‹ La société russeChapitre 2 sur 18 · La Russie et les Russes, Bruxelles · texte numérisé non relu

La Russie et les Russes, Bruxelles

LES TROIS TOUROUâMIKFF. 25

bien des années plus tard Tâme de Tourguénieff du plus vif mécontentement. Ces hommes tout à fait différents par leur éducation et par le but qu'ils poursuivaient restèrent unis jusque dans leur vieillesse par Tamitié et par le souvenir des grandes choses qu'ils avaient vues ensemble. Lorsque TourguéniefT publia en 1847 son livre sur la ïlussie, il en envoya un exemplaire avec dédicace à son vieux compagnon de guerre, et le vieil auteur des Métamorphoses et voyages avec le baron de l'Empire de Stem parle aussi de la façon la plus cordiale « du petit Moscovite intellijgent, honnête et boiteux, qui était de si bonne humeur et qui plaisait tant à Stein. » En i 81 6, lorsque la mission de TourguéniefT en Allemagne fut terminée et que Thomme d'État russe fut forcé à son grand regret de se préparer à retourner dans son pays, Stein, « aux yeux duquel le devoir passait du reste avant tout, » engagea très-sérieusement son jeune ami à rester en Allemagne. Tourguénieff a bien souvent regretté dans la suite d'avoir préféré les fonctions administratives aux fonctions diplomatiques et de n'avoir pas suivi le conseil de Stein qui lui disait en le quittant : « Restez avec nom; vous y serez mieux que.dans votre patrie, »

Au mois de décembre 1816, il rentrait à Saint-Pétersbourg, après une absence de près de quatre ans. La société russe, en tant qu'il s'agit des classes éclairées, avait subi un très-grand changement pendant les années qui avaient suivi l'invasion napoléonienne, et TourguéniefT ta trouva toute différente de ce qu'elle était auparavant. « Le choc, ou plutôt l'élan que les grands

événements de l'époque avaient donné aux esprits , dit TourguénieflF dans ses mémoires, se manifestait sur les terrains les plus différents. Le retour de l'armée russe, qui avait séjourné à l'étranger, avait été le commencement de ce qu'on appelait en Russie l'éclosion des idées libérales. Non-seulement les officiers et les soldats de la grande armée, mais aussi la plupart des Russes entrés dans la milice, avaient vu l'étranger; tous ces hommes étaient rentrés dans leurs foyers, aussitôt après avoir franchi la frontière, et y avaient raconté pendant des années ce qu'ils avaient vu et entendu dire en Europe; mais les événements parlaient encore plus éloquemment que les hommes et propageaient bien plus vite qu'eux les idées libérales. Cette nouvelle tendance des esprits se manifestait, était surtout visible aux endroits où il y avait le plus de troupes, et principalement à Saint-Pétersbourg, centre de la vie gouvernementale Qt lieu de garnison des troupes d'élite. » La crise qui se produisit de 1816 à 1826 dans les États d'Alexandre !•', aboutit à l'insurrection militaire du !4 décembre 1826, a été décrite trop souvent' et trop complètement pour qu'il soit nécessaire de citer ici d'autres passages du livre de Tourguénieff. Encouragés par la conduite qu'Alexandre avait suivie vis-à-vis du royaume de Pologne, rendu à lui-même et doté de prérogatives constitutionnelles", les membres les plus

1. Les Mémoires d'un Déùembriste russe j dont la seconde édition a paru en 1874 chez S. Hirzel, à Leipzig, contiennent un des récits les plus éloquents des événements de cette époque.

2. Dans le discours prononcé en français à Varsovie, le 27 mars 1818, à l'occasion de l'ouverture de la session des États de

LES TROIS TOUROUÉNIEFF. tl

jeunes et les plus éclairés de la société russe, et principalement de raristocratie et de la garde , espéraient fermement depuis 1815, que Tère du despotisme et de Tabsolutisme tombait aussi à sa fin en Russie et allait faire place à une ère libérale et constitutionnelle. Les foyers de propagande des nouvelles idées philanthropiques étaient les loges maçonniques, fréquentées avec assiduité par les hauts fonctionnaires civils et militaires, et dans l'armée les écoles à laLancastre, que les jeunes officiers favorisaient le plus qu'ils pouvaient. Le militarisme brutal et l'amour effréné du plaisir particuliers à l'ancien régime, avaient fait place à un penchant pour les aspirations idéales, qui était jusqu'alors inconnu en Russie et qui avait complètement transformé la physionomie de la société. Bien que Nicolas Tourguénieff ne crût guère à la fermeté des résolutions libérales de l'empereur, base des illusions que ses compatriotes nourrissaient au sujet de l'avenir, il était sérieusement résolu à c(întribuer selon ses moyens à la réalisation des réformes qu'il considérait comme les plus nécessaires. Quelques semaines après son arrivée en Russie, il publia un ouvrage qu'il avait commencé à l'époque où il était étudiant à Gœttingue et qu'il avait retouché depuis avec soin ; c'était un travail sur la théorie des impôts, qui fit la plus vive sensation par la hardiesse et l'énergie de langage de l'auteur et qui

Pologne, Tempereur, faisant allusion à la nouvelle constitution, s*était exprimé dans les termes suivants : « Vous m'avez offert le moyen de montrer à ma patrie ce que je prépare pour elle depuis longtemps et ce qu'elle obtiendra, lorsque les éléments d'une œuvre au^si importante auront atteint le développement nécessaire, »

attira immédiatement l'attention du public sur Tourguénielf. L'ouvrage était basé sur ce principe, que l'abolition du servage était la condition sine qua nort de toute réforme économique digne de ce nom. Ce plaidoyer en faveur de la transformation des bases de la vie politique et sociale de la Russie fut accueilli avec enthousiasme non-seulement par la jeunesse, mais aussi par les membres intelligents de la haute bureaucratie. Abstraction faite de la coterie réactionnaire, qui s'était rangée autour du comte Araktchéïeff, premier homme de confiance de l'empereur, tous ceux qui se piquaient d'être éclairés et influents rivalisaient d'attentions envers le jeune homme d'Etat, dont l'esprit sensé et profond contrastait de la façon la plus salutaire avec les tendances confuses des libéraux de son temps. Un certain nombre de membres avancés du conseil de l'Empire, en particulier le comte Roumanzoff, ancien chancelier de Fempire, l'amiral MordwinofTjle comte Potocki, et le conseiller intime Toutolmine, surent faire en sorte que le fonctionnaire du ministère de l'intérieur, alors âgé de vingt-huit ans seulement, fût attaché à la chancellerie de leur collège, nommé adjoint d'un des secrétaires d'État de ce collège, puis secrétaire d'État, et chargé des travaux les plus importants. TourguéniefF devint bientôt l'âme du comité du conseil de l'empire pour les affaires financières, dirigé par l'amiral Mordwinoff et plus tard par le comte Golowine. Il y combattit la politique insensée du ministre des finances Gourieff" et ne cessa de demander une réformç radicale du système d'impôts. Ses idées

trouvèrent tant de partisans, que GourieflF pensa bientôt que le plus sage était d'attirer à lui un homme de cette force. Il envoya auprès de Tourguénieff le comte Nesselrode, son gendre, qui réussit à engager l'adjoint du secrétaire d'État à passer au ministère des finances et à accepter la direction de la section du crédit. Gourieff se confondit d'abord en amabilités envers le nouveau chef de division; la première entrevue de ces deux hommes commença par une embrassade ; Gourieff ne laissa jamais échapper une seule des occasions où il pouvait exprimer des idées libérales et manœuvra si habilement que Tourguénieff ne pouvait jamais entrer dans le cabinet de son chef sans trouver sur le bureau de ce dernier la Minerve de Benjamin Constant. Néanmoins, ces deux hommes, dont l'un ne pensait qu'à sa carrière , tandis que l'autre ne songeait qu'à réaUser ses projets patriotiques, ne pouvaient rester ensemble bien longtemps. Tourguénieff reconnut promptement que l'affreux désordre qui régnait dans l'administration des finances rendait impossible toute mesure efficace et que son ministre craignait trop les hommes pour que l'on pût songer à entrer dans une voie salutaire. On ne pouvait mettre de l'ordre et de la méthode ni dans les emprunts conclus à l'étranger ni dans l'administration des impôts; tous les efforts

que l'on faisait pour répartir les contributions d'une manière plus juste étaient infructueux; lorsqu'il s'agissait de grands personnages influents, on ne pouvait percevoir ni les avances faites par la couronne ni les impôts directs qui étaient échus ; car les nobles débi-

teurs se retranchaient derrière la personne de l'Empereur, et Gourieff n'était pas homme à les mettre à la raison. Le consciencieux et rigide chef de division devint bientôt si gênant pour le ministre, que ce dernier le reçut de plus en plus rarement et régla les affaires les plus importantes à son insu. Ayant appris un jour que le ministre avait confié secrètement à un autre fonctionnaire un travail dont il devait être chargé et qui concernait les modifications à apporter au système des impôts duHimbre et de Tenregistrement, Tourguénieff prit la ferme résolution de quitter le ministère des finances. Il rentra à la chancellerie de Tempire , mais remarqua bientôt que Gourieff était devenu son ennemi le plus irréconciliable et le plus acharné, et que rinfluence de cet homme était assez grande pour paralyser complètement l'action de son ancien chef de division au sein du comité du conseil de TEmpire. A la suite d'un échec que le ministre des finances essuya dans le conseil de Tempire , lors de la discussion de son impôt sur le timbre et auquel Tourguénieff n*avait pas voulu contribuer, eu égard à ses anciennes relations avec ce fonctionnaire, le jeune homme d'État passa de la section financière à la section judiciaire du conseil de l'empire. Gourieff avait réussi à faire annuler le vote du conseil de l'Empire concernant l'impôt en question, et à faire dire à Tourguénieff, par le premier secrétaire d'État Speranski, que « Sa Majesté était trèsmécontente de lui et lui faisait savoir que sa patience était très-grande, mais pouvait finalement s'épuiser. » Mais les choses ne devaient pas s'arrêter là : dans la

LES TROIS TOURGUÉNIEFF. 3i

section judiciaire du conseil de l'empire, on jugieait les nombreuses affaires dans lesquelles les propriétaires fonciers rendaient compte des violences qu'ils avaient exercées contre leurs serfs, et Tourguénieff s'attira en peu de temps une foule de querelles par la façon intrépide dont il prenait parti pour les opprimés. Il fut bien* tôt complément brouillé avec son ancien protecteur, l'amiral MordwinofT : <( Vous semblez croire , avait dit un jour ce personnage au défenseur des paysans dans une réunion solennelle, que tous les serfs sont des saints et que tous les seigneurs sont des monstres. » Convaincu qu'il n'y avait pour le moment rien à faire pour l'idée à laquelle il avait consacré sa vie, et tourmenté en même temps par le mauvais état de sa santé, Tourguénieff résolut de renoncer à la position qu'il occupait. Suivant le conseil du secrétaire d'État Speranski, il sollicita, dans une lettre adressée directement au tzar, le poste alors vacant de consul général à Londres, qui pouvait lui 'fournir l'occasion de fortifier sa santé et d'étudier les institutions anglaises, et en particulier celle du jury. Cette demande fut rejetée, mais d'une façon si gracieuse que Tourguénieff recommença à croire qu'il finirait par se trouver en état de servir utilement son pays. Alexandre fit savoir par le comte Araktchéïef à L'homme qu'il avait traité avec rudesse peu de temps auparavant « qu'il ne pouvait se passer de ses services dans le sein du conseil de l'Empire et qu'il était prêt à augmenter le traitement insuffisant du conseiller d'État Tourguénieff. »

Ce dernier repoussa l'oflFre en question avec la fierté

d'un véritable aristocrate et à la grande satisfaction de Tempereur; il écrivit à Araktchéïèff « qu'il avait demandé un emploi, et non pas de Targent, mais qu'il continuerait naturellement de rendre les services que le souverain attendait de lui. » Ce témoignage de bienveillance du tzar fut bientôt suivi d'un autre, sur la signification duquel il est, il est vrai, permis de discuter. Dans le courant de Tété de i824, Tourguénieff dut aller à l'étranger pour rétablir sa santé. Le congé qu'il demanda lui fut accordé ; mais on l'invita en même temps à se rendre auprès du comte Araktchéïèff. Ce fonctionnaire lui dit que l'empereur lui conseillait amicalement de faire attention à lui à l'étranger. « Vous vous trouverez, ajouta le ministre de la guerre, au milieu de gens qui ne rêvent que de révolution et qui chercheront à vous entraîner avec eux. Ne vous fiez pas à ces gens-là et soyez prudent. »

Tourguénieff' ne put, comme il le raconte lui-même, écouter sans sourire le conseil qui lui était donné au nom de l'empereur. Il avait appartenu pendant un certain temps à une des sociétés secrètes les plus nombreuses qu'il y eût alors en Russie et avait précisément déclaré de la façon la plus claire à cette société qu'il détestait tout ce 'qui sentait les conspirations et les bouleversements violents. Un certain nombre déjeunes gens de la haute société s'étaient réunis en 1817 pour former une Association de Salut, dont les quatre classes devaient surveiller secrètement les établissements publics de bienfaisance, travailler à l'éducation morale de la jeunesse, observer la marche de la justice et favoriser

LES TROIS TOURGUÉNIEPF. 33

Taugmentation de la richesse nationale. Cette société poursuivait donc un but qui n'avait absolument rien de dangereux pour TÉtat, et ses statuts condamnaient tous les moyens qui n'étaient pas justifiés en eux-mêmes. Espérant pouvoir agir dans le sens de l'abolition du servage, Tourguénîeff était entré dans cette « Société secrète » sur l'invitation du prince Troubetzkoï et de son ami, le général Michel Orloff. Une minorité avancée de cette association, à la tète de laquelle étaient placés le colonel Paul Pestel, très-connu depuis, Nowikoff , etc. , ne voulait pas s'en tenir au programme primitif et se mit à discuteV, dans les réunions de la. société, des projets constitutionnels et plus tard des projets républicains. Tourguénieff et ses amis déclarèrent aussitôt qu'Us ne voulaient pas s'engager dans de semblables entreprises, et profitant de ce qu'un ukase tout récent interdisait les sociétés secrètes, ils prononcèrent dès l'automne de 1820, la dissolution de l'Association de Salut. La décision y relative fut prise formellement dans une réunion des fondés de pouvoirs de la société, qui eut lieu à la fin de février 1824 ; elle fut portée y au nom de ces fondés de pouvoirs, à la connaissance de tous les membres de l'association par Nicolas Tourguénieff lui-même.

Comme Tourguénieff croyait que tout était bien fini, comme la conduite qu'il avait tenue était assez connue dans la haute société et qu'il n'avait jamais eu que des relations superficielles avec Pestel, Juschnewsky et les autres enragés de l'association, il n'avait pas appris que ses anciens compagnons avaient fondé une ir. 3

nouvelle société dont le but immédiat était un bouleversement violent.

Cet homme infatigable et chargé de travail et de soucis avait complètement oublié pendant les quatre années qui suivirent la dissolution de l'association que cette société avait autrefois existé, et lorsqu'il se rendit à Garlsbad, dans le courant de Tété de 1824, pour y prendre les eaux et faire ensuite un long voyage en Italie, il était loin de penser que cet épisode de sa vie, {dont l'empereur avait eu connaissance), exercerait la moindre influence sur son avenir. Le gouvernement d'alors ne songeait pas non plus à se méfier de ce fonctionnaire, estimé de tous pour son activité et son énergie et occupant le rang de conseiller d'État , qui avait seulement fait ce qu'un grand nombre de ses collègues avaient fait avant lui. En effet, lorsque Tourguénieff, revenant d'Italie, arriva à Garlsbad pendant, l'été de 1825, il y trouva une lettre des plus flatteuses, dans laquelle le nouveau ministre des finances Gancrine l'in^ vitait à accepter une direction dans son département. Le ministre ajoutait que l'empereur était d'avis que Tourguénieff" pourrait occuper ce nouveau poste tout en remplissant ses fonctions au sein du conseil de l'empire, où il était devenu indispensable. Cette position ne devait être qu'un acheminement vers une plus haute dignité ; car, avait dit l'empereur : « Speranski (alors premier secrétaire d'État) commence à se gâter, et il ny a que Tourguénieff qui soit capable de le remplacer, » Un heureux destin voulut que Tourguénieff* n'acceptât pas l'off're de Gancrine, malgré tous les témoignages de

faveur du tzar. Sachant que le nouveau ministre, estimé par lui comme homme d'honneur^ était un enragé protectionniste, il pensa que ses opinions libre-échangistes ne lui permettraient pas de travailler avec lui d'une manière fructueuse ; il refusa donc le poste qui lui était offert et, comme son congé n'était pas expiré, il resta à l'étranger.

Six mois plus tard, Alexandre I" n'était plus qu'un cadavre, et l'homme auquel il avait témoigné bien des fois sa haute confiance n'était plus qu'un proscrit, qui n'avait échappé à la corde, ou, dans le meilleur des cas, à la déportation en Sibérie que parce qu'il se trouvait par hasard hors des frontières de l'empire dont la main impitoyable de Nicolas avait pris la direction. Après avoir achevé sa seconde cure à Garlsbad, Tourguénieff était allé dans le duché de Nassau pour rendre visite à son ancien protecteur Stein', puis à Paris, où il reçut la nouvelle de. la mort de l'empereur Alexandre et de l'insurrection de décembre. Il ne lui vint pas à l'idée qu'on pourrait l'accuser de haute trahison pour avoir fait partie *de l'Association de Salut, dissoute depuis plusieurs années ; il ne le soupçonna même pas lorsqu'il apprit qu'il était poursuivi pour ce prétendu délit. Lorsqu'il reçut en i 826 la nouvelle relative à cette affaire , il envoya de Londres un mémoire explicatif à Saint-

1. Cet homme que j'avais toujours tant aimé, respecté, admiré, je le trouvais visiblement affaibli. Il parla peu des affaires du continent de l'Europe ; mais il parut fortement préoccupé du sort de l'Angleterre ; il entrevoyait des dangers imminents pour raristocratie, et surtout pour l'Église établie. (La Russie et les Russes'^ tome 1,134).

Pétersbourg, fermement convaincu qu'il n'entendrait plus parler de rien. Il connaissait mal le souverain qui était monté sur le trône d'Alexandre, lequel nourrissait des sentiments philanthropiques, bien qu'il fût sournois et facile à persuader. Il ne connaissait pas non plus les hommes auxquels Nicolas avait confié les plus hautes fonctions de l'État. Aux yeux du nouvel empereur, professer des idées libérales était un crime aussi grave que de prendre part à une conspiration ; les moindres relations avec des conspirateurs constituaient pour lui un péché mortpl, et tout prétexte lui suffisait pour faire punir ceux qui avaient eu le courage d'avoir une opinion indépendante. En vertu d'un jugement qui faisait encore monter trente ans plus tard le rouge de la honte à la figure de ceux qui l'avaient signé et grâce à une argumentation qui donnait un véritable soufflet au bon sens, le conseiller d'État actuel Tourguénieff* fut condamné à mort par contumace, plustacd aux travaux forcés à perpétuité, également par contumace, comme coupable de crime de haute trahison « de la première catégorie. » La plume habile de Bloudofi*, le compagnon de jeunesse d'Alexandre Tourguénieff, qui avait joué jusque-là un rôle dans les cercles de la noblesse libérale et avait été nommé successivement comte, ministre de l'intérieur, chef de la section législative de la chancellerie impériale, et enfin président du conseil de l'empire et du comité des ministres, avait contribué à rédiger le rapport plein de mensonges et de partialité en vertu duquel la condamnation de Tourguénieff avait été prononcée par le tribunal institué à cet effet. Abstraction

LES TROIS TOUROUÉNIEFF. 37

faite des imitateurs du parti réactionnaire d'Araktchéïefl et des inévitables flatteurs de l'opinion du moment, tous les Russes éclairés, y compris les adversaires des idées professées par. Tourguénieff, furent unanimes à considérer le jugement prononcé contre ce personnage comme l'œuvre du despotisme le plus éhonté. Le con-* damné lui-même fut comme frappé de la foudre ; lui qui avait vécu sous le règne du philanthropique Alexandre, il ne croyait pas qu'une chose pareille fût possible. Des années s'écoulèrent avant que Tourguénieff renonça complètement à l'espoir d'être acquitté et réhabilité en vertu d'une nouvelle enquête ; ce n'est que lorsqu'on eut répondu par un refus à l'offre qu'il fit de se soumettre à une nouvelle enquête, si l'on suspendait l'effet du jugement du mois de juin 1826, qu'il résolut, avec une profonde douleur il est vrai, de renoncer tout à fait à revoir sa patrie et de s'en créer une autre. Il était sûr d'échapper au sort qu'on lui réservait dans son pays. La courageuse conduite de son frère avait sauvé sa fortune ; la protection des lois anglaises mettait sa personne à l'abri de tout danger. Le despotisme aveugle de Saint-Pétersbourg fit naturellement plusieurs tentatives pour l'arracher à son asile; le chargé d'affaires de Russie à Londres eut l'audace de- demander à Ganing l'extradiction de Tourguénieff; mais on lui répondit fièrement que monsieur le chargé d'affaires semblait ne pas savoir à qui il s'adressait.

Lorsqu'il eut reconnu d'une manière incontestable qu'il était à jamais banni de son pays, Tourguénieff s'établit en Angleterre, et plus tard à Paris, où il finit

par se faire naturaliser. L'Allemagne, de 4830 à 1850, était naturellement fermée à l'homme auquel « le champion des intérêts conservateurs » avait voué sa haine. Si quelque chose pouvait le dédommager de tout le mal qui lui était fait, c'était de voir tous ceux qui le connaissaieift lui témoigner la même estime et la même amitié. Il était surtout heureux que son vénéré Stein « ne Teût pas considéré un seul instant comme coupable » et eût au contraire déclaré ouvertement à un dfner auquel assistaient plusieurs Russes iiaut placés, qu'il éprouvait du mépris pour Nesselrode, parce qu'il n'avait pas protesté contre l'inique jugement dont TourguéniefT avait été victime. Aucun Allemand ne peut lire sans émotion la lettre dans laquelle Alexandre TourguéniefT rend compte à son frère de la conversation en question. On ne saurait, en effet, parler plus chaleureusement que ces Russes de l'homme éminent et inimitable dont nous venons de citer le nom... « Lorsque je quittai le baron de Stein, dit Alexandre dans une lettre écrite d'Ems le i8 juillet 1828 à son frère, j'étais dans un état d'esprit qui me procurait un bien-être dont je n'avais pas joui depuis longtemps. Je remerciai Dieu de tout mon cœur de l'opinion que le baron Stein avait exprimée à ton égard ; car je savais qu'elle avait plus d'importance pour toi que celle de tous tes juges et de tous tes calomniateurs. »

Dans le courant de l'année où il eut la consolation de recevoir cette lettre, Nicolas Tourguénieff s'établit à Paris, où il vécut de longues années ne s'occupant que de l'éducation de ses enfants et de travaux littévaires.

Son ouvrage en trois volumes, la Itusste et ''les Jtusses^ qui contient une critique on ne peut plus habile et vrai» ment écrasante du rapport de Blôudoff, fut le plus remarquable de ses travaux; il a une telle importance au point de vue de Thistoire de la civilisation et du gouvernement de la Russie qu'il intéressa aussi les membres des classes éclairées de ce pays qui ne s'étaient pas occupés de Tinsurrection de 1825 et de la situation de Tourguénieff relativement à cette insurrection et qui avaient oublié depuis longtemps Tépisode en question lorsque le premier récit véridique en fut publié (4847). L'auteur avait encore un si grand désir de se justifier qu'il envoya son ouvrage à la plupart de ses anciens amis, et en particulier à Ë. M. Arndt. Les tendances qui régnaient alors en Russie et qui étaient contraires à toutes les réminiscences du temps d'Alexandre, et l'explosion de la révolution de février, qui eut lieu à peu près à la même époque, empêchèrent, il est vrai, l'ouvrage de produire l'effet sur lequel l'auteur avait compté; mais le livre de Tourguénieff, qui avait été composé avec soin et contenait un grand nombre de documents intéressants, fut cependant traduit en allemand et était encore considéré à l'époque de la guerre de Grimée comme une des meilleures sources de renseignements concernant la Russie et la situation du peuple russe.

L'importante transformation qu'éprouva l'empire des

tzars, lorsque l'auteur de la guerre d'Orient fut mort,

emportant dans la tombe la plus grande partie de ses

œuvres, sembla devoir changer aussi la destinée de

Nicolas Tourguénieff. Le secrétaire d'Etat d'Alexandre P', qui était alors âgé de soixante-huit ans, fut compris dans le nombre, relativement petit, des décembristes encore vivants qui purent profiter de Tamnistie décrétée par Alexandre II, au mois d'août 1858; mais on ne s'en tint pas à cette amnistie : comme on ne pouvait songer à réviser le procès de 1825^ on invita tout simplement Tourguénieff à rentrer dans son pays, et lorsqu'il arriva à Saint-Pétersbourg (si je ne me trompe) dans le courant de Tété de 1859, l'empereur le reçut et le traita avec distinction. Le souverain qui a aboli le servage éprouva le besoin de réhabiliter l'homme qui avait le premier osé déclarer que l'émancipation des paysans était la condition sine qua non de toute réorganisation réelle en Russie. La conduite du monarque dicta, cette fois comme toujours, une attitude semblable à son entourage. Non-seulement les membres dé la jeune cour, mais aussi les juges et calomniateurs encore vivants de Tourguénieff, s'empressèrent de combler d'attentions la victime du despotisme ; mais cet homme au cœur honnête et aux opinions solides sut conserver aussi dans cette occasion la dignité dont il avait fait preuve pendant son exil. Un jour que le comte Bloudoff, l'auteur du méprisable rapport de 18215, qui était deVenu le plus haut dignitaire de l'État, cherchait, dans une soirée donnée chez l'impératrice, à renouveler connaissance avec Tourguénieff, le noble patriote lui tourna le dos avec un visible mépris en présence de toute la cour. Peu de temps après, Tourguénieff retourna en France. Bien que les changements qu'avait éprouvés son pays

eussent eu sur son eispritun effet salutaire et conciliant, il sentait qu'il ne pourrait plus se trouver à son aise dans le pays qui l'avait repoussé trente-cinq ans auparavant. La Russie moderne ne pouvait pas non plus lui fournir la dose de liberté civile qui était devenue pour lui un besoin; ni le radicalisme de la jeune génération, ni le libéralisme officiel, qui était avide des distinctions accordées par l'empereur ne concordaient avec les opinions qui étaient le résultat de son existence. Il était devenu citoyen français et ne cessa jamais de l'être ; parce qu'il sentait qu'en restant à l'étranger il pourrait prendre une part plus efficace à la réorganisation de -son pays, qu'en rentrant pour toujours en Russie. L'expérience a prouvé qu'il avait raison et qu'il n'aurait pu s'accoutumer à la Russie moderne (où il retourna, du reste plusieurs fois entre 1860 et 1870), qu'en renonçant à ses convictions les plus chères. Bien que Tourguénieff eût une foi inébranlable dans le bon génie du peuple russe et dans la grandeur d'âme du tzar libérateur, les événements qui suivirent la dernière insurrection de Pologne, inspirèrent cependant à cet esprit libéral de sérieuses appréhensions, touchant l'avenir de la Russie. Il exprima ces appréhensions d'une manière formelle et non déguisée dans le livre qu'il publia en russe en i863pet qui était intitulé :'« Que faut-il désirer pour la Russie? » Il condamna aussi avec énergie le système de violence employé à l'égard de la Pologne et l'opinion des démocrates nationaux, qui pensaient que le moyen le plus sûr pour arriver à la liberté était le maintien du despotisme impérial et l'anéantissement de l'influence

de l'aristocratie. Il terminait son ouvrage en déclarant que la promulgation d'une constitution était indispensable, si Ton voulait achever les réformes commencées, et que c'était là la seule manière naturelle de terminer l'œuvre bienfaisante du libérateur des paysans. Les hommes qui restent toute leur vie fidèles aux personnes et aux choses qui ont été sacrées pour eux au temps de leur jeunesse, sont rares partout, et principalement chez les peuples slaves, qui changent plus facilement d'opinion que les peuples romans et germaniques. J'ai surtout compris ce qu'il y a de noble et d'imposant dans cette fidélité d'un homme envers lui-même (fidélité possible, seulement chez ceux dont le caractère est vraiment idéal) lors de l'entrevue très-courte que j'eus avec Nicolas Tourguénieff' en 1870, peu de temps avant la guerre i Des affaires que je m'étais chargé d'arranger pour un de mes amis, qui était aussi celui de Tourguénieff', me fournirent l'occasion de pénétrer dans la belle maison, détruite depuis, que l'ancien homme d'Etat russe habitait depuis plusieurs années, dans la rue de Lille. Je vis venir au-devant de moi, appuyé sur le bras de son fils et s'aidant d'un bâton, un homme de taille moyenne, qui paraissait blond, malgré son grand âge et dont la réserve tant soit peu fière fit aussitôt place à une manière toute diff*érente, lorsque j'eus fait savoir qui j'étais et que j'eusse amené la conversation sur le sort des paysans russes. Tout le monde sait que la situation des paysans était loin d'être satisfaisante en Russie dans les années qui suivirent l'abolition du servage ; les fautes qu'on avait commises en élaborant la loi sur

rémancipation étaient môme devenues si visibles que tous les hommes compétents en éprouvaient de sérieuses inquiétudes. Le vieux proscrit ne voulait pas l'avouer et défendait avec une vivacité toute juvénile les principes sur lesquels était basée la législation de 4861. Gomme j'attaquais ces principes dans le feu de la conversation et que j'allais jusqu'à soutenir que le droit de posséder une parcelle du sol de la commune, accordé à tous les paysans par l'ukase concernant l'émancipation, pétait la cause des embarras économiques dont souffraient les propriétaires fonciers et les paysans de la Russie, le vieux champion de la liberté des pa3rsang russes se laissa aller à un enthousiasme qui rendait impossible toute continuation de notre discussion, mais dont la sainte ardeur fit sur moi une iiïipression qui ne s'est pas encore effacée. — Pendant les dernières années de sa vie, Tourguénieff travailla à une édition des lettres de son frère, dont il a été question plus haut et dont la publication fut retardée jusqu'à l'automne de l'année 1872, par .l'explosion de la guerre ftranco-allemande. Il est tout naturel que ce vieillard, qui avait passé la plus grande partie de sa vie en France et était devenu citoyen de ce pays, exprime dans la préface du livre des regrets au sujet de la conduite des Allemands, qui ne se sont pas arrêtés à Sedati, mais ont au contraire semé, en s'emparant de l'Alsace-Lorraine, le germe d'une haine de race, « par laquelle sera pour le moins retardée l'amélioration des institutions civiles des États européens. »

Bien que Tourguénieff adresse ces reproches à la

nation allemande et assure en même temps « que les récents événements ont, à son grand regret, fortement ébranlé ses sentiments à Tégard de cette nation, ces lignes, les dernières que Thomme d'État russe ait destinées au public, prouvent que Ton en revient toujours à ses premières amours. L'auteur énumère les noms des nombreux Allemands auxquels il doit de la reconnaissance et qu'il a appelés ses amis ; il ne peut s'empêcher de faire remarquer que les Russes BJoudoff et Speransky ont voulu faire un traître de Thomme dont le grand Stein déclarait le nom synonyme des mots honneur ti dévouement ^ et auquel Humboldt écrivait : « Le nom que vous portez est environné dans notice pays de souvenirs de respect et de haute estime, »

Nicolas TourguéniefT est mort, en 4873, dans sa maison de campagne près de Paris, à Tâge d'environ quatre-vingt-trois ans. Malgré le peu de mémoire des Russes et le profond abîme qui séparait de ses compatriotes actuels celui qui avait vu les guerres de délivrance et la première époque libérale de son pays, la mort de Tourguéniefl' causa aussi en Russie de profonds regrets, et son souvenir y sera toujours honoré.

Page 1