette ville. Chez les personnes réputées les plus riches, tout y est d'une étonnante simplicité qui semble accuser r indigence... Des bancs, des tables de bois, des objets grossiers pouvant à peine servir aux. premiers besoins domestiques, c'est tout ce qui constitue les ameublements de cette époque dans les maisons les plus opulentes. Le plus modeste artisan ne s'en contenterait pas aujourd'hui ^ » Rien mieux que le train de maison, tenu par le roi René en Provence, ne témoigne de cette simplicité de mœurs. Grand pouvait être le nombre des officiers qu'elle comprenait; le personnel y était presque à l'égal de celui des rois de France ; mais le faste y était si inconnu que tous, même les personnages les plus marquants, grands-maîtres d'hôtel, grands-écuyers et chambellans, n'y'étaient journellement défrayés pour la nourriture qu'à raison de 2 gros, 2 patacs 2, soit environ o francs d'aujourd'hui.
Dans les cérémonies d'apparat, les comtes de Provence s'entouraient volontiers dos principaux membres de leur vieille noblesse ; mais, chez eux, point de cour proprement dite, surtout dans le sens qui plus tard s'attachera à ce mot, et qui, sous les derniers Valois, en fera le synonyme d'un foyer de corruption. ,
Sur un seul point, celui de la culture de l'esprit, chez les survivants de cette noblesse, a l'époque de René, les mœurs avaient fléchi, entraînant et. précipitant sa décadence.
' Augustin Fabre, Les Rues de Marseille (1865), p. 328. ^ Lbcoy de la Marchk, Le roi Hené^ servie^ sonadminislratiov, etc., t. I, p. 496.
Il y eut un temps, et ce temps avait rempli à peu près tout le moyen âge, où les plus grandes familles féodales s'étaient illustrées dans les lettres. On sait quels brillants troubadours en sortirent. Puis, leur avaient succédé des jurisconsultes de marque. Encore au xvni* siècle, leur souvenir n'était pas effacé au palais, et un avocat érudit d alors, l'évoquant dans une correspondance avec un ancien du barreau d'Aix, disait à leur sujet: « Vous avez vu comme moi, dans une infinité d'actes des xni", xiv* et xv"* siècles, que les Villeneuve, les Glandevès, les Grasse, les Vintimille et autres, prenaient la qualité de professeurs en lois, comme la plus honorable pour un citoyen qui ne défendoil pas, d'ailleurs, la république parles armes... » Et, devisant agréablement sur ces traditions, il écrivait encore : « Môme ceux de la plus haute noblesse étoient juges des premières et des secondes appellations, juges-mages de nos comtes. I^a simple régence pendant vingt ans les faisoit comtes palatins de la première comtesse, comitivam primi ordhiis\ suivant notre droit écrit que nous gardons en Provence... Dans l'Université de Grenoble, aujourd'hui transférée à Valence, il y avoit beaucoup de jurisconsultes de condition qui étoient en même temps chevaliers d'armes et chevaliers en lois... La liste des juges-mages de Provence, trouvée dans le cabinet de M. do Peiresc, en porte plusieurs qui étaient qualifiés de militer et legum prof essores ^ , »
1 Voy. notre étude intitulée : L'Ancien Bai^eau du Parlement de Provence fl861), pp. 105-106.
Ces traditions se maintinrent longtemps à l'Université d'Avignon. Jérôme des Laurens, nommé plus haut (p. 177), qui en a été pn-
Mais, sur la fin du moyen âge, déjà il n'en était plus ainsi ; et, dans ce xv* siècle, d'un esprit si positif, où la bourgeoisie, par le fait, même des malheurs publics, trouva les circonstances les plus favorables pour asseoir sa puissance, la chevalerie en lois n'avait pas tardé à partager le sort de la chevalerie d'armes. Lorsque, en juillet 1501, Louis XII institua à nouveau le Parlement de Provence, il n'y fit entrer que des familles de récente formation, les anciennes ayant délaissé, avec les charges judiciaires, le maniement et le souci des affaires publiques. Plus lard un soldat, tout maréchal de France qu'il est, Tavanes, retraçant dans SOS Mémoires l'éducation donnée aux jeunes gentilshommes, déplorera qu'elle soit uniquement employée à développer chez eux, dans les exercices du corps, la valeur guerrière, qu'ils ne soient envoyés tout d'abord dans les Universités. « Les non nobles, dira-t-il, ne nous ostent les estats de judicature ; c'est l'ignorance qui nous en prive. La porte est ouverte à tous ceulx qui font cstudier leurs enfans. C'est l'honneur de plaider et de juger; les seigneurs romains s'en sentoient honorés. Sotte est l'opinion des brutaux que les présidens et conseillers ne sont gentilshommes. Plusieurs sont de ceste qualité, et c'est estre vraiment noble que de
micier dés 4550, y est élevé en 1516 ii la dignité de comte, difjnitati comiliva. Plus tard, le 7 mars 1598, faisant son testament, il léguera à François, Talné de ses trois fils qu'il a tous reçus docteurs, son épée avec sa ceinture, ensem meamcum cingula; à Jean, le troisième (Pierre, le deuxième, étant mort), ses éperons dorés, calcaria mea atit'ata. 11 recommandera à ce dernier, qui est encore un débutant dans le professorat es lois, d*y travailler de façon à mériter la même dignité, possit pervenire ad diqnitatem comUi" vam, iicul ego feci.
faire la justice. Ce sont eulx qui ont puissance sur les biens et la vie des aultres. C'est estre serf que d'estre, en estât, privé de judicature qui est marque de supériorité et souveraineté*. »
Mais ce n'est pas sous le rapport de son effacement dans la vie publique du pays, que nous avons à juger cette vieille noblesse. Il n'en est parlé ici qu'au point de vue de son rôle comme aristocratie foncière ; bientôt, lorsque nous la suivrons sur le terrain de ses fiefs à remettre en valeur et à repeupler, nous pourrons voir par quels services elle se relevait et se rachetait aux yeux du pays.
Dans son Histoire d'Aîig le terre depuis r avènement de Jacques II, Macaulay, décrivant l'état du Royaume-Uni en 1685, nous trace des squires d'alors menant la vie de château, une de ces vivantes peintures qui nous sont toute une résurrection du passé.
<( Leur principale occupation sérieuse était le soin de leurs terres. Les jours de foire, on les voyait examiner les échantillons de grains, estimer les cochons, faire, le verre à la main, des marchés avec les entrepreneurs de bestiaux et les brasseurs. Dans leurs manoirs, la litière des étables était entassée jusque sous les fenôtres de la chambre à coucher
ï Mémoires de Gasp. de Saulr-Tavannes^ t. I» p. 97.
ET LES CLASSES COMMERÇANTES 3i3
et les groseilliers poussaient tout contre la porte de la salle commune. A cette époque, il n'y avait presque rien en eux du gentilhomme campagnard moderne, qui reçoit une éducation libérale, passe d'une école renommée dans un collège célèbre, devient un excellent scholar, visite les peuples étrangers, et jouit d'une habitation charmante dans des parcs et des jardins où la nature, embellie par l'art sans être étouffée par lui, revêt les formes les plus attrayantes. Mais, dans leur personne, s'incarne l'esprit national, et, dans les points essentiels, ils sont de vrais gentlemen, c'est-à-dire des hommes capables de se dévouer, et par cela même dignes de conduire d'autres hommes. Magistrats, juges de paix, ils administrent gratuitement à toutes les populations avoisinantes une justice patriarcale. Lieutenants du roi, ils servent de même le souverain ; officiers de la milice, ils sont prêts à risquer leur vie plutôt que de voir une tache sur l'honneur de leur maison ^ »
Assurément, les squires anglais de 1685 ressemblaient peu, sous plus d'un rapport, à leurs pareils de Provence vivant en 1485, et surtout ils les dépassaient de beaucoup en pouvoirs effectifs. Etablis comme les juges naturels des populations, ils exerçaient sur elles un bien autre ascendant que ne pouvaient en avoir, sur leur monde villageois, les nobles provençaux, laissant dans leurs fiefs l'administration de la justice à des hommes dé loi subalternes. Mais, en ce qui touche la vie rurale et la rusticité des mœurs, des deux côtés, malgré la dis-
'Macai:i.ay. Histoire cT Angleterre depuis C avènement de Jacques 11 ^ t. I, pp. 349 et suiv.
tance de deux siècles, le type du gentilhomme campagnard ne devait différer sensiblement, et le rapprochement s'offre de lui-môme. Si rustiques que fussent les mœurs dans les pays des bords du Rhône, on verra cependant plus loin quel polissage elles avaient déjà reçu dans les manoirs du temps do Louis Xll.
Nos lecteurs n'ont pas oublié ce Michel de Forbin, que nous voyions, au précédent chapitre, recourir à l'arbitrage de deux prud'hommes paysans, pour régler à l'amiable une question d'intérêt avec de simples manouvriers. 11 est un type de rural à citer.
Au moment où il se met à l'œuvre comme agriculteur, il vient à peine de se marier. Le 27 janvier 1 489, il a épousé Marguerite de Rame, fille du seigneur de Poët en Dauphiné, et dotée par lui de 3.(X)C) florins (environ 70.000 francs d'aujourd'hui)... Avec elle, il s'est établi au château de Gardanne, dont les sienjs doivent la possession aux libéralités du roi René, et qui,. advenu à Jaunie son pçre, demande l'œil du maître pour être remis en état après les nombreux changements de propriétaires qu'il a subis. Là, muni des pleins pouvoirs paternels, que n'entrcprond-il pas ? Il va jusqu'à se constituer le fermier de voisins besogneux, qui sont dans l'embarras ; il leur prend à bail des terres qu'ils sont impuissants à faire valoir. Il organise pour cela son labourage, il pratique des échanges de parcelles, il entreprend môme le commerce du blé.
A le juger seulement par les innombrables actes notariés, qui nous donnent le détail de ses opérations agricoles, on ne se douterait pas
qu'en lui est le fils et le représentant d'un haut et puissant seigneur ^
Michel de Forbin est encore de la génération de ces hommes dont Bernard Palissy, le célèbre émailleur de Limoges, philosophe social à sa manière, évoquera plus tard les mâles figures, lorsqu'il fera honte aux nobles dégénérés de la cour des Valois de leur vie dissolue, « mangeant leurs revenus en bravades, despenses superflues, tant en acoustremens qu'aultres choses». — «Il leur seroit beaucoup plus utile de manger des oignons avec leurs tenanciers, les instruire à bien vivre, monstrerbon exemple, les accorder dans leurs différens, les empescher de se ruiner en procès, planter, édifier, fossoyer, nourrir, entretenir, et, en temps requis et nécessaire, se tenir prêts à faire service à leur prince, pour défendre la patrie*. »
Mais tous les traits de ce genre s'effacent, près do ceux qui donnent tant de charme à la figure du roi René, et en ont fait une personnification de son temps si populaire, aujourd'hui devenue légendaire.
Depuis que, trahi et déçu dans ses rêves de gloire
' Au sujet des Forbin, est à noter aussi la part qu'ils prenaient aune vie industrielle, dont les progrès allaient de pair avec ceux de la vie rurale. Palaméde, le grand Palamède. seigneur de Solliés, celui-là mâme par les négociations et l'action duquel la Provence avait été réunie à la France, possédait et exploitait à Barjols un martinet. — « A la fin de ce siècle (xv), dit M. Claudio Jannet, l'usage des hauts-fourneaux et des martinets, mus par une chute d eau. développa considérablement l'industrie sidérurgique, et l'on vil, dans beaucoup de provinces, notamment en Périgord et en Limousin, des familles de gentilshommes exploiter directement leurs forges » Les grandes époques de V histoire économique, etc., p. 252.
* Œuvres complètes de Bernard Palissy, rééditées en 1844 par P-A. Cap, p. 90.
dans tout ce que son idéal et ses instincts chevaleresques lui avaient fait entreprendre, puis accablé comme père dans la perte de ses enfants, à bout de déboires et d'infortunes, il avait quitté TAnjoupour réchauffer sa vieillesse au gai soleil de Provence, c'est aux champs qu'il s'était fixé. Là, de juillet 1471 au 10 juillet 1480, avec Jeanne de Laval, il s'était créé une nouvelle existence, « entant arbres, édifiant tonnelles, pavillons, vergiers, galeries, jardins, faisant bescher et profondir fossés, rivières et piscines » — « Entre ces louables passe-temps, nous dit Bourdigné, usant le vieulx prince ses jours, entre oublioit et mettoit arrière les causes de sa mélancolie, et dist plusieurs fois aux princes et ambassadeurs qui le venoyent visiter, qu'il aymoit la vie rurale sur toutes les aultres, parce quec'esloilla plus seure façon de vivre et la plus loingtaine de toute terriene ambition ^ »
Les bastides de René sont restées célèbres. Avec la même passion qu'il mettait à propager, dans ses jardins et dans ceux de ses amis, les œillets, les muscadets et les roses, il s'y fit éleveur, il y pratiqua l'industrie pastorale. Les comptes de la bastide de Gardanne dénombrent un total de 2.468 botes à laine, plus une porcherie superbe dont la population sédentaire était de 03 adultes, mâles et femelles, et la population flottante de 150 cochons de lait '-'. Lorsque René était en Anjou, il régalait ses visiteurs avec les produits de ses élevages. En 14 i8, il était absent de son castel de
ï Jean de Bourdioné, ^ «««/«?* et chroniques de F Anjou et du Maint (Angers, 1529).
' CiiAVBRNAC, le Château du roi René à Gardanne (1881).
la Ménitré, lorsque y vint le duc de Bretagne. Son fils l'y reçut à sa place. « On luy a présenté de vos veaulx qui ont esté menjez sur le lieu, lui mandait son châtelain, et disoit le duc que, oncques en sa vie, n'en mengea qui en approchassent de bonté ^ »
Les temps des rois pasteurs semblaient revenus en Provence, et Georges Chastelain les célébrait dans des vers à leur image.
Il y chantait à la fois le renouveau du printemps et la première aurore d'une ère meilleure de renaissance pour les campagnes.
J^ay un roy de Cécile Veu devenir bergier^ Et sa femme gentille De ce propre mestier.
Portant la panetière^ Et houlette et chapeau, Logeant sur la brugère Auprès de leur troupeau.
Au surplus, mieux que personne, René ne s'étaitil pas peint lui-même, lorsque, après son mariage avec Jeanne de Laval, dont les goûts champêtres s'harmonisaient si bien avec les siens, il la mit et se mit en scène avec elle, la houlette à la main, dans sa fraîche idylle : Regnault et Johanneton^ ou les Amours du bergier et de la bergeronne • ?
Le renouveau de la doulce primevaire Faict à chascun si parfaictement plaire
> Lbcoy db la Marche, Le roi René, t. II, p. 46. - (Euvres complètes du roi Renéj par le comte db Quatrbbakbes, t. 11, pp. 105 et suiv.
Le très doulx temps^ que nul 7ie s'en peut taire^ Monstrant soûlas ^\
Vung chante hault et l'aultre bas.
On ne pouvait aller ung tout seul pas Que Ion ne oist ' voirement^ à grant tasy Tout à rentour^
Chanter oiseaux et faire grant rimour ; Et, d^aultre pariy les païsans au labour Si chantant hault ^ voire sans nul séjour Resjoyssanty
Leurs beufs^ lesquels vont tout bel charruant La terre grasse qui le bon froment rent^ Et ce^ en ce poinct^ ils les vont rescriant Selon leur nom :
A rang Faureau, et à l'aultre Grisou^ Bruiiet, Blanchet, Blondeau et Compaignon^ Puis^ les touchant tels foiz de raguillon Pour advancer,..
Mais ce n'est pas de poésie que s'occupaient alors les pionniers de l'agriculture renaissante. De cette poésie champêtre, plus lard, lorsque les campagnes seront redevenues florissantes, et avant les nouvelles ruines dont les couvriront les guerres de religion, il s'en produira chez leurs successeurs une floraison remarquable. Dans le moment, passent par dessus tout les travaux de la paix à reprendre, et, là où
1 Plaisir.
2 Entendit.
un long siècle de calamités n'a sur beaucoup de points laissé que le désert, est à faire à nouveau la conquête de la terre nourricière sur la broussaille et les marécages.
Commencée au temps de René, Tœuvre devait après lui gagner du terrain de proche en proche, avec une extension toujours croissante.
Sur les mœurs* et façon de vivre des familles seigneuriales, au temps où se reportent nos récils, voici un document qui a bien son prix. S'il n'appartient pas à la Provence géographique, on peut néanmoins le considérer comme en étant par le plus proche des voisinages. C'est une enquête judiciaire ouverte, le 20 juillet 1557, au château d'Arènes près d'AIais. Nous allons y entendre des paysans, appelés à y témoigner de ce que, au temps de leurs anciens, était la seigneurie et sur la manière dont s'y comportait le seigneur.
M. de Tocqueville observait que ce n'est qu a grand'peine que les hommes des classes élevées parviennent à discerner nettement ce qui se passe dans l'âme du peuple, et en particulier dans celle des paysans. « L'éducation et le genre de vie ouvrent à ceux-ci, sur les choses humaines, des jours qui leur sont propres et qui demeurent fermés à tous les autres. Mais, quand le riche et le pauvre n'ont presque plus d'intérêts communs, de communs griefs, ni d'affaires communes, cette obscurité, qui
320 LA NOBLESSE FONClàRE
cache Tesprit de Tun à l'autre, devient insondable, et ces deux hommes pourraient vivre éternellement côte à côte sans se pénétrer jamais. Il est curieux de voir dans quelle sécurité vivaient tous ceux qui occupaient les étages supérieurs et moyens de l'édifice social, au moment où la Révolution commençait, et de les entendre discourir ingénieusement entre eux sur les vertus du peuple, sur sa douceur, sur son dévouement et ses innocents plaisirs, quand déjà 93 était sous leurs pieds. Spectacle ridicule et terrible ! »
« Arrêtons-nous avant de passer outre, continuait M. de Tocqueville, et considérons un moment, à travers tous ces petits faits que je viens de décrire, Tune des grandes lois de Dieu dans la conduite des sociétés * . »
Or, nous aussi, ayant en vue cette grande loi, faisons de même pour nous rendre un compte exact d'une situation toute contraire, celle de gens du peuple jugeant un homme de la classe élevée. Rien n'est plus significatif à cet égard que la scène dont d'obscurs paysans étaient les acteurs à Arènes, en des temps où la France provinciale, c'est-à-dire la vraie France, avait encore dans ses nobles ruraux autant de chefs et de conducteurs d'hommes, en prenant au sérieux la charge.
Le 20 juillet 1557, on y procède à une enquête ^.
1 L'ancien Régime et la Révolution^ p. 206.
< Ce document avait frappé M. Raymond de Courtois, dans le dépouillement des archives de la terre d'Arènes, dont il étudiait rhistoire avec d'autant plus d'intérêt qu'elle était devenue pour lui un patrimoine de famille; et, il y a quelques années, il voulut bien nous le communiquer. Aujourd'hui qu'il n'est plus, nous avons à cœur d'acquitter, envers la mémoire de cet homme exceUent, le tribut de gratitude qu'il ne peut plus recevoir iui-mècue.
Le château dépend de la viguerie de Sommières ; aussi, est-ce le lieutenant général et juge, y représentant le roi, messire Laurent de Lauziëre, qui est chargé d'y procéder. De grand matin, il s'y est transporté, et il y a trouvé réunie une multitude de paysans du lieu. Parmi eux, figurent au premier rang les vieux serviteurs et « subjects » du précédent seigneur Jehan * de Salsan, lequel est mort il y a une douzaine d'années. Des vieillards de quatrevingts, quatre-vingt-dix ans, ont même été appelés, comme ayant connu le père de ce dernier. Puis, viennent de nombreux journaliers qui, plus d'une fois, ont travaillé dans le domaine.
Et pourquoi vont-ils être interrogés ? Que signifie le long et minutieux questionnaire dressé pour la circonstance ? On va jusqu'à leur demander ce qui, du vivant de Jehan de Salsan et de sa femme, Marguerite de Crémat, se faisait au château, quels y étaient le train de maison, le mobilier, etc.
C'est qu'un grave procès est engagé. Le fils héritier, le nouveau seigneur, François de Salsan, était en bas âge lors de la mort de son père et de sa mère. Plus tard, quand il touchait à sa majorité, il lui a fallu partir pour l'armée; et, sitôt de retour, dès qu'il a voulu prendre la direction de ses affaires, il s'est vu la victime de spoliations perpétrées et consommées par des parents peu scrupuleux. Le château, les terres et bois, mis au pillage, sont à peine reconnaissables. Il s'agit de constater quel était leur état au moment de l'ouverture de la succession, de reconstituer l'intégralité du patrimoine, et, pour cela, le pays tout entier est cité en témoignage.
1 Au XVI* siècle, c'est la nouvelle forme que prend partout fe prénom si répandu de Jean.
X^ï LA NOt)L£SdË FONCIERS
Le témoignage du pays, qu'est-ce? sinon la voix du peuple. A elle de dire le vrai sur toutes choses, même sur celles de la vie privée qui eussent semblé devoir lui être le plus étrangères. Or, dans aucun temps, le peuple n'a été suspect de rien déguiser en pareille occurrence, surtout au sujet de maîtres couchés dans la tombe et qu'il n'a plus à craindre.
Et d'abord tous s'accordent à le déclarer : Jehan de Salsan avait été, à Texemple de feu son père, « un homme vénérable et de réputation ». A Arènes et dans les environs, il n'était personne qui De l'aimât, ne l'honorât et ne le respectât. Son voisinage recherchait sa société et se montrait jaloux de la cultiver. Lui et sa femme, Marguerite de Crémat, « issue d'une bonne lignée », tenaient un beau et honeste train, donnaient « une fort grande hospitalité ». — « Leur maison estoit ouverte, on y estoit receu bénignement, et on revenoit tousjours avec joie en leur rendant grandes grâces et remerciemens. » Tous deux avaient coutume de célébrer dignement des anniversaires de famille ; ils y invitaient d'ordinaire, avec des gens de qualité, des prêtres et des religieux de la ville d'Alais, et leur réservaient comme à leurs visiteurs habituels « plusieurs chambres garnycs de sept à huit lits et ornées de belles tapisseries ». 11 n'était rien chez eux qui ne fût « dans un bon ordre » ; on n'eût trouvé au loin nul château « mieux garny que le leur en faict de coffres grands et petits » ; on y comptait « quantité de bahuts, bancs, archibancs, dressoirs, tables, chaises, escabelles » ; et son accès était si ouvert, si facile, les gens du pays y étaient si familiers qu'ils avaient pu voir dans les cuisines le service de table.
« une belle vaisselle d'estaing, nombres d'assiettes peintes ».
Tout cela était dit par les témoins non sans un certain orgueil, comme si T honneur attaché à la maison de leur ancien « maistre et seigneur » eût été le leur propre ; mais ce qu'ils ajoutaient avait plus de valeur encore, et ils mettaient un sentiment tout particulier à le proclamer d'une voix unanime.
Jehan de Salsan n'avait jamais cessé de vivre au milieu d'eux : « Il faisait une résidence continuelle à Arènes^ tenant luy-mesme à sa main ses héritaiges^ un fort beau et ample domaine consistant en terres, vignes, jardins, olivettes, hermes, boscaiges, bois d'haulte fustée, chaynes, etc.. ; le faisant cultiver par ses serviteurs, familiers et domestiques, et, à cet effect, ayant toutes sortes d'instrumens propres au labouraige. » Pour son service personnel, il montait « un gentil cheval courtaud de la valeur de douze escus ».
« Pour le trafique de sa mesnagerie\ il avoit un certain nombre d'asnes et asnesses, du prix de trois escus la pièce, et trois paires de bœufs valant chascune trente florins, soit vingt-quatre escus. » Suivaient des évaluations semblables au sujet des troupeaux.
Quant à ses rentes et redevances, il les faisait percevoir non par un officier en titre, mais « par ses serviteurs et familiers ». Il tenait régulièrement ses comptes « dans un fort beau livre terrier couvert
' Mot alors fort en usage, et signifiant Texploilation des biens, l'ordre à y garder. Le 25 octobre 1676, à Uzés, le conseil général des chefs de famille, propriétaires fonciers, fera un règlement concernant : les valelg de la Alesnagerie de la ville d'Uzès. — On connoit la Meenagei'ie de Xénophon, traduite en 1511 par LaBoétie.
de peau rouge », et conservait avec un grand soin c( tous ses instrumens, papiers, parchemins, escriptures, dans une chambre neufve en un coffre de bahut hault de trois palmes et long de neuf à dix »».
Le seul cas où il s'absentât d'Arènes, un peu longtemps, était lorsqu'il était convoqué pour le ban et Tarrière-ban. Ainsi, en 1512, il avait dû, sur rappel du sénéchal de Beaucaire et de Nîmes, aller à Tarmée, et un acte de cette époque, faisant partie de ses archives, en donnait une preuve authentique. L'agriculteur s'y trouvait transformé en homme de guerre. Jehan de Salsan y apparaissait dans son équipement militaire, avec un casque sans ornement appelé alors salade^ portant au cou le gorgerin et revêtu du corselet de fer auquel, depuis le xiv* siècle, était attaché le nom de brignntine.
Cette enquête ne nous fait-elle pas bien revivre Jehan de Salsan? Dans ce contemporain de Louis XII est une personnification distinguée de la France méridionale de ce temps.
Telles étaient les mœurs dans lesquelles le moyen âge laissa en Provence la classe supérieure. Ainsi, par ce ressort moral, le môme chez les grands que chez les petits, avait-elle traversé, sans rien y perdre de sa vitalité, cent années de souffrance et de misère. Ainsi, plus que jamais, devait-elle se montrer dans son relèvement; et c'est par là, par l'union de ses familles dans un commun labeur, que sa renaissance fut & la fois si rapide et si féconde.
Avant d'aller plus loin et d'assister plus en détail à cette renaissance sur le terrain rural, complétons le tableau sous un autre rapport. Il est etrectivement un point de vue auquel nous n'avons Fait que toucher en passant et qui mérite mieux ; car il est un de ceux dans lesquels une société achève de se découvrir en ce qu'elle a de caractéristique.
Tout à l'heure, des actes de notaire nous représentaient Michel de Forbin, en son château de Gardanno, mêlant à ses entreprises agricoles jusqu'à des opérations de commerce. Il n'était pas le seul dans ce cas, et grande est notre surprise, en constatant à peu près partout que la noblesse provençale d'alors pratiquait le négoce, sinon de la même façon, mais en réalité presque tout autant que les classes moyennes.
Claude de Seyssel, l'historien de Louis XII et le panégyriste de son règne, nous dit qu'en ce temps a toutes gens se mesloient de marchandises, que l'entre-cours de la marchandise, tant sur terre que sur mer, s'estoitfort multiplié... » ; et, bien que làdessus il mit à part les nobles, il déclarait cependant ne les pas tous excepter*. S'il eût vu ce qui se passait en Provence, il eût pu n'en excepter à pou près aucun.
Le fait n'a rien d'extraordinaire pour Marseille où, à l'instar de ce qui était général dans les républiques italiennes, le commerce ne faisait pas déroger.
« Il est de notoriété que, dans les xiu% xiv* et XV* siècles, la noblesse marseillaise, comme la no-
* Clacde db Seyssel, Histoire singulière dtt bon roy Loys^ douzietme de ce nom, dict le Pèr*e du peuple ^ et de la félicité de son règne.
blesse anglaise et surtout la noblesse italienne, se livrait & des opérations commerciales, seule ressource pour augmenter une fortune et la faire fructifier. Le commerce apportait la considération dans les familles et leur donnait une influence qui les conduisait à tout ce que TEtat avait de plus élevé. En outre, la puissance financière donnait souvent l'avantage et le droit de prêter un grand concours au prince. Dans les anciens actes il n'est pas i*are de voir les membres des plus grandes familles figurer sous le nom de marchands, en d'autres teruaes commerçants ou armateurs. Les familles de Passis, Doria, de Candole, de Roquefort, de Boniface, de ' Monteil, de Spinola, faisaient toutes le commerce. Jacques de Pîssis, Florentin de naissance, était un riche'commerçant de Marseille, et cependant il fut maître d'hôtel du roi René et viguier royal de la ville, charge qui n'était donnée qu'à la noblesse.
« Parfois sont réunies les qualifications de marchand, de noble ou d'honorable. Dans la société anglaise, le mot honorable^ qui se prononce honorebl^ n'a pas le sens banal qu'il a en français : c'est un titre de noblesse réservé aux cadets des familles titrées. Le célèbre amiral Cockram, frère du comte Doudonel, avait le titre d'honorable*... »
Johan de Forbin, le grand armateur du xv" siècle, dont la patriarcale figure est venue plus d'une fois se placer d'elle-même dans nos esquisses, nous est un type remarquable de cette aristocratie commerçante; et nul, à son sujet, mieux que le noble héritier de sa race, n'avait qualité pour rappeler les
i Marquis de Forbin-d'Oppkde, Monographie de la terre et du château de Saint- MarceL près Marseille, du x* au xix* siècle (1888), p. 95.
vertus qu'entretenait, dans des familles ainsi constituées, la pratique héréditaire du travail. A cet esprit de travail, que relevait à un haut degré le sentiment de Thonneur, se joignait un non moins grand dévouement au bien public. Nous Tavons déjà vu, au lendemain de l'incendie de Marseille, en 1423, possesseur de navires, les lancer contre la flotte d'Alphonse d'Aragon. On cite encore de lui de beaux traits de patriotisme. « Un jour que le roi d'Aragon tenait Marseille assiégée par mer, il coula à fond son propre vaisseau, pour boucher l'entrée du port à l'ennemi. Une autre fois, le môme roi d'Aragon étant venu de nouveau assiéger la ville, Johan la pourvut de toute Tartillerie nécessaire. Après cette action d'éclat, il dut penser qu'il était utile de mieux fortifier le port de Marseille, et, pour cela, il fit construire la tour Saint-Jean, qui lui coûta 2.0(X) florins d'or K »
Longtemps, les guerres incessantes engagées entre les comtes de Provence et les rois d'Aragon avaient paralysé, sinon presque détruit, le commerce on Provence. Marseille en avait souffert au point que le taux de l'intérêt y dépassait alors, d'ordinaire, vingt pour cent 2. Lorsque eut pris fin ce duel héréditaire, il se produisit toute une renaissance, dans les entreprises sur mer, à Tégal de celle qui allait transformer de nombreux territoires déserts. « Déjà Marseille commençait à devenir le caravansérail de tous les peuples méridionaux. Le Gi^nois, le Florentin, le Vénitien, le Catalan, y coudoyaient le Turc et l'Africain. C'est de là que partaient les vaisseaux
ï W.. Ibid., p. 96.
- PiKRRE Clément, Jacques Cœur et Charles VII ^ ou la France au \s siècle (1833), t. 1, p. 3G.
de Jacques Cœur et de son lieutenant Johao de Village, qui rapportaient à Charles VU et à René les produits les plus estimés du Levant. La Méditerranée tout entière était sillonnée par les navires provençaux, et leur pavillon était généralement respecté *. »
Or, Marseille n*est pas Tunique point où le trafic, et avec lui Tindustrie, prennent un si grand essor. La Provence offre un pareil spectacle dans ses autres villes et presque dans ses moindres bourgs.
Tel est le mouvement imprimé à tous que, chez tous, s'effacent même les distinctions de rang, lorsqu'il s'agit de négocier ensemble. Depuis les simples boutiquiers ou les artisans, jusqu'aux bourgeois, hommes de loi, membres du Parlement, tous, même les plus haut placés dans Taristocratie féodale, s'associent entre eux, et, pour refaire des fortunes très amoindries, forment des sociétés en commandite. L'emploi journalier et universel de la commandite est un des traits qui caractérisent le commerce et l'industrie de l'époque. Le prêt à intérêt étant proscrit par la loi civile, qui consacrait à cet égard l'interdiction établie par la loi religieuse, le peu d'argent que gardaient les coffres n'en sortait que pour doter les filles d'abord, puis pour être placé sur des marchands ou commerçants aptes à le faire valoir. Ces petits capitaux ne s'égaraient pas au loin dans des spéculations aventureuses. Us alimentaient dans le pays le négoce d'un drapier, d'un mercier, d'un épicier, d'un pelletier, d'un magasinier, ou d'un artisan industrieux, dont on pouvait aisément contrôler les opérations. Quand ils
' Lecoy de la Mahci.e, Le roi René. etc.... l. 1, pp. 480-482.
allaient au dehors, c'était pour fructifier encore mieux dans Télevage du bétail, la grande industrie d'un temps où les campagnes dépeuplées ne produisaient plus sur bien des points que des herbages. Aussi de nobles personnages entraient-ils en participation d'intérêt avec des nourriguiers ou maîtres bergers, conducteurs d'immenses troupeaux de plusieurs milliers de bêtes à laine, qu'après la saison d'hiver et celle du printemps ils menaient estiverdans les frais pâturages alpestres ^
Au sujet de cette organisation du crédit, est-il besoin de faire ressortir les liens qui en résultaient entr^ les classes? Unies qu'elles étaient déjà par les croyances et par les mœurs, elles Tétaient en plus par des affaires communes, des intérêts communs. Nous avons dit que l'emploi journalier et universel de la commandite caractérise essentiellement le régime commercial et industriel de la Provence, en cette fin du moyen âge. 11 n'en avait pas toujours été ainsi chez elle, du moins au même degré.
« Le commerce, depuis la conquête de Naples, y était resté presque exclusivement concentré entre les mains des Italiens fixés dans le pays, observe là-dessus un historien provençal, et il n'y avait sans eux aucune affaire possible. A Sisteron, c'étaient
^ C'est ce qui résulte d*une multitude de contrats de transhumance, passés dans la basse Provence et surtout à Aix, où Ton voit au XV* siècle des seigneurs alpins, pratiquant eux surtout rindustrie pastorale, livrer annuellement leurs montagnes à l'invasion dlnnombrables bêtes à laine. Aussi le dégazonnement, comme le déboisement, a-t-il fini par devenir, dans les Alpes françaises, la cause toujours plus funeste d'une destruction non seulement des p&turages, mais du sol végétal, qu'heureusement on travaille à conjurer aujourd'hui.
les Guchiy les Soldi^ les Florin les Solar, les Canibi et les frères Cassini de Florence, qui disposaient de tout l'argent. Au xv" siècle, les Provençaux conamencèrenl à sortir de leur engourdissement. Parmi ces étrangers, un grand nombre appartenaient à la noblesse. En les voyant ainsi, suivant les lois de leur pays, trafiquer sans déroger, n'était-il pas naturel de se demander pourquoi, en deçà comme audelà des Alpes, il n'en serait pas de même ? La révolution fut complète, elle s'opéra d'autant plus rapidement qu'elle y trouva les espiùts préparés...
« Nous avons recueilli les noms d'une trentaine de familles, vivant au xv" siècle à Sisteron, et alliant pour la plupart avec le commerce la possession de fiefs. Nous avons entre les mains une foule de documents du môme genre, tirés des écritures d'anciens notaires d'Arles, de Marseille, d'Avignon, et des manuscrits de d'Hozier ^ »
De ceâ documents, toutes les archives des vieux notaires provençaux foisonnent. Ce n'est pas seulement à Marseille qu'un personnage, tel que noble Honorât de Valbelle, se qualifie de maître apothicaire - dans son contrat de mariage avec Alayonne d'Arsaqui ou d'Arsac (2 juin 1515). A Aix, la capitale du pays, rien n'est plus commun que de trouver le titre de noble marchand, nohilis mercator, acœlé à celui de possédant fief, dans une multitude d'actes oh des seigneurs figurent comme vendant du drap ou du fer, achetant dos laboureurs ou des nourri-
1 E. PB Laplane, /Tw/otre de Sisteron, tirée de ses archives, t. 11. pp. 455-457.
' < Nobilis magister, Honoratiis de Valbelle, apothecarius civitalis massiliensis. »
ET LES CLASSES COMMERÇANTES 33i
guiers soit du blé, soit des peaux de mouton, de lapin, de renard et de la laine K
Le spectacle devient tout à fait extraordinaire, lorsqu'on voit, non plus des nobles improvisés de la sorte par Tacquisition d'un fief, mais des membres appartenant au corps aristocratique proprement dit, les représentants d'anciennes familles qui remontent aux croisades, se jeter en plein dans le mouvement. Tel est le cas d'un Vintimille, seigneur de Turriez et président à la Cour des maîtres rationaux (ou maîtres des Comptes). Le roi René, près duquel il remplit aussi l'office de conseiller et de maître des requêtes, Ta employé plusieurs fois dans des ambassades; en 1473, il le députe auprès du duc de Milan, et, en 1475, auprès de Jean, roi d'Aragon. Ses hautes dignités ne Tempôchent pas néanmoins, le IT) juin liSl, de contracter à Aix une association pour la vente de toutes sortes de marchandises, et avec qui? avec un autre noble personnage, Claude Rodolphe, qualifié à la fois de président et de seigneur de Verdaches, avec un Louis Ménalde et un individu non moins obscur, nommé AUion, lesquels auront sans doute dans l'ail'aire le rôle de marchands au détail.
Ajoutons que la commandite ne se pratique pas uniquement entre grands et petits. Des seij;neurs s'adressent à leurs pareils, pour se procurer les fonds avec lesquels ils commanditeront à leur tour des négociants en titre. Le 7 janvier 1499, noble
^ « Probus vir Audibertus Martini, laborator de Aquis, vendidit nobiii vîro Carolo Malespine, hujus civitatis Xquensis^ domino casb'i de Monlejusiino, totani suam lanam (26 mai 1532). » Ces Malespine, seigneurs de Montjustin, sont à Aix de nobles marchands.
2'.H LA NOBLESSE FONCIÈRK
Elzéar de Ponte vès, écuyer, coseigneur de Sillans *, fait un semblable marché avec noble Foulque d'Agoult, seigneur de Rognes, pour la somme de 7.000 florins, lesquels seront convertis, est-il dit dans Tacte, en marchandises permises et honnêtes, in merceriis licitis et honestis. Les profits ou les pertes seront partagés entre eux par moitié, ad partem mediam toiius lucri seu perdiUe , quod absit. Nos lecteurs ont déjà fait ample connaissance avec ce noble d'Agoult, lorsque nous l'avons dépeint menant à Rognes, avec ses tenanciers, une vie toute de paix et de concorde. Lui, plus qu'aucun autre, avait motif pour faire fructifier de son mieux le capital dont il disposait en père de famille. U n'avait pas moins de douze enfants, tous vivants, et cela lui avait valu, ainsi qu'à Jeanne de- Rouie, sa femme, une exemption d'impôts, qu'il partageait du reste avec quelques-uns de ses contemporains, notamment avec noble Pierre Vento, marchand de Marseille, fils de Perceval Vento, également marchand '*.
I (^et Elxéar de Pon levés, appartenant à la branche cadette issue de la principale famille de ce nom, était le troisième des cinq tils de Bertrand, seigneur de Pontevës et de Sillans, que nous verrons, au chapitre suivant, fonder à nouveau, en 1477, le village d'où lui venait son nom patronymique (Généalogie des Sabran-l^onlevès, p. 59).
Des rapports d'afiTaires ne devaient pas être les seuls à unir les seigneurs de Rognes et ceux de Sillans. Dans les premières années du siècle suivant, une des filles de Foulque d' Agonit., nommée Marguerite, épousait Honoré de Pontevès, une des petites filles de Bertrand et des nièces d'Elzéar [Même généalogie que cidessus^ p. 80).
- Archives des Bouches-du- Rhône ^ série B, 24.
Ces nobles Vento, marchands à Marseille au xv* siècle, étaient d'une très ancienne maison originaire de Gènes. La branche qui en sortit plus tard, sous le titre de marquis des Pennes, s'acquit une
Quanta Elzéar'de Pontevès, curieux est-il de voir avec quelle diligence il trafique de la somme reçue par lui en commandite. Le 15 août de la même année 1499, règlement entre lui et Johan Gautier, chaussetier de Barjols *, auquel il avait remis divers articles de négoce concernant son industrie, jusqu'à concurrence de 3.524 florins (7. (MX) francs).
En même temps que de vieilles familles s'évertuent de la sorte à refaire leurs fortunes ruinées par les malheurs publics, de nouvelles se créent, elles émergent en quelque sorte des profondeurs sociales, toujours par le commerce. Nous en avons donné ailleurs un remarquable spécimen dans une monographie spécialement consacrée à Tune d'elles, celle des Guiran de la Brillane, dont le berceau avait été une boutique d'épicerie. Sur la fin du xiv* siècle, et dans les premières années du xv" siècle, Guilhem Guiran, épicier à Aix, compte à son foyer neuf enfants, dont sept fils sont & mettre en mesure de faire fortune à leur tour, et deux filles sont à pourvoir d'une dot. Or, nous sommes pleinement renseignés au sujet de cinq d'entre eux. L'aîné, Louis, docteur, fut professeur en droit civil à l'Université d'Avignon, puis président au Parlement d'Aix. — Le deuxième, Elzéar, s'enrichit par l'industrie pastorale ; il commanditait des nourriguiers ou maîtres bergers, éleveurs
véritable illustration. Nous avons d'un de ces derniers, Louis- Nicolas, vivant au xviii* siècle et fort mêlé aux affaires de la province, un Livre de raison des plus précieux comme document sur les fortes mœurs, qui s'étaient perpétuées dans une élite de la noblesse provençale.
^ .Minutes de Bernard Farre, notaire û Uarjols.
334 La noblesse Pomcière
de bestiaux qu'ils faisaient trknshumer. — Le troisième, Pierre, succéda à son père dans son épicerie. — Au quatrième, Laugier, il était réservé de se créer une situation supérieure, d'abord comme marchand, puis comme changeur, campsor. et enfin comme conseiller du roi, grand-maître d'hôtel du roi René. — Le cinquième, Raymond, s'éleva à la dignité de commandeur de Saint-Jean de Jérusalem à Monlélimar. Sauf le dernier, tous eurent plusieurs fois l'honneur d'être élus syndics ou consuls de la ville d'Aix. Leurs petits enfants monteront à la Cour des Comptes et au Parlement, deviendront seigneurs de plusieurs fiefs, du Castellet, de la Morée, de Peiresc, et plus tard de la Brillane« La seule faute qu'on puisse leur reprocher est, lorsqu'ils seront parvenus au terme de leurs ambitions, d'avoir fait ce que leurs pareils pratiquaient sur toute la ligne, d'avoir mis un faux orgueil à dissimuler leur première obscurité, en s'attribuanl une généalogie fantastique. Celui dans lequel la famille devait s'éteindre, Henri-François de Guiranla-Brillane, bailli et grand-croix de Malte, sera le dernier des ambassadeurs de l'Ordre auprès de Louis XVI ï .
Combien d'histoires do ce genre n'y aurait-il pas à retracer par le menu, et dont nous ne pouvons donner ici qu'un aperçu sommaire !
Pierre Bompar est nourriguier, éleveur de bestiaux à Aix, dans la première moitié du xv'' siècle. Le 13 avril 1434, un acte nous le montre associé
^ Qu'il nous sullise ici d^udiquer ce que nous avons amplement développé dans une étude intitulée : Une famille provençale au XV" siècle. — Les Guiran-la-Brillane^ ^ d'après des documents inédiis (1894).
avec deux autres individus exerçant la même industrie, Guilhem RoboUi et Jacques Cotaron, pour la transhumance dans les Alpes de 4.500 bètes à laine. Marié à une femme de sa condition, nommée Briaude, il en a un fils, Vincent, et une fille, Mitronne. 11 marie celle-ci à un notable marchand de la ville, Johan Girard, lequel en 1508 sera un de ses consuls. Quant à Vincent, il en fait un docleur, et le met en état de gravir les premiers degrés de la magistrature du temps, où il figurera d'abord comme juge des premières appellations. Vincent ne s^arrêtera pas là ; devenu conseiller du roi à la Cour des maîtres rationaux, il grandira au point d'être qualifié de «magnifique », fnagnificus etegregitis vivy dans les actes où il aura à intervenir.
Vincent Bompar épouse une demoiselle Girard du nom d'Alayonne, peut-ôtrede la même famille que celle de Johan Girard, son beau-frère, et il en a trois fils et trois filles. Tous les fils sont de nobles marchands; mais, parmi eux, Hugonou Hugues le cadet prend de beaucoup le pas sur ses aînés. 11 a les honneurs du consulat d'Aix (1524) ; puis, en 1532, le voilà viguier royal de Saint-Maximin ; enfin il monte au faite le jour où il est investi de la Trésorerie des Etats de Provence. Décoré du titre de patriœ Provincûe thesaurarius, il est de plus seigneur de Magnan, dominus de Magnano ^ .
Père à son tour, il achèvera d'être couronné de gloire dans ses trois fils.
' Lettres érigeant en fief, sous le nom de Manhan (ou Magnan), (les terres faisant partie de la seigneurie d'Istres, acquises de Michau Poissard, seigneur du lieu, par Hugon Bompar, bourgeois d'Âix -en-Provence. Fontainebleau, avril 1533. — (Catalogue des 4cles sur François 1". Paris, Imprimerie Nationale, t. VI, p. 328.)
Pierre, Tainé, sera conseiller au Parlement d'Aix (14 janvier 154i). — Vincent II, le deuxième» d'abord conseiller et plus tard président à la Cour des Comptes (1555-1569). — Du troisième, Gaspard, naîtra une fille unique, Marguerite Bompar, qui sera la mère du grand Peiresc.
Voilà donc, à la troisième génération, les petitsfils d'un simple nourriguier qui, déjà, peuplent le Parlement et la Cour des Comptes, ainsi que l'ont fait les Guiran, élevant de plus en plus leur condition par de belles alliances, et se trouvant incorporés à la noblesse provençale, comme s'ils luiavaient toujours appartenu. La race est toute transformée socialement, sous la poussée de sa forte sève, et, pour comble de gloire, elle vient s'épanouir dans l'homme qui fut, en son temps, la personnification de l'esprit de recherche et de travail, le puissant précurseur de la science et de l'érudition modernes.
Dans les premières années du xvi' siècle, une autre Marguerite Bompar, celle-ci mariée à un bourgeois de Brignoles, nommé Antoine Guérin, eut de lui un fils, Jean-Paul Guérin, dont le testament (31 mai 1578) nous est, lui aussi, un témoignage de ce qu'était cet esprit de travail, dans des familles dont il était devenu le premier élément de conservation.
Je Jehan-Paul Guérin^ de la ville de Brignoles^ estant record que la volonté de mes prédécesseurs a esté et la mienne est que les biens soyent conservés dan^s la famille des Giierin^ à l'exemple de plusieurs qui ont désiré leurs successeurs vivre bien et honorablement^ et réunir^ continuer les dignités de leur famille, ce qui ne peut estre en divisant leur patrimoine en plusieurs parts;
A cette canse^ en tous et chascuns de mes biens^ f institue mon héritier universel mon bien-aimé cousin^ Alexandre Guerin, esc o lier es lois ;
Et s'il advenait que le dict Alexandre décédas t sanJi enfans masles^ je substitue alors le premier enfant docteur qui sera de mon cousin Jehan Guerin ; ety s'il ny en avoit poinct, le premier fils docteur qu'aura mon cousin Mathieu Guerin.
De tels sujets seraient inépuisables. Nous ne voudrions pas qu'ils nous entraînassent trop loin; et cependant comment ne pas mentionner encore, tout au moins, les Deydier de Rians ? Ils sont d'une famille qui ne se rattache en rien à celle des Deydier d'OIlioules. Leur histoire est peu connue pour la suite des temps. Mais de quel intérêt n est pas ce que nous en savons dans ses origines !
Deux frères dont Tun, Jacques, établi dans le village de Rians, y cumule les professions de travailleur sur bois, lignifaber, et de marchand, mercator^ et Fautre, Johan, habitant la ville d'Aix, y exerce l'industrie de charpentier, fusterius^ noi.s disent à quel degré de prospérité le travail pouvait élever de très modestes familles.
Jacques devint assez riche pour léguer, comme dot, 1.000 florins à chacune de ses quatre filles, et pour laisser un bel héritage à ses deux fils, Antoine etRertrand (testament du 4 janvier 1535). Le 13 novembre 1518, il avait donné un témoignage solennel et public de sa piété, par la commande d'un superbe rétable, au bas duquel il avait voulu être dépeint d'un côté avec ses deux garçons, tandis que, de l'autre, seraient représentées sa femme et ses filles.
Le travail sur bois, pratiqué par Johan Deydier,
le frère de Jacques, dans une ville d'Université, lui permit, sur place, de pousser aux études son fils, un autre Bertrand. En 1537, noble Bertrand, woif7i.v et egrpgius^ est docteur. Plus tard, il sera lieutenant particulier de la sénéchaussée d'Aix. Par contrat du 27 août 1526, il s'était marié fort jeune avec Honorate Bruni, fille d'Antoine Bruni de Salon, docteur en droit, et sœur de Louis Bruni, marchand d^aromates, aromatorius.
Le fils d'un docteur en droit veifdant des aromates et prenant la qualité de marchand dans Tacte même du mariage de sa sœur! n'est-ce pas là encore un de ces traits dont on peut bien dire qu'ils prêtent à leur époque une physionomie singulièrement originale ? A en juger par nos textes, il n'y avait pas alors que le travail dans les choses de Pesprit qui donnât droit à la considération ; il était également honoré dans les professions manuelles. Des familles nobles ou notables ne croyaient pas déchoir, lorsque, ayant des enfants « peu portés aux études », au lieu de les y contraindre pour en faire plus tard des fruits secs, véritables fléaux pour la société, elles les entraînaient, coinmeon le disait aloi*s, « dans les arts mécaniques ». En 1537, à Aix, un docteur en droit, Pancrace Domicelli, qualifié de nobilis et egregius vir^ et Andrienne Malespine, sa femme, mettent leur fils Johanen apprentissage chez Johandu Bourg, marchand drapier ^ Au commencement du siècle,
1 < Nobilis et egregius vir dominus Pancratius DoniicelU, jurium doctor, et honesta mulier Ândrîana Malespina, conjuges hujus civitatis Aquensis, filium siium Johannem Domicellii locant honorabili viro Johannide Burgo, draperio, ad addiscendum artem drapericB et calcetariu;. > Minutes de François Borilli, notaire à Aix.
noble Johan Salvan, d'Aubenas, entre de même comme apprenti chez Egide Thibaud, marchand d'Aix, lui aussi (15 février 1501).
Dans la noblesse qui est en train de se former de la sorte par la pratique énergique du travail, il est peu de familles chez lesquelles, à côté d'un de leurs membres, homme de loi, avocat ou exerçant une charge de judicature, môme de celles qui sont les plus marquantes au Parlement, on ne rencontre soit un fils, un frère, soit un parent quelconque se livrant au commerce. Des mariages mêlent les nouvelles familles aux anciennes, dont elles prennent les mœurs, de façon qu'à tous les degrés il se produit entre les classes une pénétration mutuelle, non si la surface, mais des plus intimes.
D'autre part, pendant que, sorties du peuple, dos races jeunes et vigoureuses gravissent ainsi los sommets, il en est que leur vétusté fait déchoir, ot qui, parTefTet de malheurs publics ou en suite d'infortunes particulières, redeviennent peuple, jusqu'au jour où le travail les mot en état de se relever. Noblesse pauvre en espèces sonnantes ^ mais parfois riche de la forte sève que la vertu leur a gardée dans leur décadence, et en recueillant plus tard les fruits. Chez elle, dans les mauvais jours de la lin du moyen âge, les uns deviennent fermiers, d'autres embrassent des professions manuelles. Les Vala-
' D'après Papon [Histoire générale de Provence, t. II, p. 342), des chartes du xiv* siècle mentionnent des nobles provençaux qualifiés de « nobles mendiants », nobihs mendicanles^ et classés dans les dénombrements parmi les indigents. M. Ed. de Laplane. dans mn Uistoire de Sisteron {L II, p. 464), raconte que, «le 14 août 1422, à Sisteron, un noble français étant venu demander TauinAne à l*hôtel de ville, le conseil, sur l'exhibition de les lettres de noblesse, lui fit remettre un florin »,