UNE BASTIDE PROVENÇALE ET SON HISTOIRE
villages et de leurs remparts, à Tabri (lesquels se sont agglomérées les populations, en très petit nombre y apparaissent les exploitations rurales ayant des bâtiments de ferme ; et la plupart de ceux que les notaires relatent dans leurs actes y sont décrits comme munis d'ouvrages de défense. Nous avons déjà signalé des spécimens de ces vieilles constructions comme étant encore debout à OUioules. Avec les tours dont était flanquée leur porte d'entrée, elles étaient des lieux de refuge où les populations garantissaient leurs troupeaux contre les descentes et les razzias des corsaires.
Il en était de même partout, en des temps où manquait la sécurité ; et c'est ce que M. Claudio Jannet a observé comme chose générale dans ses recherches économiques.
« Au XI* siècle, les demeures n'étaient pas disséminées dans les campagnes comme aujourd'hui ; elles étaient groupées, formant des villages très nombreux, entourés de murailles et de fossés. Cette organisation défensive avait été adoptée à la suite des invasions des Barbares, et elle fut maintenue jusqu'à la fin du moyen âge. Ce ne fut qu'après la guerre de Cent Ans, qui avait rasé la plupart des centres d'habitation, détruit toutes les enceintes fortifiées, ruiné le pays, que les habitants élevèrent des maisons isolées sur leurs terres. C'est à partir de ce moment que les bourgs et les villages furent moins nombreux et virent leur influence décroître * . »
Encore au milieu du xv" siècle, en Provence, rares apparaissent, dans les livres terriers et les cadastres,
1 Claudio Jannet, Les grandes époques de Vhistoire économique^ etc., p. 212.
les ténements ruraux formant des propriétés bâties, terrœ bastitœ. Seuls les habitent des fermiers ou
métayers ; mais leurs propriétaires, soit nobles, soit bourgeois, n'y résident pas. La plupart n'y paraissent que de loin en loin, se bornant à y garder un piedà-terre, se réservant parfois la faculté d*y prendre à leur usage ce dont leur famille aurait besoin pour se loger on temps de peste ^
Mais, bientôt, cet état de choses commencera à changer. Ce n'est pas en vain que le roi René a donné à ses sujets l'exemple d'une vie champêtre menée avec amour dans ses bastides, qu'il l'a célébrée et chantée même en poète.
Le vieux monarque répétant à ses visiteurs qu'il la mettait au-dessus de toutes les autres « comme la plus seure façon et manière de vivre )>,a fait école ; et, par ce que nous avons vu du rôle des plus actifs joué par les seigneurs de fiefs, sur la fin du siècle, dans le repeuplement et la renaissance des campagnes, nous avons pu juger de l'impulsion qui avait été donnée aux esprits.
Arrive le moment où cette impulsion devient générale. Les chroniques du temps, pour le nord de la France, nous disent la fièvre de constructions qui s'empara d'une riche bourgeoisie, jalouse d'asseoir sur la propriété une prédominance déjà acquise, soit dans les charges publiques, soit dans le commerce ou l'industrie. Aux alentours de Paris, dans la vallée de la Marne, s'élèvent de nouveaux et nombreux châteaux. Dépouillés de l'appareil militaire de l'ancienne noblesse d'épée, mais pourvus
1 « Et casu quo venguesse temps de mortalilaty est-il dit dans un de ces baux de fermage, que lodich{\e propriétaire)pt/e9ca prencfre so que ly hezon sarie per sonmeynage.,, »
de tout le nécessaire pour leur défense, ils ont de plus les agréments qui font rechercher le sc^jour des champs. Là, le mouvement qui tend à la constitution de grands domaines, en a entraîné un autre pour leur donner des habitations en rapport avec leur importance. « Le chancelier du Prat, dit un historien de l'agriculture dans Seine-et-Marne, construisit, en 1520, le château de Nantouillet, aujourd'hui converti en ferme, et dont nous pouvons admirer des restes magnifiques. C'est à ces puissants et opulents propriétaires que nous sommes redevables de nos grandes fermes et de la création de la grande culture*. »
Quant à la Provence, pays de petite propriété, de petites cultures, où la renaissance des campagnes se manifestera par Tessaimage à travers champs de simples bastides, nos lecteurs trouveront-ils intér{^t à suivre jusqu'au bout l'histoire de notre Deydier, au moment où il va entreprendre la construction de sa maison rurale de Darbosson, en 1490?
Histoire qui risquerait de devenir interminable, si, comme l'auteur de notre Livre de raison y semblerait très disposé, nous avions à la lui entendre conter en personne ! Il n'est rien qu'il ne voulût, ainsi qu'il la pratiqué déjà pour ses lopins de terre, nous détailler par le menu sur les moindres parties de son entreprise. Prix fait pour la grosse bâtisse, conclu le 5 mars 1490, avec un maître de pierre du pays, mestre peyrier^ nommé Jacques Ros; industries par lesquelles il s'en est procuré les matériaux, puis tout ce qui concerne la charpente ^, la menui-
' F.-A. DiNis, Histoire de VagricuUure dans le département de Seine-et-Marne.
' La journée du charpentier est payée quatre gros, soit 6 fr. 60.
série, la serrurerie. De ses mains, il avait dressé le plan du petit édifice. Si petit même est-il, qu'on peut le qualifier de minuscule. Avec ses 18 pieds (6 mètres) en longueur et ses 24 pieds (8 mètres) en hauteur dans ses deux étages (sans y comprendre, ii est vrai, les annexes), ce n'est, en quelque sorte, qu'une bastide à l'état embryonnaire; mais elle réalisera pour lui le mot des anciens : parva domus, magna quies^ « petite maison, grand repos » ; et. ce repos, cette paix, il lui sera même réservé de les garder pour bien des générations.
Combien de magnifiques résidences seigneuriales élevées, sinon à cette date, du moins peu après, allaient, en d'autres contrées, tomber sous le fer ou sous le feu, dans les guerres de religion! Plus heureux qu'elles, le modeste Darbosson de notre Deydiera survécu, et, encore aujourd'hui, on le retrouve toujours debout, vrai monument d'archéologie en son genre.
Enfin, la bastide est construite ; mais ce n*est pas tout ; il faut maintenant lui chercher de l'eau. « Que tout cela paraît sec! écrira Arthur Young dans son journal, lorsque, par de chaudes journées en septembre 1789, il parcourra les campagnes toulonnaises. Grand Dieu ! quelle idée nous autres, gens du Nord, nous faisons-nous, avant de les avoir connus, d'un beau soleil, d'un climat délicieux, qui produisent les myrtes, les orangers, les citronniers, les grenadiers, les jasmins et les haies d'aloès ! Si l'eau y manque, ce sont les plus grands déserts du globe *. » Trois siècles auparavant, le créateur de Darbosson avait pensé de môme. A défaut d'une
Arthur Yocng, Voyages en France ^ t. I, pp. 316-322.
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source jaillissante, il se procura du moins un puits, mais à quel prix ? Le détail en est à recueillir pour son cachet de couleur locale. Le creusement n'exigea pas moins de deux cents journées de travailleurs, tant la roche se montra résistante, et il lui coûta jusqu'à 50 florins (1.000 francs). Le roi René n'avait pas dépensé davantage en une semblable entreprise, dans sa bastide de Peyrolles*.
Il était tout entier à ces travaux, lorsque, un jour, une question de chemin le jeta dans des transes cruelles. Un voisin, Miquel Aycart, ne venait-il pas de lui couper celui-là même par lequel il avait accès à sa bastide ! En pareille matière, .nous le savons, les prud'hommes estimateurs avaient des pouvoirs souverains. Or, ils ne furent pas ses seuls vengeurs. Un des seigneurs d'OUioules voulut se joindre à eux en personne.
Monsenhor de Casanova^ existent en aqiiest luoc, a volgut anar sus lo luoCy et a menât ambe se et en nostra conipanhia monsen Berthomieu Rahon^ st/ndigtie^ monsen lo bayle Berbeguier^ Hugo Chabert, Johan Enguilran, Peyre Merle, Bermond Aycart et Peyre Bernard, Aqui applicas a vist lo debast, et, aguda confferencia ambe tots, voilent concordar lodich debast, a volgut que Miquel Aycart et yeu Jaume Deydier, remessian nostre jurament de tenir perfach so que ellos ordenarian. Aven jurât, sus sas matinas, que so que ellos farian et conoysserian sara fach. Et lo senhor, présent las partidas sobre lo
• € Audit Jehan Oche, le XII* jour d'avril pour convertir à faire le puys de Peyrolles, la somme de 50 florins. » Comptes de Jean de Vaulx. trésorier du roi de Sicile (1478-1479). — Lkgoy db la Mahchb, Le roi René, t. U, p. 381.
/woc, a convengtit que yen dever aver mon ccanin per lo tes tôlier deldich eyssart^ là hout passava^ disent que yen non faste negun tort à Miquel Aycart^ et aqui son restas d'acordi.
Traduction : « Monseigneur de Caseneuve, étant à OUioules, a voulu aller sur les lieux, et, me prenant avec lui, il a mené dans notre compagnie messire Barthélémy Rabon, syndic, le bayle Berbeguier, Hugues Chabert, Johan Ënguilran, Pierre Merle, Bermond Aycart et IMerre Bernard. Arrivé à l'endroit du litige, et après avoir pris connaissance de Tobjet sur lequel il portait, en ayant conféré avec tous, il a déclaré vouloir arranger à Tamiable le différend. 11 a demandé à Miquel Aycart et à moi de jurer entre ses mains que nous tiendrions pour bien fait ce qui serait réglé. De suite, nous le jurâmes sur son livre de prières. Après quoi, les parties étant réunies sur les lieux, le seigneur a jugé que je devais avoir mon chemin sur le fait de Teyssart, là où il était, disant qu'il ne faisait nul tort à MiqueL Aycart ; et, de cela, tous furent d'accord. »
Rien de plus simple que ce petit fait d'arbitrage, rien aussi de moins apprêté que la façon dont il nous est rendu. C'est un procès-verbal dans toute sa sécheresse, mais un de ces procès-verbaux qui donnent la vision vraie des choses, sans aucune recherche des effets à produire. Les scènes villageoises d'arbitrage, telles que nous les avons vues souvent se passer avec le concours du bailli seigneurial, étaient déjà assez expressives par ellesm(>mes. Rapprochée d'elles, celle-ci où le seigneur intervient en personne, que ne nous dit-elle en
plus ! Guiran de Simiaue, à OUioules, réglant sur le terraiD cette question de chemin, ne se fait-il pas prud*homme lui-même, dans la compagnie de ceux attitrés du pays ?
On trouve au moyen âge des communes mettant au nombre des libertés nécessaires à leur bon ordre intérieur le droit, pour tout citoyen, sans frais de justice, de pouvoir remettre à des amis communs des deux parties le règlement des causes personnelles ou réelles où le lise seigneurial eût eu matière à profits ^
L'intérêt de la scène qui vient de nous être retracée est en ce que le seigneur, ou plutôt un des seigneurs, y apparaît imposant de son autorité l'arbitrage, et se constituant comme le premier des arbitres.
Jaume Deydier n'avait plus rien à désirer pour son Darbosson, sinon de pouvoir lui donner quelques ombrages.
^ « Ita statuerunt et concesserunt quod de omnibus controversis, questionibus, seu causis vel litibus personalibus vel realibus quibuscumque, de quibus compromicti potest, de jure possint dicli cives comprom ictère, et per amicos communes arbitros vel arbitratores possint corum questiones sopiri, sine sportullis curie inde prestandis, nisi cum lis fuisset in curia contestata, vel queremonia vel denunciatio facta. » — Statuts accordés à la ville d'Embrun par l'archevôque et le Dauphin, le 29 juillet 1258, publiés par M. J. Roman dans le Bulletin du Comité des travaux historiques (i888), pp. 45 et suiv.
Dans les premières années du xviii* siècle, en 1721, deux illustres jurisconsultes du Parlement d*Aix, François de Cormis et Pierre Saurin, séparés l'un de lautre par la peste qui ravageait la Provence, et voulant se créer une diversion aux sombres impressions du moment, avaient engagé entre eux une correspondance qui nous est aujourd'hui un trésor de souvenirs sur les anciennes mœurs du palais. Hommes de tradition par excellence, en un siècle qui en avait perdu le sens, ils prenaient plaisir à rappeler la simplicité de vie de leurs devanciers, et euxmêmes en étaient encore de vivantes images. Réfugié dans sa bastide de Sain t-Marc-la-M orée, le plus jeune des deux, Saurin, s'évertuait à distraire son vieil ami, enfermé dans Aix où sévissait cruellement le fléau, en lui dépeignant, selon le goût classique du temps, les charmes de son séjour champêtre. <( J'habite un petit angle de terre formé par la rivière et les rochers, où il y a, comme vous savez, modus agri non ita magnus^ hortus ubi^ et teclo vicinus jugis aquœ fons, et paiihim silvœ. C'étaient les quatre souhaits d'Horace*. »
Ue ces quatre souhaits, trois étaient satisfaits chez l'heureux créateur de Darbosson. Avec le domaine et le jardin qu'il avait formés, il s'était ménagé un puits lui tenant lieu d'eau jaillissante. Lq paulum silvœ^ qui lui manquait encore, devait par fraction lui venir en surplus.
Déjà, le 27 janvier 1489, lorsqu'il allait mettre la main à la truelle, magnifie senhor de Simiane lui avait donné à cens un petit bosquet de pins. En
1 Gh. de RiBBB, V ancien Barreau du Parlement de Provence^ p. 87.
1506, le 25 juin, c'est le tour de Bertrand de Marseille, duquel il reçoit tout un coin de forêt dominant sa bastide, et cela dans quelles conditions ! Deux poules une fois payées et deux deniers de prestation annuelle.
Voilà donc la bastide de notre Dcvdier arrivée à son parfait complément. Elle ne lui sera pas une vulgaire maison de ferme ; il y aura sa maison des champs, où se récréera la famille et seront fêtés les amis. Bientôt, à la date môme que vient d'illustrer la concession forestière de Bertrand de Marseille, s'offre à lui une occasion sans pareille pour faire les honneurs de son manoir aux dames du chûteau d'OUioules.
Le 6 août 1506, Louis XII avait écrit aux consuls de Toulon que le roi et la reine d'Espagne, se rendant à Naples, s'arrêteraient probablement dans leur ville, et il les invitait à les accueillir comme ils Taccueilleraient lui-môme. Le Bâtard de Savoie * y accourait, de suite après, avec une brillante cour.
Singulière ironie de la fortune, à l'adresse spécialement des Toulonnais ! Le prince, auquel étaient données de telles marques publiques d'amitié, n'était autre que le successeur de ce terrible Alphonse
^ René, bâtard de Savoie, ainsi nommé parce qu'il était fils naturel de Philippe 11, septième duc de Savoie, fut un des plus vaillants hommes de guerre et une des plus brillantes figures de ce temps. Disgracié par Philippe le Beau, son frère, qui, sous Finflaence de Marguerite d'Autriche, sa femme, venait de lui enlever la lieutenance générale de ses Etats et le gouvernement de Nice, depuis 1503 il avait passé au service de Louis XII. Après la mort de ce prince, un des premiers actes de François I" fut de lui donner les charges de gouverneur, de grand sénéchal de Provence et d*aunral des mers du Levant. — Voy. suç lui le livre, vrai uionuuient d'histoire généalogique, dans lequel M. le M'* de Panisse- Passis a fait revivre Les Comtes de Tende de la .iiaison de Savoie (188'J^.
d'Aragon, Tauteur de Tincendie de Marseille en 1423, et qui longtemps sur ce littoral fut un objet de terreur. Avec une duplicité dont les Français avaient été les victimes, lui aussi leur avait fait subir en Italie un échec dont ils ne s'étaient pas relevés. En vain, pour soutenir la cause de leurs comtes, les Provençaux y avaient-ils livré combats sur combats et épuisé leurs ressources. Naples leur était à jamais perdu. Or, Ferdinand était un vainqueur avec lequel il fallait compter. Veuf d*lsabelle de Gastille, il venait de demander à Louis XII et il en avait obtenu la main de Germaine de Foix, sa nièce. Il devait traverser Toulon, en conduisant sa jeune épouse dans sa nouvelle conquête, et voilà qu'on lui ménageait là m(>mo les honneurs d'une entrée de souverain !
La chose fît événement dans un pays qui, naguère encore, était dans un état permanent de défiance et de défense contre les entreprises des Aragonais * ; et il n'est pas jusqu'à notre Livre de raison d'Ollioules où ne se retrouve la trace de Timpression qu'il y produisit.
La intrada del rey de Spanha et de la reyna sa molher.
Van 1506 et dimecres^ la 22 del mes de septembre, de vespre, intret io rey de Spanha et la reyna sa molher, fitha del conte de Foys^ ambe granda armada de f/aleras et de naus ; et son requilhit en
1 Un Provençal du temps, Honoré de Valbelle, en faisant mention de révénenient dans son journal, raccompagne d'une réflexion qui traduit bien cette défiance : Dieu veuilhe que dure meilhor que non a couslumo! « Dieu veuiUe qu'il se montre désormais meilleur que jusqu'ici il n'en a eu coutume! »
Tholoh honorablemen per monsenhor la basiard de Savoya et al très senhors^ como lo Rey nostre senAor avié comandat, et dormit ung vespre à Tholon à Fevescat^ et^ lendeman niatin^ s'en partiron ambe r armada^ per anar al rialme de Naples,
Traduction : « Entrée du roi et de la reine d'Espagne à Toulon. L'an 1506, un jour de mercredi, le 22 du mois de septembre, firent leur entrée le roi d'Espagne et la reine sa femme, fille du comte de Foix, avec une grande escadre de galères et de navires. Ils furent reçus à Toulon, avec de grands honneurs, par le bâtard de Savoie et autres seigneurs, ainsi que le roi, notre seigneur, Tavait commandé. Us dormirent la nuit suivante à Tévêché, et, le lendemain matin, ils repartirent avec Tescadre pour aller dans le royaume de Naples. »
Il n'a fallu rien moins que le commandement exprès de Louis XII pour que ces honneurs fussent rendus par les Toulonnais à leur ennemi héréditaire. D'ordinaire, lauteur de notre Livre de raison est plus que sobre en fait de chronique locale. S'il sort cette fois-ci de ses habitudes, c'est qu'en dehors de l'émotion causée par Tévénement en lui-même il s'agit d'un souvenir mémorable, intéressant son manoir champêtre.
Et nos aven veser l'armada de nostre Darbosson^ ambe las damas de Olioll et de Buelh, ajoute-t-il. Les dames d'OlIioules, que, dans d'autres circonstances, des relations de famille eussent appelées auprès de René de Savoie', ont eu le cœur assez
> Ces relations et même ces liens de famille venaient du mariage contracté, le 28 janvier 4501, par René de Savoie avec Anne de Lascaris, comtesse de Vintimiile-Tende, unique héritière de la
bien placé pour n'avoir pas voulu aller à Toulon faire fête à la nouvelle épouse de celui que les Provençaux ont trop appris à redouter. Mais elles ne se sont pas refusé le plaisir de venir, en compagnie de notre Deydier, voir IjBscadrc espagnole entrer et évoluer dans la rade de Saint-Mandrier. Sans doute, ce jour-là, tout Ollioules dut se presser sur les hauteurs de Darbosson, sus lo testolier^ point unique d'où Ton pouvait contempler le spectacle*.
Neuf années après le passage de la grande Armada de Ferdinand le Catholique, autre événement dont le manoir de notre Deydier est le théâtre, celui-ci tout domestique.
IJan 1513, et lo 24 del mes de mai/^ en noslra hcstidn de Darbosson, fon encartnda nostrn Margoia de Anthoat/ Barles d'Yeras,
Encartddd signifie ici fiancée par contrat: or, ce contrat sera pour le créateur de la bastide un vrai triomphe. (]elui-làmOme que nous a vous vu, en 1475, épouser Catherine Marin avec la petite, très petite dot de IdÛ llorins, dont il ne devait toucher la dernière annuilé qu'en 1499, ce bailli laboureur et planteur, devenu le plus heureux des pères et des propriétaires, est en situation, le 24 mai 1513, de promettre à sa Margota (150 florins. Incontinent
branche des comlcs de ce nom, qui, depuis le xiir siècle, s'était perpétuée à Tende. Le nom de Lascaris était devenu prédominant, cl oz cette branche, en suite de l'alliance contractée, en 1269, entre (iuilhciu-Pierre, comte de VintimiUe et de Tende, et Eudoxie Lascaris, fille de Théodore II, empereur de Constantinople. -- M" ut Pamssk-Passis, Ae.s Conitev de Tende de la Maison de Savoie (1889 . ' D'après le journal manuscrit d'Honoré de Valbelle, cité plus haut, lescadre se composait de treize galères, de neuf autres navires nommés /"ws/m, de vin^rl-quatre c:ir&vellcs et de quatre brigantins; elle portait ((uinze mille hommes de troupe et avait pour capitaine général Pierre Navarro.
RI' SON HISTOIRE 4r.3
après le mariago, il paiera à Antoine Barles, son gendre, un premier à-compte de 150 llorins*, avec engagement de se libérer pour les 500 autres dans le cours de 1514.
On n'a pas oublié le plus que modeste trousseau de Catherine Marin, estimé de 7 à 8 florins, en robes, toile de maison et chemises. Infiniment mieux pourvue, Marguerite sa fille, en oulre de ses vêlements nuptiaux, portera à son mari des abillnmens lanis. Unis et juyels (joyaux), pour la somnio de i8 florins, 10 gros (environ un millier de francs d'aujourd'hui).
En 1513, Tcpuvre de Jaunie Deydier sera arrivoe à son terme, pour la constitution territoriale du domaine. Mais que ne gagnera-t-elle pas encore entre ses mains, pour sa mise en production ! Il y emploiera les dernières années de sa vie. Puis, quand, devenu vieux et infirme, il sentira ses forces le trahir, dressant pour sa postérité un état récapitulatif de ce qu'elle lui a coûté, il prendra plaisir à constater que son Darbosson représente alors en valeur presque le double du capital dépensé à le créer.
Per memoria als successors de mi Jauîne Deydier^ expressamen à Jacques^ mon obrf/ssent fils.
Existent yen Jaunie de présent en calque infirmitat, ay nolgut rememorar tots aquest et despensas, fâchas per mi en nostre affar de Darbosson^ desptieys lo acomensamen que noi y avian qu'una petita possession^ fins al présent*
Primo. — Las compras et aquests deldich affar^ réparations et lauzimes, fins al jort présent 1521, nos qtwsta, florins 525
Item^ aven despendvt et paguat per las édifications de la bastida^ estable nou florins 250
Item, per lo pous fack coma es. , . florins 50
Item^ per Viera sobeyrana . florins 40
Soma, tôt ce que nos quosta tôt nostre affar de Darbosson^ fins aquest an 1521 florins 865
Nota. — Aquest affar, aras de présent, val de valor cinq-ceîis escus de soleilh que valon florins i .500
Traduction : « Pour mémoire aux successeurs de moi, Jaume Deydier, et expressément à Jacques, mon obéissant fils.
« Mo trouvant présentement atteint de quelques infirmités, j'ai voulu relever et rappeler ici toules les acquisitions et dépenses, par moi faites dans notre domaine do Darbosson, depuis le jour où j'ai commencé à agrandir la petite propriété que nous y possédions.
(( Et d'abord, les frais d'achat et de réparations, plus los droits do lods, forment un total de 525 florins
« De plus, nous y avons dépensé pour la construction de la bastide et de Técurie neuve 250 florins
« De plus, pour le puits comme il est 50 florins
« De plus, pour Taire supérieure. 40 florins
« En somme, la dépense faite à
Darbosson jusqu'à cette année 1521
s'est élevée à 865 florins
Nota. — Ce domaine actuellement vaut bien cinq cents écus d*or au soleil, soit 1.500 florins
Oui, vraiment, Jaume Deydier avait raison de se montrer fier de son œuvre. Il Veut été bien davantage s'il eût pu voir dans l'avenir la légion d'imitateurs, qui marcheraient sur ses traces dans la formation de petits domaines semblables, et m(^me de beaucoup plus grands. La création du sien marque, comme nous avons eu déjà l'occasion de le dire, le point de départ du mouvement. C'est ce qui nous Fa fait raconter, en détail, comme caractéristique. Deux siècles après, en 1728, à Ollioules, un état qui fut dressé des bastides disséminées sur son territoire, en porta le nombre jusqu'à Îi33. Or, ce que nous trouvons là, à cette date, s'était produit ailleurs, souvent dans de tout autres proportions. A partir du xvi" siècle, bien des villages, perchés sur des hauteurs, furent successivement désertés, parfois même en totalité, par leurs habitants allant établir leurs foyers dans le fond des vallées ou dans les plaines, y fondant des bastides qui, par leur groupement, formèrent des hameaux. Au sein de ces foyers, quelles bonnes races de paysans-ménagers ne devaient-elles pas se constituer, dans des conditions morales que ne leur eussent pas données des villages, auxquels la perte de leurs vieilles mœurs allait enlever beaucoup de leurs anciens caractères !
C'est tout un côté de l'histoire des classes rurales qui demandait à être mis en lumière.
446 i:ne Bastide provençale
Rogrellons de n'avoir pas la suite de cette histoire rurale, en ce qui concerne le coin de terre, dont Fauteur de notre Livre de raison vient de nous faire tout un champ d'exploration. Il eût été si intéressant de savoir quelque peu d'elle dans ses rapports avec l'histoire de la famille de son créateur, de démêler, à travers la nuit des temps, dans quelles conditions le Darbosson d'il y a quatre siècles s'est conservé jusqu'à nos jours tel qu'il fut jadis !
La bastide qu'en 1490, dans ce site charmant, édifia notre Deydier, est encore debout, disions-nous. Tout en étant la doyenne d'âge, entre la multitude de celles dont se sont peuplés et parés les coteaux d'Ollioules, elle n'a pas trop vieilli ; et, sous le nom de Ferme des Palmiers^ qu'elle a emprunté à sa décoration nouvelle, à deux palmiers plantés à l'entrée, et portant haut leurs fûts avec leurs palmes, elle fait plus que jamais bonne figure dans le paysage.
Mais voilà qu'à son sujet se pose un problème difficile à résoudre. Précieuse était-elle à la famille de celui qui en fil l'œuvre de sa vie d'agriculteur; et cependant il est certain qu'à une date restée inconnue elle en sortit, que des Deydier elle passa dans une famille Marin, que des Marin la possédaient encore il y a moins d'un siècle, et que de là lui vint le nom de la Mai'ine, Curieuse et piquante
serait la rencontre, s'il y avait lieu de penser que ces Marin, les nouveaux propriétaires de Darbosson, étaient les descendants mêmes de ceux du xv" siècle, dont nous avons vu Théritage, mis en lambeaux, former la meilleure partie du domaine créé par le héros de nos récits.
Les archéologues se sont plus d'une fois livrés à des dissertations sans fin pour des objets ne valant pas celui-là peut-être. Ici, né voulant pas nous laisser entraîner hors des bornes, mais traitant la petite bastide du xv* siècle à Tégal d'un monument d'antiquité, il nous suffira d'exposer les faits qui peuvent jeter sur la question quelque lumière.
C'est de l'archéologie rurale et sociale; elle nous fournira l'occasion de relever encore certains côtés des mœurs.
Lorsque, en 1521, dans les dernières pages de son Livre, Jaume Deydier inscrivait son mémoire relatif à son œuvre de Darbosson, l'adressant à ses successeurs comme chose essentielle, il y parlait et agissait en homme qui se sent près de sa fin ; et effectivement, bientôt après, par un acte solennel de donation à cause de mort, il procédait au règlement de son héritage.
En tête de l'acte, le donateur nous est représenté comme étant septuagénaire et au delà, septuagenarius et ultra^ et, dans l'impuissance où il se sent de continuer sa vie de labeur, n'ayant plus qu'une pensée, qu'une aspiration, celle de voir ses fils prendre sa place, de leur délaisser la gestion du patrimoine, de remettre entre leurs mains « la prolongation de ses jours, la conservation de sa vieillesse » : qxiia in illis, disait-il, senectns mea conservabitur.
458 UNE BASTIDE PBOVEUÇALE
En quel état laissait-il sa famille ? Et des huit enfants que lui avait donnés Calherine Marin, combien en comptait-il encore autour de lui ?
Seuls, trois fils et une fille avaient survécu. Nous venons d'assister au mariage de celle-ci, de Marguerite, et à la constitution de sa dot, qui la mit en ménage avec 650 florins. L*aîné des fils, Pierre, naguère fait prêtre, n'avait besoin que d'être doté en argent, ou, selon le terme consacré de l'époque, attitré comme tel; et déjà, à cet effet, il avait reçu donation d'une somme, à peu près égale à celle de sa sœur (600 florins). Entre les deux autres devait se faire le règlement du patrimoine familial. Le premier, Jacques, depuis 1506, s'était marié à OlUoules; le second, Honorât, en cadet qui s'industrie, était allé chercher femme à Sommières, al hioc de Someyre en Lenguedoc^ et il l'y avait trouvée en la personne d*une riche veuve qui lui avait porté 900 florins de dot.
Auquel des deux aurait-on pensé que devait échoir le Darbosson, objet de toutes les sollicitudes paternelles ? Jaume Deydier ne semblait-il pas avoir très clairement désigné Jacques, dans le mémoire de 1521, où il faisait de lui le plus bel éloge, en l'appelant son très obeyssent filh ?
Eh bien ! non : Jacques aura en partage les biens de Toulon, et cela par une sorte de privilège d'aînesse ^ Nous prions ici nos lecteurs de se reportera
^ En ces circonstances solennelles, Jaunie fit pour son fils aîné ce que le testament paternel avait fait, quarante années auparavant, pour lui-même (Voy. ci-dessus, pp. 158-160). 11 le plaça avec ses enfants, en quelque sorte, sous la tutelle morale d*un oncle prêtre ; et cet oncle était le même personnage que, sous le nom de Johannet, lorsqu'il n'était qu'un jeune écolier, Johan Deydier, par son testament du 18 mars 1477, avait demandé à Jaunie d'aider de
ce que, au début de ces études, nous disions de la transplantation des Deydier à Toulon par le fait du mariage de Geoffroy avec Madeleine de la Mer, la riche héritière, en 1392 *. De villageoise qu'elle avait été jusque-là, elle était devenue citadine, et nous savons quel prix s'attachait alors à cette qualité, quelle ambition y poussait la bourgeoisie des campagnes voulant se hisser au niveau de la bourgeoisie des villes, jalouse de participer à ses plus ou moins larges privilèges et à ses libertés. 11 avait fallu des circonstances bien critiques pour que les Deydier, en la personne de Johan, Taïeul, et de Jaume, son successeur, renonçant à cette situation, redevinssent encore de simples villageois. Or, maintenant que leur fortune était refaite, la propension première reprenait le dessus. Jacques, citoyen toulonnais dès le lendemain de squ mariage, n*avait-il pas déjà, en 1516, comme syndic de la ville, obtenu les honneurs municipaux, à Tinstar de Geoffroy son bisaïeul?
Dans le règlement que fit le père, au cadet Honorât advinrent donc les biens d'Ollioules. Honorât avait la charge de continuer la famille aux lieux qui furent son berceau.
Sur ce point, les espérances paternelles devaient être trompées, et très différentes seront les destinées des deux branches.
De la branche aînée sortira une postérité qu'on
tout son pouvoir dans ses études. Un devoir absolu fut imposé à Jacques de l'honorer toujours comme il eût honoré son père, de recourir et de déférer à ses conseils, lesquels lui seraient le meilleur refuge, lanquam refugium iutum^ et de l'entourer de tous ses soins dans sa vieillesse. La scène nous est décrite dans Tacte de donation, avec cette finale : El ita promisit dictus Jacobtts iîiviolabiliter obseivare.
' Voy. ci-dessus, p. 12.
4A0 UNE BA'^TIHE PROVEWCAl.E
pourrait appeler iniJéfinie, puisque, !:près quatre cents ans, elle subsiste encore aujourd'hui. Jusqu'à la fin du xviii' siècle, Toulon aura en elle une vraie dynastie de bons citoyens, notaires, ingénieurs, soldats..., et, en dernier lieu, un chef d'escadre. L'Eglise y comptera, presque à chaque génération, un prôtre ; et, parmi ces pr*êtres, dans la seconde moitié du xvii" siècle, François Deydier sera un des premiers apôtres et le premier évêque missionnaire du Tonkin.
Mais, quant à la branche cadette, aucune trace d'elle n'est parvenue jusqu'à nous, preuve qu'elle dut bientôt s'éteindre. Rien à demander sur elle aux vieilles minutes des notaires du pays, celles de cette époque ayant été détruites ; rien non plus à attendre des [livres de raison de la branche ainée, lesquels, malheureusement, sont perdus pour le XVI* siècle, en sorte que la nuit s est faite sur la descendance d'Honorat à Ollioules.
Le peu que nous sachions sur Darbosson se résume en un trait qui rachètera ce que ces explications ont pu avoir d'aride.
Nous avons eu plus d'une fois l'occasion de signaler la place importante que, dans leurs dispositions dernières, les testateurs avaient coutume d'assigner et d'assurer à leurs femmes, et nous avons recueilli à leur sujet des textes bien éloquents, pour les derniers siècles. Ceux du xv* ne sont pas moins expressifs dans leur simplicité. Johan de Forbin, par exemple, testant à iMarseille le 9 février 1453, ne veut pas seulement que, jusqu a sa mort, Isnarde de Marin, sa femme, « ait sa belle vie sur ses biens et qu'elle soit maîtresse » : — Tanl
ETT SON HISTOIRE 46i
quant vioura^ aia sa bella vita sus nos bens^ et que sia donna {domina) ; — il ne se borne pas à la constituer la trésoriëre de la famille, dans les aiTaires qu'entreprendront ses enfants : — Voli que ma ttiolher Inr mayre deva tenir tôt l'argent * ; il la gratifie encore sur un point et d'une façon qui peuvent aujourd'hui nous faire sourire, mais qui alors répondaient aux mœurs rurales. Isuarde de Marin, dans ses séjours à la bastide de Saint-Marcel, près Marseille, prenait, parait-iK un soin particulier de la porcherie, et son mari de lui en léguer les produits : Voli que nios porcs et trut/eas sian et esser devan frisnarda, molher 7?iiena.
Les femmes do ces temps-là vivaient beaucoup de la vie dès champs : elles y secondaient journellement leurs maris, et ceux-ci, dans les situations même les plus élevées, leur en témoignaient leur gratitude par des legs particuliers, du genre de celui de Johan de Forbin '.
Plus tard, lorsque, dans la renaissance de cette vie champêtre, se produira toute une fièvre de constructions rurales, elles y auront leur large part d'action. Le [\i mai 1532, Jacques de Puget, noble
• Qu'il nous suffise ici de donner ces courtes citations d'un testament des plus remarquables. On en trouvera un long extrait au t. II, pp. 352-353, de notre livre sur Les FamiUea^ etc..
- De semblables dispositions nVtaient pa< chose rare an moyen âge, à une époque où Tindustrie pastorale était, pour les grands propriétaires fonciers surtout, une des sources principales de leurs revenus. Le 18 juillet 1311, Elzéar de Sabran lègue à Delphine, sa femme, les troupeaux et animaux de toute espèce qui sont dans ses domaines, bœufs, ceux de labour exceptés, bètes à laine, chèvres et porcs {avère porcinum). — Ce testament a été publiu par la M'*" de Forbin d'Oppéde dans son livre : La bienheureuse Delphine de Sahran el les :^ainls de Provence nu \i\" siècle (1883), pp. 410 et .suiv.
452 UNE BASTIDE PROVENÇALE ET SON UISTOtRE
ciloycud'Aix» déclarera ne pouvoir assez reconnaîlre les services à lui readus par Catherine de Rochas, I sa femme, quand il faisait construire sa grande bastide, magtiam bastitam^ au lieu de Varages. En conséquence, il lui en lègue la jouissance à son plaisir. Elle Ta bien mérité, dit-il : bene meruit tnercedem^ me œdificante dictam bastitam.
Or, c'est précisément ce que, une dizaine d*années auparavant, Jaume Deydier avait fait pour Catherine Marin. Honorât eut en partage les biens paternels à Ollioules ; mais à Catherine fut donnée, sa vie durant, la jouissance de Darbosson et de la maison des Deydier en ce pays, maison sacrée, puisqu'ils y avaient eu leur berceau.
L'imprévu, dans tout cela, est que la jouissance de Darbosson, ainsi léguée à Catherine, finit très probablement par se transformer en une propriété pleine et entière au profit de la famille de celle-ci. Les Marin, que leur état de gène, sur la fin du xv* siècle, avait mis dans la nécessité de vendre à Deydier leurs lambeaux de terre, se seraient ensuite relevés; et il ne serait pas téméraire de conjecturer que Darbosson dut leur être porté en dot par une fille, dans laquelle s'éteignit la branche d'Honorat.