ALEXANDRE TOURGUÉNIEFF, HOMME D'ÉTAT ET HISTORIEN
Aucun nom russe n'est aussi populaire à l'étranger que celui des Tourguénieff. En Russie, ce nom a toujours eu la meilleure réputation. Un Tourguénieff fut banni, tandis qu'un Kleinmichel fut comblé d'honneurs, et ce fait suffît, d'après Alexandre Herzen, pour faire condamner de la façon la plus sévère toute l'administration de l'empereur Nicolas. En disgraciant en 1824 un autre Tourguénieff, l'empereur Alexandre I" s'aliéna le cœur des meilleurs d'entre ses sujets. Ce que l'on peut dire des Russes éclairés de l'époque des guerres de II. 1
délivrance s'applique aussi à un grand nombre de leurs contemporains allemands les plus éminents. Longtemps avant que le monde eût entendu parler des Esquisses d'un Chasseur et du Nid nobiliaire, Stein avait déclaré que le nom de Tourguénieff était synonyme d'honneur et de loyauté. « Le nom que vous portez. Monsieur, écrivait en 1851 Alexandre deHumboldt à un membre de cette famille, est environné dans ce pays de souvenirs de respect et de haute estime, » Le petit Moscovite intelligent, honnête et boiteux auquel Arndt a donné un souvenir de bonne camaraderie dans ses Pérégrinations et Métamorphoses était atissi un Tourguénieff. La direction particulière qu'a pris le talent du plus jeune des représentants illustres de ce nom se rattache aux traditions de la famille Tourguénieff par des liens qui sont trèspeu visibles, il. est vrai, mais qu'un œil exercé peut néanmoins reconnaître. Essayons de retrouver ces liens et de nous en servir pour découvrir les circonstances qui ont exercé une influence décisive sur la vie d'Alexandre et Nicolas Tourguénieff et de leur neveu Iwan.
Vers la fin du dix-huitième siècle vivait à Moscou un gentilhomme d'une famille ancienne riche, qui se nommait Iwan Tourguénieff et avait trois fils, Alexandre, Serge et Nicolas. L'époque où les deux aînés de ces jeunes gens reçurent leur éducation coïncide avec le règne de l'empereur Paul, sous lequel il était singulièrement difficile d'élever d'une manière convenable les Jeunes Russes de qualité. Les établissements d'instruction du pays n'étaient pas faits pour inspirer une grande
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confiance aux pères de famille qui prenaient au sérieux réducation de leurs enfants. L'étranger, qui était autrefois le refuge suprême de tous ceux qui voulaient atteindre un haut degré d'instruction, était fermé aux sujets russes. N'écoutant que la haine fanatique et mêlée de crainte que lui inspiraient la France révolutionnaire et les autres pays de l'Europe occidentale, infectés également de principes révolutionnaires, le fils de l'amie de Voltaire et de Diderot avait non-seulement interdit tous les voyages à l'étranger, mais avait fait aussi rentrer en Russie, en 171)9, tous les sujets russes qui étudiaient en Allemagne. léna et Gœttingue perdirent alors une centaine de leurs étudiants les plus gais et les plus riches; une foule d'élèves en médecine, en droit et en théologie, la plupart originaires de provinces de Livonie, d'Esthonie et de Gourlande, furent forcés de retourner dans leur pays, où ils ne pouvaient pas trouver le moyen d'achever leurs études. Moscou était alors la seule université de tout l'Empire, et l'on ne pouvait songer à aller étudier dans cette ville lorsque l'on savait dans quel état de décadence l'absence de toute liberté avait plongé les établissements d'instruction de la Russie. Et ce qui plus est, l'Empereur, voulant à toute force faire entrer ses nobles dans l'armée et les empêcher de sinstruire davantage, avait décidé en 1799 que personne ne pourrait être admis dans le service civil avant d'avoir obtenu un grade militaire. Pour répondre aux intentions de l'Empereur sans exclure complètement l'étude du droit, un homme intelligent avait conçu l'idée de créer un corps de troupes (le régimentdu Sénat) dont les officiers
pourraient se vouer en même temps à Mars et à Thémis et partager leur temps entre les manœuvres militaires et l'étude des lois; mais ce projet ne réussit pas non plus. L'Empereur exigea finalement que ses gentilshommes fussent seulement soldats, et comme le droit d'avoir une garde appartenait à l'Empereur et non pas au Sénat, le régiment qui avait été créé fut dissous en 1800, et l'ukase de 1799 resta entièrement en vigueur. M. Iwan Tourguénieff, auquel le régime militaire de ce temps-là était antipathique et qui savait apparemment que le service d'un officier subalterne d'un régiment de là garde équivalait à un cours suivi à l'école du vice fashionable, se demanda longtemps ce qu'il devait faire. Il arriva cependant, comme cela a souvent lieu en Russie, que la volonté du souverain ne fut pas exécutée aussi strictement qu'on l'avait voulu primitivement. Le ministre des affaires étrangères (le comte Rostopchine, qui acquit en 1812 une renommée européenne par le rôle qu'il joua comme gouverneur général de Moscou) avait décidé l'Empereur à créer vingt-deux emplois d'archivistes pour les jeunes nobles, douze à Saint- Pétersbourg et dix à Moscou, et à décréter que ces emplois ne seraient pas soumis à la règle générale. Deux de -ces places, naturellement dénuées d'utilité, furent données aux fils aînés de Tourguénieff, parce qu'on pouvait pour ainsi dire s'y préparer à entrer dans le service civil ; les deux jeunes gentilshommes furent affublés d'uniformes rococos et de grandes bottes d'écuyer et attachés à la section moscovite des archives de l'Empire, en qualité d'enregistreurs de collège.
Les actes de cette assemblée de demi-décemvirs^ (tel était le nom qu'on leur donnait par ironie) sont racontés d'une manière plaisante d-ans les Mémoires d'un de ses membres, le fameux germanophobe WigeP. Dans un des quartiers les moins fréquentés de Moscou était située une vieille et sombre maison dont les petites fenêtres J les portes basses et les murs épais semblaient avoir été construits à l'époque des Tartares. Cet étrange édifice contenait les archives du collège des affaires étrangères, collection de documents, de cartes et de plans jaunis par le temps, qui avaient été jusqu'alors copiés et enregistrés machinalement par des fils de popes dont cette besogne avait fait blanchir les cheveux et par de vieux officiers subalternes. M. Bantysch-Kamenski, fonctionnaire tout à fait desséché et à moitié sourd, qui avait passé sa vie dans cette maison, était le souverain maître de ces jeunes nobles fiers et élégants, qui étaient tout à coup aux archives et qui l'irritaient autant par leur légèreté que par la manie qu'ils avaient de parler le français, langue tout à fait incompréhensible pour lui. La plupart de ces jeunes gentilshommes avaient reçu, conformément aux tendances de l'époque, une éducation purement française et considéraient comme leur principale tâche de l'emporter auprès des dames du monde et du demi-monde sur les officiers de la garde qui rivalisaient avec eux. A l'exception des deux Tour-
1, Nous troutons parmi eux deux hommes d'État russes devenus célèbres plus tard, le comte Bloudofif et le prince Gagarin.
2. Auteur d'un pamphlet intitulé : La Russie envahie par les Allemands, qui fit beaucoup de bruit vers 1840.
guénieff et de Bloudoff, aucun d'eux ne savait le premier mot de la littérature russe, bien qu'ils vécussent dans la ville où écrivaient Karamsine et Dimitriëff et qu'ils fussent souvent en contact avec ces homnies de lettres, qui appartenaient à la haute société. Il est inutile de faire remarquer que le travail des décemvirs était absolument insensé ; ils copiaient des documents d'une date tout à fait ancienne, dont le sens était aussi problématique pour eux que pour le génie de l'endroit, M. Bantysch-Kamenski, et pour les autres vétérans des archives.
Cependant cet état de choses fut de courte durée. « Le 16 mars 1801, le jeudi avant les Rameaux, dit Wigel dans ses Mémoires, je restai plus longtemps que d'habitude au bureau des archives. Tous les autres employés étaient partis, et notre vieux chef était encore enfoncé dans un manuscrit, lorsque le plus jeune des Tourguénieff entra hors d'haleine dans la salle et nous cria d'une voix entrecoupée par l'émotion : « Paul est mort, Alexandre est empereur I » « Que dites-vous là? s'écria Bantysch-Kamenski avec épouvante et anxiété, en faisant le signe de la croix, La nouvelle que nous venions d'apprendre était cependant exacte. En traversant le Kremlin, Tourguénieff avait aperçu une foule de gens à l'air surexcité, qui couraient dans la direction de la cathédrale Ouspenski ; il était allé de ce côté et avait vu le gouverneur-général comte Soltykoff (feld-maréchal et plus tard président du conseil de l'Empire) et plusieurs autres hauts fonctionnaies, qui s'étaient réunis pour rendre hommage au nouveau czar* Au milieu d'eux
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se tenait un personnage décoré du cordon de Sainte- Anne, qui portait sur ses vêtements les traces visibles d un voyage fait à la hâte ; c'était le prince Serge Dolgoroukoff , qui avait apporté à Moscou la nouvelle de la catastrophe survenue au palais Paulow. Le doute n*était plus possible, et je n'eus qu'à regarder dans la rue pour constater que la grande nouvelle était déjà connue partout. Je ne sais comment dépeindre ce qui se passa alors; tout le monde se sentait plus libre > semblait respirer plus aisément et avait Tair plus joyeux. On ne remarquait pas la moindre tristesse à Moscou ; je me rappelle seulement une personne qui prit le deuil réglementaire ; c'était une générale Kempen, qui avait d'abord été mariée à un marchand et qui était pour cette raison excessivement fière de son nouveau rang. ))
L'énorme changement qui se produisit api^s l'assassinat de ce malheureux souverain, dont la raison était à moitié égarée, profita aussi aux décemvirs des archives de Moscou. Quelques semaines après l'événement du mois de mars 1801, dont il a été parié plus haut, les jeunes nobles des archives étaient dispersés de tous les c6tés, et leurs occupations étaient de nouveau confiées à des fils de popes dont on avait fait des scribes ; car Alexandre !•' avait décrété, quelques jours après son avènement au trône, que l'on pouvait aller librement à l'étranger et entrer dans toutes les administrations civiles sans avoir passé par l'armée. Le seul élève du vieux Bantysoh-Kamenski sur l'esprit duquel le travail du bureau des archives eût exercé une influence sérieuse était Alexandre Tourguéniefi', qui
sembla avoir pris le goût des recherches historiques. Pour donner une base solide aux travaux qu'il désirait faire sur ce terrain, il se rendit à Tâge de dix-sept ans à Gœttingue, où il étudia pendant plusieurs années l'histoire et le droit avec la plus vive ardeur. Nous ferons remarquer dès à présent que ces étudçs portèrent plus tard des fruits qui furent d'un grand profit pour l'histoire et pour les historiens de la Russie. Bien que Tourguénieff ne se soit pas voué exclusivement à la science, mais soit au contraire entré au service de l'État, auquel il consacra la plus grande partie de ses efforts et les meilleures années de son existence, il travailla cependant jusqu'à la fin de ses jours et surtout dans la seconde moitié de sa vie à un recueil de tous les documents et ouvrages relatifs à l'histoire de l'ancienne Russie. Doué d'un zèle et d'une constance rares dans tous les pays et surtout en Russie, il fouilla successivement les archives de toutes les grandes villes de l'empire russe et de l'étranger. Les voyages qu'il fit pendant plusieurs années en Allemagne, en France, en Italie, en Angleterre et en Danemark avaient surtout pour but de le mettre en état d'étudier les archives de ces différents pays, qui n'avaient jamais été examinées au point de vue de l'histoire de la Russie. Le courageux savant ne put voir édore qu'à un âge avancé et d'une manière incomplète les fruits de son zèle infatigable. Trois ans avant la mort de Tourguénieff, qui eut lieu en 4845, la commission archéologique de Saint-Pétersbourg publia deux volumes intitulés: Historiœ Rmsias monumenta et contenant les résultats des recherches de cet historien ; elle fit pa-
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raître en 4848 un gros volume de suppléments. Cette œuvre d'ensemble a été naturellement dépassée dans les derniers temps ; mais elle n'en a pas moins acquis pour toujours une place parmi les ouvrages historiques relatifs à la Russie, parce qu'elle a formé la base sur laquelle on peut réunir et employer d'une manière vraiment scientifique les documents de l'histoire de la Russie et fourni un terrain solide sur lequel d'autres historiens ont pu plus tard établir l'échafaudage de leurs propres œuvres. Il faut ajouter que Tourguénieff est le premier savant qui ait donné par ses recherches de la vie et de l'élan aux travaux de la commission archéologique.
Quelque grands que soient les mérites auxquels nous venons de faire allusion, on ne doit pas les considérer comme la cause de la popularité dont Alexandre Tourguénieff a joui chez ses concitoyens et chez un grand nombre de ses contemporains. d'Allemagne, de France et d'Angleterre. La véritable importance de cet homme consistait dans ses sentiments généreux et vraiment humanitaires, dans le sincère libéralisme qu'il mdntra comme fonctionnaire supérieur du ministère des cultes et qui a fait de lui un des premiers champions de la li* berté civile et religieuse en Russie.
Alexandre Tourguénieff était le bras droit du prince Galytzin, qui dirigea le ministère de l'instruction publique et des cultes pendant les dernières années de la période de libéralisme due à l'empereur Alexandre P% et dont nous parlerons plus loin d'une façon plu3 détaillée. Gomme beaucoup d'autres libéraux russes de
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ce temps-là, TourguéniefF montrait un certain penchant pour le piétisme des protestants allemands , assez étroitement lié aux. tendances des associations de jeunes gens [Burschenschaften) qui existaient après les guerres de délivrance. Toutes les fois qu'il le pouvait, il favorisait les tendances vraiment religieuses, dans lesquelles il voyait le plus sûr moyen de préparer la nation à jouir de la liberté politique. Gomme chef du département des cultes étrangers, alors subordonné au ministère des affaires étrangères, il sut accorder aux intérêts des protestants des provinces baltiques et des catholiques de la Lithuanie, une protection qui était dictée par le plus pur esprit d'humanité et contrastait de la façon la plus complète avec le fanatisme borné des champions officiels de TÉglise russe; mais il s'attira précisément par cette manière d'agir la haine de la coterie bigote et réactionnaire qui épiait, depuis le retour d'Alexandre en Russie, l'occasion d'étouffer les germes du libéralisme humanitaire éclos de 1813 à 1816 dans la société russe. Le prince Galytzin, Tourguénieff, Labsine, Rounitch, Popoff, etc., durent renoncer à leurs fonctions en 1822, pour faire place aux Magnitzki et aux Schischkoff, qui commencèrent par fermer toutes les loges maçonniques, par interdire toutes les associations bibliques et par rendre la censure inûniment plus rigoureuse et qui préparèrent ainsi la réaction à laquelle la Russie fut soumise pendant trente ans, après l'échec de l'insurrection du mois de décembre 1825, et l'avènement de Nicolas au trône. Sous un gouvernement qui considérait le libéralisme
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modéré des amis d'Alexandre I", -comme dangereux pour TEtat, il n'y avait naturellement pas de place pour un esprit aussi éclairé et aussi indépendant qu'Alexandre Tourguénieff. L'ami du prince Galytzin conserva le titre de fonctionnaire de l'État; mais il ne fut plus chargé d'aucun service et se rendit peu de temps après Tavénement de Nicolas à l'étranger, où il resta plusieurs années et continua ses recherches dans les archives, au grand profit de l'histoire de la Russie. Il était doublement compromis aux yeux de l'empereur; d'abord parce qu'il avait exercé une influence libérale au ministère de l'instruction publique; en second lieu, parce qu'il entretenait ouvertement et sans crainte des relations avec son frère Nicolas, qui avait fui à l'étranger, après avoir été sans motif suffisant, condamné à mort par contumace comme ayant participé à l'insurrection de 1825 ou à la conspiration qui avait amené cette insurrection. La génération actuelle ne peut se faire une idée exacte de la témérité qu'il y avait à agir ainsi. Aux yeux du souverain qui pensait encore vingt ans plus tard qu'on l'insultait personnellement en prononçant devant lui les noms des criminels politiques de décembre 4825 et qui traitait avec une impitoyable dureté les nobles femmes qui suivaient leurs maris exilés, les moindres relations que l'on pouvait avoir avec les décembristes étaient le signe de mauvais sentiments à l'égard du gouvernement. Les parents des proscrits ne pouvaient envoyer des secours en argent à Tchità et à Pétrowsk, que dans le plus grand secret et avec la plus grande prudence, et lorsque le grand-duc héritier
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osa, en 1837, lors de son voyage en Sibérie, faire des démarches en vue d'améliorer le sort de ces malheureux, on considéra cet acte comme on ne peut plus courageux. Alexandre Tourguénieff montra une audace inouïe : il ne se contenta pas de déclarer ouvertement qu'il regardait son frère comme innocent et le jugement prononcé contre lui comme injuste; mais il partit pour l'étranger en déclarant qu'il allait voir son frère et lui porter la partie de sa fortune qui avait pu être sauvée. Une telle conduite ne pouvait être exempte de danger que pour un homme qui se sentait placé par sa valeur personnelle au-dessus des égards considérés par la masse de ses concitoyens et de ses égaux comme les règles les plus élevées de la vie, et qui, lorsqu'il s'agissait de son honneur, n'avait pas à s'occuper du caprice de celui qui s'était chargé de penser et d'agir pour 60 millions de Russes. Doué de l'esprit libéral et indépendant des vrais aristocrates russes du temps d'Alexandre I*"^ , cet homme au cœur élevé ne s'inquiéta pas de savoir si l'empereur oserait lui chercher querelle, à lui qui était connu comme un homme d'honneur en Russie et à l'étranger.
Alexandre Tourguénieff se mit en voyage dans le courant de l'été de 1826. Après avoir vu son frère en Angleterre et avoir réglé ses affaires avec lui, il songea à continuer ses recherches historiques et partit pour l'Allemagne, dont Nicolas Tourguénieff n'osait pour de bonnes raisons fouler le sol. Lors de ce voyage et pendant une excursion qu'il fit plus tard à Paris et ensuite en Ecosse, il écrivit de nombreuses lettres, qui ont été
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publiées en 1872 à Leipzig et sont on ne peut plus intéressantes à divers points de vue. Alexandre Tourguêniefr connaissait personnellement presque tous les hommes distingués de son temps, savants et hommes d'Etat, Allemands et Suisses, Anglais et Français. Dans ses lettres, adressées à son frère chéri, on trouve le récit d'un grand nombre d'entrevues et de conversations remarquables qu'il eut avec différents personnages et dans lesquels furent toujours discutées les questions les plus importantes qui aient occupé la société en ce temps-là. En Allemagne, Tourguénieff vit Stein, Tieck, le théologien Lindener et plusieurs autres hommes éminents; à Genève, il entretint des relations intimes avec Sismondi et Dumont, l'ami deBentham; à Paris, il fréquenta Talleyrand, Royer-Gollard, Guizot, Augustin Thierry, Gapo d'Istria et la fameuse madame Swetchine; pendant son voyage en Ecosse, il passa plusieurs jours sous le toit hospitalier de Walter Scott, qui, malgré les rudes coups dont il avait été frappé deux ans auparavant, était encore dans toute sa force et montrait les mêmes facultés créatrices qu'autrefois. « Le 4 août (1828) à trois heures de l'aprèsmidi, raconte Tourguénieffdansunede ses lettres, j'arrivai à pied à Abbortsford, venant de Melrose. Après avoir traversé un vestibule richement orné de vieilles armes et d'écussons, je trouvai un domestique poudré avec, soin ; il me conduisit auprès du maître de la maison, qui revenait en ce moment-là d'un enterrement. Sir Walter Scott me reçut dans son cabinet et, après m'avoir donné quelques renseignements sur les mem-
bres de sa famille, m'invita à passer quelque temps chez lui. J'allais refuser, en remerciant l'éminent écrivain de m 'avoir permis de faire sa connaissance, lorsque la fille non mariée de sir Walter Scott vint nous dire que le dîner était servi. Il était six heures ; nous passâmes dans la salle à manger, où se trouvaient environ dix personnes. La conversation eut lieu principalement en français et fut des plus gaies et des plus animées. Après le dîner, le maître de la maison s'assit à côté de moi, et nous eûmes un entretien familier, dans lequel il se montra si aimable que je fis véritablement'plus étroite connaissance avec lui. Pendant qu'on prenait le café et que les dames chantaient en. s'accompagnant de la harpe ou de la guitare, sir Walter Scott se promena de long en large avec moi et notre conversation fut très-animée; il était tombé sur son thème favori, sur les chants populaires de son pays; il ne cessait de les réciter et de les commenter et s'enthousiasmait tellement qu'il battait la mesure en claquant des doigts, comme un véritable Écossais. Après le dîner chacun alla se mettre au lit. Le lendemain, j'eus le plaisir de faire avec sir Walter Scott une grande promenade dans les environs. Il me raconta que cette contrée n'était qu'un désert quinze ans auparavant et que c'était lui qui l'avait civilisée; il me mena à tous les endroits où l'on jouissait d'une belle vue et donna de la vie à toutes ses descriptions en citant les faits historiques et les chants populaires du pays. Tout ce qui se rattache au moyen-âge l'intéresse; sa bibliothèque est, à ce point de vue, tout simplement inépuisable ; il ne
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s'en tient pas à TÉcosse et étudie le moyen âge en oe qui concerne tous les peuples européens. En ce moment, il s'occupe principalement des vèhmes allemandes, dont il veut, m*a-t-il dit, faire le sujet d*un récit particulier^. Notre promenade dura jusqu'à cinq heures ; nous fîmes ensuite notre toilette pour le dîner, et la plupart des convives s'étant retirés en sortant de table, il me fut encore donné de passer la soirée avec le célèbre écrivain. Il m'expliqua de la manière la plus détaillée la constitution et le développement des clans ; nous parlâmes ensuite de la littérature suédoise et islandaise, dont il s'occupait sérieusement et j'attirai à ce sujet son attention sur des publications nouvelles, qu'il ne connaissait pas encore. Je voulais prendre congé de lui; mais, il me retint de nouveau de la façon la plus affable et m'obligea à passer une seconde nuit sous son toit.
Lorsque je le quittai le lendemain, il eut l'amabilité de me remercier dé ma visite et de me dire qu'il avait surtout éprouvé de la joie en voyant que j'étais venu chez lui directement et sans avoir recours, à aucune recommandation.
Les descriptions et les récits de ce genre sont si nombreux dans les lettres de Tourguénieff , qu'il n'est guère possible de les citer ici d'une manière détaillée. Non-seulement il est toujours question dans ces lettres d'hommes dont l'importance est reconnue de tout le
1. Anna de Geieritein^ roman dont la scène est on Allemagne! a paru en 1829»
monde, aujourd'hui comme à Tépoque où Alexandre TourguéniefT leur rendait visite, mais elles présentent aussi, en général,*un intérêt tout particulier à ceux qui aiment à faire des recherches sur les choses du temps passé. Elles nous montrent le changement énorme qui 8*est produit, pendant les trente dernières années, dans les relations mutuelles des peuples civilisés de l'Europe par suite de l'accentuation plus forte des antagonismes nationaux.
Peu d'années après les grandes guerres soutenues contre la France, les membres les plus éclairés des nations européennes civilisées se rappelaient déjà qu'ils avaient formé, pendant le siècle philosophique, une communauté étroitement unie. Le Russe éclairé et libéral aux lettres duquel nous faisons ici allusion, sentait que ses propres concitoyens le touchaient de moins près que les penseurs, les artistes et les hommes d'Etat de l'Europe occidentale, soit qu'ils eussent été les alliés ou les adversaires de son pays,» de 1812 à 1816. Alexandre TourguéniefT trouva tout naturel de s'intéresser au mouvement de la théologie protestante de son temps, ainsi qu'aux luttes du constitutionalisme français. Il professait la religion grecque et avait été le fonctionnaire d'un gouvernement tout à fait absolu; mais il n'avait pas besoin de se faire violence pour prendre part aux aspirations de ses contemporains allemands, français et anglais et pour leur rendre justice; car il sentait que la swôs^ance de l'éducation des hautes classes de la' société était la même chez tous les peuples de l'Europe. Bien quïl fût un patriote
ardent et éprouvé, nous ne rencontrons jamais chez lui la moindre trace de préjugé en ce qui concerne le genre de vie spécial qui avait exercé son influence sur ses amis d'Allemagne ou de France ; il sent de la façon la plus vive que ce qui intéresse avant tout les hommes éclairés et amis de l'humanité, est commun à tous les peuples, et ce sentiment es^ tellement prédominant chez lui, qu'il ne lui permet presque pas de remarquer les dissemblances provenant de la diff'érence des nationalités.
Alexandre Tourguénieff a passé les dernières années de sa vie à Moscou, où îl s'est consacré exclusivement à ses travaux scientifiques. Il est mort dans cette ville au mois de décembre 1845, âgé de moins de soixante ans; Il a été uni jusqu'à la fin dé ses jours par les liens d'une tendre amitié à son frère Nicolas, qui était, comme nous l'avons déjà dit, exilé de sa patrie.
NICOLAS TOURGUÉNIEFF, l'eXILÉ DE 1825
Bien que son frère Alexandre, né en J785, n'eût que cinq ans de plus que lui, Nicolas Tourguénieff appartenait à une autre époque que le créateur de la nouvelle historiographie russe. Il avait reçu sa principale éducation au commencement du règne d'Alexandre et de l'ère des réformes, et non pas sous le ténébreux réginte que l'infortuné fils de Catherine. II avait imposé à Ja n. 2
Russie pour son propre malheur et pour celui du pays. Tandis que son frère aîné avak été élevé dans les traditions du . dix-huitième siècle et dirigeait tous ses efforts vers ua but philan tropique et général, en étudiant, il est vrai, la vie des États, mais en n'en faisant pa3 le principal objet de ses recherches, Nicolas Tourguénieff s'était attaché dès le principe à devenir un homme d'État pratique et poursuivait depuis sa première jeunesse un but tout à fait déterminé, qu'il apercevait clairement et ne perdait jamais de vue. Alexandre Tourguénieff avait, malgré toutes les capacités dont il fit preuve comme fonctionnaire, quelque chose du dillettante politique, il ressemblait à cet égard à la plupart de ses contemporains russes et étrangers. A la fois savant et administrateur, ami des belles-lettres et ardent investigateur sur le terrain théologique et philosophique, il ne put pas limiter ses travaux d'une façon assez stricte pour atteindre à l'idéal politique auquel il aspirait ; la multiplicité des choses qui l'intéressaient et l'amabilité innée de son caractère lui créèrent des relations et des attaches si nombreuses qu'il se trouva plus d'une fois en contradiction avec lui-même et courut le danger d'appuyer simultanément des tendances opposées les unes aux autres. Nous savons heureusement qu'il ne faisait que partager l'habileté d'une époque pleine de contradictions et d'une grande partie de ses représentants les pl\is éminents, en étant à la fois l'ami du libre-penseur Pouchkine et celui du ministre Galytzin, prince aux idées piétistes, et en se liant d'une amitié intime, dans la même période de sa vie, avec
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Schonkowski, poëte on ne peut plus dévoué an souverain, et avec les partisans des idées constitutionnelles. Si nous ne l'étions pas, nous serions facilement portés à accuser Tourguénieff d'avoir montré un grand manque de solidité dans ses opinions. Nous renonçons è porter un pareil jugement en songeant que les contradictions de ce genre ont été communes, à quelques exceptions près, à tous les hommes libéraux du temps de la restauration qui avaient un pied dans le dix-huî^ tième siècle et l'autre dans le dix-neuvième ; mais cette considération nous donnera la mesure de l'importance extraordinaire qu'a eue pour son pays et pour son temps le fils cadet d'Iwan Tourguénieff, Nicolas, homme d'un autre caractère.
Nicolas Tourguénieff était encore un tout jeune homme, lorsqu'il se rendit avec ses frères aînés à Gœttingue, où il étudia pendant plusieurs années les sciences politiques avec un zèle extraordinaire. Il étudia surtout la partie la plus difficile et la plus sèche de ce qu'on enseignait alors dans ce domaine, c'est-à-dire les finances, dont il voulait faire le point de départ de sa future carrière d'homme d'État ; mais le but auquel aspirait le jeune étudiant (il n'avait que dix- sept ans) était le plus élevé qu'un patriote russe pût désirer d'atteindre, c'était l'abolition du servage, qu'il considérait comme la cause principale de la décadence politique et surtout de la décadence économique de sa patrie. Les conditions dans lesquelles vivait le jeune TourguéniefiT étaient peut-être encore plus favorables aux progrès intellectuels du futur administrateur que
les leçons des maîtres dont il suivait les cours et dont il se souvenait encore avec reconnaissance dans sa vieillesse. « Schlqezer, aussi distingué par son érudition que par son courage, le profond historien Heeren et ringénieux criminaliste Gœde, écrivait Tourguénieff en 1872, ont laissé dans mon âme des souvenirs que les événements les plus pénibles et les plus désagréables de ma vie n'ont pu effacer. » Pendant la plus grande partie du temps que Nicolas Tourguénieff passa à Gœttingue, cette ville fut comprise dans le royaume de Westphalie, qui avait été créé le 18 août 1807 et dans lequel les ministres français de Jérôme, ce roi de carnaval, faisaient l'essai de toutes les institutions administratives libérales que la grande Révolution avait procurées à la France. Bien qu'il éprouvât déjà à cette époque une salutaire méfiance à Tégard du despotisme de Napoléon et ne crût guère à sa vitalité, Nicolas Tourguénieff, qui pouvait, en sa qualité de Russe, être impartial envers les Allemands et les Français, était en état de. reconnaître sans aucune prévention les qualités incontestables du système administratif des Français et les excellents fruits des institutions créées par le ministre Siméon, homme d'un véritable mérite. « Je compris bientôt, écrivait-il trente ans plus tard, que la situation de la Westphalie était on ne peut plus intolérable et que les habitants de ce pays avaient raison de mieux aimer voir leur pays tout simplement annexé que de laisser la France l'exploiter comme un état distinct de l'empire napoléonien. Il n'en est pas moins vrai que l'administration française a aboli une foule
d'abus surannés et monstrueux, et a créé un grand nombre d'institutions très -utiles. J'étais étranger au pays, mais je sympathisais avec ses habitants par ma manière de penser et de sentir, et je devais pour cette raison estimer l'homme qu'ils honoraient tous, le ministre Siméon. Du reste les Westphaliens brûlaient avant tout de secouer le joug de l'étranger. » L'étudiant russe savait, grâce à la perspicacité de son esprit, employer aussi utilement ses vacances que ses mois d'étude. Il visita successivement les différentes parties de l'Allemagne, de la Suisse, de la France, pour être partout témoin d'événements importants et susceptibles d'avoir les plus grandes conséquences. Au mois de septembre i*808, le désir de voir en personne le grand général et homme d'État qui avait transformé le monde, avait amené à Erfurt, Nicolas Tourguénieff, âgé à peine de dix-huit ans. Cette ville était alors le théâtre du fameux congrès de princes, pendant lequel un lieutenant de la garde impériale fit au roi de Wurtemberg cette réponse historique : « // ny a quxm roi! » Tourguénieff déclara dans une lettre. qu'il écrivit à cette époque que la grandeur de Napoléon l'avait beaucoup moins impressionné que l'infériorité d'Alexandre I®'. « Il me semblait voir ma patrie abaissée dans la personne de son souverain. On n'avait pas besoin de savoir ce qui se passait alors dans les cabinets européens, on voyait d'un seul coup d'œil, lequel des deux empereurs était le maître à Erfurt... et en Europe. »
Après avoir consciencieusement étudié à Gœttingue
pendant plusieurs années, Nicolas Tourguénieff voyagea pendant plusieurs années aussi, dans tous les grands pays de l'Ekirope civilisée. Il alla d'abord à Paris, où il passa l'été et l'automne de Tannée 4809 et vit Napoléon, qui était alors à Tapogée de sa gloire et de sa puissance, célébrer le quarantième anniversaire de sa naissance, ayant à côté de lui Marie-Louise et autour de lui ses maréchaux tout chamarrés d'or. Le jeune Russe ne put résister au charme que la France d'alors devait nécessairement exercer sur les étrangers; il avoua depuis qu'il avait été enthousiasmé par la politesse, l'amabilité et la franchise des personnes de son entourage, et que, malgré les sentiments certainement antifrançais qu'il nourrissait en arrivant en France, il avait mêlé, le 15 août, dans le parc de Versailles, sa voix aux cris retentissants de : Vive l'Empereur f par lesquels le peuple saluait son glorieux imperator. ^ Avant que ce jeune homme avide de savoir eût complètement apaisé son goût pour les voyages et exécuté le projet qu'il avait conçu d'étudier les autres pays civilisés de l'Europe aussi sérieusement que l'Allemagne et la France, il fut rappelé dans son pays par les événements qui eurent pour conséquence la guerre de 1812. Tout le continent européen était forcé de joinses armées à celle de Napoléon, qui se ruait sur la Russie, et les sujets de l'empereur Alexandre ne pouvaient par conséquent y mettre les pieds. Cependant Nicolas Tourguénieff n'avait dit adieu à l'Allemagne que pour peu de temps ; il fut attaché, en qualité de fonctionnaire au ministère d^s 'affaires étrangères, à
LES TROIS TOUROUÉNIEFF. 23
Tannée victorieuse qui poursuivait les Français pendant la retraite de Moscou et retourna en Allemagne dès le mois de janvier 1843. Il n'avait que 23 ans; mais il s'était tellement distingué par sa connaissance approfondie des affaires de rAllemagne, par son instruction solide, par la façon dont il possédait les langues étrangères et par l'indépendance de ses opinions, qu'on lui confia tout de suite des fonctions importantes. Il Ait nommé conseiller et membre de la commission centrale chargée d'administrer les pays allemands soumis aux alliés et privés de leurs souverains. Daift cette commission, présidée par Stein, la Prusse était représentée par les conseillers intimes Friese et Eichhorn, l'Autriche, par le conseiller aulique de Spiegel. L'apprentissage politico-administratif que TourguéniefT fit ainsi sous la direction de Stein a exercée une influence décisive sur la marche de ses idées.
Avec l'enthousiasme d'un jeune esprit passionné pour les intérêts les plus élevés de l'humanité et avec ce jugement impartial et exempt de tout préjugé national qui était particulier aux fils du cosmopolite dix-huitième siècle, le jeune Russe adopta sans restriction les vues du plus grand Allemand de son temps. Il était si ardemment et si complètement dévoué au régénérateur de la Prusse que les pages commémoratives dédiées trente ans plus tard par Tourguénieif à celui qu'il appelait son premier chef semblent encore dictées par un enthousiasme juvénile et font la plus agréable impression au lecteur allemand.
Deux longs chapitres du célèbre ouvrage concernant
la Russie et les Russes ' sont consacrés exclusivement à Stein, et Tourguénieff se sentait encore tout joyeux à rage de quatre-vingt deux ans en se rappelant que « le grand homme lui avait conservé jusqu'à la fin de sa vie son estime et son amitié. » Pendant près de trois ans, Tassesseur de collège Tourguénieff fut le continuel compagnon de route, et par moments Thôte journalier de Stein. Il fit avec lui le chemin de Francfort à Ghâtillon, puis de Ghâtillon à Paris ; il travailla avec lui à faire accorder les intérêts souvent contraires des alliés, et ne cessa d'avoir comme lui pour but le renversement de l'empereur corse. Tourguénieff était un chaleureux partisan de Stein, non-seulement en ce qui concernait les grandes questions de la politique européenne, mais aussi en ce qui se rattachait aux affaires de l'Allemagne. Contrairement à la majorité de ses compatriotes, il comprenait parfaitement les efforts faits par ses amis allemands poiH* rétablir l'unité de l'empire germanique ; des passages entiers de ses ouvrages sont consacrés à défendre les projets de Stein, « cet homme auquel la grandeur et la pureté de son caractère avaient suffi pour accomplir des actes d'une portée incalculable. » Tourguénieff vivait sur le pied de la plus grande intimité non-seulement avec Stein, mais aussi avec les amis de ce personage, surtout avec Arndt, pour lequel il semble avoir eu une prédilection toute particulière : le traitement que subit cet homme distingué à l'époque où l'on sévit contre les démagogues remplissait encore