‹ La société russeChapitre 17 sur 18 · II · texte numérisé non relu

II

Cependant, le moment était venu pour Shukowski d'aborder sa tâche pédagogique. Le poëte dut partager avec un précepteur militaire, le colonel Merder, les fonctions dont il était chargé auprès du grand-duc Alexandre. Il est probable que ce partage fut inégal, attendu que, d'après les principes de l'empereur, le côté militaire de l'éducation devait primer le côté civil, et qu'un prince de la maison Romanoff-Holstein-Gottorp devait, avant tout, être élevé en soldat. Une circonstance qui excluait toute action sérieuse dans un autre sens, c'était l'obligation dans laquelle se trouvait Shukowski de suivre, en instruisant son auguste élève, un programme approuvé par Sa Majesté. Or, on sait que l'empereur n'entendait pas la plaisanterie sur ce chapitre, et qu'il n'était pas plus disposé à tolérer une dérogation quelconque à ce programme qu'à autoriser une atteinte aux principes de philosophie qu'il voulait voir inculquer à son fils. En de telles conditions, le prudent et loyal précepteur dut constamment exercer sur l'enseignement qu'il donnait la surveillance la plus rigoureuse, et éviter tout ce qui pouvait faire naître le soupçon, même lointain, d'un retour aux idées libérales de sa jeunesse. Il sut néanmoins, — et c'est là un fait qu'on ne saurait trop admirer et dont il convient de lui tenir compte, — semer dans le cœur du jeune Alexandre des germes de sentiments humanitaires. Il dut subir l'affront de voir l'empereur, sur la foi des rapports qui lui avaient été faits, interdire les conférences des science? naturelles et de philosophie naturelle de l'académicien Trinius, que Shukowski avait recommandé. Ce qui

forma le point culminant en même temps que la conclusion de cette période pédagogique^ ce fut le grand voyage que l'héritier présomptif, devenu adulte^ fit en i837, à travers la Russie et la Sibérie, en compagnie de ses précepteurs, voyage qui lui fournit l'occasion de jeter les premiers fondements de sa légitime popularité par toute une série d'actes sauveurs. En cette circonstance, le noble caractère de Shukowski se révéla par des hardiesses qui firent l'étonnement de toute la haute société. C'est surtout sous l'inspiration de ses conseils qu'Alexandre osa intercéder en faveur des malheureux proscrits politiques qui, depuis 1826, se morfondaient dans les solitudes de la Sibérie, el dont l'auguste voyageur avait examiné de près la triste condition , contrairement aux instructions qui avaient été données à l'occasion de ce voyage. A la stupéfaction générale, Nicolas ne s'offensa point de cette démarche audacieuse de son lils; plusieurs proscrits, qui avaient été condamnés au bannissement perpétuel en Sibérie pour crime de haute trahison, furent autorisés à prendre du service en qualité de simples soldats dans l'armée du Caucase ; d'autres purent habiter dans les grandes villes de la Sibérie. C'est également à cette époque que l'étudiant Alexandre Herzen, qui ava^t été exilé à Wjaetka, reçut, par l'entremise de l'héritier présomptif, l'autorisation de quitter ce séjour semi-asiatique pour se fixer à Wladimir, petite ville située à une journée à l'est de Moscou.

Quelques années après, au cours du printemps de Î840, l'éducation du prince-héritier était terminée; le

prince était déclaré majeur, et son précepteur était rendu à la liberté, avec le rang de conseiller intime et pourvu d'une riche pension. Shukowski avait alors 57 ans. En vue de fortifier sa santé et de rafraîchir sa veine poétique, il entreprit un voyage en Allemagne. Il se rendit d'abord à Dusseldorff, où résidait son ami M. de Reutern, peintre de la cour impériale et colonel en retraite, parent du ministre actuel des Finances. Là, notre poëte, déjà arrivé au seuil de la vieillesse, se fiança avec Elisabeth, la rêveuse fille de son ami, alors âgée de id ans, qu'il avait bercée sur ses genoux douze ans auparavant, pendant un voyage qu'il avait fait en Suisse. Au cours du printemps de la même année, il se rendit à Saint-Pétersbourg pour mettre ordre à ses affaires, et, quelques mois plus tard, il était jeune marié, et éta,bli à Francfort-sur-le-Mein. La santé de sa femme nécessitait un séjour dans l'Allemagne du Sud, lequel, contrairement à toute attente, devait se prolonger onze ans durant, et ne prendre fin qu'à la mort de Shukowski.

Le crépuscule serein qu'il s'était promis de son tardif mariage ne lui fut que partiellement accordé. Au début, tout alla pour le mieux. La maison de Shukowski était le centre d'une société aimable et spirituelle, dont le général de Radowitz était un des principaux membres; il vivait en parfaite intelligence avec les parents de sa femme. Sa jeune épouse, qui lui était tendrement dévouée, le rendit, au bout d'un an à peine, père d'une petite fille.

Mais plus le poëte pénétra profondément dans les

Là littérature et les hommes de lettres, etc. 32j

détails de la civilisation occidentale, plus il ressentit péniblement le contraste qui existait entre sa nouvelle existence et Tétat de choses au service duquel il avait consacré la meilleure partie de sa vie. L'essor pris par la civilisation allemande, de 1840 à 1850, devait porter un coup mortel aux illusions que Shukowski avait nourries pendant vingt-cinq ans, sur l'excellence et l'heureux développement de la Russie soumise au régime de Nicolas. Si dépourvues de netteté que fussent ses conceptions politiques, Tabîme profond qui séparait la Russie de la civilisation européenne lui apparu* plus énorme qu'il n'eût voulu se l'avouer à lui-même.

Il flottait indécis entre le respect que lui inspirait' la civilisation plus élevée au milieu de laquelle il vivait, et le désir de revoir une patrie dont les avantages, sans qu'il en eût lui-même conscience, lui paraissaient de jour en jour plus problématiques. Il sentait qu'entre le système de son empereur et le monde civilisé auquel il devait sa propre éducation, il existait une incompatibilité absolue. L'antipathie que les Allemands les mieux élevés professaient à l'égard de la Russie, et dont il rencontrait à chaque instant les témoignages sur son passage, froissait et irritait les fibres délicates de Shukowski. Il était dévoué de tout cœur à la maison impériale de Russie ; il avait fini par s'accommoder entièrement des principes gouvernementaux du père de son élève ; les tendances libérales de la société allemande lui faisaient horreur, et pourtant il sentait instinctivement que ces tendances étaient en rapport étroit avec le mouvement du temps et avec la loi du progrès con-

tinu de la civilisation. Les lettrés que le poëte adressa à cette époque à son ancien élève et au grand-duc C!onstantin caractérisent fort bien la situation d^esprit dans laquelle il se trouvait. Lui, qui jamais ne s'était occupé de politique, il se livre dans ces lettres à des considérations sur la stabilité et le progrès, sur la réforme et la révolution, et, spontanément, — il cherche à démontrer à son jeune ami que Timmobilité, c'est la mort, — que le mouvement, c'est la vie; — que Texcès de précipitation est mortel, et que princes et empereurs doivent aussi soigneusement éviter celle-là que celui-ci. Bien que ces lettres parlent un langage satisfait aussitôt qu'il s'agit de la Russie, — bien qu'elles affirment avec Taccent de la conviction que le progrès calme est synonyme de l'ordre et de la prospérité, — on s'aperçoit qu'elles émanent d'un homme dont les convictions ont été ébranlées et qui a perdu le fil directeur de sa propre existence. Et pourtant le poëte de la famille impériale, qui^ dans sa longue carrière, avait été initié aux secrets de l'art russe de gouverner, devait savoir mieux que personne que le système d'isolement et d'immobilisme que son souverain avait inauguré avait atteint, depuis le commencement de la période de 1840 à 1850, un degré de rigueur qui excluait jusqu'à l'apparence du progrès, et que l'empereur, depuis la retraite du ministre des finances Ganerin, qui était son unique conseiller quelque peu indépendant, était devenu plus inaccessible, plus cantonné dans son absolutisme qu'il l'avait jamais été. Le mécontentement de lui-même et du monde s'empara de l'àme, d'ordinaire si paisible,

de Shukowski. Pour échapper aux conflits intérieurs qui s'agitaient en lui, il chercha de plus en plus son refuge dans un piétisme efféminé, inquiet et stérile à tous égards. Le malheur voulut que sa jeune épouse, nerveuse et maladive, fût, depuis son enfance, en proie à une disposition du même genre. Elle se sentait, en effet, fortement entraînée vers Tultramontanisme catholique, qui a toujours dominé les esprits faibles, en tant qu*ils le considèrent comme Tunique asile des vrais principes en ce qui concerne le jugement des choses de la vie et la ligne de conduite à suivre. Pendant plusieurs années, les deux époux vécurent sous le joug d'une religiosité mystique et nuageuse, qui finit par dégénérer en une horreur complète du monde et de la vie, et qui ruina leur santé physique en même temps que leur santé morale. Torturé par des remords factices, aigri par l'aspect du monde qui s'agitait autour de lui, Shukowski ne tarda point à perdre le sentiment des joies de la famille et la faculté de création poétique. La même mélancolie sombre pesait alors sur une grande partie de la société russe ; empêchés de faire le moindre mou- ■«vement en liberté, impuissants à faii*e quoi que ce fût pour sortir leur nation de cette situation désespérée, les membres les plus purs et les mieux doués de la jeune génération russe s'adonnaient à des rêveries mystiques à l'aide desquelles ils cherchaient à étouffer leur dépit et la voix de leur conscience nationale. On peut citer comme typique à cet égard la destinée de Gogol, qui vivait alors à l'étranger, et qui, à plusieurs reprises, vint passer des semaines entières sous le toit de son

ami Shukowski, pour faire perdre à celui-ci son dernier reste de bon sens. Gogol, le plus grand humoriste que la Russie ait jamais possédé, à force de désespérer de la situation qu'il avait si impitoyablement poursuivie de ses sarcasmes, en était venu à être Tadorateur du despotisme, Tennemi de tout mouvement libre, le mystique religieux qui passait des journées entières à prier devant son crucifix, qui faisait des pèlerinages de Saint- Pétersbourg à Rome et de Rome à Jérusalem pour apaiser sa conscience et chercher le pardon de ses fautes. Les visites de Gogol dans la maison de Shukowski devinrent pour celui-ci une source de nouveaux tourments. Les entretiens de ces deux hommes qui étaient placés à la tète de la littérature russe roulaient presque exclusivement sur des subtilités théologiques, sur des phénomènes spiritualistes, intraduisibles dans aucune langue, et sur des mystères de TÉglise orthodoxe, de laquelle ils attendaient la régénération du monde, livré à la flétrissure du paganisme occidental. Le résultat final fut que le docteur Kopp, médecin de Shukowski, intervint, et exigea catégoriquement la séparation des deux malades, qui se surexcitaient et se montaient réciproquement Tesprit. Gogol partit pour Paris. Quant à Shukowski, il continua de fréquenter les cercles piétistes inclinant vers le catholicisme, dans lesquels tous les incidents de la vie journalière étaient discutés et envisagés comme des effets de la Grâce divine. Entourée d*un luxe princier, dominée par les préjugés et les habitudes du grand monde, sa jeune femme se torturait Tesprit et tourmentait son entourage par dincessantes

considérations sur la perversité et la corruption d'un genre de vie qu'elle ne pouvait pourtant pas abandonner. Ce malaise moral atteignit son paroxysme lorsque, un jour, un tremblement de terre elï'raya les habitants de la province rhénane. Les imaginations, surexcitées à Texcès, virent dans cet événement le présage de la fin prochaine de ce monde corrompu. On crut voir des fantômes en plein midi et recevoir des messages de l'autre inonde. Le poëte ne parvint qu'à grand'peine à dissuader sa femme, qui était née et avait été élevée dans le protestantisme, d'adopter la foi catholique, ce qui eût offensé gravement la cour impériale. Il fît venir un prêtre de l'Église grecque à Bade, où il avait, jusqu'à nouvel ordre, fixé sa résidence, et celui-ci se chargea de conduire au port de l'orthodoxie orientale madame de Shukow^ski, que le « manque d'autorité » de l'Église de ses pères ne satisfaisait point.

La Révolution de 4848 acheva de pousser le poëte dans le camp du mysticisme politique et religieux, qui, dans le i^iouvement du temps, voyait une œuvre de l'antique ennemi de l'humanité, et, dans le système russe d'immobilisme et de réaction, l'unique salut, l'espoir et la rédemption du monde. De plus en plus sombres et lamentables devinrent les lettres que Gogol écrivait à son ami pour l'avertir d'avoir à prier sans relâche et à reconnaître ses fautes ; — de plus en plus misanthrope devint aussi l'élève du romantisme allemand à l'égard du. monde qui l'entourait; — de plus en plus passionné devint son désir de revoir la Sainte-Russie, « que le contact de la grande truie révoluttonnawe n'avait pas

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contaminée. » La campagne hongroise remplit d'enchantement rame du poète. Le thème favori des lettres qu*il adressait au grand-duc Constantin était le désir de voir Tempereur profiter de la puissante situation qu'il venait de conquérir pour « accomplir la tâche que les croisades avaient vainement entreprise, » c'est-à-dire pour conquérir Byzance.

Au cours du printemps de la même année, Shukowski quitta la Suisse pour se rendre à Varsovie, où il voulait féliciter l'empereur de ses nouveaux lauriers, et, en même temps, solliciter de lui l'autorisation de prolonger son séjour en Allemagne. Cette autorisation lui fut accordée, et Ton peut voir dans ce fait une marque de faveur toute particulière. En effet, ce souverain, dans sa haine contre la Révolution, avait rappelé dans leur patrie tous les sujets russes résidant à l'étranger. Il avait décidé, en outre, qu'aucun passeport ne serait délivré sans l'acquittement préalable d'un droit de 500 roubles, et la permission personnelle de l'empereur. Shukowski fut si profondément pénétré des impressioi^ qu'il avait recueillies à Varsovie, qu'il ajouta un commentaire à l'hymne dans lequel son ami Vjaesemsky avait célébré le « vainqueur de la Révolution. » Il donna à ce commentaire ce titre caractéristique : La Sainte-Ruuie»

Revenu en Allemagne, notre poète se sentit plus dispos et plus fort, physiquement parlant, qu'il ne l'avait été depuis nombre d'années. En dépit de souffrances corporelles Incessantes, — il éprouvait alors les premiers sym tomes de l'hydropisie de poitrine, — il retrouva le

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calme de l'esprit, la joie et Tardeurdu travail poétique. Il prépara la publication de ses œuvres complètes et reprit un travail qu'il avait commencé quelques années auparavant, mais qui était resté sur le chantier : la traduction métrique d'Homère. Ne connaissant pas la langue grecque, il se fît faire par un savant dé ses amis une traduction littérale de la plus grande épopée de tous les temps : après avoir soigneusement coUationné cette traduction avec les meilleures traductions allemandes, anglaises et françaises, il la retraduisit en vers russes hexamètres. Bien qu'il ignorât le progrès continu de son mal, le poëte plus que sexagénaire travailla comme s'il avait eu le pressentiment de sa fin prochaine, en appelant à sa rescousse toute l'ardeur et toute la force dont il pouvait disposer. En dix-huit mois, il traduisit douze chants de l'Odyssée et les premiers chants de l'Iliade, il écrivit une biographie du général de Radowitz, plusieurs fables dédiées à ses enfants, et un certain nombre de poésies de longue haleine, parmi lesquelles nous citerons comme étant la plus importante l'épopée inachevée qu'il avait intitulée : « Ahasvérus, » Ainsi, malgré de continuelles souffrances, il passa l'hiver de 1851 à 1852 à travailler sans relâche. A l'approche du printemps, le poëte, qui était devenu à demi aveugle, reprit avec ardeur le projet de retourner en Russie, projet qu'il avait conçu depuis longtemps, mais dont il avait toujours retardé l'exécution. Il renonça à l'idée qu'il avait eue d'abord d'aller à Moscou et voulut se rendre en Livonie, pour se fixer à Dorpat et y achever l'éducation de ses enfants. La mort

impitoyable vint couper court à ce projet. Le 24 avril 1852, Shukowskî mourut d'hydropisîe àTàgede 69 ans. Sa dépouille mortelle fut inhumée d'abord à Stuttgardt, puis conduite à Saint-Pétersbourg, où elle fut déposée dans Téglise d'Alexandre Newski. Q'est là, à côté de son ami l'historiographe impérial Karamsin, que Vassily Shukowski, le poëte de la Russie de Nicolas, dort l'éternel sommeil.

La tombe s'était à peine refermée sur le poëte de la cour de l'empereur Nicolas que la guerre d'Orient éclata, guerre qui réduisit en poudre ^œu^Te à laquelle le foyer de l'Europe « conservatrice » avait travaillé durant toute une génération, — guerre qui condamna impitoyablement le système au service duquel le poëte s'était voué et avait consacré le meilleur de ses forces. Une faveur du sort a épargné à cet homme sensible la douleur de se voir dans la nécessité de reconnaître l'erreur de sa longue carrière. Mais, en revanche, l'incorruptible Némésis de l'histoire n'a pas laissé que de lui infliger un châtiment. La Russie actuelle a presque complètement oublié le nom de l'homme qui a été le représentant poétique de la plus sombre période de son histoire moderne. Le poëte Shukowski vit encore dans l'histoire littéraire de la Russie, mais il ne vit point dans la littérature véritablement populaire, et si l'on cite encore son nom, c'est généralement pour songer à l'influence favorable que le pédagogue a exercée sur l'esprit de son élève impérial, qui, presque sur tous les points, est le vivant contraste de son père.

Plus lamentable encore que la destinée de Shukow-

ski a été le sort de rhomme qui, pendant les dernières années de sa vie, s'est le plus rapproché de notre poëte, et qui, depuis la mort dePouschkine, était incontestablement l'écrivain russe le plus éminent : nous voulons parler de Nicolas Gogol. De même que la vie et le développement du génie de Pouschkine caractérisent à merveille la première période du règne de l'empereur Nicolas, de même le dénoûment de la vie de Gogol caractérise fort exactement la disposition d'esprit dans laquelle se trouvait une grande partie de la Société russe pendant la seconde moitié de la période de i 840 à 4 850 et dans les premières années de la période de d8oO à 1860. Avant de nous livrer à un examen détaillé de la vie de Pouschkine, qui reflète avec une fidélité scrupuleuse le contraste existant entre l'époque d'Alexandre I*' et celle de Nicolas, nous essayerons de compléter ce que nous avons dit du dépérissement moral de Shukowski et des causes qui l'ont provoqué en donnant ici quelques détails sur la vie de l'auteur des célèbres « Aînés mortes, »

Nicolas Gogol naquit en 1808. Il était le fils d'un propriétaire de la Petite-Russie, appartenant à la classe moyenne. Dès sa jeunesse, il révélait une nature rêveuse, mélancolique et encline au mysticisme, comme le cas se présente fort souvent dans la Petite-Russie. Après une histoire de jeunesse quelque peu aventureuse, — il avait voulu se faire acteur russe, puis acteur allemand, et, à cette fin, il avait vécu quelque temps à Hambourg, — il s'était ûxé à Saint-Pétersbourg et était entré en relations avec Pouschkine. Là,

Gogol, invoquant les souvenirs (Je sa jeunesse, c*est-àtHre, des années qu'il avait passées dans la Petite-Russie, s'essaya pour la première fois dans le genre de la nouvelle. Dans une série d'esquisses idylliques, il dépeignit le bonheur étroit et Yaurea mediocritas des propiétaires, des popes et des petits fonctionnaires de son pays natal. Ces premiers récits furent peu remarqués, mais ils révélaient déjà un don peu ordinaire d'observation et un humour plein de sève, tantôt souriant au milieu des larmes, tantôt d'un comique désopilant. La prédilection du poëte pour les manifestations de la vie primitive indiquait une parenté intime avec les hommes de Técole slavophile-moscovite auxquels il vint plus tard résolument se joindre et dont les chefs avaient été les premiers prophètes de ce talent original. i]e talent n'arriva à maturité que lorsque Gogol, sous l'influence de l'école de Moscou, fouilla le contraste qui existe entre le tempérament particulier et les traditions primitives de la nation russe et sa constitution politique, dont la forme est empruntée à la civiliïiation occidentale. Il fleurit lorsque Gogol fut venu se joindre à ceux qui considéraient que la tâche immédiate de la littérature était de démontrer l'impossibilité d'un développement sain des lettres, comme de toutes les manifestations de la vie en Russie, sur la base actuelle, et de réclamer la transformation d\m état de choses qui conduit fatalement à une démoralisation, à une barbarie croissantes. Le principal objectif de Gogol fut la situation déplorable du monde <!es fonctionnaires, d(»nt il sut dépeindre, en termes sai-

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sissants, la misère morale et matérielle, non moins que sa funeste influence sur la nation. Il procéda en- artiste plutôt qu'en homme de parti et donna à ses tableaux une couleur humoristique, dont la vigueur et la hardiesse peuvent soutenir le parallèle avec l'œuvre de Charles Dickens, le plus grand humoriste de notre temps. L'éclatant succès de ces récits imposa silence même aux scrupules et aux soupçons du gouvernement. Jamais pourtant, le gouvernement n'avait été plus vivement ni plus impitoyablement attaqué, même par Griboïedoff, -^ jamais personne n'avait encore osé affirmer aussi carrément que la bureaucratie toute entière n'était qu'une bande de fourbes et de cerveaux creux. Et pourtant, Gogol l'a dit en propres termes dans son Contrôleur^ vaudeville en cinq actes, qui retrace la vie et les mœurs d'une ville provinciale : — Un jeune aventurier pétersbourgeois, qui a réussi à pénétrer dans les antichambres du "grand monde et à acquérir une certaine connaissance de sa vie extérieure, s'est mis en route pour retourner dans sa patrie. La manque d'argent le force à s'arrêter dans une auberge de petite ville. Les fonctionnaires de cette ville, qui tous ont la conscience chargée et qui, depuis longtemps déjà, attendent, non sans effroi, la venue d'un haut fonctionnaire ayant mission d'inspecter l'administration, s'imaginent que l'insolvable chevalier d'industrie est le <( contrôleur secret » qui a été annoncé. Et tous, l'un après l'autre, viennent trouver notre aventurier poui* solliciter sa faveur et capter ses bonnes grâces à force de flatteries et de riches présents. Celui-ci ne comprend

d'abord rien à ce qui se passe, mais il ne tarde pas à saisir le mot de Ténigme. En conséquence, il se plie fort bien au rôle qui lui est imposé, empoche Targent dont on le gratifie, joue pendant plusieurs jours au . grand seigneur et débite aux personnages marquants et aux gros bonnets de la localité, qui Técoutent dans un ébabissement respectueux, des histoires du grand monde, non moins caractéristiques au point de vue du grand monde lui-même qu'en ce sens qu'elles donnent la mesure du niveau intellectuel de ceux à qui il parle. Le jour même de son départ, notre aventurier, pour remercier ses amphitr^'ons de leurs gracieusetés à son endroit, se fiance avec la fille sotte et ridicule du chef de la police. Tandis que les dupeurs dupés regardent respectueusement sa calèche qui s'en va et remercient le ciel de ce que le calice du contrôle a passé devant eux sans encombre, apparaît un gendarme qui annonce l'arrivée du vrai contrôleur. — La vis comica de cette pièce, très-sérieuse au fond, mais débordante de peintures humoristiques était si irrésistible que le gouvernement, après avoir hésité quelque temps, en autorisa la représentation. L'Empereur lui-même, qui n'entendait pas la plaisanterie dans toutes les questions ayant trait au service de l'État ou à la politique, a ri aux larmes à la première représentation du Contrôleu7\ Quelques années plus tard parut l'ouvrage principal, demeuré inachevé, de Gogol. Le roman intitulé : les Ames mortes, dépeint la corruption de la noblesse russe provinciale, aux représentants de laquelle le conseiller collégial Tsehitschikofî se présente pour leur acheter

des « âmes mortes. » Gogol y prodigue les sarcasmes les plus hardis et les plus désopilants contre la routine bureaucratique de Tépoque.* Au temps du servage il existait un usage en vertu duquel les individus soumis à la taxe étaient recensés tous les dix ans. Le propriétaire continuait de payer jusqu'au prochain recensement les taxes afférentes aux serfs morts pendant cette période; en conséquence, ces « âmes » passaient pour être encore vivantes , — officiellement parlant. Par contre, les enfants nés dans l'intervalle n'étaient pas recensés et demeurait soustraits à la taxe. Il existait, en outre, une loi qui autorisait le propriétaire à offrir les serfs en gage- à la Banque. Pour chaque « âme d'homme » il touchait ?00 roubles. Sur ces deux dispositions de la loi, Tschitschikoff, le héros du roman, bâtit le plan d'une escroquerie grandiose. Il parcourt toute la campagne et achète des « âmes mortes , » — c'est-àdire des paysans morts depuis le dernier recensement. Il les fait inscrire au titre d'une propriété sans valeur dont il a fait l'acquisition; après quoi,- il s'empresse d'emprunter à la Banque sur ce gage fictif. La peinture des caractères des propriétaires et des fonctionnaires qui apparaissent dans ce marché, soit à titre de vendeurs, soit à titre d'acheteurs, est faite de main de maître, et elle donne lieu à toute une série de situations du plus haut comique. IJ est certain que les connaisseurs qui regardaient au fond des choses ne pouvaient se méprendre sur le véritable caraptère de Y humour qui avait inspiré à l'auteur ces tableaux pleins de sève et de vie. Ce n'était pas le rire franc et joyeux II» *■•«

de rhomme qui se moque de la folie du monde et lui présente bonnement son portrait peint d'après na-^ ture. Non, cet humour procédait d'une douleur intime et profonde, douleur provoquée par la misère morale de la situation que le poëte décrivait à ses lecteurs d'une façon si réjouissante. Au lieu de dominer souverainement son sujet à la façon des artistes^ le poëte, qui était en même temps un patriote, concentra l'effort de sa verve sur la situation dont il avait exposé les lamentables misères. Le but de son livre n'est, pas tant d'agir sur le diaphragme des lecteurs que de provoquer leur indignation morale. Le poëte ne veut pas seulement décrire et amuser : il veut faiiffe œuvre utile et réformatrice.

Si peu prévenu qu'il fût, le public russe ne pouvait demeurer longtemps en doute sur la véritable tendance de rhumour de Gogol. Ce que le poëte pensait au fond* et ce qu'il avait dans le cœur, le monde lecteur le découvrit bientôt, à sa propre surprise, dans le remarquable récit intitulé : Le Manteau. Derrière les draperies de ce récit s'agitait déjà le démon insensé qui poursuivit le poëte durant la seconde moitié de sa vie. Dans cette nouvelle, Gogol raconte, sous forme d'esquisee, l'histoire d'un pauvre, vieux et solitaire fonctionnaire subalterne de Saint-Pétersbourg, dont le rêve est d'acheter un chaud manteau neuf. .Après avoir caressé ce rêve pendant plusieurs années, il parvient enfin à faire -cette acquisition. Mais, au bout de quelques jours, le manteau est volé à son heureux possesseur. Avec une verve endiablée, Gogol montre la folie étrei-

gnant Tinfortuné et le poussant finalement au suicide. Jamais peut-être, dans un cadre aussi exigu, Tliistoire d'un déshérité de ce monde n'avait été présentée sous des traits aussi saisissants. Le lecteur est, en dépit de soi, pris d'un frisson que le poëte semble avoir éprouvé lui-même, bien qu'il ait cru devoir couronner son récit par une boutade fantastique.

Le Contrôleur et les Ames mortes avaient fait du poëte de la Petite-Russie l'homme célèbre, le favori du monde lecteur et l'enfant chéri de la haute société littéraire de Saint-Pétersbourg. En plusieurs circonstances, le ministre de l'instruction publique Noroff décerna à Gogol des marques de distinction : il lui procura une pension impériale, ainsi que l'autorisation, alors difficile à obtenir, de faire plusieurs voyages à l'étranger et d'y séjourner plus ou moins longtemps. Tout le monde espérait que l'homme qui, comme humoriste, aTait gagné le premier rang, et qui, comme po?te épique, avait révélé, dans la magnifique histoire cosaque Tarass AUba, une bravoure véritablement homérique, allait^ maintenant qu'il était affranchi des soucis de la vie matérielle, déployer dans toute leur envergure les ailes de Son génie. Maïs ce fut le contraire qui arriva. Le spectacle de la situation même qu'il avait poursuivie de ses hardis sarcasmes, situation qui, d'après l'opinion générale, n'était susceptible d*aucune amélioration pendant plus d'une génération, plongea Gogol dans la mélancolie la plus profonde. Il commença à se faire illusion sur lui-même et sur la tendance que son talent avait prise. Ses récits et ses peintures n'étaient que trop

exacts. La Russie n'avait rien à espérer, — pour le moment du moins. Une fatalité inexorable pesait sur les cent cinquante premières années d'existence de la patrie qu'il aimait avec ardeur,, — de la patrie à laquelle il était passionément attaché par toutes les fibres de son cœur. Les Russes instruits , ses contemporains , étaient presque unanimes à penser qu'il n'était pas possible d'aller plus loin dans la voie où l'on était engagé, et qu'une révolution seule pouvait sauver la patrie, en lui ouvrant la voie du développement libéral et de la civilisation européenne occidentale. Mais Gogol, qui était originaire de la Petite-Russie, avait été élevé dans le culte de l'orthodoxie orientale, et la civilisation occidentale lui faisait peur. — A ses yeux, révolution et occidentalisme c'était tout un : c'est pourquoi il repoussa l'un et l'autre. Il se prit à éprouver des remords pour avoir offensé le Saint-Esprit de la Russie orthodoxe ; il écrivit des brochures ayant pour objet de défendre contre les attaques du libéralisme occidental le système dominant en Russie. Il s'affligea sérieusement d'avoir été mal compris, et ce par sa propre faute. En conséquence, il abandonna tout travail littéraire, et passa des journées entières à s'abîmer dans une sombre contemplation devant les images de saints et à prier pour le salut de la nation orthodoxe et pour celui de son âme, souillée de péchés révolutionnaires; vainement ses amis cherchèrent à lui relever le moral ; vainement ils lui firent entreprendre des voyages qui devaient épurer et guérir son Imagination, hantée de préjugés maladifs contre la corruption « païenne » de l'occident, rétablir

l'équilibre de son esprit et lui rendre l'ardeur du travail littéraire. Ce fut en vain qu'il alla de Sain^-Pétersbourg àWiesbaden, de Wiesbaden à Paris et à Rome, de Rome à Jérusalem, au berceau de la chrétienté et de la civilisation orientale ; — la mélancolie et le désespoir qui s^étaient emparés de lui firent des progrès incessants. — Cependant, l'année i848 était arrivée. La révolution enleva à Gogol son dernier reste de bon sens et de raison. Épouvanté par des visions de destruction et de dissolution universelle, il devint l'admirateur absolu du système politique qu'il avait flétri et stigmatisé, et se fit le prophète de la « Sainte-Russie, » que sa destinée appelait à détruire l'occident païen, et à fonder sur ses débris l'empire panslaviste orthodoxe de mille ans...

En 1852, le grand poëte humoriste de la Russie fut trouvé mort de faim devant les saintes images en face desquelles il était demeuré, un jour entier, agenouillé dans une muette prière. Ainsi Gogol mourut victime de son tempérament maladif, d^une situation funeste et de cette même fatalité qui avait envoyé mourir à l'étranger Griboïedoff et Lermontoff, qui avait plongé Batjuschkoff dans la nuit de la folie, et avait ruiné moralement et physiquement à la fleur de leur âge Kolzoff et Wenjewitinofl*.

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