CHAPITRE I
CE qu'était L*0STAL de SANT-ESPERIT A OLLIOULES ET DAMS d'autres COMMUNES PROVENÇALES DU MOYEN AGE
Sommaire. — VOstal de Sant-Espeiùty ou maison du Saint-Esprit, berceau des libertés d*011ioules. — Encore existant aujourd'hui. — Emplacement où il s'élevait lui donnant, au moyen âge, une immunité religieuse, comme siège des conseils communaux. — A ce titre, reconnu et déclaré, en 1507, inattaquable vis-à-vis des seigneurs. — D'où vint, dès les premières années du xiu* siècle, la popularité qu'eurent en Provence les Frères du Seùnt-Esprit. — Ce qu^ils y furent comme hospitaliers dans TCM^uvre des ponts. — Caractères des confréries qu'ils y établirent. — Marseille ayant dans la sienne son conseil de ville et lui devant son affranchissement. — Belle profession de foi des Marseilleds lors de leur émancipation. — Des confréries similedres s'essaimant le long du littoral et dans tout le pays provençal. — Dans la région toulonnaise, leurs maisons devenant des maisons communes. — Distributions générales et banquets fraternels du jour de la Pentecôte, auxquels participent riches et pauvres. — Coutumes de ces banquets se maintenant dans les Alpes jusqu'à la Révolution. — Restes qui en subsistent à Briançon.
Dans le rapide crayon qu*au début de ces pages nous avons donné des antiquités d'Uiiioules, une
d'elles, et non des moins importantes, a été passée sous silence. Omission que nous nous reprocherions si elle n'avait été volontaire. Pour en parler, nous attendions que le cours de nos récits, en nous y conduisant de lui-môme, nous permit de mieux marquer le cachet historique qui lui est propre.
Nous y voilà maintenant arrivés, comme au terme de nos explorations.
Il s'agit d'une maison juxtaposée à Téglise Saint- Laurent, et s'ouvrant sur une place qui, dès la fondation de celle-ci, dès le xi* siècle, fut le cimetière de la paroisse. Bien que très ancienne, elle est loin de remonter si haut. L'édifice actuel ne parait pas javoir plus de trois cents ans. Sur le même emplacement, au moyen âge, s'en élevait un autre dont les origines se confondaient avec celles de la commune, et qui, sans doute, était plus original. Kien dans celui d'aujourd'hui ne saurait frapper l'attention d'un archéologue ; mais pour l'historien, dans ce qu'il représente, quel nid de souvenirs! et quel sujet à évocations toutes populaires ! Jadis, il était uniquement connu sous un nom qui lui prêtait un caractère en quelque sorte sacro-saint. On lappelail « la maison du Saint-Esprit », en latin kospiliwn ou domns Sancti-Spiî^tKs^ en provençal oslal de Sont- J?.sy>m/.Là,aumoyenâge, fut à la fois le siège d'une confrérie de charité et le berceau de libertés communales à peine naissantes ;là, quand elles se furent constituées, Ollioules devait avoir, jusqu'à la Révolution, sa maison commune, son ostal de la Villa '.
i Jusqu'à nos jours, Tavenue conduisant du dehors à l'ancien ostal de Sant-Esperit^ avait porté le nom de cours Saint-Esprit, qui perpétuait la mémoire des origines de la commune. Naguért', on la débaptisait pour lui donner celui de cours Voltait'e {VA).
A vouloir mettre en pleine lumière ce que, dans la Provence des xiv* et xv* siècles, les maisons du Saint-Esprit furent comme centres de formation d'un plus ou moins grand nombre de communes rurales, il y aurait bien des recherches intéressantes à entreprendre, bien des fouilles à pratiquer sur un terrain encore neuf. Essayons, tout au moins, de résumer ce que nous savons de leur vrai caractère, d'après l'ensemble des textes connus et ceux que nous avons pu y ajouter.
Et d'abord, l'emplacement sur lequel fut construit Vostal de Sant-Esperit d'Ollioules nous est tout ce qu'il y a de plus suggestif.
Le H des calendes d'octobre 1274, grande convocation faite au son des cloches pour la tenue d'un parlement public. 11 a pour objet le règlement d'un litige avec une localité voisine. L'arbitre n'est pas un médiocre personnage. L'archevêque d'Arles en personne vient mettre la paix entre les intéressés. Et où les gens d'Ollioules s'assemblent-ils ? dans le cimetière de la paroisse, in ciineterio.
Serait-ce là un fait particulier au pays ? Non certes ; car à Marseille il en est de môme. « A côté de l'église des Accoules, en face de la chapelle du Saint-Esprit et proche l'Hôtel-Dieu, était une grande place servant de temps immémorial à la sépulture des Marseillais. Ce cimetière était clos de murailles, et des tombeaux voûtés à l'antique en ornaient le pourtour. C'est là que le parlement était convoqué au son des cloches. Toutes les corporations s'y rendaient processionnellement, ayant chacune sa bannière, sur laquelle était gravée l'image du saint patron *. »
i Augustin Fabbe, Histoire de Marseille j t. 1, p. 317.
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Comme on le voit encore aujourd'hui en Orient, la vie et la mort n'étaient pas séparées dans la pensée et les préoccupations des peuples du moyen âge. Chez eux, la demeure des morts n'était pas seulement le vestibule qu'ils donnaient à l'église, foyer de la vie chrétienne. Ils en firent le théâtre habituel oh se déroulaient les scènes de leur vie publique.
(( Jusqu'à la fin du xni'* siècle, ditM.Bouthors^ les parvis des églises et des cimetières furent souvent le lieu de réunion du plaid général et des assemblées publiques. L'Allemagne, cette mère-patrie des institutions coutumières, tenait ses diètes annuelles dans les cimetières. C'était là que la justice humaine rendait ses jugements. Le juge, le dos tourné au sanctuaire, plaçait son siège sous le porche principal de l'église 2. De là, sans doute, l'usage d'y représenter l'image du jugement dernier. Le peuple, faisant faceà la maison de Dieu, prenait séance, chacun près de la croix qui marquait la sépulturede sa famille. Le cimetière, à défaut de halle, était le terrain commun choisi pour l'élection des officiers de la commune ^ comme si le lieu le plus propre à cette destination était celui où la mort réunit incessamment Icsgéné-
1 l^s Sources du Droit rural cherchées dar.sV Histoire des Communautés et des Communes (1865), pp. 508-509.
'^ A Marseille, c'est sous le porche de Téglise des Accoules, et en présence des tombeaux, que la justice était publiquement et gratuitement rendue. — Augustin Fabre, Histoire de Marseille^ 1. 1, p. 321.
^ Les libres villages du Luxembourg méridional, obéissant à la loi de Beaumont^ procèdent à l'élection du mayeur le jour de la Pentecôte. Ce jour-là, pendant que les mandataires de la communauté délibèrent dans Téglise, le peuple, réuni dans le cimetière, attend le résultat de leurs votes, dont la cloche de la paroisse donnera la première nouvelle. — Godefroi Kurtr, La Loi de Beau' mont en Belgique (1881), p. 25.
rations vivantes à celles qui ne sont plus. Peut-on s ^écarter de la ligne du devoir, quand on est en présence de tombeaux qui témoignent de Tinanité des choses de la terre et en face de Téglise qui console par Tespérance des choses du ciel ? »
En juxtaposant leur maison du Saint-Esprit & l'église Saint-Laurent, avec accès sur le cimetière, dont elle devenait presque un annexe, les gens d'Ollioules n'en avaient pas fait seulement une chose sacro-sainte. Prévoyaient-ils alors l'intérêt de protection qu'ils y trouveraient, lorsque plus tard cette maison de charité leur servirait en môme temps de maison commune ? En tout cas, ils avaient agi on hommes avisés, comme l'avenir devait le prouver.
Pour saisir la cause et la portée du grave incident qui, en 1507, se produisit entre eux et leurs seigneurs, il faut dire ici qu'en vertu de lois théodosiennes * les églises et les cimetières jouissaient du droit d'asile, que les créanciers môme ne pouvaient, sans la licence de l'autorité ecclésiastique, y exercer la contrainte par corps sur la personne de leurs débiteurs, les officiers publics y pénétrer pour remplir leur ministère. C'est par le droit d'asile que Jacques Cœur réussit & se soustraire aux poursuites dont il était l'objet. Ayant été reconnu à Beaucaire, lorsqu'il cherchait à sortir de France, il se réfugia dans une église des Cordeliers, de laquelle ses commis, avec le secours des habitants de la ville et de Marseillais, le firent évader -.
* D'après une loi de Théodose le Jeune (23 mars 431), le droit d'asile comprenait non seulement rintérieur du temple, mais toute Fenceinte du lieu sacré.
- Papon, Histoire générale de Provence, t. III, p. 373. — Pierbr Clémbut, Jacques Cœur et Cfiarles VII, t. II, p. 195.
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Si bonnes que fussent les relations journalières des Vintimille et des Simiane avec leurs tenanciers, comme individus, elles ne pouvaient faire que le ciel fût toujours pour eux sans nuage, dans une commune possédée du désir de hâter son affranchissement, et ne négligeant rien, ne perdant pas une occasion, pour y parvenir au plus tôt. En 1507, dénonciation portée par les seigneurs au Parlement d*Aix contre les agissements d'un conseil communal, dont le lieu de ses réunions est transformé par lui en une sorte de camp retranché. — « L'entrée et la sortie n'y étant possibles, disent-ils, que par le cimetière, nos officiers, en cas de rixes, sont absolument emp(^chés d'en faire la police. Est-ce chose tolérablc ? N'est-il pas temps de mettre fin à de tels abus, et d'établir que, désormais, les conseils se tiendront en un lieu franc d'immunités et ouvert à tous* ? »
Et la commune de répliquer : *< De toute ancienneté, les hommes d'Ollioules ont eu au cimetière de Saint- Laurent une maison où ils tenaient conseil en prt^ sence du bailli. Jamais, il n'y a eu de rixes et encore moins des voies de fait '^. »
L'affaire avait été portée d'abord au Parlement; mais, selon la coutume, elle se termina amiablement par un arbitrage; et tel était alors le respect des
1 « Homines se congrcgant in quadam domo Sancti-Spiritus, ad quaiii aditus et exitus haberi non potest, nisi per exitum cimeterii ecclesiu' dicti castri, cujus causa contemnuntur officiales et focilius homines ipsi ad rixam et vcrbera provocantur, fisci franchcsia et immunitate dicti cimeterii. » — (J)ire des seigneurs mis au préambule de la transaction intervenue entre eux et la communauté d'Ollioules,)
^ « Ipsa universitas habet domum, in qua pcrpetuo solitum fuit teneri consilium, in presentia domini bajuli dominorum dicti loci, absque eo quod unquam rixa facta fuerit et minus verbera. > — {Dire des représentants de la communauté.)
libertés populaires, fondées sur une longue possession, que Tavantage ne fut pas du côté des seigneurs. Ceux-ci durent regretter de s'être aventurés à la légère ; car les deux conseillers au Parlement d'Aix, délégués comme « compromisseurs », donnèrent raison à la commune, lui reconnaissant le plein droit de garder la maison du Saint-Esprit pour lieu de réunion de ses assemblées, et interdisant à tous officiers seigneuriaux de Ty troubler*.
La justice des arbitres venait joindre, sous ce rapport, sa sauvegarde à celle que, dès Torigine, Tinstitution communale elle-même avait reçue de la religion.
Singulier phénomène que celui d'une confrérie de charité, apparaissant ainsi, dans la Provence de la fin du moyen âge, comme une sorte d'abri inattaquable pour une municipalité villageoise. OUioules y était-il la seule commune possédant sous ce rapport un tel privilège ? Non certes, et nous le trouvons de même établi à Mane, petit pays des Basses-Alpes, dont la confrérie du Saint-Esprit avait également de toute ancienneté, adossée à l'église de la paroisse, une maison à laquelle on n'accédait que par une porte unique ouvrant sur le cimetière *-. Les archives de Mane ne remontent pas assez haut pour qu'on puisse y retrouver Thistoire de cette confrérie dans ses rapports avec Thistoire locale, en sorte que rien ne nous dit si jamais on y eut à se prévaloir de l'immunité du lieu.
I « Universitas et illius personte particulares sint et esse debeant, vi hujus transactionis, nunc et in perpetuum, in eisdem possessione et facultate earumdem tencndi consilium in dicta doino Sancti-Spiritus, et quod per eorum (dominoruni) officiales eis non feratur impedimentum. »• {Sentence des arbitres,)
> GoiDiniinication de M. Léon de Berluc-Perussis.
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Mais, ce qui est hors de doute, c'est que partout où Vostal de Sant-Esperit devint pour les populations leur maisoucommune, lors môme qu'elles n'y fussent pas rendues inexpugnables comme à OUioules, elles y trouvèrent pour leurs libertés un abri tutélaire. Est à citer notamment, non loin du pays que nous explorons, celui de LaGadière,qui subsista jusqu'au dernier siècle. 11 n'a pas disparu en entier; car, grâce à un prêtre érudit, qui mêla aux travaux de son ministère pastoral l'étude des vieilles institutions de sa paroisse, il revit aujourd'hui pour nous dans un très intéressant recueil des Capitoids, c'est-à-dire des principales délibérations et ordonnances du petit gouvernement local dont il fut jadis le siégea
Mais il n'y a pas que ces quelques faits dans lesquels vienne se révéler de la sorte un côté particulièrement curieux et original de l'histoire des municipalités provençales du moyen âge. Il en est tout un ensemble, et ils tiennent trop à ce qui constitue le fond, l'objet même de nos études, pour que nous n'en donnions pas ici un aperçu.
Déjà, au sujet des testaments, la Provence du XV* siècle s'est montrée à nous couverte d'hôpitaux et de confréries hospitalières, ayant môme des Charités organisées dans les moindres de ses villages. En ce
i Abbé Maoloirk Giraud, CapitouU de La Cadière, Choix dOrdonnances antérieures au x\iv siècle (1851).
qui concerne les confréries du Saint-Esprit, nous savons qu'elles y formèrent un Tiers-Ordre du célèbre Institut de ce nom, dès sa création à Montpellier sur la fin du xu** siècle *, ce qui nous reporte loin dans le passé.
Au point de vue de la charité, mais d'une charité plus large, plus universelle, que celle des siècles précédents, embrassant tous les genres de besoins et de misères, on a dit, à Thonneur de TOrdre du Saint-Esprit, que « sa fondation fut un des grands événements de Thistoire du monde à cette époque 2, » et que le beau mouvement de charité, dont il fut le promoteur d'un bout de TEurope à l'autre, a été pour la France une de ses plus grandes gloires nationales.
Nulle part plus que dans la France méridionale, et surtout en Provence, l'importance exceptionnelle des services rendus par lui au pays ne le rendit populaire. Au xm' siècle, les Frères pontifes, ponlificeSy hardis et habiles architectes, venaient de jeter sur le Rhône et la Durance des ponts qui les firent regarder alors comme des envoyés du ciel. Bientôt, près de ces ponts, voies nouvelles ouvertes aux rapports entre les hommes^, s'élèveront des
1 Le nom du grand rénovateur des institutions hospitalières, qu'on a pu appeler le saint Vincent de Paul du xii* siècle, ne nous est parvenu que sous celui tout monastique de « Frère Gui ». Mais tout ce qu'on sait de lui autorise à penser qu il était d'une illustre origine et qu'il appartenait même à la famille vicomtale de Montpellier.
> Léon Gautier, Histoire de la Charité^ dans ses Eludes et Tableaux historiques^ 2* édit., p. 59.
• « La Provence a visité, a hébergé tous les peuples. Tous ont chanté ses chants, tous se sont arrêtés aux passages du Rhône, à ces grands carrefours des routes du Midi. Les saints de Provence
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hospices auxquels les Frères du Saint-Esprit, leurs créateurs, donneront les proportions de grandes institutions d'assistance, vraies merveilles pour Tépoque*. Se faisant quêteurs pour elles, munis de privilèges conférés par les papes,'^et protégés par la sauvegarde des princes et des hauts justiciers du Midi, partout dans leur intérêt ils établiront des confréries, véritables associations de bien public, qui deviendront autant de centres locaux de groupement.
Ces confréries, les premiers jours où elles se fondèrent avec rOrdre lui-même, étaient alors chose presque nouvelle dans l'Eglise. Jusque-là, on n en avait pas encore vu, du moins d'aussi étendues, associer ensemble, sans les relier par aucun vobu, des personnes de toute condition et de tout sexe pour des œuvres d'assistance et de charité. Les confréries
(de vrais saints que j'iionore) leur ont bâti des ponts et commencé la fraternité de TOccident. — Michblet^ Histoire de France^ t. II, p. 62.
^ Le plus célèbre de tous ces ponts, le pont Saint-Esprit, commencé en 1265, était terminé en 1307, et son histoire, Thistoire de rhospice qui en dépendait, et qui était peut-être le plus grand, le mieux aménagé de ceux existant alors en Europe, a été un sujet des plus féconds d'études pour de savants érudits. « Là était une véritable cité hospitalière, avec un quartier général pour les pestiférés, un annexe pour les enfants exposés, une hôtellerie pour les pèlerins, un lieu de repos et de ravitaillement pour les voyageurs, un asile pour les pauvres, un hospice pour les malades, une maternité pour les femmes en couches, un ateUer et une maison d'éducation pour les enfants des deux sexes... Toute la chrétienté subvenait à ces dépenses. Dix-huit papes invitèrent les peuples à donner pour la construction et Tentretien du pont et de la maison du Saint-Esprit. » Lenthéric, La Vallée du Rhône elle Pont Sainl-Espril (1890).
Au sujet des Frères du Pont Saint-Esprit, notons encore le très précieux Cartulaire de Vœuvredes églises^ maison, pont et hàpiiaux du Saint-Esprit^ dont nous sommes redevables à M. L. Bruguicr- Roure.
Èf LÉS COMlAUNES PAOVENÇALES 4*3
des « Frères de la Pénitence », créées par François d'Assise, ne prirent naissance qu'en 1221, à Faenza, el ne constituèrent un tiers-ordre proprement dit qu'en 1230, tandis que, dès 1188. les confréries du Saint-Esprit attestaient leur existence à Marseille en y édifiant un hôpital. En 1204, elles sont déjà assez répandues pour que, dans la bulle de cette année, Innocent lll prenne Tinitiative de placer sous sa protection leurs receveurs et collecteurs, prescrivant à tous de faire en sorte que leur paix ne soit jamais troublée.
C'est bien de la confrérie du Saint-Esprit de Marseille, et de Thôpital fondé par elle, qu'on peut dire qu'ils furent un événement considérable dans la Provence de l'époque, soit pour l'importance que les deux institutions devaient prendre dans la ville même, soit pour celle que l'avenir leur réservait au dehors.
Sitôt la maison des pauvres ouverte, elle semble attirer tout à elle, et, peu après, elle devient le siège de l'administration communale. Sitôt la confrérie entrée en fonction, la voilà investie de cette administration comme de celle de l'hôpital lui-même. En elle, sera le véritable corps municipal de la cité. Ses recteurs ou procurateurs joueront le rôle de consuls, présideront les conseils, convoqueront les parlements publics, en vertu des délibérations prises signeront les actes intéressant la commune, en son nom conclueront des traités de commerce. Ce seront eux qui, par leurs négociations avec les membres besogneux de la maison vicomtale de Marseille, pour le rachat de ce qui leur restait de leurs droits domaniaux, prépareront et en peu d'années feront aboutir l'œuvre capitale d'une émancipation com-
plète. Grâce à eux, la république marseillaise se garantira des désordres qui ont entraîné la ruine des autres républiques consulaires de Provence. Si turbulente que puisse être de son naturel une population où tous les ports de la Méditerranée viennent déverser tant d'étrangers, l'esprit de paix, un esprit qui semblera n'avoir pas changé depuis les fameux Statuts de la Paix du temps de la Trêve de Dieu^ s'y maintiendra au point que, sans trouble, sans révolte, la commune ne tardera pas à s'affranchir de ses vicomtes.
(( Ce fut à la suite de transactions pacifiques, et au prix de sommes d'argent débattues d'avance et stipulées dans des contrats dressés en bonne forme, dit l'historien du régime municipal en Provence, que les Marseillais se dégagèrent de tous liens avec le pouvoir féodal *. »
A ce moment, un acte du 6 septembre 1219 portera dans son préambule la solennelle profession de leur foi.
Cest au nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ que nous accomplissons nos desseins et nos actes ; c^est par lui que nous avons conquis la liberté de notre ville et que nous avons élevé si haut la splendeur de notre république ; c^est à lui que nous devons C accroissement donné par nous aux droits et à la prospérité de notre cité^ avec le maintien d'une paix que son aide nous permettra de conserver dans l'avenir.
Dieu lui-même gouverne notre ville 2.
1 Gustave Lambert, Histoire du Hégime municipacl en Provence (1882), p. 282.
* MftRY et GuiNDON, Actes et Délibérations du Corps et Conseil de la Municipalité de Marseille^ depuis le x* siècle (1840), t. 1, p. 272.
Au XI* siècle, dans le repeuplement du pays après Texpulsion des Sarrasins, la Provence du littoral avait vu de nombreuses familles, issues de la maison vicomtale de Marseille, s'y essaimer, et par elles la féodalité prendre possession du sol.
Dans cette môme Provence, au xm' siècle, parti également de Marseille, va se produire un autre essaimage, mais celui-ci destiné à agir dans un sens ditférent. Tout au long de la côte et ailleurs, par l'efiFet du mouvement qu'a donné la métropole commerciale du pays, la propagation des confréries du Saint-Esprit s'y effectue de ville en ville, de village en village*. Bientôt, elles y formeront comme une chaîne continue, et, pour peu qu'on pénètre dans l'intérieur des terres, un véritable réseau *.
Dès la fin du xii* siècle, Toulon, comme Marseille, a son hôpital du Saint-Esprit. Une codification des plus vieilles coutumes de Toulon, faite à la fin du XIV* siècle, détermine en ces termes l'office du prud'homme qui le régit. Ce prtut homme ne reçoit aiicime rémunération ; mais^ s'il remplit bien son
* Ne pouvant donner qu'une idée 1res sommaire des développements très considérables que prirent ces confréries, nous devons nous abstenir d*une longue énumération de localités qui ne serait pas ici à sa place.
^ Digne, dans les Basses-Âlpes, nous est un exemple du rôle que les confréries remplirent en Provence, aux xiii' et xiv* siècles, dans les villes mômes, là où les pouvoirs municipaux n'étaient pas encore organisés. Cette ville en comptait trois, entre lesquelles étaient répartis ses habitants. Là se discutent les intérêts communs, et, lorsque doit être assemblé un parlement public, tous viennent s'y concerter d'avance. Composées de cent chefs de famille environ, tant nobles que plébéiens, elles ont à leur tôte des prieurs. L'une d'elles est une confrérie du Saint-Esprit, dont les réunions se tiennent dans un hôpital des pauvres. — Voy. Firmin GuiCHARD, Essai sur le Cominalat dans la ville de Digne. Institution provençale des xiu* et xiv* siècles (1846), 1. 1, pp. 32 et suiv.
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devoir, et, s'il garde son serment de bien et justement régir r hospice des pauvres et ses biens, il F obtiendra de Dieu et de sa fnère. Car, c'est une œuvre méritoire, et c'est aux meilleurs hommes de la communauté qu'on doit confier une pareille charge^ ainsi qu'on le pratique dans les bonnes villes *.
A Toulon également, l'hôpital du Saint-Esprit est le siège habituel des délibérations communales. Ne nous étonnons donc pas d'avoir trouvé si près, à Oliioules, la maison de la confrérie servant d'hôtel de ville. Il en est de même à La Cadière. Si peuplée est la région do ces confréries qu'on aurait peine à découvrir une commune qui n'ait pas la sienne.
Il n'est pas jusqu'à des communes de nouvelle formation où ne se montrent identifiées ensemble, au nom du Saint-Esprit, les manifestations de la vie religieuse et celles de la vie communale. A Pontevès, que nous avons vu repeuplé par son seigneur en 1477, le jour du renouvellement des officiers municipaux, à l'issue de la messe du Saint-Esprit célébrée en présence des électeurs, le premier consul demandait aux caps d'ostal (chefs de maison) s'ils voulaient user de leurs droils, ou s'ils préféraient s'en tenir à l'usage en vertu duquel chaque dignitaire désignait son successeur. Sur la réponse ordinaire qu'on s'en tenait à la coutume établie, il
1 Texte commuDiqué par M. Gustave Lambert, le savant historien de Toulon.
I/hùpital du Saint-Esprit de Toulon devait conserver son nom jusqu'à la Révolution. A cette époque, il prit successivement ceux 4 d'hôpital du Port de la Montagne, d'Hospice-Humanité (délib. du 6 messidor, an II), puis d'hôpital Esprit (délih. du 19 prairial, an IV) *>. Il fut alors dépouUlé de tous ses biens, comme les établissements de ce genre.
montait sur la pierre du Saint-Esprit, proposait son remplaçant, et le peuple ratifiait le choix par ses acclamations *.
Au Val, près deBrignoles, longtemps se conserva, dans son état primitif, un oslal du Sant-Esperit^ consistant en une maisonnette qui surmontait un four, et sise dans une rue du Saint-Esprit, où la confrérie de ce nom avait le local de ses séances '-\ Ce four était le symbole d'un des grands objets de l'institution, qui était de donner du pain aux pauvres, aux passants, aux pèlerins. Draguignan en avait un, près de son hôtel de ville, dont la destination était la même ; s'il faut en croire un document du xvi" siècle, en 1561, le jour de la Pentecôte, la confrérie locale y aurait aumône jusqu'à 27.000 pains ^, A Montpellier, nous trouvons de semblables largesses, mais pratiquées le jour de l'Ascension, jour consacré à ce qu'on appelait las Caritats. Les pains bénits à l'église Sainl-Firmin étaient solennellement portés en procession. De nombreux legs subvenaient à la dépense. « Touchante coutume, dit rhistorien de celte ville, et remontant à une époque si ancienne qu'il est impossible de découvrir son origine. Quatre procureurs, nommés procureurs de la Charité, étaient chargés de ces distributions, auxquelles participèrent, en 1464, de 5 à 6.000 personnes'*.
Dans de semblables distributions, faites non seule-
' J.-B. Vidal, Sotice sur Pontevès^ ou coup (Vœil sur V Administration et les Libertés municipales avant le rè(fne de Louis XIV (1866).
* J.-B. Vidal, Essai historique sur Le Val (1858). s Le Var, 8 avril 1875.
* A. Germain, La Charité publique à Montpellier, pp. 52-53,
ment aux pauvres, mais à tous les habitants d^nne même ville, il y avait plus qu'une grande œuvre, qu'un grand acte de charité publique. A leur sujet, se découvrent à nous bien d'autres traits, où la coutume n'apparaît pas moins avec un caractère des plus marqués de fraternité communale.
La cité antique avait eu, comme principale cérémonie de son culte, un repas commun, auquel prenaient part tous les citoyens en Thonneur des divinités protectrices. « Ces vieilles coutumes, dit M. Fustel de Coulanges, nous donnent une idée du lien étroit qui unissait les membres d'une cité. Ce qui fait le lien .social, ce n'est ni Tintérôl, ni une convention, ni l'habitude, c'est cette communion sainte pieusement accomplie en présence des dieux de la cité^ »
A lire la description des agapes qui, en certains pays de Provence, réunissaient, dans leurs maisons du Saint-Esprit, riches et pauvres à l'occasion des fêtes de la Pentecôte, ne croirait-on pas voir revivre la cité antique, mais transformée en une cité vraiment sainte par le christianisme !
« De toute ancienneté, la confrérie du Saint-Esprit a existe à Six-Fours, nous raconte un annaliste de cette commune. Tous les ans on choisissait trois prieurs et trois prieuresses des plus riches, qui faisaient la quête du blé pour l'œuvre ; et, la semaine avant la Pentecôte, ils entraient dans la grande maison du Saint-Esprit, avec toutes les personnes employées au service. Après avoir pétri grande
^ Fustel de Coulanges, La Cité antique, p. 194.
quantité de pains pour les pauvres et les riches^, préparé beaucoup de vin, on faisait cuire deux bœufs gras. Tous les pauvres du terroir étaient conviés, pour dîner el souper, pendant les trois jours qui précèdent la fête. Le samedi, vers cinq heures du soir, le clergé partait de Téglise Saint-Pierre et se rendait à la grande maison du Saint-Esprit pour bénir le pain, le vin et les viandes. Le dimanche et les deux autres jours de ces saintes fêtes, tous les bourgeois et les propriétaires du territoire étaient servis en ladite maison, chacun voulant participer aux repas dits du Saint-Esprit, On trouvait dans ce pieux établissement 401 grands plats d'étain et 1.000 assiettes de même métal, trois énormes chaudrons et beaucoup de moindres, de grandes chaudières 2. »
Les gens de Six-Fours qui, après avoir ou au moyen âge une vraie citadelle dans leur castrum posé sur un rocher, s'étaient disséminés en d'innombrables bastides dans la plaine, trouvaient dans cette grande maison du Saint-Esprit un centre d'union, et, dans le banquet du Saint-Esprit, une occasion de manifester leurs sentiments d'harmonie. Mais quand, malgré les règles de sobriété jusquelà établies, le banquet commun vint à dégénérer en de trop copieuses libations, les autorités ecclésiastiques durent le supprimer. C'est ce que fit en 1G66 Pierre de Puget, évoque de Marseille, pour celui de
1 Outre le pain qui devait se consommer sur la table de la maison et celui destiné aux pauvres, on faisait pétrir plusieurs milliers de petits pains de quatre à la livre ; et ils étaient répartis, à raison d'un par tète, entre tous les habitants riches ou pauvres. — ViENîiB, Sotice sur Six-Fours.
' Marquis d*^udifprbt, Annales de Six-Fours^ etc., pp. 131-132.
LaCadière. Autres temps, autres mœurs. Si bomies qu'elles pussent être encore dans les campagnes, les nouvelles générations n'y ressemblaient plus aux anciennes. Les repas communs du jour de la Pentecôte furent donc pour la plupart abolis. Ici se place un trait qui nous traduit bien ce qu'étaient les petits gouvernements locaux d'alors, dont avaient la charge les meilleurs du pays, selon le mot consacré qui figure dans beaucoup des chartes du moyen âge, melior et pars hominym loci, La jeunesse de La Cadière, en s'abandonnant à des excès, n'avait certes pas entraîné avec elle les autorités gardiennes des mci'urs et du bon renom dé la commune. Sur la condamnation du banquet prononcée par l'autorité religieuse, le conseil municipal s'assemble, et, au lieu de protester contre elle, les sages qui le composent, considérant que la vraie viande du Saint-Esprit est la parole de Dieu, de demander à Tévèque que les meubles et ustensiles servant aux banquets soient vendus, pour en appliquer le produit à des fondations pieuses, entre autres à celle d'un octave des morts ^
Le si pittoresque spectacle que viennent de nous dérouler les confréries du Saint-Esprit des régions marseillaises et toulonnaises ne leur était pas particulier. La Provence, où elles étaient en grand nombre, où il n'était presque pas de village qui n'en possédât une, offrirait certainement de semblables coutumes, si l'on interrogeait les vieux textes où s'en sont conservées des traces. Elles nous sont mif ux connues à mesure qu'on s'élève dans les Alpes, parce que c'est là qu'elles se maintinrent le plus
^ Maoloirie GiRJkUD, Staiislii^ue religieuse de l,a Cadière (1858),
longtemps au sein surtout des vallées de i'Embrunois ^ et du Briançonnais.
Dans ces régions montagneuses, Tancienne simplicité se conservait si bien au xviii* siècle qu'on eût pu s y croire encore au xv*. Pauvres en étaient les populations, et les dépenses du banquet, des larges distributions de la Pentecôte, étaient hors de leurs moyens ; mais les générosités de riches habi* tants, ou des fondations faites arfAoc, y pourvoyaient.
A Guillestre, dans le haut Embrunois, raconte un chroniqueur du lieu, « on nomme chaque année un prieur, à qui il en coûte de six à sept cents livres, et c'est un honneur d'être choisi pour prieur de cette confrérie. Celui-ci a soin d'acheter et de faire engraisser les deux plus beaux bœufs qu'il peut trouver dans le pays, et un veau. L'avant-veille de la Pentecôte, ces deux bœufs sont conduits en triomphe dans les rues de la ville. On les orne de rubans ; la trompette et les violons ouvrent la marche, les magistrats et le peuple la suivent. Ensuite les victimes sont égorgées, et on en prépare la viande, pour la distribuer aux fêtes de la Pentecôte. Chaque personne en a sa part avec du pain et du vin, pourvu qu'elle soit née sous la paroisse de Guillestre ; car les étrangers n'ont pas part à cette distribution. Le matin de la fête, on donne, à tous ceux qui en veulent, de la soupe faite avec des pois... Après la messe solennelle, où il se fait une procession gêné-
^ « Bâtie sur un rocher haut de 80 métrés et inaccessible sur une grande partie de sa circonférence, la ville d'Embrun était entourée, dans le reste de son circuit, de murailles flanquées de tours rondes. Y donnaient accès quatre portes, dont Tune, dite du Saint-Esprit^ devait son nom à un hôpital situé à peu de distance (Joseph Roman, Répertoire archéologique du département des Hautes^Alpes, 1888.
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raie, il y a un grand repas pour les prêtres de la paroisse, les magistrats, les prieurs de la confrérie, les parents, les amis du prieur qui fait la dépense. Sur le soir on porte, au son des instruments, un bouquet de fleurs au nouveau prieur qui a été nommé pour Tannée suivante... Tel est Tusage de Guillestre *. »
Larche, appartenant à la vallée de Barcelonnette, avait aussi une très ancienne confrérie du Saint- Esprit, dont la première fondation, faite au xiv* siècle par un riche Niçois, nommé Cressy, avait été depuis lors suivie de beaucoup d*autres. Les propriétés y représentaient en fonds de terre dix-huit livres cadastrales. « Le curé, les consuls et deux procureurs qu*on change toutes les années, nous est-il dit sur elle, sont chargés de sa direction. Ils ont soin, chaque année, de mettre les fonds aux enchères, et les livrent au plus offrant. Leur produit est ordinairement de huit à neuf cents livres. On emploie cet argent à acheter du pain blanc de Barcelonnette, qui se distribue la veille de la Pentecôte. Chaque personne de la paroisse en a pour l'ordinaire six livres et demie, de façon que, dans une maison un peu nombreuse, on reçoit plus de cinquante livres de pain, ce qui est un secours pour elle. Les riches ont part à cette distribution, comme les pauvres. 11 se donne aussi, le jour de la Pentecôte, un repas à une quarantaine de personnes... où Ton admet nombre de pauvres *. »
Lorsque le riche Niçois du xiv* siècle dota de sa fon-
I Histoire géographique nalurellcy ecclésiastique et civile du diocèse d'Embrun, par M***, bachelier en droit canonique et civil de la Faculté de Paris, et docteur en théolo^e (i'783), p. 536.
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dation la confrérie de Larche, les produits des terres à elle léguées servirent, sans doute, à un autre usage, que celui d'approvisionner de la sorte en pain blanc la population entière du pays. Mais, depuis que les œuvres locales des confréries avaient perdu leurorganisation, dans la disparition de TOrdre lui-même, si grande était Timportance donnée à ces agapes qu'en dehorsdemisèresexceptionnellesàsecourirtoutavait été reporté sur les largesses du jour de la Pentecôte. Champtercier, près de Digne, nous offre cependant l'exemple d'une fondation effectuée, en 15Ki, par un prêtre du lieu nommé Antoine Esmiol, et dont les revenus ne devaient avoir que cette seule destination par la volonté même du donateur. D'après ses prescriptions formelles, ils étaient annuellement employés à payer: l"" le blé dont on faisait les pains à bénir et à distribuer le jour de la Pentecôte, pains appelés pour cela pains du Saint- Esprit ; 2* des mesures de fèves, dont tous, riches et pauvres, les étrangers m«^me, devaient avoir leur part, après qu'elles avaient été bénites et cuites sur la place publique ; B*" un repas réglé pour la qualité et la quantité des mets, se composant d'un chevreau rôti, de deux recuites, d'une salade, et auquel prenaient part treize personnes (toujourslemêmenombre symbolique que nous avons vu dans les funérailles), avec le consul représentant la commune. Le tout se terminait par une absoute pour l'âme du fondateur ^ .
Le symbolisme se retrouve partout et sous toutes les formes dans la pensée des hommes de ce temps,
• AcHARD, Description hislorique, géographique et topographique det villeê, bourgs, villages et hameaux de la Provence ancienne et moderne (1787), t. I, p. 444.
dans leurs coutumes et dans leurs actes. Ici, pour des populations demeurées des plus croyantes, ce fondateur n'avait-il pas voulu figurer sensiblement les dons et les fruits du Saint-Esprit, tombant sur tous, riches et pauvres, afin de les fusionner ensemble en' ces jours d'union et de paix?
Ces scènes de fraternité communale n'intéressent pas seulement les observateurs et les peintres des mœurs; elles ont pour le philosophe social une signification plus haute, et l'historien y trouve un véritable charme, comme à autant d'évocations de la vie populaire des siècles chrétiens. Telle est bien notre excuse dans les longs développements que nous nous sommes laissé entraîner à leur donner.
H en ressort pour la suite des temps des contrastes qui ne frappent pas moins le moraliste. La décadence de l'Ordre du Saint-Esprit, la ruine de la plupart de ses hôpitaux causée par les guerres de religion, ruine dont ils n'avaient pu se relever, les spoliations qui l'avaient ensuite dépouillé de ses biens, étaientchoses irrémédiablementconsommées, lorsque d'humbles confréries, devenues tout à fait indépendantes, continuaient dans les Alpes à remplir un peu du rôle qui les avait rendues si bienfaisantes au moyen âge.
Ajoutons qu'encore de nos jours Briançon, dont on disait jadis sous forme de proverbe : Petite Villf^ grand renom^ a le privilège d'en garder, du moins pour la région du Midi, un des derniers spécimens. La confrérie du Saint-Esprit, qui y subsiste, a cela de particulier qu'elle se limite à un quartier nommé Castre^ n'admettant dans son sein que les habitants y possédant une maison. Chaque année, au jour de la Pentecôte qu'elle célèbre en ce quartier par une
procession solennelle, elle distribue des pains de seigle à ses membres*, symbole, en quelque sorte, de Panlique frugalité conservée sur ce point le plus élevé des Alpes.
1 Communication de M. Tabbé Albert, du 17 août 1886.