CHAPITRE I
LES SEIGNEURS FONCIERS ET LEUR RÔLE DANS LA RENAISSANCE DES CAMPAGNES PROVENÇALES, A LA FIN DU XV SIÈCLE
SoMMAiRK. ~ Dépeuplement de la France et son repeuplement après la guerre de Cent Ans. — Comment, à la même époque, se repeuple le littoral de la Méditerranée de Toulon à Nice. — La Provence du xiii* siècle fondant des colonies dans l'Italie méridionale. — L'Italie du Nord donnant de nouveaux habitants à la Provence littorale du xv* siècle. — Nombreux repeuplements qui s'étendent de proche en proche dans la renaissance des campagnes. — (Contrats passés entre seigneurs et tenanciers sous le nom d'Actes iVhabHalion. — Le bail à cens, au moyen âge, multipliant à Tinfini le nombre des petits propriétaires. — Bertrand de Pontevés relevant de ses ruines, en 1477, le village de la seigneurie dont il porte le nom, et en acccnsant le territoire. — Acte d'habitation de Pontevés cité comme exemple. — Modicité des redevances qui y sont stipulées. — Traits curieux sur les baux de colonage partiaire. nommés facharia^ et sur la très petite part qu*y avait le bailleur. — Johan de Pontevés, en 1489, et ses rapports avec les colons que son père avait appelés dans le pays.
Nos esquisses nous ont déjà entraîné bien loin, et cependant, si nous nous arrêtions au point où
nous sommes, elles ne donneraient qu'une vue incomplète du monde inconnu à la découverte duquel nous nous sommes engagé. De cemondedelafin du moyen âge, notre Livre de raison d'OIliouIes, et tous les textes qui sont venus s'y joindre, nous en ont bien dit les mœurs, et nous leur devons d'avoir pu le dépeindre dans les manifestations de sa vie domestique et sociale. Mais que n'ont-ils pas encore à nous apprendre sur un autre terrain, sous d'autres rapports ! Il s'agit à la fois des conditions économiques dans lesquelles, en Provence, le moyen âge laissa une propriété foncière, sur quelques points changée en désert, sur un beaucoup plus grand nombre prodigieusement morcelée, puis du mouvement, soit de reconstitution, soit de réforme, que des deux côtés suscita une mémorable renaissance rurale.
C'est encore tout un tableau à tracer ; et celui qui doit y avoir la principale place, parce qu'il nous sera en personne le narrateur de son œuvre, c'est toujours ce même Deydier, dont l'histoire domestique nous sert de cadre pour l'ensemble de nos esquisses. A ne le considérer qu'en lui-même, le personnage est sans doute des plus modestes ; mais il n'en restera pas moins, jusqu'au bout, essentiellement typique.
Incarnant on lui les forces morales accumulées dans une famille déjà deux fois séculaire, il n'est pas seulement un rude travailleur, s'évcrtuant à relever cette famille de la pauvreté où les malheurs des temps l'ont fait tomber, lise distingue à un autre titre par son zèle pour le bien public. G'estun citoyen communal exemplaire, pénétré de l'esprit vivifiant auquel nos communes provençales durent, de si
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bonne heure, leurs progrès, et par lequel elles méritèrent leurs affranchissements successifs.
Ce que d'autres firent alors en grand, lui l'entreprit et Texécuta en petit, et avec quelle industrieuse activité, quelle ardeur, quel feu et quelle persévérance! Et, dans ce qu'il nous dira sur ce sujet, comme il se montrera autrement explicatif qu'il ne l'a été jusque-là, dans le détail de ses faits et gestes ! En cela même est Tintérèt exceptionnel du document où il s'est survécu. Mais, avant d'arriver à lui, il nous faut essayer de donner une idée d*ensemble du mouvement rural dont nous parlions plus haut, comme ayant caractérisé l'époque.
Au fond, ce sont toujours les mœurs qui sont en cause ; c'est toujours le ressort moral que nous voudrions suivre dans son action, en commençant par voir à l'œuvre les seigneurs fonciers.
Par deux fois, à un peu plus d'un siècle de distance, les campagnes eurent une renaissance qui succéda chez elles aux plusdures épreuves. Deux fois. Tune au sortir de la guerre de Cent Ans, l'autre après les guerres de religion, le monde rural eut en quelque sorte toute une résurrection. D'impérissables souvenirs sont restés attachés à la dernière de ces époques réparatrices, illustrée qu'elle a été par les noms de Henri IV et d'Olivier de Serres. Il en a été différemment pour celle qui l'avait précédée au
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XV* siècle et qui eut son apogée sous Louis XII, bien qu'elle ait eu un grand éclat, plus grand peutêtre ; mais tels avaient été les bouleversements et changements survenus dans la vieille société que l'oubli s*est fait depuis lors sur elle.
« Le pays que Henri IV se trouva brusquement appelé à gouverner n'était pas dans des conditions normales, dit un historien économistes c'était un pays malade, à la fois d'une maladie aiguë et d'une consomption. » La maladie aiguë était surtout chez une noblesse, moralement atteinte dans ses rangs les plus élevés ou du moins le plus en vue par les corruptions de la vie de cour, et déshonorée, dans beaucoup trop de ses membres, par les habitudes de pillage qu'avaient développées à tous les degrés les guerres civiles. On sait quel sévère langage dut lui tenir Henri IV, pour la ramener dans ses terres 2.
Toute autre avait été la noblesse qui, dès le lendemain de Texpulsion des Anglais, dans une nation
* G. Fagniez, V économie rurale de la France sous Henri IV (1589-1610), p. 3.
2 c II leur déclara vouloir « qu'ils s'accoutumassent à vivre chacun de son bien, et, pour cet effet, qu'il seroit bien aise, puisqu'on jouissoit de la paix, qu'ils allassent voir leurs maisons et donner ordre à faire valoir leurs terres. Ainsi il les soula^eoit des grandes et ruineuses dépenses de la cour en les renvoyant dans les provinces, et leur apprenoit que le meilleur fonds que Ton puisse faire est celui d'un bon ménage. Avec cela, sachant que la noblesse françoise se pique d'imiter le Roy en toutes choses, il leur montroit par son propre exemple à retrancher la superfluité des habits; car il alloit ordinairement vôtu de drap gris, avec un pourpoint de velours ou de taffetas sans découpures, passeraens ni broderies. 11 louoit ceux qui se vètoient de la sorte, et se rioit des autres qui portoient, disoit-il, leurs moulins et leurs bois de haute futaie sur leur dos. > Hardouin db Pi^.RKFiXR, Histoire du roi liennj Le (irnnd édit. de 1749) pp. 211-212.
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encore saine, avait pris la t6te du mouvement pour réparer les immenses ruines qu'ils laissaient derrière eux.
Une chronique du temps de Charles VII nous représente la France comme étant « lors si ruynée et dépopulée qu'elle sembloit plustost un désert qu'un florissant royaume. Car ne se trouvoit aulcun habitant par les champs ; les laboureurs et champestres, s'estant retirez dans les églises et lieux forts, ne sortoient guères, à cause de la gendarmerie qui estoit ordinaire par le pays. Elleestoit devenue, par la continuation de la guerre sous trois roys, toute en frische, pleine de halliers et de bois, et plustost la demeure des bestes que des hommes ^ » — Grâce aux recherches de savants érudits, nous avons aujourd'hui, région par région, depuis les provinces avoisinant Paris jusqu'à celles du sudouest, autant d'enquôtes historiques sur leur état à cette époque 2. Si on en recueillait les résultats épars, quel tableau ne s'y déroulerait-il pas, offrant le contraste le plus absolu avec l'admirable prospérité dont ces provinces jouissaient à la veille de la guerre de Cent Ans ! Partout des campagnes transformées en désert, des contrées entières dépeuplées avec des villages ruinés, les terres abandonnées aux ronces et aux épines, au point qu'en Angoumois, par
* Jbaîi du Port, La vie de Jean, comte cTAngouléme.
' Pour la région avoisinant Paris, voy. notamment les travaux de MM. Delettre, Lhuillier, Réthoré {Bulletin de la Société archéologique de Meaux) et les Lectures sur l'histoire de Vagriculture dans le déparlement de Seine-et-Marne, faites à la Société d'agriculture de Meaux (1874-1879), par Tabbé F.-A. Denis; pour le Sud- Ouest, U repeuplement du Bas-Quercy après la guerre de Cent Ans, par l'abbé Galabbrt {Bulletin de la Société archéologique de Tarnet-Garonne (Montauban, 1881), etc.
exemple, il fallut recourir à des enquêtes pour reconnaitre les limites, remplacement même des domaines, et les endroits où passaient les chemins ^
Là, dès queThorizon se sera un peu éclairci, il y aura plus que des ruines à relever, ce sera tout un monde rural à recréer. Et quels y seront les grands pionniers de la culture renaissante ? Nous y trouvons en première ligne^ des seigneurs de fiefs, des nobles ruraux, qui, tout en appelant, pour leur « accenser » des terres, des colons venus de pays moins éprouvés, aident de leur mieux, dans la conquête nouvelle à faire du sol, les restes survivants des populations locales.
« Les laboureurs et gens du plat pays, qui avoienl esté longtemps en grande désolation, est-il dit dans la chronique de Mathieu de Coucy pourleGâtinais, s'efforçoient de tout leur pouvoir à labourer, réédiiier leurs maisons et habitations, et avec cela à desfricher et essarter leurs terres, vignes et jardinages très diligemment; et tant en cela continuèrent avec Taide des seigneurs, gentilshommes et gens d'église, que plusieurs villes et pays qui longtemps auparavant avoient esté comme non habitez, furent remis sus et repeuplez assez abondamment. Et, nonobstant qu'iceux eussent grande peine et endurassent grand travail, en ce faisant, se tenoient-ils pour bien heureux, quand Dieu leur faisoit cette grâce qu'ils demeurassent paisibles en leurs lieux, ce qu'ils n' avoient pu faire la plus grande ^ partie de leur vie. »
C'est dans ces conditions que se produisit si vite
» Lièvre, bibliothécaire-archiviste de la viUe de PoiUers, L'Angoumois à la fin de la guerre de Cent Ans (1889).
la renaissance des campagnes et qu'elle eut sous Louis XII son apogée. » Plusieurs lieux et grandes contrées, qui souloient estre incultes et en friches ou en bois, écrivait alors Claude de Seyssel, à présent sont tous cultivez et habitez de villages et de maisons, lellement que la tierce part du royaume généralement est réduite en culture depuis trente ans y mais plus de ce règne que de Vaultre temps d'auparavant * .
M. G. d'Avenel, dans ses observations économiques sur la France du xv* siècle, mettant en regard du prix misérable où la terre de labour y était tombée son relèvement sous Louis XU, fait ressortir tout ce qu'a de saisissant un tel contraste. « Il faut considérer, dit-il, que, depuis cent cinquante ans, des générations entières de riches avaient été plongées dans la misère. Les Français de 1500 étaient une nation qui sortait des ténèbres et revoyait le soleil * » .
Et maintenant, rentrant eu Provence et la trouvant sortie de môme d'une nuit séculaire, suivons-y ce recommencement d'un monde. Etude à laquelle prêtent un intérêt spécial des documents qui nous en découvrent la portée et nous font assister à sa marche, localités par localités.
La Provence n'avait pas connu les souffrances et les misères de l'occupation anglaise ; mais elle en avait subi presque d'aussi cruelles dans les ravages des Grandes Compagnies, les guerres civiles déchaînées par les prétendants à la succession de la reine
* Claude de Sbyssel, Histoire singulière du bon roy I^ys^ douzietme de ce nom, dicl le Père du peuple, el de la félicité de son règne, p. 60.
^ G. D*AvBiiELf La fortune privée à travers les siècles (1895), p. 304.
HS LEâ SEtGNBUtlS rONCtERS
Jeanne, et les dévastations qu'y avait commises ce Raymond de Beauforl, vicomte de Turenne, dont nous avons déjà parlé comme ayant été alors surnommé le Fléau de Provence. Elles avaient été poussées au point qu'en 1397, dans un village nommé Aurons, entre autres,, il n'était resté que deux hommes, Bertrand Maucadet et GeofTmy Raynaud, « lesquels veulent s'en aller dudit lieu, n'y ayant de quoi vivre », est-il dit dans une charte du temps. Pour les y retenir, le 23 avril de cette année, les seigneurs leur abandonnaient toutes redevances, pendant quatre années, ainsi qu'aux nouveaux colons appelés à repeupler le territoire. Dans d'aulres*endroits,se produisent d'émouvants exodes. Au nord du département actuel du Var, le village d'Amirat est incendié par Raymond de Turenne. Les habitants, leurs syndics et leur curé en tête, vont chercher un refuge sous les remparts de la petite ville de Rians, qui s'élève en face. Ils s'y font octroyer des terrains, y construisent des maisons avec les débris des anciennes, et, gardant leur administration propre, s'y installent en communauté. Chaque soir, Rians ferme ses portes, et les émigrants d'Amirat veillent pour ne pas se laisser surprendre. Les deux groupes distincts devaientplus tard linir par se confondre en un seul.*
Longtemps après, le seul nom du vicomte de Turenne continuera à évoquer en Provence des souvenirs d'épouvante. « Tant de chasteaux ruinés, tant de reliques fumantes, d'édifices rompus, de masures enfumées et bruslées, preschent encore ses sanglantes armes et invasions barbares », écrira César Nostradamus dans ses Chroniques de Provence (1614). Ajoutons à cela des guerres maritimes
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incessantes, des pestes sans nombre et des plus meurtrières*, comme celle d'Arles en 1416, où périrent les deux tiers de ses habitants, pestes à la suite desquelles les champs restaient en friche, et nous pourrons nous reprcî^senter Télendue d'un dépeuplement, dont on a pu déjà se former une idée par celui auquel Toulon finit par Mre réduit en 1471.
Nulle part cette dépopulation n'apparaît plus grande que le long du littoral. Sur cette côte qu'on a si poétiquement de nos jours nommée « la côte d'azur », au scinde ces belles contrées où règne un printemps éternel, et dont Nice et Cannes sont devenus les capitales enchanteresses, avec leurs somptueuses villas ressemblant à des décors d'opéra, on eût eu peine sur bien des points à rencontrer des villages habités, à reconnaître les traces des anciennes cultures.
Les commencements de leur renaissance ne datent que des dernières années du roi René, et elle y a pour point de départ les confins des Alpes maritimes. C'est le moment où s'ouvrent les repeuplements, où seigneurs laïques et ecclésiastiques, luttant d'émulation pour amener sur leurs terres de nouveaux colons, y font ce dont, en des jours prospères, Charles I" d'Anjou avait pris l'initiative dans le royaume de Naples, pour y peupler de Proven-
^ Dans une de ces peates, es horreurs de la guerre étant venues s'y mêler, partout on vit, dit Papon {Histoire générale de Provence, t. III, p. 284), « de nombreuses processions dans lesquelles marchaient alternativement deux homme.^ et deux femmes, couverts d'un sac de pénitence, les femmes portant sur la iHe une croix d'étoffe rouge, menant avec elles deux petits enfants, et chantant tous ensemble le Stabat Mater. Souvent, ils se prosternaient et, le front appuyé contre t^r^e, ils criaient par trois fojs miséricorde et paix. >
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çaux les villes dont il avait chassé les Sarrasins. A son appel, des seigneurs même y avaient conduit en personne leurs vassaux. Des gentilshommes étaient mêlés à des émigrants appartenant aux conditions les plus diverses, paysans, tailleurs de pierres, maçons, charpentiers, etc. I^e prinec prenait à sa charge leur transport et la constructioii des maisons ; il leur donnait une certaine étendue de terres, avec les animaux et les instruments de labour, leur assurait pour la première année les vivres nécessaires, les semences, plus un certain pécule; enfin, il leur accordait une exemption d'impôts ^ C'est ainsi que fut repeuplé Lucera-, que, dans son voisinage, furent colonisés les bourgs de Faeto et de Celle, situés à 9()0 mètres au-dessus du niveau de la mer. L'exemption d'impôts concédée par Charles I*"" fut enlevée aux descendants des premiers colons, sous Ferdinand dWragon, successeur d'Alphonse V, vainqueur des Angevins. Faelo et Celle, grâce à leur situation montagneuse, ne subsistèrent pas moins avec leur caractère primitif, et, encore de nos jours, les populations gardent un langage qui, mélangé de mots français et italiens, rappelle leur pays d'origine^.
Au XIII* siècle, la Provence débordait sur Tltalie; au xv% par contraire, c'est l'Italie qui fournit à la
1 L'acte de repeuplement de Lucera, qui est du 20 octobre 1273, a été publié par Pnpon dans son Histoire (jénérale de Provence, t. IH, aux pièces justificatives.
••* M. Pierre Galiuci a donné, dans ses Cenni di storia cronologica, la liste des Provençaux qui colonisèrent cette ville.
3 Nous empruntons ces traits intéressants à un récent travail de M. Luigi Zuccaro, intitulé : Lucera et les colonies provençales delà Capitanaie (Pouille). Foggia, 1894.
Provence orientale les colons dont elle sera repeuplée.
Entre Nice et Gênes, la pittoresque vallée d'Oneglia et celles d'alentour ont un trop-plein de population. Rare y est le sol cultivable, alors que féconds y sont les mariages dans des familles où, aujourd'hui comme jadis, il en est qui comptent jusqu'à une douzaine d'enfants. Familles éminemment travailleuses, sachant se grouper et s'unir, chez lesquelles l'association continue à être pratiquée sous la vieille et populaire forme de la confrérie. En elles, sont les réserves d'hommes où vont puiser les propriétaires des fiefs du littoral.
1468, Saint'Laurent'du'Var est repeuplé par Raphaël Monso avec 30 familles d^Oneglia, et, la même année, Mons par des familles venues des hameaux de Figounia, appartenant au comté de Vintimille ^ — 1470(10 mars), J?io/ Test par Isnard, évoque de Grasse, avec 40 familles d'Oneglia. — 1475, Camoules^ par Barthélémy Mascaron, des chanoines réguliers de Saint-Augustin, prieur et seigneur du pays. — 1477 (25 avril), Pontevès^ par Bertrand de Pontevès avec Xi familles de Monlegrosso, diocèse d'Albenga. — 1479, Saint-Tropez^ par Johan de Cossa, baron de Grimaud et grand
^ Ce qui s'est produit chez les colonies provençales de la Capitanate, et ce qu'on observe encore de notre temps à Faeto et à Celle, nous le retrouvons aujourd'hui sur les frontières françaises des AJpes-Maritinies, au sujet des idiomes tout particuliers qui s'y sont conservés. Dans un très curieux travail intitulé : Les patois de ^iot^ Vallautns, Mons et Escragnoles, M. Senequier raconte comment la conformité des dialectes lui.a fait découvrir, d'une manière précise, les origines piémoutaises de la population de Mons notamment. Ajoutons que Mons, comme Faeto et Celle, est situé dans la région montagneuse.
sénéchal de Provence avec 60 familles de la rivière de Gônes, à la tête desquels figure Garezzio, gentilhomme génois. — 1496 (1*' mars), Cabris, par Balthasar de Grasse avec 10 familles d'Oneglia, 13 de Sainte-Agnès, et 25 de Menton. — 1497 (5 juin), Atiribeau^ par Johan-André de Grimaldi, évêque de Grasse, abbé commendataire de Lérins, avec 25 familles des diocèses d'Albenga et de Menton. — Sur la fin du siècle, La Napoule, par les Villeneuve, avec des colons de la rivière de Gênes. — 1501 (20 avril) et 1506 (2 octobre), Vallauris, par Raynier Lascaris, des comtes de Vintimille, prieur et seigneur temporel de Lérins, avec 70 familles de Port-Maurice et d'Albenga. Lui-même, il en dresse le plan, qui forme un carré parfait, entouré de murs et avec une place au centre où les rues convergente
En 1502, OUioules, dont le territoire s'étendait alors jusqu'à la mer, aura, lui, aussi son œuvre de colonisation. Au quartier de Saint-Nazaire, qu une vieille tour protège contre les surprises des pirates, 16 familles de paysans pêcheurs sont loties de fonds de terre par les Vintimille et forment le premier noyau d'un hameau qui grossira au point de devenir une petite ville. Au xvn" siècle, Saint-Nazaire
^ Là s'élevèrent aussi la belle église Sainte-Anne et le château, magnifique résidence des abbés de Lérins. En 1505. on bâtit Magagnose, et, en 1518, Valbonne avec sa forme quadrangulaire, ses rues tirées au cordeau et sa place arquée comme celle de .Vice. Toutes les églises de ces nouveaux pays sont charmantes. Mougios, Mons. Saint-Jeannet s'élèvent ou s'agrandissent dans le même temps. Saint-Césaire s'étend hors des murs, Vence édifie places et fontaines, pendant que les Villeneuve construisent leurs châteaux, etc.. Tisserand, Histoire civile et religieuse de la cité de ffice et du département des Alpes- Maritimes, t. I, p. 307.
sera classé parmi les ports les plus commerçants de la côte ; il se vantera de compter jusqu'à 300 marins, capitaines, maîtres-canonniers ou simples matelots, sur les seuls vaisseaux du roi. Puis, en 1688, il arrivera au comble de ses vœux en obtenant son érection en corps de communauté.
Le mouvement, parti du littoral, de proche en proche devait gagner l'intérieur des terres et y multiplier les villages. Certaines familles seigneuriales s'y montrent particulièrement à l'avant-garde. Les Forbin, entre autres, se distinguent par deux créations. Tune de Saint-Estève de Janson (1507), et l'autre de La Roque d'Antheron (1514-1521), dans des pays jusque-là livrés pour la plus grande part au pâturage et où Ton chassait le cerf. A cette époque, furent peuplées les montagnes du Leberon, que couvraient encore d'épaisses forêts. Dès 1504, (20 mars), Gaucher de Brancas s'y était fait le fondateur du village de Vitrolles-les-Aigues. Du même temps sont les bourgs de Mérindol, Cabrièresd' Aiguës, Lourmarin, où le comte de Gental avait amené des Vaudois, de son vicomte de Démont en Savoie, pour cultiver ses terres. Les revenus qu'il en retira furent augmentés dans des proportions considérables. Mais mal lui advint bientôt d'avoir implanté dans ces contrées une race étrangère, qui, rompant avec les croyances et les mœurs des Provençaux, finit par attirer sur elle une terrible et sanglante répression.
Les repeuplements, dont la France et la Provence furent alors le théâtre, n'étaient pas choses nouvelles. C'est iSlinsi que les campagnes de la Septimanie, réduites en solitudes par les guerres des Arabes, avaient été, sur la fin du vin*' siècle, colo-
nisées par des émigrants espagnols. « Charlemagne en 812, Louis le Débonnaire en 815 et 816, Charles le Chauve en 844, leur permirent d'acquérir la propriété par le défrichement et une possession trenlenaire, et ils déterminèrent les obligations qui leur incomberaient : service militaire, guet, droit de gîte, cursus publions^ etc. C'étaient à ce moment des impôts que les rois se réservaient ; plus lard, on stipula des droits seigneuriaux*. » Au lendemain du traité de Paris (1229), et lorsque, à une grande prospérité, la guerre des Albigeois venait de faire succéder ruines sur ruines dans la France du sud-ouest, n'est-ce pas par des contrats passés entre seigneurs et colons que, pendant un siècle, de 1250 à 1350, souvent sous Tintluence de la couronne, s'y étaient réédifiées des centaines de villes, bourgs et villages '^ ?
En Provence, les contrats de ce genre avaient un nom consacré : on les appelait des actes cThabùation.
C'étaient de petites constitutions rurales, réglant entre propriétaires seigneuriaux et paysans, chefs de famille, les conditions dans lesquelles étaient
1 Jacques Flach, Les origines de Vancienne France. — Le régime seigneurial (1866), p. 395.
^ A. Cuiue-Skimbrr, Essai sur les villes fondées dans le sud-4>uest de la France aux xnr et «¥• siècles, sou9 le nom de Uasiides (1880).
concédés à ceux-ci, tous hommes libres, des terrains à bâtir, un territoire à défricher... Un plan pour la construction des habitations et le lotissement des terres, une sorte de cahier des charges, était dressé en conséquence. Ce que TEtat moderne a fait et seul pouvait faire pour la colonisation de TAIgérie, l'initiative des grands possesseurs du sol Taccomplissait alors d'elle-même en fondant des villages, en donnant à cens les parties de leurs domaines qu'il leur eût été impossible de confier à des fermiers, avec les capitaux nécessaires.
Peu de documents seraient plus précieux à recueillir et à rapprocher les uns des autres, pour déterminer exactement ce que fut la condition civile et économique du paysan, aux diverses époques. La Provence en a gardé des spécimens qui s'échelonnéliit depuis le xnf siècle jusque vers le milieu du xvni'. Même, à ne considérer que le simple bail à cens, que ne nous découvre-t-il pas en histoire rurale et sociale ? « L'aliénation ou location à cens, dit un historien économiste qui, mieux que personne, a éclairé ce sujet, fut un système offrant au preneur du moyen Age des avantages inouïs, tels que l'ouvrier ou le paysan de nos jours ne peuvent ni ne doivent en espérer d'analogues d aucune réforme sociale, d'aucune révolution économique, parce qu'ils avaient leur source dans un état matériel, auquel nous no pourrions revenir que par l'anéantissement des deux tiers, des trois quarts peut-être de notre population ^ » Rien de plus vrai.
* G. D*AvKNEL, loc. ciL, p. 199. — Voy. aussi dans Les Mirabeau^ par M. L. de Loménie (t. Il, p. 13 et suiv.), toute une lumineuse étude sur les droits féodaux au xviir siècle.
d56 LES SEIGNEURS FONCIERS
Conçoit-on aisément aujourd'hui un état de société, dans lequel il n'était pas un travailleur des champs qui, de ces champs où il peinait au service d'un propriétaire seigneurial ou autre, ne pût, sans bourse déliera en avoir sa part, s'en faire concéder la propriété, pour la tenir en censive, et en jouir presqu'à l'égal d'un possédant fief*'? Par cela seul qu'il en recevait l'investiture, il acquérait le droit de la transformer à son gré ; il pouvait la diviser, la subdiviser, en disposer pour ses enfants, ou l'aliéner, sous l'unique condition de s'engager, envers le propriétaire qui en gardait le domaine éminent ou la directe, à payer les redevances stipulées au contrat, redevances fort au-dessous de la rente normale du sol.
« Il était rare, lisons-nous dans une histoire des classes agricoles, que le cens s'élevât au-delà d'un tiers ou môme d'un quart des fruits^. » Si le docte écrivain, qui nous donne ce chiffre, eût interrogé là-dessus les minutes de nos vieux notaires, et surtout les actes d'habitation, à quels chiffres infiniment plus bas n'eût-il pas dû descendre ! Nous aurons plus loin à en noter quelques-uns comme exemples . La redevance était-elle payable en
f II en était toujours ainsi dans les actes d'habitation; mais, quand les censives passaient de main en main par des aliénations, à la redevance stipulée comme chose perpétuelle, se joignait d'ordinaire une prestation une fois donnée comme symbole du prix de vente. Nommée acapitum, elle consistait en une somme d'argent insignifiante ; souvent, elle était acquittée en nature, en une poule, un lapin, des perdrix, et parfois en un quartier de mouton.
2 Le Livre terrier, dressé à Rognes sur la fin du x\'* siècle, porte en tète des aveux ou reconnaissances de censives : Pro nobili...^ recognitio fe udo rum .
* Darestb de la Cbavankb, Histoire des classes agricoles en France (1854), p. 99.
argent ? D*autant meilleur devenait le sort fait au censitaire, celui surtout qu'auraient plus tard ses enfants et successeui^s. La monnaie perdant de plus en plus de sa valeur, cette redevance ne pouvait que finir par tomber presque à rien, alors que le travail continu des générations n'avait cessé d'accroître la valeur du fonds grevé. Par contraire, le cas advenait-il que le censitaire fût déçu dans ses entreprises? Une simple déclaration enferme, notifiant qu'il déguerpissait, suffisait à le tirer d'embarras. A la fin du moyen âge, de nombreux actes nous font assister à des scènes de déguerpissement, dans les pays où, sans souci du lendemain, on a défriché à tort et à travers de mauvais terrains de colline. En certains jours, le bailli ne siège sur son banc de justice que pour donner audience à des censitaires qui sont dans la peine. Les uns menacent de « désemparer », s'ils ne sont déchargés dans de fortes proportions*; d'autres désemparent tout à fait, sans chercher môme à obtenir une réduction qui leur eût été accordée, « attendu, disent-ils, que la terre, au lieu de leur donner des profits, les met en perte 2 ».
« Le paysan de nos jours, observe là-dessus M. de Loménie, acquiert, il est vrai, une propriété plus complète ; mais il est obligé de la payer soit
^ Un jour de mars 1437, par-devant le bailli de Rognes, comparait Pierre Raynaud, lequel se déclare surchargé, gravatus, par le cens d'une panai de blé qull doit à noble Donzel de Lambesc, pour deux êuiinées de terre. 11 désemparera, si on ne le lui réduit. Sur ce, noble Donzel, considérant que la terre, vu son peu de valeur, retournerait à Tétat incuite, de réduire le cens à une obole ; attendeiu quod terra est pauci valoris et remaneret inculta, et nullum haberet profectum, reduxit ipsum censum ad unum obolum.
^ Cum terra ipsa ait plus damnosa quam commodosa.
de son argent, soit d'un argent qu'il emprunte souvent à de gros intérêts dépassant le revenu du fonds, et dont le prêteur peut l'exproprier, sans qu'il soil complètement libéré, si la valeur du bien ne représente pas exactement le capital avec les intérêts. Le seigneur, au xvni" siècle, pouvait aussi, en observant les formes légales^ faire saisir le fonds en censive, si le censitaire ne payait pas ses redevances; mais celui-ci ne restait engagé ni pour le capital, ni pour les intérêts, puisqu'il avait reçu le fonds gratis et que son déguerpissement le libérait*. »
Or, ce n'est pas seulement^ au xviu' siècle que le seigneur était tenu de suivre les formes légales, dans la saisie d'un fonds en censive; il ne Tétait pas moins au xv% et nous verrons qu^à Ollioules les censitaires savaient faire respecter leurs droits.
On concevra qu'un tel régime, pratiqué sur la plus large échelle à travers le moyen âge, dut multiplier à Tinfini le nombre des petits propriétaires. C'est ce que nous trouvons en Provence, et, ajoutons-le, c'est aussi ce qui s'est produit partout.
« Partout, dit un économiste dont les savantes recherches se sont employées à chercher le vrai, sur l'ancien état de la propriété, dans les profondeurs de notre histoire rurale, partout on voit un seigneur terrien, véritablç chef de clan, réparlissant la propriété entre diverses familles dont il devient le centre. Ce fut pendant la distribution longue et successive de la terre, sous la censive seigneuriale, que se constituèrent les foyers domestiques d'un si grand nombre de familles de paysans propriétaires. Ces familles se multiplièrent et produisirent les
t L. DE LoMÉNiR, Les Mirabeau^ t. Il, p. 29.
ET LA RENAISSANCE t>ROVËNÇALË 3!Sd
flots de population que nous constatons aujourd'hui avec étonnement du x* au xv' siècle *... » Et Tauteur de ces lignes, M. Rameau, après avoir décrit ce qu'il a vu dans le passé de la France et de l'Europe, de nous transporter de lautre côté de TAtlantique, dans le nord de l'Amérique, de nous y faire assister aux premiers essais de colonisation, entrepris sous les auspices de Richelieu par des gentilshommes français, véritables héros de patriotisme, autant qu'habiles organisateurs. On les suit dans leurs travaux de délimitation de seigneuries, puis dans ceux qui ont pour objet les lots de terres, délivrés en censive aux familles venues avec eux de France.
«. Les terres sont de cent arpents, soumises à 1 ou 2 sols de rente par arpent, plus un demi-minot de blé pour la concession entière. Le censitaire s'engageait à faire moudre son grain au moulin du seigneur, moyennant un droit de mouture du qua-
1 Rambao, Une famille du Gâtinaxs (Bulletin de la Société d'économie sociale^ 7 février 1875).
« J*ai étudié certains cantons dans les départements du Cher, du Loir-et-Cher, de TYonne, de la Nièvre, dit encore M. Rameau; il m'est passé sous les yeux une quantité énorme de contrats et de parchemins, et je m'aperçus que des phénomènes analogues (d*extrême morcellement) s'étaient partout produits, dans cette région, aux mêmes époques. A côté de la propriété seigneuriale étaient juxtaposés, il y a cinq ou six cents ans, une quantité considérable de cultivateurs propriétaires... On trouve aussi, à des époques anciennes, dans les provinces du Centre, tous les signes d^une population plus nombreuse que celle de nos jours... Partout, deins les vieux titres, en Berry, dans le Gàtinais et jusque dans la Sologne, on voit mentionner des pressoirs, des vignerons et la culture de la vigne, cela dans des paroisses où, non seulement il n* y a plus aucun vignoble, mais où il n'existe plus de traditions survivantes. Là où étaient les vignes, se trouvent fréquemment, aujourd'hui, des bois-taillis, entremêlés souvent de \ ignés sauvages. >
360 LES SEIGNEURS FONGIËKS
torzièrae, et à payer, pour droits de lods et vente, le douzième du prix de la terre. 11 n'était point dû de droit de lods et vente pour les héritages en ligne directe. »
A voir combien lecens était minime, on se demande quel pouvait être le profit du seigneur, ne gardant que la directe du fonds après s'être désinvesti des droits utiles. Dans le moment, il était très médiocre; mais le seigneur comptait, pour plus tard, sur les droits de mouture et de mutation, sur les éléments de richesse que développeraient l'accroissement de la population et le progrès du pays. « Les charges du colon et les profits du seigneur étaient ainsi reportés, pour la plus forte partie, sur un avenir à long terme K »
Au sortir des calamités par lesquelles s'était terminé le moyen âge, sur tous les points où ce régime d'accensements avait disparu avec les anciennes populations de censitaires, Tœuvre des seigneurs de fief fut de le reconstituer à nouveau ; et c'est ce dont nous voudrions donner une esquisse, dans le cadre d'un village provençal de l'époque.
Pontevès a eu son nom illustré par la famille seigneuriale qui le posséda de temps immémorial. L'acte d'habitation, par lequel il eut sa renaissance,
^ Rameau, Histoire d'une colonie féodale dans r Amérique du Nord — ^cae/ïc (1604-1710), pp. 67,80-81.
est typique, et les pièces annexes, dont est accompagnée la publication de son texte*, achèvent d'en faire un document complet et à souhait, comme charte de fondation communale.
A Tinstar de tous les actes publics et privés d'alors, il débute par un solennel préambule plein d*unc inspiration toute religieuse. Elle y apparaît d'autant plus remarquable qu'il s'yjoint l'expression de Tidée d'honneur, en ce qui touche aussi bien les colons que le seigneur lui-môme. Nous sommes encore loin des temps où la qualiiication de manants, appliquée aux familles de tenanciers héréditairement fixées dans leurs tenures, finira par leur être infligée comme une sorte d'opprobre, lorsque les campagnes seront devenues les victimes du renversement des vieilles mœurs.
Au nom de Noire-Seigneur Jésus-Christ^ amen, Lan de V Incarnation 1477 et le2ô avril, sous le règne de très gracieux prince et seigneur René.,., considérant que le village de Ponterès est depuis longtemps inhabité et désert, et désirant le repeupler de gens qui rhabitent à la plus grande gloire de Dieu, et en cultivant le territoire de la manière la plus conforme aiLc intérêts dudit seigneur et de ses successeurs, d'une part, aux intérêts et à Vhonneur des habitants et de leurs successeurs, de Vautre..,
Le roi René eut plus d'une fois l'occasion d'intervenir, sinon dans ces chartes, du moins à leur sujet, par l'octroi qu'il faisait aux nouveaux villages d'une exemption d'impôts, pour vingt ans. Pontevès rerut de lui cette faveur insigne qui, toujours, dans les
^ }iotice sur Pontevès^ par J.-B. Vidal, prêtre, curé de l^ontevès {Bulletin de la Société d'études scientifiques et archéolor/ii^ues de la ville de Draguignan {1864-186:;;, pp. 241-287.
lettres patentes du bon monarque, était octroyée au nom et avec une citation de la Bible : « Un prince s*élève en honneur, lorsque ses Etats grandissent en population, et il tombe en opprobre, quand ils se dépeuplent*. »
Bertrand de Pontevès, qui a la seigneurie de ce pays à repeupler, est en même temps seigneur de celui de Sillans, son lieu de résidence. Au précédent chapitre, nous voyions un de ses fils cadets, Elzéar, associé en 1499 à Foulque d'Agoult, seigneur de Bogues, dans une opération en commandite. Autres étaient, en 1477, les soucis et les entreprises du père, dans un moment où renaît à peine lagriculture, la grande nourricière. A la date du 25 avril, nous le trouvons dans son château de Sillans en conférence avec honorables [discreti) André Marié et Jehan Maille, mandataires de trente-trois familles d'un pays d'outre-Var, nommé Montegrosso, lesquelles doivent venir à Pontevès faire œuvre de colons.
Ecoutons les parties contractantes, et notons en substance leurs accords mutuels.
Seule de Tancien village, au sommet du monticule sur les flancs duquel il s'élevait dans son enceinte de remparts, reste debout Thabitation seigneuriale, avec la forteresse dont elle était flanquée. Les autres ne sont plus que des ruines. Il s'agit d en édifier de nouvelles et de fixer le cens auquel elles seront soumises. 11 sera d'un denier par canne carrée et demie (6 mètres) de terrain à bâtir. Que vaut un denier ? la seizième partie d'un gros d'argent (soit 0 fr. 12 d'aujourd'hui). Un denier sera également perçu sur chaque séterée de vignes, quatre
' Proverb., XIV, 28.
par séierée de jardins et prairies. Passons là-dessus sans nous y arrêter. Llntérôt de la charte est dans la redevance en nature, établie pour les récoltes de toute espèce.
« A HT. 2. — « Entre les dits contractants , il est stipulé que les probes hommes de Pontevès, et de son terroir, paieront au seigneur la dix-huitième partie de tous fruits, blés, légumes, lins, chapons..., qu'ils y recueilleront... »
La renaissance des campagnes ne fait que commencer ; à peine y est-elle à sa première aurore ; le chifTre d'un dix-huitième Findique bien, car il est au plus bas comme rente du sol. Et cependant, quelle que puisse être la plus-value ultérieure donnée à la terre lorsqu'elle aura été mise en pleine production, tel il a été stipulé le 25 avril 1477, tel il demeurera à perpétuité « dans son immutabilité féodale* », ne pouvant plus être changé que pour être réduit '*. Une trentaine d'années après, il haussera dans les créations de villages qui suivront, sans toutefois dépasser certaines limites. — 20 mars 1504, à Vitrolles-les-Leberon, le septième de tous fruits, plus un cens personnel de six gros et de deux poules ; 1507, à Saint-Estève de Janson, le septième des blés et grains, le neuvième des raisins, olives et amandes ; — 1514, à La Roque d'Antheron, sauf de légères variantes, même taux... 11 est vrai que les terrains de ces divers pays ont une valeur
1 G. d'Avbkbl, loc, cit., pp. 197.
- La charte de fondation de la commune de Saint-Christol (dép. actuel de Vaucluse) avait fixé (18 juin 1271) au quart la redevance censuelle pour tous fruits. Dans la suite des temps, des transactions la feront descendre au quatorzième. — Titres de Vancien comté de Sault, publiés en 1867, t. II, p. 373-:t8i.
364 LES SEIGNEUIIS FONCIERS
foncière supérieure à celle de celui de Pontevès. L'écart dans la quotité des redevances ne demeure pas moins trop marqué pour qu'il n'accuse pas un changement de situation. Evidemment, on est alors entré dans une vie nouvelle.
Si sensible que puisse être plus tard le relèvement, le septième des récoltes constituera toujours cependant une rente du sol fort modique. On en est d'abord surpris, mais cette surprise cesse lorsqu'on a sous les yeux les baux d'alors, usuellement passés avec des colons partiaires, et dans lesquels le propriétaire n'est souvent pas mieux partagé. M. Léopold Delisle, dans son Introduction au Cartulaire de r abbaye de Saint-Victor de Marseille^ nous dit qu'à partir du xn' siècle ou environ, les seigneurs de Provence s'étant mis à faire exploiter les terres leur appartenant en propre par des fermiers, dont le bail ne duraitqu'un petit nombre d'années, en recevaient, selon les produits du domaine, soit la moitié, soit des quantités infiniment moindres depuis un tiers jusqu'au huitième *. Des vignes, ajoute-t-il, étaient alors tenues à la moitié, d'autres au cinquième, un plus grand nombre au quart. Sur la fin du moyen âge, au xv" siècle, ce ne sont pas seulement les seigneurs qui, à raison de l'étendue de leurs domaines, doivent se contenter de peu comme revenu foncier; ce sont indistinctement tous les possédants-biens. Bourgeois, artisans, paysans (car, parmi ces derniers, il en est d'aisés qui, ne pouvant faire valoir en personne toutes leurs terres, les afferment) sont
i * Suivant que ic seigneur recevait la moitié, le tiers, le quart, le cinquième, etc., des produits de son domaine, on donnait à la terre le nom de media^ tercia^ quarieria, quinleria^ oclaveria^ ad octavam parlem. »
mis de même à ia portion congrue par des colons partiaires nommés facherii *, « fachiers », avec lesquels ils passent dos baux dits ar//*rtcAma;/î.
Pour les vignes, un tiers de raisins est le plus que reçoive le propriétaire ; et, pour les céréales de toute sorte, sa part varie selon le plus ou moins de fertilité du sol. Heureux est-il, lorsqu'elle est d'un quart! Souvent elle tombe bien au dessous, parfois on la voit se réduire à un huitième, à un neuvième, ad octavam^ ad nonam partent bladorum et omnium fructuum.
Combien de textes n*y aurait-il pas ici à citer, qui prêteraient à des détails particulièrement curieux, mais dont la place ne saurait être que dans une étude spéciale ! Sur une centaine de ces baux ad facheriam^ nous n'en trouvons que doux ou trois où soit stipulé le partage à la moitié, un notamment d'Ollioules, pays riche comparativement à la plupart des autres contrées provençales. Ce bail, intéressant notre Deydier, portait sur une propriété dont il s'était chargé, dit-il, àla mitât dels effruchs^ « àla moitié des fruits». Mais,àcôtéde celui-là, enestonregistré un autre dans lequel, étant le bailleur et non plus le preneur, il constate que, si le partage doit être fait à la moitié pour les fruits des cultures arbustives, il n'en sera pas de même pour le blé et autres céréales. Del blat, sivada..,, 'feven arerlo cart^ écrit-il; « du blé et de l'avoine, nous ne devons
' Est à relever ici, en ce qui touche la Provence, l'erreur de Du Gange, ou du moins son insuffisante explication, lorsqu'au ni(»t Facftefia il assimile la condition du « fachier >, facherius^ à relie d'un métayer partageant à la moitié. « Fachevia, dit-il, prusdnim quod colilur à colono parliario^ vel cujus fructus in dominum praedii et colonum sequali portione dividuntur. >
avoir que le quart ». Or, cinquante ans après, dans ses comptes, Jacques, son fils, n'aura plus à distinguer les divers genres de récoltes; toutes seront à la moitié.
Les rapprochements de dates sont à cet égard significatifs. Le 11 décembre 1431, Johan Brice, chevalier, professeur es droits à Aix et conseiller du roi à la Cour des maîtres rationaux, traite dans les conditions suivantes, pour les terres de sa seigneurie de Velaux, avec Antoine Travellin, auquel il fait par le môme acte de fortes avances. La part de lui bailleur sera d'un cinquième de tous fruits, ad quintam partent omnium fructimm^ les quatre autres cinquièmes devant être celle de Travellin. Six années auparavant (15 octobre 1425), bail semblable passé par noble Alix des Baux, pour son domaine de la Bordiniera à Eguilles. A la fin du siècle, la situation commence à changer en mieux ; et, le 7 novembre 1493, ce n'est plus au cinquième, c'est au tiers des récoltes de toute nature qu'à Gabriès, Bertrand de Marseille, seigneur du lieu en même temps qu'il l'est d'OUioules, loue ses terres cultes et incultes à noble Johan de Sainte-Marcelle, fils de noble Imbert d'Avançon, diocèse d'Embrun.
Le fils d'un seigneur alpin, descendant en Provence pour s'y faire fermier ! cela peint bien l'époque. N'avons-nous pas vu Michel de Forbin, lui aussi, prendre à bail des terres de ses voisins dans le îieF de son père à Gardanne? A ce propos, ne négligeons pas dénoter que c'était une des industries de Jaume Deydier à OUioules. Dans son Livre de raison, il va jusqu'à nous donner le compte de ce qu'une des entreprises de ce genre lui a valu comme béné-
fice. La rente annuelle en argent était de 12 florins. Son bail, commencé en 1484, finit en 1497. Arrivé au terme, il calcule qu en treize années il a paye un total de 156 florins, et qu'il en a gagné 125. Ces rentes fixes en argent faisaient exception, dans la pratique générale d'un colonage partiaire où d'ordinaire le partage s'efl^ectuait en nature. Nul doute qu'elles ne fussent le privilège des fonds les meilleurs.
Il serait intéressant de rechercher jusqu'à quel point ce que vient de nous découvrir, sous ce rapport, la Provence du xv® siècle, se rencontre ailleurs dans la France du même temps. En tout cas, qu'il s'agisse de métayage ou de fermage, « le fait indéniable, selon l'observation de M. G. d'Avenel, c'est que la part de. l'exploitant dans le produit de la terre a sensiblement diminué, depuis le moyen âge jusqu'à nos jours, tandis que la part du propriétaire a augmenté.
« L'industrie agricole comporte deux associés souvent réunis dans une seule et même personne, mais qu'il faut ici distinguer, le propriétaire et l'exploitant. Le premier fournit la matière première, le second la main-d'œuvre. Au début, quand cette matière première était si abondante qu'elle était inépuisable, et quand les metteurs en œuvre étaient rares, il fallut leur abandonner une grande partdes bénéfices, d'autant plus que la matière première était informe et qu'il y avait énormément à faire pour la transformer *, pour tirer des denrées commerciales d'une steppe inculte.
1 Ces remarques sont assurément très justes. Disons toutefois qu'appliquées à d'autres industries agricoles elles ne pourraient
« Peu à peu, à mesure queTeffort devenait moindre et les profits plus grands par raccroissement de la population, qui faisait hausser les produits de la terre et baisser les salaires, les prétentions des propriétaires tendirent à s'élever, et elles se seraient môme élevées bien davantage, sous Tancien régime, si la terre défrichable n'était venue, jusqu'au bout, faire concurrence à la terre déjà cultivée ^ »
Suit un trait bien expressif, emprunté à rhistoire du Roussi lion de 1140 à 1340. « Le roi d'Aragon, qui en était seigneur, donne des terres aux paysans à condition qu'ils y plantent des oliviers, et il prend le quart des olives. Les abbés font de môme, et, pour attirer du monde, au lieu du quart, ils ne prennent que le onzihne des olives. Les fermiers du roi le prient alors de réduire ses redevances à ce dernier taux, « pour que les terres tenues de lui puissent s'améliorer et qu'il en retire des droits de mutation plus considérables ». On devine par là quelle a été, du xu'' au XIV- siècle, l'émulation des propriétiiires pour obtenir des exploitants, comment la terre inculte dut se trouver, pendant quelque temps, plus offerte que demandée, et quelle baisse dut en résulter dans le fermage, quelle transformation surtout! De direct qu'il était, le revenu foncier devint indi-
expliqucr les conditions exiraordinairement favorables faites à Pexploitant, en rémunération d'une main-d'œuvre qui n'exigeait aucune transformation de la matière première.
Les baux de cheptel sont à citer sous ce rapport. Tous ceux que nous avons d(''i)ouillés, et ils sont en grand nombre, pour le XV- siècle, en Provence, attribuent au preneur du troupeau plus que le partage annuel do ses produits (laine, fromages et croît); il y est encore stipulé qu'au terme du bail il aura la moitié de ce troupeau, dont il n'a cependant fourni la moindre partie et qui lui est venu tout entier du bailleur.
1 G. n'AvENEi.. loc. cif.^ p. 244.
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rect, et consista moins en prélèvements annuels qu^en impôts éventuels sur la transmission des immeubles ^ »
De ce fait est à rapprocher celui-ci, qui est des premières années du xvii" siècle. Le 7 août 1616, révoque de Nice, seigneur temporel du pays de Drappo^ y établit par un acte d'habitation, pour le défricher, des familles de colons, à charge de lui payer la redevance d'un seizième sur toutes les récoltes, et avec obligation de planter en cinq ans 100.000 pieds de vigne, à raison de 20.000 par année. Comme renie annuelle du sol, un seizième était peu de chose ; mais, en se couvrant de vignobles, le pays prendrait une valeur qui accroîtrait, dans de fortes proportions, le montant des droits de lods à percevoir plus tard *.
Telles furent certainement les pensées d'avenir de Bertrand de Pontevès, lorsque, en 1477, dans un
i Encore à la veille de la HévoIutioQ, en Roussillon, le métayer gardait les deux tiers des fruits, après déduction de la diiiie, en fournissant la semence. Le propriétaire avait un tiers et payait riuipôt des vingtièmes. C'est ce que nous apprend M. Brutails, dans une étude sur V Economie rurale du Roussillon ^ à la fin de Vancien régime (1889). — « Quant aux terres de mauvaise qualité, et surtout à celles de montagne, elles étaient baillées au quart, chose très rare — au cinquième — quelquefois même au sixième et au septième. » — {Société agricole, scientifique et liiléraire des Pyrénées'Orientales, 30' vol., pp. 350 etsuiv.)
- Les redevances censuelles de ce pays offrent une particularité peu commune. La Convention les ayant abolies, elles cessèrent d'être payées tant que dura Toccupation française ; mais le retour du comté de Nice à la maison de Savoie les fit revivre. En 1825, un arrêt du sénat de Nice en réduisit le total à 1.200 livres. Depuis lors, il y a eu rachat accepté et conclu au prix de 24.000 livres en capital ^11 avril 1845). Les évèques de Nice portent encore le titre de comtes de Drappo, qu'ils ont depuis 800 ans (Détails commu^ niques par M. Moris, archiviste du département des Alpes-Maritimes).
3tO LES dEIGNEURS PONGtERS
temps OÙ les exploitants étaient rares, il traita avec les trente-trois familles de Montegrosso, sur le pied d'une redevance d'un dix-huitième. Il dut compter d'abord sur les droits de lods ou de mutation, lesquels, en Provence, étaient tarifés par la coutume au treizième du prix vénal du fonds vendu, puis encore sur d'autres droits, au sujet desquels il se montrait du reste d'une modération extrême: — pour la foulaison du blé, que les colons devraient faire faire par les eqiies * du seigneur, s'ils ne pouvaient y pourvoir avec les leurs ou avec des fléaux, lin dix-huitième^ — pour la mise en farine de ce blé au moulin construit par le seigneur et dont l'entretien serait à sa charge, ainsi que celui du meunier, un quarantième ; — pour la cuisson du pain au four établi dans les mômes conditions, un vingtneuvième^ etc.
Entre autres clauses, achevant de régler le sort fait aux futurs tenanciers, notons celle-ci : dans un pays dépeuplé, où de vastes étendues de terre sont en friche, pour y encourager l'industrie pastorale, est concédé à chaque ménage, sans avoir à payer aucune redevance, le droit d'y faire dépaître huit tôtes de menu bétail, plus une vache, avec interdiction du pâturage dans les possessions closes ; puis aussi celle d'un défens - à l'usage commun. Le défens seigneurial excepté, liberté absolue de la chasse ''\ et aussi celle de la pêche. Comme corvée,
1 Les seigneurs d'alors entretenaient à cet effet de véritables troupeaux de juments.
* Bois dont rentrée était fermée aux troupeaux.
* Cette liberté dont les populations ont été de tout temps le plus jalouses, celles de la Provence au moyen âge n'avaient nulle peine à se la faire octroyer comme un droit, même pour une chasse réservée ailleurs aux classes seigneuriales. Si un grand nombre de
KT LA RENAISSANCE PROVENÇALE 3lfl
une journée de travail que tout chef de famille, soit avec sa bête, soit seul s'il n*en a pas, sera tenu annuellement de donner au seigneur, lequel devra le nourrir. Enfin, le jour où les tenanciers, une fois installés dans la contrée, le voudront, pouvoir à eux reconnu, moyennant Tautorisation seigneuriale, d'y organiser un gouvernement communal, de nommer leurs syndics, estimateurs, conseillers, auditeurs des comptes, collecteurs des tailles, etc.
Nul doute que, dans tout cela, Bertrand de Pontevès n'agit au mieux de ses intérôts, mais il y portait la mesure et l'esprit de justice des seigneurs fonciers de son temps. La charte qu'il donna à la colonie, implantée dans son fief, n'était certes pas une exception. Combien cette époque n'en offret-elle pas d'analogues !
Là, sur ses terres, et avec des familles toutes constituées, venues de pays voisins où il y en avait des réserves, il Ut ce qu'un siècle et demi après, à notre grande époque coloniale, d'intrépides gentilshommes de la Normandie, du Perche, du Berry, etc., devaient entreprendre au loin, avec de semblables éléments, créant une nouvelle France en Acadie et au Canada. C'est ce que nous voulions ici relever en quelques traits ; et, par eux, on peut juger des conditions dans lesquelles la Provence reprit vie ; on s'explique comment, les choses se passant partout de même, la renaissance de ses campas^ s fut généralement si rapide.
textes n'attestaient le fait, pourrait-on croire que jusque sur le li.ttoral aujourd'hui si sec de la Méditerranée, entre Toulon et Nice, n'étaient pas rares alors les cerfs ? Or, la chasse en était libre pour tous, sous la seule condition d'en porter au seigneur du lieu la tête avec un quartier de la bète tuée.
372 LES SEIGNEURS PÔNCIBRS
De part et d'autre, l'œuvre ne fut pas sans difficultés. Plus d'une fois, lorsqu'on en vint aux applications de certaines clauses de la charte originelle, des contestations surgirent; mais il en était pour les règlements d'intérêts entre seigneurs et tenanciers comme pour ceux entre paysans, elles se résolvaient par des arbitrages ; et le régime rural de Pontevès ne s'assit définitivement que par plusieurs transactions de ce genre.
En 1489, à l'occasion d'une sentence arbitrale que doivent rendre Antoine Guiramand, évêque de Digne, prévôt de Barjols, et noble Boniface de Castel lane, seigneur de Saint-Julien, Johan de Pontevès, lequel vient de succéder à son père Bertrand (1485), répond ce qui suit à ses tenanciers, se plaignant de vexations auxquelles ils se disent eu butte de la part de ses officiers.
Respont lo dich senhor que el non entend que sos officiers administran jusficia^ sinon ben a poiuuhe, jiistamen, Qtianl los dichs officiers los gravaran endugamen^ elos si vendran planher à el, et elhr donara tal provesion que non tolra que ellos vagon despendre as Ays totas fes^ coma lo drech vol. Alcunas fes, es permes détenir calque jnalvay s garson en preson ho à Farest, per lo corregir et douar exemple àaltres mnlfators ^
Traduction : « Je ne souffrirai pas que mes officiers rendent la justice, autrement que bien à point et justement. Lorsqu'ils vous surchargeront à tort, vous viendrez porter votre plainte à moi-même, et je ferai en sorte que vous n'alliez pas vous ruiner
' Minutes de Pierre Farre, notaire à Barjols.
à Aix, en frais d'appel, selon la rigueur du droit. Il m'est bien permis cependant de tenir parfois en prison, ou aux arrèls, quelque mauvais garçon, pour le corriger et donner exemple aux autres. »
Johan de Pontevès réside dans ses terres, il y remplit l'office de chef social prenant au sérieux la charge d'y rendre à tous bonne justice, ayant la responsabilité et presque le souci journalier de la paix à y maintenir ; et, moyennant ce, il y a toujours moyen de ménager et de garder l'harmonie nécessaire entre maîtres et subordonnés.
C'est ce que, dans une autre époque de renaissance pour les campagnes, rappelant la tradition et les exemples des anciens, comme l'avait fait avant lui L'Hospital, Olivier de Serres devait enseigner, comme première condition de leurs progrès. Ici, nous le trouvons pratiqué et formulé par un de ces anciens eux-mêmes. Or, les gens de Pontevès progresseront si bien, telle sera l'aisance dont parviendront à jouir les descendants des trente-trois familles venues de Montegrosso, qu'en un siècle ou guère plus ils seront en situation de solliciter et d'obtenir de Balthazar de Pontevès, arrière-petitfils du fondateur de leur village, une presque entière émancipation. Le 31 août 1599, toutes redevances foncières, cens, corvées, établis par l'acte d'habitation du 25 avril 1 4-77, étaient convertis en une rente pécuniaire et annuelle de 300 livres ; « moyennant quoi, portait la transaction, le présent acte fera bonne paix, concorde et amitié éternellement entre les parties. »
« Aux heures sombres des catastrophes, a-t-on dit, la petite propriété tombe dans la détresse et l'im-
puissance. C'est dans les périodes de prospérité que les petits propriétaires rognent et dépècent les grands domaines. Alors, les goujons dévorent le brochet *. »
Déjà, à la lin du moyen âge, partout où les goujons étaient demeurés nombreux, le brochet était aux trois quarts dévoré. C'est le trait saillant de rhistoire foncière de nos anciennes communes, et tel est le spectacle que va nous offrir le pays d'Ollioules, avec son territoire dépecé, divisé, subdivisé, depuis quatre siècles, entre sept ou huit générations de petits propriétaires, successeurs de ceux auxquels il fut, dès Torigine, accensé. Le curieux à Pontevès est de voir le brochet à peu près éliminé en un siècle, dans une commune de nouvelle formation, et le bail à cens élever si vite de pauvres colons une propriété libre et indépendante.
Il ne restera aux Pontevès, de leur vieille suprématie, qu'un titre seigneurial, avec la moyenne et la basse justice, et la banalité du four et du moulin, que leur devancier Bertrand lit construire en l'année 1477 pour l'usage des habitants. Mais l'esprit de paternité qui avait animé le fondateur du village demeurera chez eux le même; et l'historien local, auquel nous devons la connaissance des titres primitifs de la commune, de nous traduire en ces quelques lignes les rapports ultérieurs des Pontevès avec elle : « Les joies de l'illustre famille sont partagées par leurs subordonnés, et dans les désastres publics, ou quand des disettes, des guerres,
^ Paul Lbroy-Bbaulibu, < La propriété foncière à rétranger et en France ». — {Revue des Deux Mondes^ 15 février 1886.)
viennent affliger la population, c'est presque toujours à la porte de ses paternels seigneurs que la commune va frapper. En 1780, le marquis de Pontevès-la-Forôt écrit d'Aix aux consuls du village, pour leur notifier son mariage prochain avec M"* de Magniol. Le conseil municipal s'assemble à cette nouvelle, et, avec une adresse de félicitations aux nouveaux époux, vote un présent d'une écucUe d'argent, du prix de KM) livres, à la nouvelle mariée *. »
» J.-B. Vidal, loc, cit., p. 286.