CHAPITRE VII
éCBIVAIKS ET JOURNALISTES
Pendant les trente premières années de notre siècle, la littérature russe était le privilège presque exclusif de quelques membres de la haute société de Saint-Pétersbourg et de Moscou. Bien qu'il fût alors de bon ton de tourner en ridicule les tentatives littéraires de l'esprit populaire et de trouver mesquine la lecture de tout livre qui n'était ni français ni anglais , les hommes qui fondèrent l'école littéraire russe dite romantique et jetèrent en même temps les bases d'une véritable littérature nationale, étaient tons, sans exception, des aristocrates par la naissance ou par leur éducation et leur position sociale ; ceux qui se joignirent à eux et qu'ils prirent sous leur égide, suivirent la même voie, et, en dépit de leurs opinions démocratiques, entrèrent de plein pied dans la « société » fermée. On sait que la réception dans la grande loge de Moscou exerça une influence décisive sur le développement de Karamsin (le fils d'un modeste officier), fondateur et pionnier de la nouvelle école; mais la loge était dirigée parNovikow, Lanskoï,
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le comte M.-J. Wielehorski et d'autres deseenijUints d'antiques familles nobles.
Le fait seul que la plupart des loges russes « travaillaient » en français, leur donnait nécessairement une tournure aristocratique ; car à cette époque, cette langue n'avait pas encore pénétré dans les couches moyenne* de la société russ^ Dès l'âgô de trente-huit ans, Ka* ramsin remplissait les fonctions d'historiographe de l'empire ; il appartenait aux cercles de la cour^ et Dimir trïeff (plus tard ministre de la justice), ainsi que les autres amis et compagnons de l'historien et poëte na^ tional; s'étaient dégagés de la masse du commun populaire. Il en était de même de presque tous les autres importants écrivains et littérateurs du temps d'Alexandre P', tant à Moscou qu'à Saint-Pétersbourg. Griboïedow, l'auteur de l'impérissable comédie nationale « Gore ot uma, » qui, pour la première fois mit sous les yeux de la haute société moscovite le fidèle miroir de sa nullité et qui peut certainement être mise au nombre des meilleures satires de tous les temps et chez tous les peuples, naquit riche et noble et fut élevé en conséquence. Malgré le radicalisme de ses opinions politiques qui, entre autres occasions , lui firent courir le risque de passer pour un partisan des hommes de septembre, il revêtit les charges officielles les plus élevées, jusqu'à ce qu'il fut assassiné, étant ministre de Russie, à Téhéran. Les mêmes observations s'appliquent en général aux deux sociétés de poètes qui se tenaient à Saint-Pétersbourg vers 1820 et rivalisaient l'une avec l'autre.
En ce qui concerne VArsamass, souvent citée, et composée d'élèves et d'amis de Karamsin, il suffit pour prouver ce que nous avons avancé plus haut, de nommerles membres de cette association : BloudofiT, Nicolas et Alexandre Tourguénieff,le prince Wiœsemsski,Uwaroff (plus tard ministre), Batiuschkoff et Pouschkine, tous appartenaient à des familles de haute noblesse; Shukowski était précepteur de l'empereur actuel, et, en cette qualité, vivait exclusivement à la cour, etc. Au parti opposé qui constituait le conservatoire de la langue russe, appartenaient Schischkow (dès cette époque amiral et secrétaire d'État), le prince Schachowskoï et d'autres généraux, des évèques et des conseillers privés, en si grand nombre, que les séances de cette Société se tenaient ordinairement en uniforme. Le ton qui régnait dans ces cercles littéraires était si décidément aristocratique, que beaucoup de jeunes gens ne cherchaient à y entrer que pour se mettre à la mode. On sait que le célèbre Pouschkine, même dans sa période de libéralisme avancé, c'est-à-dire dans sa jeunesse, était tellement infatué de sa position d'homme distingué, qu'il repoussait d'une façon rude et blessante des écrivains pauvres qui voulaient le traiter en confrère; l'il lustre poëte était si naïf qu'il a glorifié dans un de ses récits les plus connus : les Nuits égyptiennes, sa manie de distinction, et a parlé de sa faiblesse comme d'une haute vertu. Il en était de même de son disciple le mieux doué, le malheureux LermontofT, que rien ne rendait plus fier que sa descendance d'une famille noble écossaise émigrée en Russie au dix -septième siècle, et qui,
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pendant toute sa vie, crut à la tradition légendaire qui faisait d'un de se§ aïeux le descendant du comte espagnol de Lerma. Le culte de Byron qui régnait alors dans la littérature russe était particulièrement de nature à entretenir cet exclusivisme aristocratique parmi les écrivains russes les plus remarquables, et la cour y trouvait son compte en les attirant à elle et en se les assimilant. Lorsque l'empereur Nicolas eut fait de Pouschkineun chambellan, de Bloudoff, et d'Uwaroff de hauts fonctionnaires, quand les hommes indépendants, accusés à tort ou à raison de s'être compromis dans l'insurrection de décembre, eurent été exilés en Sibérie ou expulsés de l'empire, la littérature russe dirigeante ne fut guère plus qu'une dépendance de la cour. Bien que le plus grand nombre de ces écrivains adhérassent aux opinions libérales et, précisément dans leurs œuvres les mieux inspirées, se plaignissent amèrement du néant de la vie en Russie, iJt avaient en général l'habitude de s'accommoder fort bien de tout et de se conformer de très-bonne grâce aux caprices et à l'humeur delà cour. Le culte de la liberté et de la démocratie auquel on était voué, n'empêchait nullement qu'on chantât dans les ternies les plus enthousiastes les actes de la cour et du gouvernement, et qu'on attachât la plus grande importance à l'approbation de la cour et des cercles avoisinants. Les caractères faibles, comme Shukowski et Neledinsky-Meletzki, ne sortaient jamais de l'atmosphère qui-les entourait et, dans leurs vieux jours, ne connaissaient pas de bonheur plus grand que celui de recueillir les applaudissements et les éloges des grandes-du-
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chesses, de leurs dames de compagnie et de leurs cavaliers. Mais, même des hommes de la trempe de Pouschkine furent si profondément atteints du mal d* esclavage qui rongeait la société russe depuis 1825, qu'ils chantèrent les victoires turques et polonaises.de l'empereur sur la même lyre dont ils se servaient en d'autres temps pour célébrer un idéal supérieur.
De 1830 à 1850, les centres littéraires étaient les salons des princes Wiœsemsski et Odoïewski et celui du comte Michel Wielehorski, que tous les musiciens de l'Europe connaissent bien et que Rossini a nommé « d primo conessore delmondo ». Les mémoires de l'écrivain Panaïeff, mort avant 1870, présentent un intéressant tableau des mœurs de cette société qui, à la lumière de bougies étincelantes, étendue sur des tapis de Turquie et de Perse et buvant le Champagne, entremêlait d'anecdotes banales sur la cour ses discussions sur les questions artistiques les plus élevéss ou sur les productions littéraires les plus récentes. C'est là que furent feuilletées les premiers numéros des Sapmki et du Sowréménik; c'est là que le tendre WeniewitinofF (un frère du sénateur actuel, autrefois adlatus du ministre des apanages) a lu ses premiers essais lyriques; c'est là que les tableaux du htgh life (l'Ours, le Grand monde, Sergé) y dont l'auteur, le comte SoUohub, était à peine arrivé de Dorpat, ont trouvé leurs premiers admirateurs; c'est là que le meilleur ami de Pouschkine, le Germano-Russe Dahl (KosakLuganski), développait ses théories sur les langues russes ; c'est là que la fameuse règle, d'après laquelle le Russe de bon ton ne se sert
de la langue de son peuple qu'en jurant, en priant et en comptant, trouva sa quatrième exception ; et les mêmes hommes pour qui vivre d*ùne façon distinguée équivalait à être dans la dépendance des cuisiniers français, des valets de chambre, des maîtres de danse et des sommeliers français, ces mêmes hommes rivalisaient à qui parlerait le plus finement la langue, à quî ferait le plus grand éloge de ce peuple dont ils s'écartaient soigneusement dans la vie quotidienne. Par un sort étrange, les littérateurs et écrivains de profession, qui ne faisaient pas partie de ce cercle, notamment les journalistes de V Abeille du Nordf étaient de véritables plébéiens et représentaient un goût et des sentiments dépravés. Tandis que les écrivains aristocrates et gens bien élevés qui ne voulaient pas blesser le bon ton, s'accommodaient de la vie à la cour en faisant, à l'occasion, des concessions aux caprices impériaux et en ménageant les goûts et les habitudes de l'autocrate, les chevaliers de la plume, les écrivains de métier, les Gretsch et les Bulgarine (tous les deux des renégats du libéralisme) glorifiaient systématiquement le régime despotique en vigueur, et cela avec l'intention avouée d'obtenir ainsi des emplois, des titres et des ordres. La conduite des écrivains « distingués » était si pleine de contradictions que les poètes, que les littérateurs vieillis dans l'atmosphère de la cour et de la garde étaient précisément les plus enthousiastes à louer toute critique sévère de ce qui existait. Applaudissant aux satires par lesquels Gogol flagellait le fonctionnarisme corrompu et la bêtise de la petite noblesse, ils traitaient avec un mé-
pris non déguisé, Gretsch, Tauteur d'un pamphlet contre le livre de Gustine.
Tous ceux qui aspiraient à prendre rang parmi les littérateurs de quelque valeur se joignaient à eux et c'étaient eux qui aidaient ces aspirants de la littérature à se faire connaître dans les cercles dirigeant de la Société. Le revers de la médaille était que la médiocrité, rinconséquence et la frivolité de la haute société gagnaient les, écrivains et que les parvenus de la littérature avaient grafid'peine à acquérir la plénitude et la vigueur réelle du talent. Pouvait-il y avoir quelque chose de plus pitoyable que la servilité que Gogol montra dans la seconde moitié de sa vie et qui fut le principal motif pour lequel il laissa les Ames mortes inachevées? Le plus grand satirique moderne de la Russie, Taccusateur impitoyable de la Vieille-Russie abêtie, ne connaissait pas de plus grand bonheur que d'être applaudi par l'empereur et était ravi de joie lorsque les salons du ministre de l'instruction public, Noroff, lui étaient ouverts; il ne rougissait pas d'accabler de prières Shukowski et ses autres amis « distingués, » pour qu'ils le recommandassent aux ministres et aux courtisans, et de tendre la main pour recevoir la pension annuelle que lui faisait Tempereur !
Les choses se passaient à peu près de même dans le monde littéraire de Moscou de 1830 à 1850. On éprouvait, il est vrai, à Moscou une antipathie prononcée pour Saint-Pétersbourg, la cour et le fonctionnarisme de la capitale et, à l'occasion, on la manifestait avec une certaine affectation. Les allures du monde littéraire di-
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rigeant n'en étaient pas moins aristocratiques que sur la Néwa. Nous avons déjà dit que Herzen, Ogareff, Tchourdaïew et les autres chefs du radicalisme jeunerusse avaient reçu une éducation distinguée. Il en était de même, au point de vue de la position sociale, de leurs amis d'autrefois, plus tard leurs adversaires ; les slavophiles, S. T Aksakoff et le vieil intendant des théâtres Sagosskine, chez qui les chefs de ce parti se réunissaient de préférence, étaient des seigneurs russes de Tancien régime qui passaient leur vie dans une noble oisiveté. En dépit de leur enthousiasme pour la démocratie et la civilisation vraiment nationale, ils étaient enfoncés jusqu'au cou dans les traditions et les mœurs de leurs classes. Les blouses de velours et les chemises de soie, faites sur le modèle des vêtements du peuple et portées fièrement dans les rues par le jeune Constantin Aksakoff et Ghomiœkoff, sortaient des ateliers d'un tailleur français du pont des Forges et étaient destinées bien plutôt à étonner les dames et les messieurs de la noble société qu'à faire de leurs porteurs les frères des mortels vulgaires. Lorsque l'excentrique Constantin Sergéïevitch et son ami Peter Kiréïewiki se mêlaient, le jour de Pâques, à la foule des gens du peuple, qui, selon la coutume des pères, disputaient devant les portes du du grand Ivan sur les rites différents des vieux-croyants et des orthodoxes, ces jeunes rêveurs avaient pleinement conscience de l'étrangeté de leur conduite. Les esprits vraiment démocratiques, comme l'étaient N. A. Polévoï, étaient aussi étrangers et aussi hostiles à cette société « nationale » de Moscou, qu'aux littérateurs des
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salons de Saint-Pétersbourg, à qui le fils du marchand sibérien, le parvenu, Thomme avide d'instruction, ne put jamais pardonner leurs allures hautaines et leurs habitudes françaises, cible des attaques un peu grossières qui fondèrent la réputation du rédacteur plébéien du Télégraphe de Moscou ^ plus tard du Syn otetchestwa et du Westnik. Il en était de même de Senkowski, Tennemi venimeux et le détracteur de toutes les autorités, qui remplaça Polévoï, lorsque celui-ci fut forcé de faire sa gipiix avec le Gouvernement.
Le caractère ouvertement aristocratique de la littérature russe et des écrivains russes, de 1810 à 1850, a exercé une inflnenee profonde, à deux points de vue. Arrachés à la misère et à la vulgarité de la vie, ces écrivains et ces poètes ont été mis en état de développ^r en eux une finesse et une pureté de goût, que seule une vieille civilisation produit ordiijairement.
Ils étaient lus et influencés par un public pour lequel les meilleures productions d'autres nations plus favorisées étaient juste suffisantes, et qui s'était accoutumé à considérer sur tous les terrains la perfection de la forme comme le but le plus important du progrès ; les créations de l'esprit national ne lui inspiraient de respect et de sympathie que lorsqu'elles pouvaient être plus ou moins comparées aux œuvres de Boileau et de Voltaire, de Chateaubriand et de Béranger, de Schiller et de lord Byron ; ils étaient donc forcés de prendre un élan plus élevé que celui dont ils auraient qu besoin pour répondre aux exigences de la masse de leurs compatriotes, et pour mettre leurs œuvres en harmonie avec l'éducation
dont ces derniers jouissent en général. La haute société russe de ce temps-là avait, depuis les guerres d'indépendance et les congrès, avec le grand monde d'Allemagne, d'Angleterre et de France, et principalement du faubourg Saint-Germain, des. relations beaucoup plus animées et des attaches beaucoup plus étroites qu'à l'époque actuelle, et possédait, ne fût-ce que pour cette raison, un jugement et un goût extrêmement fins. Ces hommes et ces femmes, au milieu desquels Balzac avait /longtemps vécu, qui avaient connu de Maistre dans leur jeunesse, auxquels Liszt, la Spntag-Rossi, Schuhmann et tant d'autres artistes illustres avaient procuré des jouissances musicales, et parmi lesquels des connaisseurs comme Lwoff, Michel et Mathieu Wiélehorski donnaient le ton, étaient, malgré leur légèreté et leur moralité équivoque, des juges vraiment compétents en matière de goût ; ils encourageaient bien mieux leurs poètes et leurs autres écrivains que le grand public n'eût pu le faire par ses applaudissements puérils. En outre, les œuvres produites sous cette influence n'étaient presque jamais composées pour donner du pain à leurs auteurs, et la plupart de ces hommes de
lettres, opulents ou protégés par la haute société, n'avaient aucune raison pour écrire à la hâte des ouvrages à tant la page *• Les Pouschkine, les Lermontoff , les Wenieswitnoft',
1. Étant couverts de dettes malgré leur richesse, ces écrivains ne méprisaient pourtant pas les honoraires élevés. Le libraire Smirdine paya dit-on, cinq roubles-papier (cinq francs) le verç, les dernières poésies de Pouschkine, devenu célèbre. On raconte
les Solloheub, etc., étaient des lions dans le bon et le mauvais sens du mot ; ils n'étaient pas trop scrupuleux au point de vue de la morale, agissaient d'une façon assez désordonnée avec lès femmes, les cartes et les bouteilles de Champagne, mais éprouvaient précisément pour cela le besoin de conserver à leur muse sa pureté et de ne se consacrer à elle qu'aux heures vraiment solennelles de leur existence *.
Nous avons déjà mentionné plus haut les mauvais côtés de cet état de choses; mais nous devons ajouter qu'ils n'ont été complètement connus que dans la suite. La réserve, la prudence et la propreté aristocratique de l'ancienne école littéraire ne pouvaient que provoquer une réaction ayant pour devise l'impudence , le cynisme et une haine violente de tout ce qui sentait l'autorité. Aussi ces qualités caractérisent-elles la jeune littérature révolutionnaire qui a triomphé en Russie
que cet homme de lettres, qui aimait passionnément les jeux de hasard, faisait parfois des vers sur la table de jeu et les posait sur la carte comme si c'eût été de Targent. Tous les poètes éminents touchaient, du reste, sous une forme ou sous une autre, des traitements ou des pensions. Un critique contemporain a dit de Gogol qu'il en était arrivé à se figurer qu'il faisait son setwice en écrivant ses comédies.
l. On lira sans doute avec intérêt le jugement porté par Alex. Herzen sur le caractère aristocratique de l'ancienne littérature russe. Cet écrivain radical s'exprime de la manière suivante : « Notre littérature a eu l'énorme avantage d'être représentée d'abord par des hommes du grand monde, qui lui ont donné l'élégance de la bonne société, la pureté de l'expression et la noblesse des sentiments. L'élément lourd et grossier que l'on rencontre quelquefois dans les livres allemands n'a jamais pénétré dans notre littérature. » Lorsque Herzen émit cette opinion (1854), elle était encore fondée ; aujourd'hui, c'est un anachronisme.
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depuis le grande transformation après la guerre de Grimée. Un changement s'était, du reste, déjà manifesté en Russie au point de vue social plusieurs années avant ce grave événement. Polewoï et Senkowki avaient, il est vrai, aussi peu réussi à démocratiser la littérature que Gretsch et Boulgarin , journalistes de profession de Tancienne époque, qui tenaient à la mode de faire valoir, aux dépens du bon goût et de Findépendance dont lai littérature faisait encore preuve, leur autorité de critiques , basée sur les applaudissements de la populace. Les vieilles formes littéraires périclitèrent lorsque vint Wissarion Gregoriewith Belinski (né en 1812, mort le 19 juin 1848), le ftimeux critique du Sapiski et du Sotvréménik, qui ouvrit une nouvelle voie à la littérature russe. La correspondance de Belinski, publiée dernièrement par Pypin, a jeté un jour parfois surprenant sur la façon dont se développa cet esprit remarquable jouissant d'une instruction on ne peut plus défectueuse; rayé, par suite d'une prétendue incapacité, de la liste des Étudiants de la couronne de l'université de Moscou, Wissarion Grégoriéwitch n'était pas parvenu, pendant la première période de sa carrière de critique, qui eut Moscou pour théâtre, à se créer un système d'esthétique solide, bien qu'il eût pris de temps en temps un remarquable élan dans ce sens. Gomme la plupart de ses collègues de l'époque, il bscilla pendant des années entre les opinions les plus hétérogènes; il avait commencé par s'enthousiasmer pour Schelling et pour le romantisme allemand ; puis il s'était mis à étudier la philosophie de Hegel, bien lî. 23
qu'il n'eût jamais appris rallemaad à fond, et avait essayé de tirer de cette philosophie les bases d'une nouvelle manière d'envisager le monde; mais, comme les premiers éléments de son instruction étaient trèsdéfectueux, ses études philosophiques avaient marché on ne peut plus lentement. Les premières lettres qu'il écrivit après avoir établi sa résidence à Saint-Péters^ bourg prouvent que le manque de clarté et d'ordre des idées de Belinski était encore très-grand à cette époquelà. Au point de vue politique, il se montra tellement conservateur qu'il eut des querelles acharnées avec Herzen et les autres représentants du radicalisme du temps; sur le terrain religieux, il partagea les idées avancées de la gauche de l'école hégélienne. Il se fait une idée si singulière des différentes tendances esthétiques de l'Europe occidentale qu'il considère Georges Sand comme appartenant à l'école romantique de France, et prend Béranger pour le Schiller français. Chaque livre nouveau qui lui tombe dans les mains produit une révolution complète dans ses opinions, et de chaque idée passagère il fait une série de critiques rapidement composées ; le jeune écrivain ne montre de la constance que dans son antipathie pour l'exclusivisme et la fa-
tuité des nationaux moscovites, défauts qui venaient alors d'être mis à la mode.
Ce n'est qu'après avoir acquis une connaissance exacte de l'état réel de la Russie et avoir appris que toute liberté était impossible sous le gouvernement de l'empereur Nicolas qu'il parvint à se créer des principes solides et à reconnaître combien la société dans
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latjùelle il s'était formé était vide au point de vue de TestHétiqueet de la critique; une étude approfondie des Annales de Halle y importées en Russie parBakounine, qui travaillait à cette publication, lui fit abandonner les questions d'esthétique pour les questions politiques et sociales.
Dès 1840, il renonçait complètement aux amusements roinantiques de sa jeunesse. A quoi bon disputer sur la nature du beau artistique tant que les plus sim- • pies vérités de la morale et de la philanthropie étaient systématiquenîent foulées aux pieds, tant qu'il n'y avait pas en Russie un seul endroit où l'on pût mener une existence digne d'un homme! Cet homme, qui n'avait vécu jusque-là que dans les abstractions, tourne avec mépris le dos au dilettantisme esthétique de ses concitoyens; ses travaux de critique n'ont plus d'autre but que de détruire les bases de l'État et de la société qui existaient à cette époque ; le juge artistique n'est plus au fond qu'un agitateur politique. La haine que lui inspire le despotisme du régime alors en vigueur et le mépris qu'il éprouve pour le manque d'indépendance de la haute société, qui se fait l'instrument de ce despotisme, constituent désorinais les forces motrices auxquelles Belinski doit toute son activité. Rempli d'un amour passionné pour la vérité, habitué à se mettre impitoyablement au-dessus de toutes les considérations et ne pouvant, vu la défectuosité de son éducation, douter de l'excellence des résultats qu'il obtenait, le critique du Sowréménik entreprit contre les traditions de l'État, de la société et de la littérature
russes une lutte qui ne devait finir qu'avec sa vie. Le prosateur le plus influent qu'eût alors la Russie ne cessa pendant plusieurs années de déclarer que la littérature de ce pays ne pouvait être assainie que lorsqu'on aurait porté la hache sur le tronc vermoulu de l'État, et répéta cette assertion avec une habileté si grande qu'il fut compris par le public malgré la sévérité de la censure. Belinski jouait un rôle trop important pour être négligé par les sommités aristocratiques du moment et pour ne pas être traité par elles avec * estime et sympathie trop passionné et trop convaincu pour abandonner à qui que ce fût une partie de son indépendance, il avait acquis, vers 1845, une position exceptionnelle parmi les membres de la société littéraire de Saint-Pétersbourg, qui avait fait peu de cas de lui, tant qu'il avait poursuivi le même but qu'elle. Vrai prolétaire de la littérature, il eut toute sa vie à lutter contre les soucis matériels les plus pénibles, sans qu'il fût possible, même à un ami, de lui faire accepter le moindre secours. Belinski vivait sur un bon pied avec le prince Odoïewsky, le conseiller intime Schowkowsky, Plotnelf, etc., dont il était l'allié dans la lutte contre les mauvais critiques de V Abeille du Noj'd; en efiPet, une grande partie des écrivains de la haute société étaient encore assez attachés en secret aux tendances libérales de leur jeunesse pour éprouver de la sympathie pour ce hardi révolutionnaire littéraire ; ces hommes s'étaient toujours fait un honneur et un plaisir de rendre justice au vrai talent, et la prudence leur commandait, en outre, d'entretenir de bonnes relations
avec le critique le plus important de l'époque. Belinski se montrait j ^inon souvent, du moins de temps en temps, dans les brillants salons des lions littéraires et des Mécènes de Saint-Pétersbourg, où il était toujours accueilli avec une respectueuse sympathie : mais le fier plébéien était bien loin de montrer des égards pour les penchants et les habitudes des amis et des partisans qu'il y rencontrait. Négligé dans sa tenue, sans ménagements dans sa manière de traiter les gens, Belinski ne cachait jamais le mépris qu'il éprouvait pour la société qui l'entouraitv II raillait aussi impitoyablement les allures françaises et les grands airs prétentieux de la société de Saint-Pétersbourg que le culte idolâtre dont les slavophiles de Moscou faisaient preuve à l'égard de l'ancienne Russie et de l'Église orthodoxe. Bien qu'il eût une sincère estime pour les vraies autorités de la littérature russe, Pouschkine, Gogol, Griboïédoif, LermontofT, etc. (il comptait parmi ses plus intimes amis le malhereux poëte KoltzofP, dont le Sowréménik avait été le premier prophète), bien qu'il restât tout à fait étranger à la jalousie mesquine que montraient alors les écrivains de profession, Belinski n'en déclarait pas moins à toute occasion, de la façon la plus claire, que la Russie n'aurait pas de littérature vraiment nationale avant d'avoir renversé le despotisme impérial, et que tous les efforts faits ailleurs que sur le terrain politique étaient absolument perdus et ne profitaient nullement à la littérature de l'avenir. Gomme le noble historien Granowski et un grand nombre d'autres libéraux modérés d'autrefois, Belinski devint, dans les dernières
années de sa vie, un pessimiste déclaré, et fat pour cette raison un ardent champion de la jeune école réaliste qui se fit d'abord connaître par les romans d'Alexandre Herzen et de Dostoïewski, et donna plus tard le jour à la fameuse littérature d^opposition [oburnitet naîa h'tteratoura),
Belinski mourut du choléra en 1848, un peu avant l'époque où la plupart de ses jeunes adeptes tombèrent sous le coup de la loi à cause de leurs relations prétendues ou réelles avec \^ conspirateur Petraschewski. Les entrepreneurs littéraires, qui étaient entrés en scène depuis peu et qui étaient devenus propriétaires des publications mensuelles, fondées par des amis de la littérature dans un but non intéressé, avaient été assez prudents et assez peu délicats pour fermer quelque temps auparavant leurs revues à cet écrivain dangereux et désagréable au gouvernement, et pour l'exposer par là à la plus affreuse misère.
Les amis de Belinski reconnaissaient eux-mêmes que le critique était mort a temps et avait ainsi évité de finir ses jours en Sibérie. Pendant les années suivantes, le mouvement intellectuel s'arrêta complètement , et les revues fondées entre 1830 et 1830 devinrent de simples recueils de romans, qui vivaient maigrement des rebuts de la librairie étrangère ; mais une période' brillante s'ouvrit pour la presse russe après la guerre de Crimée et au commencement des réformes d'Alexandre IL Le changement considérable qui se produisit alors fit des travaux de la presse l'occupation favorite de tous les jeunes talents quelque peu ambitieux, et
amena en quelque mois une transformation radicale de Tesprit public et des tendances qui prédominaient dans la société russe. Ce changement a été décrit trop souvent et d'une façon trop éloquente pour que nous croyions devoir le fair«e connaître à nos lecteurs. Bien que la censure préventive existât encore jusqu'au 18/30 avril 1865 pour Saint-Pétersbourg et «Moscou (elle existe encore aujourd'hui pour la presse provinciale, abstraction faite du grand-duché de Finlande), des centaines de nouveaux journaux furent fondés dans l'espace de quelques années et produisirent des effets qu'on peut considérer comme incomparables. La quantité des collaborateurs payés et non payés devint innombrable ; les honoraires alloués aux écrivains éminents dépassèrent même ceux que l'on payait en Angleterre; chose plus singulière encore, les publicistes et les censeurs s'efforcèrent de se surpasser les uns les autres en libéralisme, et ce fut à qui créerait le plus d'embarras au gouvernement. Il est presque impossible de se figurer une différence plus accentuée que celle qui existe entre les écrivains russes à la mode de l'ancienne et de la nouvelle époque.
Un fait prouve en particulier l'impétuosité du courant démocratique qui s'était déclaré : le journalisme a dévoré, pour ainsi dire, toutes les autres formes littéraires, et, dans les quinze dernières années, il a paru en Russie un très-petit nombre de livres, mais un nombre d'autant plus grand de revues et de journaux. Il est inutile de faire ressortir les dangers émanant du despotisme de publications quotidiennes composées et
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lues à la hâte^ surtout lorsqu'il s'agit d'un peuple dont l'éducation est nouvelle et en général incomplète et non mûrie. Et quels sont les hommes qui dirigent cette vaste littérature quotidienne? Les chefs éclairés et aristocratiques de l'ancienne école, qui exerçaient le métier d'écrivain comme un art libéral, ont presque tous disparu ; ceux qui vivent encore ont, à quelques exceptions près, cessé d'écrire au commencement de la nouvelle ère; quant à la jeune génération, elle croit que sa principale tâche consiste à faire, à tous les points de vue, le contraire de ce qu'a fait l'ancienne. La délicatesse et la pureté du goût, le sentiment de la mesure et une instruction sérieuse sont devenus des fables; on ne «croit plus être à la hauteur de son siècle que lorsque l'on foule aux pieds toutes les formes, que Ton brave toutes les autorités et que l'on considère tous les égards comme ridicules et sots. La grossièreté du ton ^ qui domine dans la presse et dans la littérature est en harmonie avec les manières de leurs représentants. La plupart des jeunes gens qui écrivent dans la presse périodique sont des étudiants, des élèves des séminaires et autres écoles ecclésiastiques, qui ont fui les rigueurs de ces établissements de dressage intellectuel et moral, ' et veulent se dédommager des privations et des humiliations de leur jeunesse par une licence absolue. Les plus capables d'entre ces écrivains montrent presque tous, par le cynisme de leurs manières, par leur goût pour le cabaret et la classe de danse ^ parleur antipathie pour les chapeaux et les gants semblables à ceux des autres personnes, et parleurs relations étroites avec les
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usuriers et les femmes de mauvaise vie, qu'ils sont tout simplement des esclaves qui ont brisé leurs chaînes. Qu'il s'agisse de complets nihilistes ou demi-nihilistes, d'anciens nihilistes ou de nihilistes actuels ^ de libéraux nationaux ou de libéraux occidentaux de cette espèce, la manière d'être des jeunes gens qui s'occupent de littérature est presque toujours la même, et s'annonce au
spectateur, placé à distance, par la façon d'écrire, né-
gligée, cynique, mais très-souvent spirituelle et originale des rédacteurs politiques et des feuilletonnistes des grands journaux et des grandes revues. Le nombre des publicistes de talent est peut-être plus élevé en Russie qu'en Allemagne; mais le nombre des bohèmes, des individus à l'existence catilinaire que l'on rencontre à Saint-Pétersbourg, à Moscou, etc., est encore beaucoup plus grand. Ici, comme partout, l'exception confirme la règle. — Les écrivains russes peuvent (abstraction faite de leur couleur politique) se diviser en trois ou quatre catégories générales.
Le premier groupe se compose des hommes qui ont embrassé la profession d'hommes de lettres par vocation, et qui appartiennent, par leurs manières, à la classe des gentlemen, à la bonne société. Parmi eux figurent non-seulement de véritables poètes, comme le comte Tolstoï et Iwan Tourguénieff", des savants comme Pogodine, Kostounaroff, Kaweline, J. J. Grot, Wladimir BesobrassofP , etc., mais aussi un grand nombre * d'écrivains politiques et de journalistes dont les opinions scabreuses n'excluent pas l'honorabilité personnelle.. M. N.Katkoffet feu P. M. Léoutieff, rédacteurs en
chef de la Gazette de Moscou et du Romki Wiestnik (Messager russe), sont d'anciens professeurs de Tuniversité de Moscou et des hommes d'une éducation excellente, d'opinions honnêtes et d'une vie irréprochable. Ils ont toujours fait partie de la plus haute société de Moscou, vivent sur un grand pied et sont devenus aussi influents que riches par Jeurs travaux littéraires et typographiques (ils sont, depuis 1863, fermiers de la Gazette de Moscou, propriétaires du Rouski Wiestnik, des Lietopiss (Annales) et de l'imprimerie Katkoff et G'). On peut en dire autant d'Iwan Aksakoff, fils de Serge Timoféïowitch, mort en 1859, frère de Constantin AksakofT, mort en 1860, et mari de mademoiselle Toutcheff, ancienne demoiselle d'honneur de l'impératrice ; Aksakoff, qui a été éditeur du Dienn, du Moskowitiouine et du Moskwitch, est un fanatique enthousiaste et un mauvais administrateur; il est issu d'une vieille famille noble dans laquelle l'exaltation nationale semble héréditaire. L'ami intime d'Aksakoff, Jouri Samarine, est un riche propriétaire foncier, qui n'a pas dédaigné, dans ses voyages à l'étranger, de mettre devant son nom, la particule de, considérée parles Russes comme ridicule. Koscheleff, l'infatigable auteur de brochures, est un ancien distillateur extrêmement riche, qui n'est pas inaccessible aux velléités nobiliaires, malgré tout son libéralisme. Tant qu'il y eut à Saint-Pétersbourg une presse conservatrice, elle fut servie principalement par des volontaires de la haute société. Feu Nicolas BesobrassofT et P. Blank fournissaient avec autant de zèle que de fécondité des articles de fond au
Wtesst, qu'ils firent tomber par leur mauvaise administration. Le rédacteur en chef de ce journal, M. Skariatine, était toujours indigné lorsque les journalistes de Saint-Pétersbourg le traitaient de collègue, et ne voulait pas passer pour autre chose que pour un vieux gentilhomme qui avait fait une fois au métier Thonneur de l'exercer. L'éditeur du journal ultra-radical le fiouskolé Slowo, qui«a aussi cessé de paraître depuis longtemps, était le jeune et riche comte Kouscheleff-Besborodko, qui avait su; entre 1850 à 1870, s'attacher un grand nombre d'écrivains populaires par les honoraires élevés qu'il leur payait. Dans ces derniers temps, le Rousski Mir^ suspendu pour trois mois au mois de mars de cette année, a joué un rôle comme organe de certains éléments mécontents de la haute bureaucratie. Ce journal, qui s'est aussi fait connaître à l'étranger par ses sympathies accentuées pour la France , compte parmi ses principaux rédacteurs le major-général en retraite FadéïefF, aide de camp littéraire de Bariatinsky, mentionné plusieurs fois comme adversaire de Milioutine, auteur de plusieurs pamphlets panslavistes dirigés contre l'Autriche, d'un ouvrage sur l'armée russe et de la brochure intitulée : « Tcham *nam bouit ? » {Qu'allons-nous devenir?), qui a paru au mois de décembre 1874 et dont on a beaucoup ri. Fadéieff est un homme très-instruit, mais un écrivain brouillon, que sa vanité sans bornes rend incapable de jouer un rôle fructueux; il se plaît à être toujours d'une opinion différente de celle de tout le monde, et notre public s'est, pour cette raison,, lassé de lui depuis longtemps.
Deux autres membres de la haute société fournissent depuis une vingtaine d'années nombre de feuilletons à nos grands journaux. L'un d'eux est le critique musical TolstQ^ï, très-connu sous le pseudonyme de Rosstisslaff; l'autre est le comte Wladimir SoUohoub, auteur du Tarantas, très-applaudi autrefois pour ses excellentes peintures du grand monde, mais presque oublié aujourd'hui. Cet écrivain, qui est doué<l'un très-grand talent, est resté un bohème littéraire, noalgré toutes les fonctions importantes qui lui ont été confiées. La race des journalistes du grand monde est, en somme, sur le point de disparaître ; il arrive aussi souvent ailleurs que chez nous à tel ou tel membre de la haute société d'écrire de temps en temps dans un journal. Parmi les écrivains de profession ou de vocation tout à fait respectables, mais appartenant à la classe moyenne et ayant une existence matérielle assurée, quoique modeste, il faut citer surtout W. Korsch, qui a été pendant plusieurs années fermier et rédacteur de la Gazette 7*usse de Saint-Pétersbourg ,']0\xTnQ\ peu intéressant, mais estimé ajuste titre, placé de nouveau sous la direction du ministre de l'instruction publique depuis le mois de janvier de cette année, et Stassoulevitch, éditeur de l'excellente revue mensuelle le Wtestnick létvropy (Messager d'Europe). Il en est, dit-on, de même de quelques autres revues mensuelles. Tout le monde savait que Korsch (auquel toute la presse fît de chaleureuses ovations, lorsqu'il cessa de diriger la Gazette russe de Saint-Pétersbourg) avait de la peine à joindre les deux bouts, en dépit de ses recettes considérables et des
offres brillfintes qui lui étaient faites, mais avait toujours le cœur sur la main lorsque ses collègues se trouvaient dans le besoin. Le métier d'homme de lettres et de journaliste n*a pas cessé, en Russie, d'être considéré comme une profession libérale ; mais il y a longtemps que les éléments aristocratiques n'y dominent plus, et ils y deviennent même de plus en plus rares.
Le deuxième groupe est celui des entrepreneurs, qui n'ont jamais eu l'envie ou la capacité de produire, mais qui ont fait leur chemin en rendant des services de valet; ce sont des commerçants durs et habiles, qui sont en même temps d'adroits faiseurs et peuvent commander des articles d'un bon débit. Il y a peu à dire touchant les hommes de cette catégorie, dont nous avons déjà nommé plus hauts les plus éminents et les plus connus ; car ils ressemblent en général aux bons farceurs et mauvais drôles qui s'engraissent à la bourse de Vienne, de Paris ,^ de Berlin et d'autres villes. Gomme il convient à un homme qui a été pendant pinceurs années éditeur de la Gazette de la Bourse^ M. Troubnikoff est un spéculateur et un boursier des plus actifs, qui a fini par se passionner pour son métier. Son collègue Kraïewski*, en dépit de ses soixante-dix ans et des jubilés littéraires qu'il a célébrés pour se conformer à la mode désormais adoptée chez nous, préfère jouer le
1. Saint-Pétersbourg ne possède guère de journaux importants dont Kraïewski n'ait pas été quelque temps l'éditeur, et il n'y a guère de partis politiques, auxquels il n'ait appartenu. Le journal qu'il édite actuellement le GolosSy qui était en 1870 et 1871 le principal champion de l'alliance française, se montre, pour changer, favorable à la politique du gouvernement et à l'Allemagne.
rôle d'élégant et de roué, a fait sa seconde patrie du foyer des théâtres, et ne va à la bourse que pour se ragaillardir les nerfs. La construction du réseau de che^ mins de fer qui recouvre déjà la moitié de la Russie d'Europe et dont Tachèvement exigera probablement encore bien des années de travail, a été, pour ces commerçants en littérature, non-seulement une abondante source de richesse, mais aussd une excellente école, où ils ont pu se mettre au courant des procédés emj)loyés pour tromper les gens. Les entrepreneurs particuiierg et les syndicats des districts, qui ont surtout construit dans les dernières années, avaient besoin de s'appuyer sur l'opinion publique pour obtenir les concessions, qui étaient très-convoitées ; les différends des lignes concurrentes étaient discutés tout au long dans 1^ grands journaux avant d'être jugées par le tribunal officiel de MM. les ministres, et il y avait, des deux côtés, beaucoup d'argent à gagner pour les hommes à la conscience élastique.
La Russie, ayant aussi commencé dans ces derniers temps à se mêler de spéculations véreuses sur les actions et autres valeurs, les manœuvres de la presse auxquelles nou§ venons de faire allusion ont pris une extension encore plus grande, et ceux qui les pratiquent se sont habitués à des procédés qui n'ont rien à envier à ceux des pays pourris de l'Occident. La Russie compte déjà bien des Strausberg, et l'on voit naturellement dans l'état-major de ces messieurs une bande d'habiles chçvaliers de la plume, qui sont les propriétaires des journaux ou leurs aides de camp.
Nous avons déjà parlé de la troisième catégorie, qui est celle des révolutionnaires impatients et violents. Les précurseurs du mouvement nihiliste, les disciples de Fécole dite réaliste, comptaient déjà dans leurs rangs un assez grand nombre d'hommes auxquels on aurait pu facilement attribuer, une existence catilinaire à Berlin ou à Vienne. Parmi eux figurent avant tout les publicistes du Sovréméntky qui a eu jusqu'en 1863, plus de lecteurs qu'aucun autre journal russe, et dont l'immense influence n'a pu être détruite que par une suppression violente. Le dernier éditeur et propriétaire de ce journal fut Nekvassoff, poëte plein de talent, mais débauché, qui croît appartenir au monde aristocratique parce qu'il fait ses parties de cartes au Club anglais et se livre à des orgies avec quelques roués de la société élégante. C'est, du reste, un homme qui sait assez bien unir les vices de l'aristocratie aux vils penchants des plébéiens. L'âme du journal était le critique et Tomancier Tchernitchewski, exilé en Sibérie en 1865. Tchernitchewsky était le chef reconnu du parti révolutionnaire, et, d'après l'opinion de ses amis et admirateurs, le Robespierre de la Russie à venir ; c'était un dangereux fanatique qui exerça pendant plusieurs années la plus funeste influence sur l'esprit de la jeunesse russe. On voyait dans la même société trois anciens élèves du collège ecclésiastique, W. KelssiefF, qui mourut fou après toutes sortes d'aberrations. (Il a publié un intéressant ouvrage sur les sectes des vieux croyants, a été plus tard l'agent révolutionnaire de Hertzen dans la Dobroutcha, et a recouvré finalement les faveurs du
gouvernement par son repentir); Pypin, historien littéraire, qui est entré dans une voie sérieuse, après avoir eu une jeunesse assez agitée et qui a publié un certain nombre d'excellents ouvrages sur Alexandre I*'et sur la littérature russe du dix-neuvième siècle, et enfin le malheureux Nicolas Gèvassimowitch Pomiélowski, auteur de romans dans lesquels il peint les mœurs des écoles ecclésiastiques et du bas clergé, et qui lui ont valu une certaine célébrité par leur effroyable réalisme.
Ce Pomiélowski, né en 1834 et mort en 1863, caractérise au plus haut degré Tépoque de transition postérieure à 1850. Il est le type de l'esclave qui a rompu ses liens mais qui en portera les débris et les traces jusqu'à la fin de sa vie. Fils d'un pauvre ecclésiastique de Saint-Pétersbourg, qui lui donna une éducation médiocre, Pomiélowski fut mis à l'âge de moins de huit ans dans une boursa, c'est-à-dire dans la section d'une école efcclésiastique qui est entretenue aux frais de l'Etat, puis on le fit entrer dans un séminaire pour faire de lui un prêtre. Le tableau que Pomiélowski a fait de la vie des àoursas, dans ses ouvrages, a montré à la société russe ce qu'étaient, sous l'ancien régime, ces pépinières de l'immoralité et de la superstition ; si cette peinture n'offrait pas tous les caractères de la vérité, on pourrait la prendre pour un produit de l'imagination de Breughel. Tandis que le despotisme clérical de maîtres grossiers et avilis par leur servilité envers leurs supérieurs étouffait chez les élèves le zèle et l'amour du savoir, des condisciples qui passaient leur temps à faire des dévotions hypocrites, à torturer leurs jeunes cama-
ÉCRIVAINS ET OTOURNALISTES. 36;)
rades en leur infligeant des punitions, et à célébrer de secrètes orgies, minaient la santé morale et physique de tous les enfants intelligents qui avaient été enfermés dans cet enfer. Lorsque Pomiélowski sortit du séminaire, il avait Tesprit complètement affaissé et était à jamais dégoûté de lui-même et du monde; la plus grande partie de sa nourriture intellectuelle avait consisté dans la lecture secrète des articles radicaux de Tchernytchenski, très-goûtés, depuis quelque temps, et dans Tétude également secrète des ouvrages matérialistes, dont les exemplaires manuscrits circulaient dans le séminaire et étaient transmis par une génération à l'autre comme une chose sacrée. Le futur prêtre de rÉglise orthodoxe n'avait rien appris que l'art de boire l'eau-de-vie, qti'il cultivait avec beaucoup de talent. Le certificat insuffisant qu'il obtint n'ayant pu le mettre .en état d'entrer dans les rangs du haut clergé, Pomiélowski, dans l'âme duquel il n'existait plus aucun sentiment religieux, résolut de renoncer à la carrière ecclésiastique et de vivre en donnant des leçons; il fréquenta, en même temps, les cours des professeurs les plus populaires de l'Université de Saint-Pétersbourg, qui fournirent le plus riche aliment à ses tendances révolutionnaires et l'entraînèrent dans le mouvement démagogique dans lequel tous les étudiants de la capitale étaient lancés depuis 1855 et qui avait pour centre le Club des Échecs. Des camaradesd'école, qui connaissaient les nouvelles qu'il avait composées pour le journal du séminaire, publié secrètement en exemplaires manuscrits, lui conseillèrent de tenter la fortune comme écrivain et de se
3T0 LAl société russe.
mettre en relation avec le Sowréménik. Le premier tra* vail que Pomiélowski remit à l'éditeur de ce journal, qui était le. plus avancé de tous ceux de la capitale, témoignait d'un talent d'observation et d'exécution si riche et si original que le jeune écrivain fut invité, par MM. Tfchernytchewski et Dostoïowski, à présenter d'autres ouvrages et engagé finalement comme rédacteur avec un traitement considérable. Après avoir long> temps considéré les coryphées du journalisme radical comme des êtres d'une nature supérieure, il se trouvait tout à coup accueilli dans leurs rangs comme letir égal; Ses écrits, dans lesquels il peint la vie des élèves des séminaires, ouvrirent un monde nouveau et inconnu à la haute société de Saint-Pétersbourg; les vives accusations qu'il lance contre l'Eglise dominante et contre son clergé dégénéré répondaient de tout point aux sentiments qui régnaient. dans les cercles littéraires influents. Pomiélowski fut bientôt à la mode et faillit devenir célèbre. C'était là plus qu'il n'en pouvait supporter. Après avoir joui brièvement et fiévreusement
de sa jeune liberté, il commença à se concentrer en lui-
même, à considérer comme des chaînes insupportables les égards dont il devait faire preuve dans ses relations avec des gens qui avaient reçu une éducation soignée et appartenaient aux classes favorisées de la société, il commença à reprocher à toute occasion à ses nouveaux amis, nés seigneurs y de ne pas posséder les vrais sentiments démocratiques, et à rechercher une société selon, son goût. Dès qu'il avait ramassé une somme d'argent assez considérable, il disparaissait pour plusieurs semaines
ÉCRIVAINS £T JOURNÂUSTES. 371
de son logement et du cercle de ses collègues, pour se livrer à toutes sortes de débauches dans les cabarets dé la pire espèce, au milieu des bandits et des femmes de mauvaise vie, pour étudier le « pauvre peuple » dans
\ son véritable .milieu. Ce n'est que loi^squ'il avait dépensé son dernier copek et engagé tout ce qu'il avait, qu'il se remettait au travail, las et malade, et reprenait ses relations habituelles. Toutes les tentatives que ses amis firent pour le sauver et pour le retenir dans le cercle des coryphées démocratiques du Club des Échecs furent absolument inutiles ; il tomba toujours plus bas, reconnut de plus en plus clairement l'état
. dans lequel il se trouvait, et finit par répéter, encore plus souvent, que les fantômes de la maudite Boursa ne lui laissaient pas de repos et qu'il ne pouvait effacer les souvenirs de sa triste jeunesse ; il s'habitua à ne plus travaillée que lorsque le besoin l'y forçait absolument, et mourut, à peine âgé de vingt-neuf ans, tué par le delirium tremens. Il était la victime de la lutte et des courants opposés qui avaient agité sa vie, et de la folle ivresse libérale, qui ayant succédé à la stagnation de l'ère de Nicolas, avait causé le malheur d'une génération entière. Les chefs du mouvement révolutionnaire dont il est question dans ce chapitre ont presque tous di'sparu de la scène politique et littéraire. Les uns ont sombré à l'étranger ^ d'autres sont morts ou tombés dans la mi-
1. Depuis la mort d'Alexandre Herzen, rémigratioii russe est dans un complet état de décadence et de dissolution ; des hommes qui professent les idées les plus avancées reconnaissent eux-mêmes que les révolutionnaires russes qui vivent en Suisse et en France
372 IK SOCIÉTÉ RCSSB.
sère à Saint-Pétersbourg; d'autres, enfin, tels que Tchernytchewski, Serno-Salaoïewitch, Pawlow, ont dû s'en aller dans ce pays d'au) delà de TOural, d'où au-* cun voyageur ne revient. Quelques-uns sont revenus dans la suite à des idées plus modérées ; mais, outre Pypin, dont j'ai parlé plus haut, je n'en connais pas un seul qui joue encore un rôle aujourd'hui. La véritable cause à laquelle -nos radicaux doivent le traitement subi par eux a été leur attitude vis-à-vis des Polonais révoltés. Ceux qui ont pris ouvertement parti pour la Pologne avec Herzen, Ogareif et Bakounine et qui n'ont pas montré la prudence nécessaire ont été rayés de la liste des hommes politiques militants de la Russie, ainsi que ceux qui ont été convaincus d'avoir fait partie des sociétés secrètes.
Une partie très-considérable de la nouvelle littérature révolutionnaire est due à nos écrivains réalistes ; ces peintres systématiques de tout ce qui est laid et grossier, ont écrit les trois quarts de leurs romans dans l'intention avouée de discréditer et de miner l'état de* choses actuel : ils sont, pour cette raison, considérés à juste titre comme faisant partie de la littérature d'opposition. Dans cette catégorie figurent, outre ceux que nous avons déjà nommés, les romanciers et auteurs de comédies, Pissemski, Ostrowski, Kresstowsski , Potechine. etc., etc., le conseiller Saclykoff* (Chitchédrine) , dont les Esquisses sur le Gouvernement ont donné leur nom à toute la catégorie des ouvrages de ce genre et
sont des gens de la pire espèce et doivent être placés bien au-dessous des Waschlapski et Krapulinski de Pologne.
qui n'est cependant pas un roiige, mais un patriote modérément libéral. Il a eu l'idée de publier ses révélations sur les abus de Tàdministration et de la bureaucratie inférieure sous forme de nouvelles, pour les rendre accessibles à un plus grand nombre de lecteurs; et occupe une place singulière parmi ces accusateurs du Gouvernement. — Le type radical que nous avons remarqué chez les journalistes dç Saint-Pétersbourg, occupant un rang moyen, se trouve aussi chez les petits hommes de plume qui forment partout le troupeau de la presse. Les reporters, les correcteurs, les rédacteurs faisant les comptes rendus judiciaires et ceiix des séances des assemblées imitent la plupart le ton cynique et grossier des jeunes littérateurs ; il va sans dire que, chei: eux, les cigarettes sentent plus mauvais, lés boissons sont plus frelatées, les vêtements et les manières plus sales, les paroles plus impudentes et plus sacrilèges que chez ceux qui leur donnent le ton ; mais cela ne constitue pas une différence essentielle. Chez les uns comme chez les autres, on constate qu'on a affaire à des gens qui n'ont pas encore appris à jouir de la liberté et se dédommagent par la licence de Fesclavage et de la crainte dont ils ont souffert autrefois. L'élève échappé du séminaire, qui a choisi la carrière littéraire et est devenu feuilletonniste de la Gazette de la Bourse, et le «jeune serf» domestique (serf émancipé faisant partie de l'ancienne classe des domestiques) auquel le Sowréménik a servi d'alphabet et qui a l'honneur de lire les épreuves du Goloss (Voix) ou du Nowoïé Wrémié (Nouveau Temps), sont au fond tout à fait semblables.
374 LA SQClâTâ RUSSE.
Griboïédoff a reproché à la vieille génération de 1820 de puiser ses jugements et ses opinions dans d'anciens journaux mis au rebut. On peut faire, avec plus de raison encore, le même reproche à la jeune génération de Tépoque actuelle ; maiç il faut toutefois remarquer que ce qui était seulement ridicule il y a cinquante ans est aujourd'hui considéré comme dangereux pour tout le monde et qu'on ne saurait établir aucun parallèle entre les journaux rédigés d'une manière si inoffensive par des fonctionnaires publics « au temps de l'assaut d'Otchakoff » et les journaux produits par les presses et les hommes de presse de notre époque. Chez nous comme partout, l'influence des journaux diminue plutôt qu'elle n'augmente, et l'on montre moins d'ardeur à écrire dans les feuilles publiques et à les lire que pendant la période comprise entre 1850 et 1870. Le Kolokol et les autres journaux de même couleur ont déclaré eux-mêmes, à plusieurs reprises, que leurs beaux jours étaient passés depuis dix ans. La mort de Léontieff portera sans doute un rude coup à l'influence de la Gazette de Moscou^ qui baisse déjà depuis plusieurs années, et aura probablement pour conséquence la retraite de Katkoff. On n'a encore pu trouver dans les deux capitales de la Russie aucun publiciste capable de succéder aux promoteurs de la Gazette de Moscou ou même de jouer un r61e comme celui qui a été rempli autrefois par Herzen.