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ne le cède pour le rang à aucun des ministres. Un fait éminemment propre à caractériser la situation de ces fonctionnaires, c'est que pendant longtemps il y a eu des départements administratifs dont les directeurs ne portaient pas le titre de ministre , — exemple : le directeur en chef des postes* et celui des travaux publics, — mais qui pourtant jouissaient d'une considération égale à celle des ministres, et qui faisaient partie du comité des ministères. Quant au conseil de Tempire, quant au Sénat et quant au collège des membres honoraires de Toffice suprême de la tutelle , le fait d'appartenir à ces hautes juridictions de l'empire n'a en soi qu'une importance médiocre. Être transféré au Sénat, sans exercer en même temps un autre emploi, est un honneur assez problématique, auquel les anciens généraux et les anciens gouverneurs n'échappent qu'exceptionnellement et qui fort souvent équivaut à une' mise en non-activité. Dans beaucoup de cas, la nomination d'un gouverneur à la dignité de sénateur a passé pour une disgrâce, et c'est encore là le cas aujourd'hui. Le fait que tout ancien ministre a sa place

marquée dans le conseil de l'empire, indique sufQsam-

ment que l'importance réelle de ce corps est beaucoup moins considérable qu'on ne serait tenté de l'admettre,

1. Le premier ministre des postes fut le comte Iwan Tolstoï, un ami personnel de Tempereur Alexandre II, qui désirait ce titre et qui Tobtint, bien que sa situation ne différât en rien de celle de son prédécesseur le comte W. Adlerberg !•'. Après la mort de Tolstoï^ ce ministère ne fut plus pourvu : le département des postes fut dépouillé de son indépendance et placé sous Tautoiité du ministère de rintérieur. Le directeur actuel des postes est le baron Yelbio, ci-4ev^nt gouverneur de la ville d'Odessa.

à en juger d'après les noms sonores qui le composent. On peut envisager comme règle que la catégorie des hauts fonctionnaires ne comprend que les hommes qui, tels que les aides de camp généraux et les secrétaires d'Etat, ont accès direct auprès de l'empereur. D'autres, qui n'ont qu'un rang relativement inférieur, mais qui, tels que le chef suprême de la police et le major du palais, présentent directement leurs rapports au souverain, ne jouent un rôle important qu'à raison de cette circonstance.

Il n'existe pas chez nous un secrétariat d'État, dans le sens que l'on attache à ce mot dans l'Europe occidentale. Ahstraction faite des secrétaires départementaux du conseil de l'empire, qui portent ce titré depuis une époque fort reculée , — le secrétaire des séances plénières du conseil de l'empire , s'appelle secrétaire de l'empire, — lés personnes qui portent ce titre et qui peuvent occuper les situations les plus diverses, sont en quelque sorte des aides de camp généraux civils, c'est-à-dire des personnages ayant accès direct auprès de l'empereur. Le Becrétariat d'État ne se distingue de ^e grade d'aide de camp, que par ce fait que les aides de camp généraux, en tant qu'ils n'occupent pas d'au- ' très fonctions qui seraient incompatibles avec celle-là, sont à tour de rôle, de service auprès de la personne de l'empereur*, ce qui n'est point le cas pour les secré-

1. Sont chaque jour de service près de Sa Majesté un aide de camp général, un major général à la suite et un aide de camp de rempereur ayant le rang de colonel, sans parler des chambellans, des gentilshommes de la chambre ni des autres fonctionnaires dç la cour.

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taires d'État. Tous les ministres , lorsqu'ils appartiennent au ressort civil, tous les secrétaires d'Etat, lors* qu'ils ont un grade militaire, sont, par le fait même, aides de camp généraux. U en est de même des chefs des administrations supérieures, lesquels ont rang de flsinistre, des chefs des trois sections de la chancellerie impériale, des plus éminents « collègues-ministres, » enfin d'un grand nombre de membres influents du conseil de l'empire et des hauts dignitaires de la cour^. Celui qui a pu gagner le titre d'aide de camp général on de secrétaire d'Etat ne perd plus cette dignité, alors même qu'il perd l'emploi qui la lui a fait obtenir. Il suit delà que le nombre des personnes qui sont en possession de cette marque de distinction est assez considérable. Abstraction faite des nombreux change^ ments de ministres, qui ont eu lieu sous le gouvernement actuel et qui en sont, pour ainsi dire, la marque caractéristique, il s'est produit des changements de personnes assez fréquents, même parmi les hommes qui comptaient dans le nombre des phis favorisés. Le conseiller intime Budkoff, le prince Souwaroff, le général Albedinsky, le comte M. A. Korif ne sont pas les seuls personnages qui, durant ces dernières années, aient éprouvé la versatilité de la faveur souveraine et qui soient rentrés dans l'ombre après avoir passé pour

1, Les aiguillettes d'or, qui sont les insignes des aides de camp généraux, sont en outre conférées à presque tous les généraux de haut fang commandants de corps et gouverneurs généraux. Un général qui n'est pas en même temps aide de camp général est à

peine con»idéré comme ayant un plein grade.

être indispensables, et cela sans qu'on ait pu indiquer les raisons qui avaient motivé ces mesures.

Dans le premier volume de ces études , nous avons déjà parlé de plusieurs des personnages marquants de notre gouvernement; savoir : les comtes Adlerberg, le comte P. A. Schouwaloff , le ministre de la guerre Milioutine, le prince Gortschakoff , P. A. Walouïeff : nous avons fait incidemment connaissance avec d'autres. Parmi les représentants de l'ancienne génération qui, sous le règne du défunt empereur, ont joué un rôle aussi impartant que sous le gouvernement actuel, il faut citer en première ligne le comte Panin, ancien ministre de la justice. Le comte victor Féodorowitch, petit-fils du vainqueur de Pouzatscheff et fils du vicechancelier d'Alexandre !«' , est aujourd'hui un homme âgé de plus de soixante-dix ans. Il a commencé sa carrière dans là diplomatie, et ses premiers débuts ont été laborieux et pénibles. Son caractère raide et hautain et son extérieur peu avantageux,-^ sa taille démesurée et sa tournure gauche l'ont fait surnommer le « chameau , » — lui avaient conquis peu de sympathies. Chargé, en la qualité de conseiller d'ambassade et à titre intérimaire de la direction de l'ambassade d'Athènes, il a gagné les bonnes grâces de l'empereur par la belle écriture et par le style compassé de ses rapports. Vers la fin de la période de 1830 à 1840, nommé secrétaire d'État au ministère de la justice, ce formaliste empesé et rigoureux sut si rapidement conquérir la confiance de l'empereur que celui-ci, dès Tannée 1840, le nomma ministre de la justice. Habitué

à suivre pontuellement et sans hésiter la volonté sou> veraine et à éviter tout ce qui pouvait le faire soupçonner de nourrir des projets novateurs, le comte Victor Féodorowitch administra son département en suivant la vieille routine et sans rien changer au fonctionne^ ment défectueux de notre organisation judiciaire. Fidèlement attaché au lourd formalisme et à Tinfînie multiplicité des instances qui, depuis trente ans déjà, provoquaient contre l'ancien système les plaintes les plus fondées et que Ton croyait à jamais condamnés, le ministre de la justice passait, aux yeux de son souverain, pour un homme rigoureusement et absolument dévoué à la cause de Tordre. Loyal fonctionnaire de Fancienne école, il fermait naturellement les yeux sur les nombreuses atteintes à la justice qui étaient alors à Tordre du jour, atteintes qui n'étaient pas seulement le fait de l'empereur, mais que les hauts fonctionnaires militaires ou civils se permettaient eux-mêmes impunément; il savait demeurer impassible chaque fois que, dans un cas particulier quelconque, le fonctionnement légal de la justice était suspendu et que l'affaire en question était arbitrairement déférée à des commissions « mixtes » c'est-à-dire mi-partie militaires et mi-partie civiles, instituées ad hoc *.

1. Nicolas croyait devoir, en instituant de telles commissions, remédier aux lenteurs et au caractère peu sûr des tribunaux réguliers, presque toigours faciles à corrompre. Il connaissait fort bien les vices de Taucienne organisation. Mais, depuis 1840, il avait horreur des réformes et, d'ailleurs, il croyait avoir assez fait une fois pour toutes sur ce terrain par l'achèvement du code. Quant à reconnaître Tinfluence démoralisatrice d'une justice d'exception, cela dépassait ses moyens.

Après ravénement d'Alexandre II, qui eut lieu le 1*' mars 1855 ^ on put croire pendant un certain temps que le ministre de la justice ne demeurerait pas à son poste au delà de la guerre de Grimée et qu'il se retirerait aussitôt que le jeune souverain aurait gagné le loisir nécessaire pour entreprendre une réforme sérieuse. Déjà au cours de Thiver de 1855 à 1856, il circulait à Saint-Pétersbourg des caricatures qui représentaient le ministre aux longues jambes échangeant force compliments avec ses collègues Kleinmichel et Brock : les trois personnages, faisant assaut de politesses, se disputaient à qui ne monterait pas le premier dans le traîneau de la démission qui dévalait à grand train la montagne. On avait espéré que la gestion ministérielle de Panin ne survivrait pas à Tannée 1856. Mais cet espoir ne devait pas se réaliser. iLe comte ne sut pas seulement se maintenir à son poste, il sut aussi conquérir à un si haut degré la conOance de son nouveau souverain que celui-ci, au cours du mois de mars 1860 nomma l'ancien conseiller de son père au poste de président de la Commission de rédaction du Comité d'émancipation, en remplacement du comte Jacob Kostowzoff, qui était mort subitement. La nouvelle de cette nomination fut accueillie avec satisfaction par toute la Russie libérale. Le numéro du Kolokol qai la publia parut encadré de noir en signe de deuil. Néanmoins , Panin sut se maintenir à son nouveau poste aussi heureusement qu'il s'était maintenu à son ancien poste, et on le vit s'acquitter de son rôle d'ém^ncipateur des paysans comme il s'était acquitté de celui

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de ministre de la justice conservateiir. Dans les régions officielles, on s'occupait aussi peu des différences de parti que de Timpossibilité de confier aux organes de Tancien système, comme une affaire de détail, raccomplissement d'une œuvre aussi importante que celle de l'émancipation. La confiance du souverain décidait seule la question de savoir quels étaient les hommes les plus aptes à préparer l'acte législatif le plus considérable des temps modernes, et cette confiance se rattachait étroitement à la faveur dont l'empereur honorait les amis de son père. Dix-huit mois seulement après la suppression du servage et sept ans après Tavénement d'Alexandre II, le comte Victor Féodorowitch abandonna l'emploi qu'il avait occupé vingt-deux années durant. La transformation radicale de l'organisation judiciaire, transformation qui eut lieu au cours de l'automne de 1862, avait été opérée d'après des principes qu'il avait désapprouvés et de l'application desquels il ne voulait pas se charger.

A la surprise générale, le successeur de Panin ne fut pas le secrétaire de l'empire Budkoff, qui avait été le promoteur moral de la réforme judiciaire, mais, contrairement à toute tradition, le conseiller intime Samjactin, ancien coadjuteurdu ministre de la justice. Ce parvenu, qui était d'une nullité absolue, ne se maintint que peu de temps à son poste. Quelques années après, il fut remplacé par le comte Pahlen, qui était un protégé du grand-duc Constantin. Du reste, la réforme judiciaire eut une destinée non moins étrange que son promoteur. De l'aveu même d'hommes qui

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avaient pris une part éminente à l'élaboration de la nouvdle organisation judiciaire, cette œnvre si grande et si difficile' en apparence fut accompli^ en peu de mois et d'une façc»i assez sommaire. On prit les mémoires que des commissaires spéciaux avaient rédigés sur l'organisation judiciaire en France et en Angleterre et l'on se contenta d'en extraire, mutatù mutanéts, les dispositions concernant le jury, les juges de paix et les conférences de juges de paix, sans se préoccuper de savoir si et dans quelle mesure ces dispositions cadraient avec les institutions russes. Le seul chapitre qui souleva certaines difficultés fut celui qui avait trait aux crimes politiques. On compléta ce chapitre par l'addition de dispositions ayant pour ohjet de s'assurer contre le libéralisme de certains jurés. Cette partie du travaU fut, dit-on, l'œuvre du sénateur Buzkoffski, mort en 4873, lequel avait été le principal collaborateur de Budkoff. Le caractère superficiel de cette organisation hâtive s'est depuis manifesté par des conséquences funestes qui ont justifié la plupart des jwrévisions qu'Iwan Aksakofif avait émises peu de temps après la publication du projet de loi. L'indolence et la morale relâchée des jurés produisirent, en effet, un si grand nombre d'acquittements insensés que le maintien des institutions de 1862 a été plusieurs fois mis sérieusement en question et que les partisans de l'ancien système suranné pnr^ort ajourner l'extension de la nouvelle organisation aux parties les plus éloignées du territoire et notamment aux gouvernements du Nord-Ouest et du Sud-Ouest. Si les nouvelles instructions ont été

maintenues à travers toutes les tergiversations et toutes les hésitations, ce résultat est dû surtout à deux causes : la popularité que les juges de paix avaient généralement acquise et la satisfaction que Ton ressentait de la rapidité de la nouvelle procédure. Dans les affaires civiles, notamment, on s'accommodait beaucoup mieux de la fréquente perversité des jugements que des intolérables lenteurs de l'ancienne procédure qui, parfois, ne comportait pas moins de cinq instances successives et peu sûres. On tenait compte aussi de cette considération que la plupart des nouveaux juges étaient du moins honorables et qu'ils compensaient, aux yeux de la grande masse du public, Tinsuffisance de leur instruction juridique par leur bon vouloir et par la résistance systématique qu'ils opposaient aux hautes influences. Les vices considérables du jury donnent encore aujourd'hui lieu à mainte critique, et l'on peutdire que cette institution se maintiendrait difficilement s'il n'était pas difficile en Russie, comme partout ailleurs, de retirer les concessions une fois faites à la nation. On a, du moins, cherché de toutes les façons à neutraliser leur influence, notamment en restreignant la publicité, légalement garantie, des débats et la liberté de parole des avocats. Le fameux procès Netschaïeff fut l'occasion de mesures restrictives de ce genre. Une ordonnance impériale enjoignit aux journaux de ne publier sur les débats de cette affaire que les renseignements des journaux officiels et un ordre direct, émanant de la 3® section, envoya le prince Urunoflf, de Moscou, le trop hardi défenseur des complices de Netschaïeff, dans un chef-

lieu d'arrondissement de livonie, où ce personnage réside encore aujourd'hui. En dépit de Tindépendance de la justice, garantie par la loi, l'administration a eu, dans des cas assez nombreux, recours à des mesures absolutistes et arbitraires de cette nature, et, chaque fois. Ton a allégué comme excuse que le gouvernement ne pouvait se dispenser de corriger, du moins en certaines circonstances, les effets de l'œuvre hâtive de 1862 et de l'imprudence avec laquelle on avait trop compté sur le sentiment de justice de la nation. Le conseiller intime et ci-devant secrétaire d'empire Budkoff, président de la Commission, qui avait ébauché la nouvelle organisation, n'a pas reçu le prix qu'il avait attendu de ce travail : en d'autres termes, il n'est pas arrivé au ministère de la justice. Peu de temps après avoir quitté le poste qu'il avait considéré comme le marchepied au s moyen duquel il devait s'élever aux plus hautes dignités , M. Budkoff tomba en proie à une maladie mentale qui l'obligea à aller pour plusieurs années à l'étranger. Depuis sa guérison, l'ancien secrétaire d'empire est revenu à Saint-Pétersbourg, mais aucun poste important ne lui a été confié de nouveau. Il passait en son temps pour le plus grand et le plus dangereux libertin de la résidence et c'était à de folles débauches qu'il devait le mal dont il souffrait. Rarement on a vu un personnage de distinction, lequel était investi d'importantes fonctions, se conduire avec autant d'effronterie licencieuse que M. Budkoff. « Vous savez que je déteste les honnêtes femmes! » — l'entendis-je dire un jour en i855, à une dame d'une honnêteté irréprochable, qui

était la femme d'un conseiller d*État actuel et respectable fonctionnaire sénatorial. Cette dame et les personnes qui Tentouraient durent se résigner à subir cette insolence sans mot dire, attendu que celui qui avait ainsi parlé passait pour celui des hauts fonctionnaires du ministère de la justice qui avait le plus d'avenir.

Le comte Panin, depuis sa retraite du ministère de la justice, qui eut lieu au cours de l'automne de 1862, a encore joué un rôle et occupé un poste influent. Vers le milieu de la période de 1860 à 1870, il réussit à supplanter le baron — actuellement comte, — M. A. KorfiP, directeur de la deuxième section de la Chancellerie impériale et il demeura à ce poste jusqu'en 1867. Korff, ancien directeur de la biUiothèque impériale publique, auteurde la relation officielle des événements de décembre 1825, membre du conseil de l'empire, etc., était devenu si sûr de sa position, dont son prédécesseur avait fait une sorte de ministère et l'un des postes les plus influents en Russie, qu'il avait maintes fois manifesté l'envie de se décharger d'une partie du fardeau des affaires publiques et qu'il avait décidé l'empereur à lui donner en Ifl^ personne d'un jeune homme, M. Solski, lequel venait d'être nommé conseiller d'État, un coadjuteur et un adlatus ^ui le représentât pendant les voyages balnéaires qu'il faisait chaque été a l'étranger. Pendant un de ces intérims, Panin fît observer à l'Empereur combien il était téméraire de confier les importants travaux de codification à un parvenu que nul ne connaissait, qui n'avait encore donné aucune

preuve de capacité et sur qui ron ne pouvait sérieusement faire fond.

Le monarque expliqua cette anomalie par Tétat maladif de Korff ef par Fabsence de fonctionnaires âgés qui seraient disposés et aptes à débarrasser le baron de son lourd fardeau. Panin se déclara prêt à se charger de ce fardeau et, peu de temps après, Korif, qui résidait toujours à l'étranger, fut avisé par une lettre autographe de Tempereur que Sa Majesté avait enfin réussi à réaliser le vœu du baron et à donner un successeur à ce dernier. Korif devait être dédommagé par la nomination au poste de président du premier département du Conseil de Tempire, mais il vit, non sans raison, dans le changement de situation qui lui était imposé, une disgrâce, ou tout au moins une diminution de sa puissance et de son influence, et au bout de quelques années il prit sa retraite pour pouvoir aller se fixer à l'étranger. Il demeure aujourd'hui encore a Wiesbaden, qui semble exercer sur les dignitaires russes disgraciés une attraction toute particulière et qui déjà sert d'asile à une demi-douzaine d^entre eux.

Actuellement les fonctions de chef de la deuxième section et de président du premier département du conseil de l'empire sont dans les mêmes msdns. Celui qui occupe en ce moment ce double poste est le prince Urusoff, jeune secrétaire d'État sans importance personnelle, qui a fait sa carrière grâce à sa qualité d'ancien membre de l'entourage particulier de l'impératrice. Il a d'abord remplacé Budkorff au secrétariat de l'empire, puis, après la retraite de Panin, est devenu le

chef de la 2* section. Les fonctions de secrétaire de Tempire sont échues à M. Solski, ranciéh protégé de Korff, qui occupe encore aujourd'hui ce poste.

Après les directions de section de la chancellerie impériale, — le chef de la 4* section est le prince Pierre d*01denhourg, — les hauts emplois dans la Commission des requêtes passent pour les plus importants dé tous les postes qui sont les similaires des ministères. Le prince Alexandre Galytzin a été longtemps président de cette commission. Depuis sa mort, ce poste est occupé par le général Ignatieff I*', proche parent de notre ambassadeur à Gonstantinople. Gomme le général est en même temps président du comité des ministres et que cette dernière fonction Tabsorbe à un haut degré, le prince Dolgorouki, sénateur et grand-maître de la Cour impériale, personnage assez mal famé^ d'ailleurs, — on l'appelle un « homme de sac et de corde, » — est considéré comme l'âme même de cette importante juridiction. C'est ici le lieu de constater que le comité des ministres comprend, outre les ministres et M. NabokolF, secrétaire d'état pour la Pologne, les chefs des 2«,3* et 4« sections de la chancellerie impériale, les présidents des divers départements du Conseil de l'empire et le contrôleur de l'empire, qui, depuis le i" janvier, est le général Greigh, ancien collègue de M. de Reutern, ministre des finances. La plupart des hauts dignitaires de l'empire et de la cour sont réunis dans le Conseil de l'empire, qui comprend presque tous les anciens ministres, les « collègues-ministres » influents et un certain

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nombre de généraux et de conseillers intimes, fort inégaux en situation, en influence et en considération. Gomme le nombre des membres du conseil de Tempire est très-considérable, attendu que certains hauts fonctionnaires entrent de droit et traditionnellement dans ce corps, lorsqu'ils ont pris leur retraite ; et que l'empereur n'est aucunement lié par les avis de la majorité de cette assemblée ; que, loin de là, il les confirme ou les modifie .à son gré : le conseil de l'empire ne joue pas le rôle important qu'on lui attribue généralement, notamment à l'étranger. Faire partie du conseil de l'empire est, comme nous avons déjà eu l'occasion de le constater, une fortune, mais cela ne constitue aucun titre, soit à la considération, soit à l'influence. On peut même dire que, pour beaucoup de personnages, l'entrée dans le conseil de l'empire équivaut en quelque sorte à un enterrement politique, c'est-à-dire à la ruine de toutes les espérances ambitieuses qu'ils avaient conçues. Le caractère monarchique de l'état se reflète si fidèlement dans la constitution du haut fonctionnarisme que le fait d'appartenir à des collèges a chez nous beaucoup moins d'importance que celui d'occuper certains postes de second rang.

Les membres du conseil de l'empire se répartissent en deux catégories nettement distinctes Tune de l'autre : les membres du plénum, qui ne se réunissent que lorsqu'il s'agit de prendre des décisions d'une certaine importance, et les membres des trois départements, — législation, afl'aires civiles et cultes, politique et n. ^

finances, — qui s'occupent du règlement des affaires courantes. Le doyen des membres du plénum était le fèld-maréchaly généra) comte de Berg, qui est mort en janvier dernier 1874. Le rôle que ce représentant par excellence de l'esprit germano-russe conservateur a été si considérable que nous devons nous y arrêter un moment. Parvenu à Tâge de quatre-vingt-quatre ans et ayant conservé son activité jusqu'au dernier moment, le comte de Berg appartenait à cette génération qui, dans la lutte engagée contre Napoléon P', avait reçu les impressions durables de sa vie, qui avait fait son efaemin sous le régime de la réaction Metternich et qui avait passé la meUleure partie de son existence dans un temp» absolument différent du nôtre. Il a servi avec une égale distinction trois souverains russes et, jusqu'au dernier moment, a pris une part importante aux affaires de l'État.

Né le 26 mai 1790, d'une ancienne famille noble de la Livonie, M. de Berg n'avait pas été originairement destiné à la carrière militaire. Il venait de terminer ses études à l'université de Dorpat lorsque Napoléon fit irruption en Russie et appela toute la jeunesse de ce vaste empire sous les drapeaux de l'homme de qui seul on avait alors le droit d'attendre l'affranchissement de FEurope.

Grâce à son instruction solide, grâce à son zèle laborieux et aux bonnes relations de sa famille, le jeune volontaire^ de vingt*deux ans passa ofûcier au bout de quelques mois, puis il entra dans l'état-major, et déjà, à l'époque de la première prise de Paris, il avait gagné

le grade de capitaine. Pour se remettre des fatigues de la guerre, Berg, après la conclusion de la paix, prit un congé et se rendit en Italie, puis en Grèce, puis encore en Turquie. Dans ce dernier pays, il acquit la connaissance exacte de la constitution géographique et ethnographique de la presqu'île des Balkans, connaissance qu'il eut plus tard mainte occasion d'utiliser en faisant la guerre contre les Turcs. En revenant à Saint-Pétersbourg, le capitaine d'état-major en congé s'arrêta quelque temps à Vienne. De retour dans la capitale de l'empire russe, grâce à sa ylve intelligence des choses de l'Orient, il attira l'attention du comte Capo d'Istria, le réfugié ionien qui, depuis 1808, était l'un des conseillers les plus influents de l'empereur, et qui poursuivait activement la réalisation de son rêve de jeunesse, c'est-à-dire, l'émancipation de la Grèce, courbée sous le joug ottoman. Capo d'Istria était en 1817 à l'apogée de son prestige et, depuis le congrès de Vienne, il exerçait sur la politique extérieure de la Russie une influence incomparablement plus considérable que celle du comte Nesselrode lui-même, qui était le directeur ofQciel de cette politique.

Sur sa recommandation, Berg entra dans la diplomatie et, conformément à son vœu, il fut envoyé pendant plusieurs années dans l'Italie méridionale, où il étudia le carbonarisme qui, depuis la restauration des Bourbons de Naples, était en pleine floraison et qui, non sans raison, était devenu un sujet de défiance pour tous les grands États européens. On sait, en efifet, que les conspirations qui troublaient alors la plus grande partie

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du monde et que les officiers revenus de France avaient mises à la mode même chez nous, avaient, dans un trèsgrand nombre de cas, copié l'organisation de la ligue des carbonari italiens. Berg fut un des premiers étrangers qui étudièrent à fond cette agitation, dont les effets ont été souvent exagérés et qui en firent le sujet de relations coordonnées. Le gouvernement russe fit publier des extraits de ses rapports ; il eii fut fait aussi des traductions qui circulèrent dans toute TEurope et qui provoquèrent alors une sensation universelle.

Berg revint en 1822 à Saint-Pétersbourg. Nommé colonel, il fit plusieurs expéditions contre les Kirghiz. En 1825, il participa à une reconnaissance des bords de la mer d'Aral qui, grâce au concours du naturaliste Eversmann, qui lui avait été adjoint, lui acquit un certain renom dans le monde scientifique. Toutefois, la carrière proprement dite du futur feld-maréchal général ne commença que sous l'empereur Nicolas. La guerre de 1828 contre la Turquie donna à Berg l'occasion d'utiliser les études qu'il avait faites douze ans auparavant dans ses voyages. Dans la guerre et la révolution polonaise de 1830, et notamment dans les négociations qui eurent lieu à l'occasion de la capitulation de Varsovie (1831), il révéla une habileté diplomatique si extraordinaire que l'empereur le promut rapidement majorgénéral, puis lieutenant général, puis enfin général d'infanterie et quartier-maître général. C'est en cette qualité que Berg fut adjoint au prince Paskewitch, lieutenant-général en Pologne, dont il se concilia l'entière confiance et qui le chargea de diriger les opérations ca-

dastrales en Pologne. Berg résida longtemps en cette qualité, tantôt à Varsovie et tantôt à Saint -Pétersbourg. Bien qu'il fût ardemment dévoué à la personne de l'empereur et à sa ligne de conduite politique, et bien que Tempereur le tînt en haute estime à raison de sa capacité, il n'était pas, à vrai dire, un favori du czar. Gomme son culte pour le système de Nicolas procédait précisément d'une conviction sérieuse, Berg n'était pas l'apologiste absolu de toutes les mesures impériales ; parfois même, il ne craignait pas de manifester un sentiment s'écartantde celui du souverain. Le tempérament autocrate de l'empereur pouvait, en certaines circonstances, se formaliser même de la plus légère contradiction. Ce fut la raison pour laquelle Berg passa longtemps pour être l'un des généraux les moins pn faveur. Ayant un jour commis la haute imprudence de faire prisonnier dans une manoeuvre près de Krawnoje-Gelo son souverain, qui avait la passion des exercices et des jeux militaires, Berg vit le soleil de la faveur impériale se détourner de lui si complètement que, vers le milieu de la période de 1340 à 1850, il était considéré comme un homme qui était au bout de son rôle et dont la carrière était pour ainsi dire fînie^,

La campagne de Hongrie de i849 remit les services de Berg en relief. Paskewitch, qui, malgré son grand âge et son outrecuidance qui frisait l'irresponsabilité, avait reçu le commandement en chef de l'armée, ne

1. « Tu es un fou et tu as toujours été un fou! » — dit Tempcreur au général, qui avait commis l'imprudence de demander à Sa Majesté de rendre son épée.

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pouvait être abandonné à lui-même. Il fallut lui adjoindre un homme qui possédât sa confiance etquieût^ en même temps, Texpérience des affaires politiques. Cet homme était le général de Berg, qui devait, dans la suite, exercer Tinfluence la plus sérieuse sur la marche des affaires politiques et militaires. Quelques semaines à peine après l'ouverture de la campagne, les rapports entre les commandants en chef et les officiers des armées russe et autrichienne étaient aussi tendus que possible. L'arrogance hautaine de Paskewitch ne laissait échapper aucune occasion de froisser les généraux autrichiens. C'est lui qui, après la catastrophe de Vilagos, envoya à Tempereur Nicolas ce télégramme : « La Hongrie est couchée aux pieds de Votre Majesté ! » En outre les officiers russes, imitant l'exemple de leur commandant en chef, narguaient brutalement les Auti'ichiens et leur donnaient clairement à entendre que leurs élégants et alertes amis magyars leur plaisaient beaucoup mieux que leurs « méthodiques » camarades et alliés allemands, sous leur blanc uniforme. Il est bon de constater que la cruauté barbare avec laquelle Haynau sévit contre les généraux hongrois vaincus, contribua puissamment à rendre de jour en jour plus hostiles les rapports des deux armées entre elles. On sait que le grandduc Constantin, qui avait été adjoint à Paskewitch, eut toute la peine du monde à sauver Gœrgey de la potence et que les officiers russes ne dissimulèrent point l'indignation que leur causèrent l'exécution du brave Domjanitch et celle du comte de Leiningen, Si une rupture formelle fut évitée et si les rapports entré Paskewitch

et Haynau redevinrent tolérables, ce résultat fut l'œuvre presque exclusive de l'intervention habile et prudente de Berg. En sa qualité de quartier-maître général, Berg avait exercé sur la marche des opérations russes Tinfluence la plus considérable ; en sa qualité de plénipotentiaire impérial au quartier-général autrichien, il avisa à prévenir entre les deux alliés vainqueurs tout dissentiment sérieux. Élevé dans les traditions de la Sainte- Alliance, Allemand de naissance et comme tel, peu disposé à favoriser les visées panslavistes, il avait à cœur le maintien de la bonne harmonie entre les deux grandes puissances qui représentaient à ses yeux le « principe conservateur. » C'était pour lui une affaire de conviction et de cœur. Ce fut à juste titre que, lors du départ de l'armée russe, l'empereur François-Joseph conféra sa décoration la plus élevée, avec la dignité de ^ comte autrichien, à l'habile et zélé médiateur, au seul homme dont le vieux Paskewitch eût écouté la voix.

Même après cette glorieuse phase de sa vie accidentée, Berg demeura au second rang parmi les généraux qui formaient l'entourage intime du défunt empereur. En dépit de l'admiration et du dévouement qu'il avait voués à l'empereur et à son système, cet homme au sens rassis, qui connaissait à fond la situation de l'empire et l'organisation de l'armée, était l'adversaire résolu de cette, politique orientale dans la périlleuse voie de laquelle Nicolas s'était laissé entraîner depuis le commencement de la période de 1850 à 1860. Il n'hésita pas à dissuader l'empereur de laisser les événements aboutir à une guerre qui pouvait mettre l'Europe entière en armes

contre la Russie et dont le prix que Ton espérait devoir être la possession de Byzance, n'était pour son esprit froid qu'une vaine chimère. Protestant et rigoureusement conservateur, il n'était point accessible au fanatisme national qui, à cette époque, s'était emparé de la Russie orthodoxe. Dans ces conditions, il dut se résigner, lorsque la guerre eut éclaté, à n'être envoyé ni sur le Danube ni en Grimée et à se contenter du poste secondaire de commandant de Reval et de la côte esthonienne. Ce ne fut qu'après la mort du souverain qu'il avait servi avec distinction trente ans durant que Berg fut pourvu d'un nouvel emploi supérieur. Il fut nommé gouverneur général et commandant général de Finlande, et, à la suite de l'heureuse défense de Sweaborg, nommé comte russe et finlandais. Pendant six ans, c'est-à-dire jusqu'en novembre 1861, Berg demeura à son poste de Finlande, qui, d'ailleurs, était assez mal choisi pour lui. Depuis la fin de la guerre d'Orient, la Finlande se proposait à rentrer en possession des droits constitutionnels qui lui avaient été Octroyés mais qui, depuis soixante ans, étaient restés à l'état de lettre morte. L'empereur avait promis de convoquer le parlement finlandais, qui chômait depuis 1808, et cette promesse avait été pour la grande principauté le signal d'une ère libérale nouvelle. Partout, on se mit à préparer les réformes les plus étendues, à organiser des réunions électorales, à publier des brochures et des programmes. En dépit de la censure, la presse déploya une activité jusqu'alors sans exemple. Pour le vieux soldat qui avait blanchi dans les traditions de l'absolutisme le

plus inflexible, ces velléités libérales furent aussi inintelligibles que rayait été, quelques années auparavant le fanatisme slave orthodoxe des nationaux russes partant en guerre contre les Turcs.

Il tomba en conflits continuels non-seulement avec la jeunesse tumultueuse du parti national iinnois et du parti suédois de l'opposition, mais finalement aussi avec le Sénat et les autorités supérieures du grand-duché. Les choses en vinrent à ce point que, de la mission du comte de Berg, il n y avait plus à attendre aucun effet utile et que Tempereur dut, enfin de compte, rappeler son gouverneur général et le mettre àla retraite avec le titre de membre du Conseil de l'empire, sans parler de plusieurs autres titres honorifiques.

Berg, qui avait alors soixante-et-onze ans, passa deux ans dans le calme de Texistence d'un administrateur envoyé dans le conseil de l'empire. Ces deux années doivent compter dans la partie la plus pénible de la vie mouvementée du comte de Berg : car elles ont eu pour effet de transporter cet homme de l'ancien régime dans une sphère où les idées de réformes Ubérales, qui étaient devenues à la mode, dominaient exclusivement. Mais le revirement qui se produisit depuis 1863 exerça une influence décisive sur la destinée de l'ancien gouverneur général de Finlande. Quatre semaines après que l'insurrection polo-lithuanienne eut éclaté, c'est-à-dire dans les premiers jours de mars 1863, Berg partait pour Varsovie, en qualité d'adlatus du grand-duc Constantin. Cette même année, en juin, il fut nommé, en remplacement de Wielopolski, président du conseil d'État

polonais, lequel a été depuis supprimé; pais, le 12 novembre, lieutenant général dans le royaume, en remplacement du grand-duc Constantin.

Son premier acte fut de déclarer le royaume de Pologne tout entier en état de siège et de le placer sous l'autorité de commandants militaires. Au cours du mois de décembre de cette même année, tous les propriétaires terriens durent rejoindre leurs terres ; tous les couvents catholiques durent acquitter de lourdes surtaxes ; de nombreuses confiscations furent ordonnées et exécutées. Berg réussit partout où ses prédécesseurs avaient échoué. Il découvrit le siège du gouvernement national secret qui, depuis trois ans, exerçait dans le pays une autorité presque illimitée, et, par le fait même, il porta la hache au cœur même de Tinsurrection. Après le rétablissement de Tordre extérieur, il changea de système et devint Tantagoniste de ses anciens alliés, les missionnaires orthodoxes de Técole de Milioutine : le prince Tcherkasskî , Koscheleff, Samarin, etc. Les détails de cette lutte intime ont été beaucoup moins connus à l'étranger que les rigueurs de ses débuts. A vrai dire, le comte de Berg n'a pas été le fanatique ennemi de la Pologne et russificateur pour lequel on Ta tenu. On conçoit sans peine qu'un homme de sa trempe et ayant un tel passé ait écrasé impitoyablement l'insurrection et qu'il ait sévèrement châtié ceux qui la dirigeaient ; mais homme froid et pratique de l'ancienne école, il s'abstint de toute cruauté inutile, comme il s'était abstenu de donner dans les rêves fantastiques du slavisme démocratique sur la nécessité et la possibilité d'une

LE HAUT FONCTIONNÂBISME. 91

russification et d'une démocratisation complète de l'ancien royaume catholique et aristocratique de Pologne. Les fanatiques qui poursuivaient comme une sainte mission la destruction de toutes les institutions existantes en Pologne, eurent pour adversaire résolu ce contempteur de toute « idéologie. » Chaque fois qu'il Ta pu, Berg a combattu les aspirations de la démocratie nationale et il a conseillé à Saint-Pétersbourg l'adoption d'une politique rigoureuse mais raisonnable, visant des résultats pratiques et dont le but final devait être la réconciliation, et non pas l'anéantissement de l'élément polonais. Homme de l'ancien régime, il vouait aux fanatiques du parti national russe, comme aux libéraux et aux démagogues de toutes nuances, une égale antipathie. En dépit de son inflexible rigueur et bien qu'il fût disposé à prêter la main à la russification qui avait été décrétée à Saint-Pétersbourg, le vieux lieutenant général, dont on connaissait l'esprit sensé et ouvert aux raisons sérieuses, n'était nullement impopulaire dans l'ancienne capitale du royaume de Pologne, durant les dernières années de son administration. On n'ignorait pas que la somme des malheurs qu'il avait détournés de la Pologne n'était pas moins considérable que celle des rigueurs qu'il avait exercées. La haute considération dont il jouissait, en sa qualité de serviteur le plus ancien et le plus élevé de l'État, — le 15 novembre 1867, il avait été nommé feld-maréchal général, — mettait le lieutenant général en état de tenir en échec, avec succès, les partisans de Milioutine. Cette attitude contrastait heureusement avec le servilisme et la

médiocrité de la plupart des personnages de son parti.

Berg est mort cette année, en janvier, à Saint-Pétersbourg, dans rhôtel Demouth, où il avait fixé sa demeure pendant les fêtes données à Toccasion du mariage du grand-duc. La mort vint le surprendre au moment même où l'empereur lui faisait une visite. Avec lui est mort le dernier représentant éminent de l'ancien système strictement autoritaire, le dernier aristocrate germano-russe qui, dans le maintien de Tabsolutisme militaire, voyait Tunique salut, Tunique moyen de maintenir T «ordre.» Laborieux, consciencieux, économe jusqu'à Tavarice, tempérant et sobre, ce vieux soldat, d'apparence simple et sans prétention, remplaçait par le sang-froid, la finesse, l'habileté et le sens pratique, l'éducation supérieure et la capacité hors ligne qui lui manquaient.

Depuis lamortdeBerg,le prince Barjactinski( Alexandre Iwanowitch, né en j 814) est le seul membre militaire du Conseil de l'empire, qui ait le rang de feldmaréchal. Ce personnage blasé à la façon des hommes du grand monde, et dont la santé physique est gravement ébranlée, passe sa vie à inventer des plans fantastiques. A tous les points de vue, il est le contraste vivant du vieux général allemand qui, né d'une famille noble, ancienne mais peu fortunée, et jusqu'alors complètement inconnue dans la résidence, avait fini, à force d'énergique et infatigable activité, par s'élever aux plus hautes dignités militaires de l'empire.

Barjactinski avait commencé sa carrière dès le berceau, car il fut élevé par le colonel Karvelin, en com-

pagnie avec le prince-héritier d'alors, qui n'avait que quatre ans de moins que lui, et qui est devenu l'empereur actuel. Admis dès son adolescence dans les cercles intimes de la cour, il fut protégé et gâté par tous ceux qui voulaient s'insinuer dans les bonnes grâces de son camarade impérial. Bien que sa taille fût audessous de la moyenne, il entra avec le grade de lieutenant dans le régiment des hussards rouges de la garde, qui était, sinon le plus aristocratique, du moins le plus riche et le plus libertin de toute la garde. Après avoir épuisé tous les plaisirs de la débauche aristocratique, ce jeune homme de vingt ans s'engagea dans une aventure romanesque dont la partenaire était, comme tous les initiés le savent, une enfant, la fille aînée de Sa Majesté. La suite de cette aventure fut que l'heureux officier de la garde passa dans la ligne et fut envoyé dans le Caucase, oùil a vécu vingt années entières. Depuis que Pouschkine et Lermontoff avaient célébré la beauté romantique de ce pays et avaient fait des Russes de distinction exilés dans le Caucase les héros de leurs poésies les plus populaires, le mélancolique aristocrate envoyé de Saint-Pétersbourg dans cette région, était passé à l'état de figure légendaire. L'imagination slave pouvait-elle rêver quelque chose de plus poétique et de plus attrayant que l'existence de ces sombres fils de la civilisation du Nord, rassasiés de jouissances de toute nature, vivant au milieu d'une nature sauvage et grandiose, et partageant leurs jours entre le bruyant tumulte des batailles et les périlleuses aventures d'amour avec de charmantes Lesguiriennes? C'étaient de vrais tem-

94 LA SOCIÊTâ RUSSE.

péraments byroniens, qui ne trouvaient le repos que dans l'agitation des tempêtes, cherchaient sans cesse la mort, et, dans Fenivrement de la gloire et du plaisir^ se mouraient de spleen en conser\'ant au plus profond de leur cœur une passion incurable et « grandiose, » dont Tobjet était quelque fabuleuse amante de jeunesse I Le camarade exilé d'Alexandre II devint le représentant de ce type. En peu, de temps, malgré la disgrâce impériale qui pesait sur lui, il fut nommé chevalier de Saint-George, colonel, aide de camp. A trente-quatre ans, il était major général; à trente-huit ans, lieutenant général, et c'est sur lui que, déjà avant que la guerre d'Orient n'eût éclaté, et alors qu'il commandait l'aile gauche de la ligne du Caucase, on comptait pour mener à bonne fin la guerre dans laquelle la Russie, depuis une génération, versait le meilleur de son sang.

Rappelé dans la résidence après l'avènement d'Alexandre II, le vainqueurde Karick-Dere, — carcen'était pas le commandant en chef Rebutow, mais Barjactinwski, le chefdel'état-major général, qui avait frappé le coup décisif, — fut accueilli par notre société et, ea particulier, par la portion féminine, avec un enthousiasme délirant, * et prôné comme le type idéal d'un héros de roman. Pendant la guerre de Grimée, il fit partie àe l'entourage de l'empereur. Quelques mois après la conclusion de la paix de Paris, il retourna à son ancien poste, avec le double titre de lieutenant général et de commandant en chef. Bien qu'alors déjà il fût éprouvé par de cruelles souffrances physiques, Rarjactinski poursuivit sa mission dans le Caucase avec

un tel succès qu'au bout de trois ans, il put annoncer la prise de Tinsaisissable Schamyl et peu de temps après, la soumission complète du pays. Au cours de Tété de 1862, après avoir pris les eaux en Allemagne, Barjactinski revint à Saint-Pétersbourg. Mais étant tombé gravement malade dans un voyage qu'il Jit à Tiflis, il tlut abandonner son poste de lieutenant général. Depuis cette époque, le prince réside alternativement à Saint-Pétersbourg, dans ses propriétés de Pologne et à l'étranger. Malade, blasé, d'un tempéramment inquiet, vieilli avant Tâge par des excès de toute nature, il n'a jamais pu rétablir sur Fancien pied ses relations avec l'empereur. Il vit en dehors du cercle étroit qui a la haute main, et c'est en vain qu'il s'efforce de conquérir J'influence à laquelle il croit avoir droit à raison de ses services militaires. Sur le terrain politique, Barjactinski n'a pas joué de rôle à proprement parler, bien qu'il ait maintes fois essayé d'en jouer un. Tempéramment romanesque, il n'était pas autrefois éloigné de s'engager dans le courant des idées nationales. Dans la dernière partie de sa vie, il a manifesté la velléité de s'associer au parti de l'opposition aristocratique soi-disant libérale. Les fameuses propositions de réconciliation entre Russes et Polonais, qui ont surgi l'année dernière et qui tendaient surtout à opposer une barrière à l'extension du pangermanisme, ont été, non sans raison, attribuées à l'initiative de Barjactinski et aux relations intimes que le feld-maréchal, alors qu'il résidait dans ses propriétés de Pologne, avait nouées avec les membres de la haute noblesse

polonaise. Bien que foncièrement aristocrate, Barjactinskî est l'adversaire résolu du ministre de la guerre Milioutine, qu'il a énergiquement pris à partie au cours des récentes délibérations ouvertes sur la réforme militaire et sur rintroduction du ser^ûce obligatoire pour tous. L*organe dont le prince s'est servi pour diriger ses attaques est un de ses compagnons de guerre du Caucase, le général Fadeïeff, écrivain de talent et auteur du célèbre livre intitulé « Les Institutions militaires et la politique militaire de la Russie » et de plusieurs autres brochures panslavistes, dirigées contre TAutriche. Renvoyé du service, sous le prétexte apparent qu'il était l'auteur de ces publications, mais en réalité à cause des attaques que, dans le Jtusski Mir, il avait dirigées contre Milioutine, Fadeïeff, de concert avec son protecteur princier, chercha à renverser le ministre de la guerre en faisant de son système de décentralisation l'objet d'une critique impitoyable. Accueillies au début avec une certaine faveur, les propositions Fadeïeff-Barjactinski furent néanmoins rejetées par la commission d'organisation instituée ad hoc. En cette circonstance, ce fut le comte Heyden, chef de l'étatmajor général, qui prononça, dit-on, le mot décisif.

Quelques semaines après la mort du comte de Berg, mourut, à l'âge de quatre vingt-quatre ans, un autre vétéran militaire du conseil de l'empire, le comte Luders, général d'infanterie. Ainsi que Berg, Lùders, qui, malgré l'orthographe germanique de son nom, était un Russe pur sang, avait commencé sa carrière pendant la guerre d'indépendance. Après avoir pris part à la guerre

de Hongrie, il devint lieutenant-général en Pologne, quitta ce poste en juin 1862, vécut douze ans encore et, durant cette dernière période, prit part aux campagnes du Danube et de Grimée. Lùders était un commandant de vieille trempe ,vigoureux et brusque et partant, peu aimé.

Fort estimé par l'empereur Nicolas à cause de son esprit formaliste et de sa soumission absolue, le eomte Alexandre Swanowitch n'a pu jouer, sous le gouvernement actuel, qu'un rôle de courte durée. Lieutenant-général en Pologne, il déploya une rigueur si maladroite et si inefficace qu'au bout de six mois à peine, il fut rappelé de Varsovie et envoyé dans les catacombes du Conseil de l'empire avec le titre dç comte.

Parmi les autres membres militaires du Conseil de l'empire, nous citerQns le comte Osten-Sacken , général de cavalerie, fils du prince Osten-Sacken, qui fut, en 1814, gouverneur de Paris; les généraux d'artillerie comte Sumarokoff et Suchazonnett; le prince A. SouwarofiF, ancien gouverneur général de Saint-Pétersbourg, et le baron Guillaume Lieven, grand veneur. Le baron Lieven a été jadis gouverneur général des provinces baltiques.

Ami du monarque actuel, comme il l'avait été de son père, il a joué à maintes reprises un rôle important, et pendant quelque temps il a passé pour être le leader prédestiné de la diplomatie russe. Son extérieur agréable, son éducation sérieuse, sa haute taille et sa mâle beauté, lui avaient conquis de bonne heure la faveur de l'empereur défunt. Promu, pendant la guerre de Turquie, au grade d'aide de camp, le baron Lieven fut à l'âge de quarante-trois ans, au cours du printemps II. 7

de 4843, chai^ d*ane mission qui fit parler d'elle dans l'Europe tont entière. C'est lui qui, en la qualité de plénipotentiaire russe, contraignit la Porte, au milieu des complications qui suivirent l'expulsion du prince Michel Obrenowitch de Serbie, à se reconnaître deux fois coup sur coup, devant le monde entier, Thumble servante du czar. C'est grâce à ses efforts que le prince Alexandre Karageorgewitch, — fils du noir Georges, — que le Sultan avait nommé au poste laissé vacant par le prince Michel, dut, sur Tordre de la Russie, abandonner ce poste et quelques semsdnes plus tard, — toujours sur Tordre de la Rusie, — être réintégré dans la dignité d'hospodar. La célèbre élection de mai à laquelle la noblesse serbe fut appelée à procéder dans la vallée de Topschidere, après que le sultan se fut soumis à la volonté de Nicolas, avait été dirigée personnellement par lieven. Il ne faut pas s'étonner si le jeune diplomate, une fois rentré à Saint-Pétersbourg, fut proclamé Tune des lumières de la diplomatie russe, Tun des hommes d'État de l'avenir. Il ne le fut pourtant pas. En effet, il rentra dans la carrière militaire, où il obtint un avancement si rapide que, pendant la guerre d'Orient, il était déjà ^de de camp général, quartier-maître général du grand état-major et Tun des conseillers les plus influents des deux monarques à qui incombait la direction des opérations de guerre. Malgré Thabileté dont il avait fait preuve dans les diverses fonctions qu'il avait occupées, Lieven était demeuré un homme foncièrement simple, et il voulut passer loin des régions de la cour les der-

LE HAUT FOMCTIOMMARISME. 99

nières années de sa vie. Lorsqu*en novembre i861, le prince SouwarofT abandonna, après treize ans d'exercice, radministration des provinces baltiques, pour devenir, sur le désir de Tempereur, gouverneur général de Saint-Pétersbourg, Lieven sollicita le poste de Riga, qui lui fut immédiatement octroyé. Au début, tout alla à merveille. Le baron Guillaume Carlowitch, en sa double qualité de protestant et de fils de la Gourlande, fut accueilli avec confiance. Il se montra disposé à accorder aux corporations équestres et urbaines la plus grande liberté possible de mouvement. Il sut, en outre, préparer à l'empereur qui, pendant l'été de l'année mouvementée de 4862, était venu visiter Riga et Mitau, un accueil si loyal et si enthousiaste que le monarque lui en exprima sa gratitude et sa satisfaction en lui conférant la décoration de première classe de l'ordre de Saint-Wladimir. Mais un an après, la situation avait complètement changé, et déjà la position de Lieven était mise en question. Avec la plupart des hommes qui avaient fait leur chemin sous le gouvernement précédent, le baron commit la faute de ne tenir compte que de deux éléments : la confiance de son empereur et les vœux ainsi que les besoins du pays soumis à son autorité. Il ne songea pas que le parti national, qui, depuis que l'insurrection polonaise avait éclaté, avait conquis une influence considérable, était devenu une puissance redoutable qui surveillait avec défiance chacun de ses actes' et qui voulait imposer au lieutenant général du czar à Riga l'obligation de se faire en même temps le défenseur de la cause natio-

nale et de Torlhodoxie. Dès Tété de 4864, la Gazette de Mquscou et le Denj (Jour) se mirent à regarder de travers le gouverneur général des provinces bal tiques et à Taccuser de patronner les intérêts protestants et allemands. L'ancien ami de la famille impériale ne crut pas devoir se préoccuper des « bavardages » moscovites et il conserva fidèlement son système d'administration, sans prendre garde aux attaques du parti national. Il ne se contenta pas de faire échec, chaque fois qu'il le jugeait nécessaire, aux prétentions de Mgr. Platen, archevêque de Riga; il s'employa à faire obtenir aux Livoniens le droit de réformer librement leur procédure judiciaire. Dans sa confiance, il ne doutait pas qu'en agissant ainsi, il s'attirait l'hostilité des protecteurs influents que Katlcoff" avait à Saint-Pétersbourg et qu'il exposait à être soupçonné de favoriser pks qu'il ne convenait le protestantisme. Mandé en décembre 4864 à Saint-Pétersbourg, Lieven fut, à l'occasion d'une des chasses de jeudi qui réunissent chaque semaine les amis de Tempereur, avisé par l'empereur lui-même que les choses ne pouvaient continuer sur ce pied sans inconvénient et que les provinces baltiques, dans leur propre intérêt, avaient besoin d'un administrateur national et orthodoxe.

C'était, politiquement parlant, une sentence de mort. Nommé membre du conseil de l'empire, le baron revint se fixer à Saint-Pétersbourg, où il a joué pendant plusieurs années, un rôle purement secondaire, et cela jusqu'au moment où la faveur impériale, qu'il avait conservée contrairement à toute attente, éleva à la

LE HAUT FONCTIONNARISME. iOl

dignité de grand veneur Tami et le serviteur éprouvé du souverain. Le baron Lieven fait partie du cercle intime de Tempereur où, à raison de son âge et de son rang, comme aussi en la qualité de directeur des chasses impériales du jeudi, il joue un rôle important. Il est, en outre, le partenaire régulier de Tempereur au jeu de cartes. Ainsi que la plupart de nos seigneurs allemands, il est un ardent partisan de Talliance prus-' sienne, mais il ne joue aucun rôle sur le terrain politique. Il appartient au groupe des membres conservateurs du conseil de Tempire, dont font partie le prince Souwaroff , son ancien prédécesseur, les deux comtes Strogonoff , le comte de Kotzebue , ancien gouverneur général d'Odessa et actuellement gouverneur général de Pologne, et les autres personnages militaires allemands de l'ancienne école. Cette même catégorie comprend le général de Grûnewald, président du comité des provinces baltiques et directeur des haras, le général de cavalerie Hassford*, le général Gerstfeld, homme

1. Ce général Hassford, qui est mort depuis, a été, si je ne fais erreur, gouverneur général de la Sibérie orientale, de 1840 à 1850. C'est lui qui a inventé ce qu'on appeUe la religion «hassfordienne. » Dans son rapport annuel sur l'état du gouvernement de la Sibérie orientale, cet administrateur sagace avait déclaré que les progrès que les missionnaires orthodoxes avaient faits parmi les Boudâtes païens confiés à leurs soins étaient complètement insuffisants, attendu que ces idolâtres, qui avaient peu de goût pour l'orthodoxie et le christianisme, manifestaient une prédilection prononcée pour le judaïsme. En conséquence, le gouverneur général tenait pour nécessaire la confection d'une religion « de transition, » composée d'éléments judaïques, chrétiens et bouriates, et il « avait l'honneur » de soumettre à l'approbation du souverain un projet par lui rédigé dans ce sens. La religion. « hassfordienne » a été pendant longtemps la cible des lazzi de nos hauts fonctionnaires.

déjà vieux, d*un caractère honnête et modeste, qui pendant longtemps a été Tauxiliaire du ministre des travaux publics et qui a su conserver un nom honoré, bien qu'il ait durant de nombreuses années, travaillé sous les auspices du comte Kieinmichel, de fâcheuse mémoire.

Parmi les anciens gouverneurs généraux dont la carrière a eu pour couronnement la nomination à la dignité de membre du plénum du conseil de l'empire, le général Nasimoff et le comte Mourawieff-Amourski sont , avec ceux que nous avons déjà nommés, les plus connus. Le comte Nasimoff, qui est mort il y a quelques semaines à Vkge de 73 ans, était en son temps Tun des membres les plus aimés et les plus populaires du corps des généraux. Déjà sous l'empereur Nicolas il était devenu successivement aide de camp du princehéritier, aide de camp de Fempereur et, plus tard, aide de camp général. Peu de temps après son avènement, Alexandre II nomma son ancien camarade gouverneur général de "Wilna, Minsk, Kowno et Grodno. Dans cette situation > Nasimoff sut conquérir une popularité extraordinaire, en même temps qu'une influence considérable à la cour, par la part qu'il prit aux premiers actes qui préparèrent la suppression définitive du servage. Les corps de la noblesse des dites provinces avaient, au cours de l'automne de 4857, dans une adresse célèbre à l'empereur, sollicité l'autorisation de procéder à la transformation définitive, dans le sens des idées modernes , de leur situation à l'égard des serfs. Toutefois, quelques mois après l'explosion de

LE HAUT FONCriOKMARlSME. 103

rinsurrectian polo- lithuanienne, Masimoff, qui était soupçonné de sympathies secrètes pour la Pologne» perdit son poste. La Gazette de Moscau arait si énergiquement accusé de faiblesse, c'est-à-dire de complicité dans Tattitude révolutionnaire de la noblesse polo- Uthuanienney le général universellement estimé > en qui Ton avait vu jusqu'à ce jour lliomme de con* fiance du souverain, que Tempereur le releva de ses fonctions, au cours de mai 1863,' et le remplaça par Mourawieff^, le patriote que Katkoff honorait de sa recœnmandation.

Un homme qui joua, en son temps, un rôle plus ecmsidérable encore, ce fut le conquérant du territoire de FAmour, c'est-à-dire le comte Nicolaï Nicolaïewitch Mouravrieff-Amourski, que Ton a surnommé plaisamment le ce comte de TAmour ». A Tâge de trente-s^t ans à peine , après ime carrière commencée dans le Caucase, il avait été chargé du gouvernement général de la Sibérie orientale. Par Tentremisedu général Ignatieif , qui lui avait été ajoînt, il fit négocia avec la Chine, qui était alors rudement malmenée par l'Angleterre et par la France, la cession des bords de TAmour, et obtint, en échange de ce service, le titre de comte.

1. La popaiarité de M. N. Mourawieff n'a pas duré longtemps. Pour la faire reyiyre» on doit publier procbaiâement une biographie du proconsul de Wilna, qui promet d'intéressantes révélations sur les rapports de Michel Nicolaïewitch arec la conspiration de 18S&. LJe» MourawieGT cmt tous passé, dans leur jeunesse, pour être des libéraux avancés. Un frère aîné de Michel, Alexandre Mourawieff, a été exilé en Sibérie pour fait de participation aux sociétés secrètes : mais il a été bientôt réhabilité.

Quelques années après, il prit sa retraite. Ayant vu repousser les plans qu'il avait conçus pour Torganisation de la Sibérie, il disparut dans Tombre du conseil de l'empire.

En dehors de ces personnages militaires, plusieurs anciens ministres et secrétaires d'Ëtat appartiennent encore au conseil de l'empire. Nous citerons, entre autres, Walouïeff, qui après avoir quitté le ministère de l'intérieur et avant d'être nommé ministre des domaines, avait été nommé membre du conseil 'de l'empire ; le conseiller intime Platonoff , ancien secrétaire d'État pour la Pologne ; le comte Poutiactin et Golownine, tous* deux anciens minisires de l'instruction publique; Melnikoff, l'ancien ministre des travaux publics; les conseillers intimes Lenski etprince Wiaésemski, etc. , autant de personnages marquants du temps passé.

Dans les trois départements du conseil de l'empire, nous retrouvons une série d'hommes « spéciaux » qui nous sont connus. Le département pour la législation et la codification est dirigé par le prince Urunoff, chef de la 2® section. 11 compte parmi sçs membres le comte Lutke, président de l'Académie des sciences, et le baron Andrias Budberg, ancien ambassadeur de Russie à Paris.

Budberg comptait parmi les diplomates que l'empereur Nicolas honorait de sa faveur. En 4848, étant chargé d'affaires près la diète fédérale de Francfort, il avait prédit le fiasco de la révolution, dont le premier parlement allemand était l'incarnation, et il avait traité les héros de l'église Saint-Paul avec lin dédain

qui avait plu tout particulièremeat à l'empereur. Pendant les longues missions qu'il eut à remplir tant à Boston qu'à Paris, le comte Budberg, que son allure hautaine avait rendu assez impopulaire , passait pour être le successeur probable de Gortschakoff , jusqu'au jour où la fameuse scène avec le baron Meyendorff , qui était atteint d'une maladie mentale , mit soudain un terme à sa carrière politique.

Le département civil et des cultes a pour président le prince Pierre d'Oldenbourg, homme déjà d'un certain âge, d'un caractère bienveillant et sans prétention. Parmi les collègues de ce cousin de l'empereur, qui est en même temps beau-père d'un grand-duc, nous citerons l'ancien ministre de la justice Samjactin, homme d'une insignifiance proverbiale, qui a fait son chemin sous l'administration de Panin, en la qualité de successeur d'Illischewski ; TitofT, qui était dernièrement ambassadeur à Rome, et un grand nombre de généraux.

La présidence du département des finances a été longtemps entre les mains du général Tschenkie, homme de petite taille et difforme, qui, lorsqu'il succéda à Kleinmichel dans la direction générale des travaux publics, avait été anobli par la confiance unanime de l'opinion. C'était lui qui avait commencé la construction du réseau des chemins de fer russes : mais par l'opposition qu'il fît à la construction de lignes privées, il devint bientôt impopulaire. Son successeur dans le troisième département du conseil de l'empire est, depuis le 1*' janvier de cette année, le

i06 LA SOCIATÉ RU8SB.

grand-maltre de la cour Abosa, qui a succédé à Tatarinoff dans la direction du contrôle de Tempire.

TatarinofT a joué dans Thistoire financière du goovemement actuel un r61e important et éminemment honorable. Doué d'un remarquable talent de calculateur, par rintroduction de Tunité de caisse, il a fait de la Gour suprême des comptes, qui était autrefois complètement insignifiante, un rouage fort important de la machine administrative. Son système , d'abord très-critiqué, lequel consistait à fondre en une seule les caisses de toutes les autorités des divers gouvernements et de les placer sous la surveillance de Cours de contrôle, qui avaient le droit de vérifier les pièces justificatives de chaque dépense, a donné, en somme, des résultats excellents. S'il a créé aux autorités maintes difiBcultés, il a, par contre, mis fin à un grand nombre d'abus, notamment à celui en vertu duquel on maintâdait certains traitements afférents à des emplois inoccupés, et économisé des millions aux finances de l'Etat. Tatarinoff applicpia la même méthode à l'examen des comptes du ministère des finances, qu*il collationnait minutieusement avec les propositions budgétaires. En outre, grâce à des publications annuelles, il les plaça sous le contrôle salutaire de la grande masse du publie et de la presse, qui, depuis 1863, étaient, chaque année, tenus au courant des propositions budgétaires , mais étaient constamment demeurés dans l'ignorance du rapport réel entre les chiffres résultant de ces propositions et les dépenses effectives. Tatarinoff est mort l'année dernière. Sa perte fut, à juste titre, universel-

LE HAUT rONCTlONHARISME. 107

lement déplorée. La hante considération personnelle de ce fonctionnaire avait notablement contribué à assurer aux autorités placées sous ses ordres l'indépendance nécessaire. Or, tout le monde sait qu'en Russie, l'indépendance n'est pas chose dont on hérite ou dont on puisse hériter en prenant un emploi. Le contrôle général est actuellement dirigé par le général Greigh, fils d'un vice-amiral anglais, entré au service de la Russie. Il a été, pendant plusieurs années, l'auxiliaire de M. de Reutern au ministère des finances, après avoir été un élégant officier de la garde. Sa nomination au ministère des finances a eu lieu en un moment où l'état de nos finances était assez triste, c'est-à-dire au lendemain de l'échec du projet qui tendait à rétablir l'étalon d'argent. M. Greigh passait alors pour le successeur probable de M. de Reutern et, maintes fois, on lui appliqua à ce propos le mot de Beaumarchais : « Il fallait un calculateur, ce fut un danseur qui l'obtînt. » Cependant, il a fini par s'initier aux secrets de la science financière et, sur la recommandation de M. de Reutern lui-même, il a été nommé contrôleur-général. La chancellerie de l'empire a passé de tout temps pour le lieu de rendez- vous et l'arène de tous les talents d'avenir. A sa tête se trouve actuellement le même Solski, qui, comme nous l'avons dit plus haut, sur la recommandation de KorfT, avait été le lieutenant de ce dernier dans la direction de la 2* section et qui Ta, depuis, supplanté. Dans la grande carrière qu'il a eu à parcourir, le protégé est demeuré plus heureux que son protecteur. Il est devenu, en effet, le détenteur

i08 LA SOCIÉTÉ RUSSE.

d'un emploi qui compte parmi les plus importants et les plus influents, et auquel les bureaucrates de son espèce n'arrivent pas d'ordinaire. Parmi les secrétaires d'État de la chancellerie de l'empire, nous citerons notamment Shoukowski , secrétaire du comité pour les afiaires d'émancipation, et de Rennenkampfi*, un ancien étudiant en droit qui, en peu d'années, de simple « employé » qu'il était au bureau du procureur du Sénat, est arrivé au poste important qu'il occupe aujourd'hui.

Avant la réforme judiciaire, il y avait encore dans le Conseil de l'empire un département spécial pour les affaires criminelles. Jusqu'en 1856, le secrétaire d'État de ce département a été le vieux conseiller intime Garroil Stephanowitch Popofi*, qui est mort cette année avec le titre de membre du conseil suprême de tutelle. Popoff était un personnage original, qui avait commencé sa carrière sous Alexandre Galytzin (le ministre libéral de l'instruction publique sous Alexandre P% lequel avait été relevé de ses fonctions en 1822), et il comptait parmi les personnalités les plus connues de la Présidence. L'oncle de Garroil Stephanowitch avait fait partie du cercle intime du ministre, il avait été remercié en même temps que celui-ci, mais il avait été assez heureux pour pouvoir encore faire entrer son neveu dans la chancellerie impériale. On assure que c'est à celui-ci que l'empereur Nicolas, dans la nuit du 13 au 14 décembre J825, a dicté son premier manifeste. Au cours de sa vie, qui ne compte pas moins de quatre-vingts ans, l'ancien secrétaire d'État avait fait une collection qui

LE HAUT FONCTIONNARISME. i09

avait à peine son égale dans le monde, — dans le monde russe, du moins. — Il possédait les portraits de tous les hommes qui, sous les trois derniers gouvernements, avaient joué un rôle quelconque. Au bas de chacun de ces portraits, il avait écrit une devise de sa composition et il en avait décoré une longue rangée d'appartements dont il n'avait guère besoin d'ailleurs. En efTet, tous les matins, régulièrement à dix heures, en toilette complète, il commençait une interminable série de visites; chaque jour il dînait chez des amis; il faisait sa sieste debout au théâtre et ne rentrait chez lui que vers le matin. Avec Popoff est mort le dernier représentant d'un type de fonctionnaires qui a disparu depuis vingt ans i j'entends le type des gens qui faisaient tout par des connaissances , qui cherchaient systématiquement à faire des connaissances, qui finissaient par connaître tout le monde et qui élevaient la connaissance des «. carrières » et de la chronique scandaleuse qui s'y rattache à la hauteur d'une science spéciale, pouvant suppléer complètement à toute autre instruction.

Dans le premier volume de ces études, il a déjà été question de la plupart des ministres actuels. Nous devons encore une mention spéciale à M. de Reutern, ministre des finances, au comte Bobrinski, ministre des travaux publics et au conseiller intime Westmann, quia été longtemps le collègue de Gorstchakoff.

Aucune branche du service public n'était, au commencement du règne actuel, dans un état aussi déplorable que l'administration des finances. Depuis la mort de Ganerin, l'anarchie la plus funeste y sévissait et nul

ilO LA SOCIÉTÉ RUSSB.

n^avait pu remplacer le ministre de la période de 1822 à 1844. Pendant vingt-deux ans, le successeur de Ga* rieff avait régné en maître dans cette importante administration qui, grâce à Ténergiei à l'activité et à l'indépendance de son chef, échappa longtemps aux influences variables du courant du jour et aux caprices de Tempereur. Ganerin fut toute sa vie un protectionniste étroit et rigoureux, un adepte des idées surannées, dont la science et la pratique avaient dès longtemps fait justice, un chaud et sentimental partisan de l'empereur, et partant, un admirateur enthousiaste de son système de réaction absolutiste. Il suffit de lire le Journal de voyage de Ganerin pour se faire une idée de son aveugle antipathie à Tégard de tout ce qui avait un air de libéralisme. Il comptait, par exemple , les chemins de fer parmi les erreurs libérales de Tépoque moderne. On ne peut se défendre d'un certain étonnement en voyant Tétroitesse d'esprit de l'homme qui, durant quarante ans, a occupé avec honneur l'un des postes les plus éminents et les plus importants. U n'est pas douteux que les intentions bienveillantes de Ganerin, qui rêvait le bonheur de l'humanité, ne reposassent sur des illusions personnelles. U est certain que le plus honnête des fonctionnaires russes de son temps a dû autoriser des choses que l'on aurait reprochées à tout homme d'État de l'Europe occidentale; il est certain que son système, qui tendait à affaiblir le crédit particulier au profit du crédit de l'État, a eu pour la Russie, au point de vue de son développement économique, des conséquences désastreuses, et qu'à l'instar de bon nombre

LE HAUT FOMGTIOMNARISllE. ili

d'étrangers qui sont entrés au service de la Russie, il s'est senti en tout temps plus le serviteur de l'empereur que le fonctionnaire de l'État... Il n'en est pas moins vrai que l'auteur de V Économie de la Société a été le plus capable ministre des finances que la Russie du temps passé ait jamais possédé et que sa gestion a été, pour les contemporains de l'empereur Nicolas, d'une incontestable utilité.

Le système de Ganerin était imparfait et étroit; il était, depuis soixante ans, usé et suranné, mais c'était un système, ce n'était pas seulement une agglomération d'éléments assemblés et groupés au hasard; enfin, ce fut un système qui reçut son application. De tous les ministres de l'empereur défunt, le ministre des finances était le seul à l'égard duquel le souverain absolu de toutes les Russies eût une sorte de respect, le seul qu'il considérât comme le représentant d'un département administratif indépendant, le seul dont il acceptât â l'occasion, soit une contradiction, soit une leçon. L'allure roide et pédantesque- du vieux bureaucrate allemand imposait tellement au souverain que celui-ci ne s'offensait pas lorsque Ganerin, ainsi que cela est maintes fois arrivé, lui déclarait qu'il n'avait pas d'argent pour les destinations indiquées par Sa Majesté, qu'il n'en trouverait pas et qu'il ne demeurerait à son poste que si on lui garantissait certaines conditions, entre autres la limitation des dépenses de la guerre du Gaucase, la renonciation des membres de la famille impériale aux voyages dispendieux, la limitation de l'émission du papier-monnaie, etc. Au reste, Ganerin

n*a pas réussi à établir un équilibre effectif entre les recettes et les dépenses de TÉtat. Loin de là, il s'est vu contraint à couvrir l'excédant des dépenses par des emprunts qui, il est vrai, avaient été rendus faciles par raffermissement du crédit de TÉtat et, en particulier, par la création de la Caisse des dépôts et consignations et par celle de la Banque des prêts, bien que ces instructions répondissent à un autre but. De 1828 à 1853, la dette publique russe s'est élevée de 373 millions de roubles à 888 millions, dont 326 millions faisaient partie de la dette non consolidée à la Caisse des dépôts et à la Banque des prêts,^ dette qui, en 4828, ne s'était élevée qu'à 33 millions.

Néanmoins, cet état de choses impliquait un progrès considérable sur la situation voisine de la banqueroute, que l'incapacité de Gurieff avait léguée à Ganerin. Et, défait, la banqueroute était déjà là lorsque Ganerin prit possession de son poste. Dans la période antérieure à 1817, la Russie avait émis pour plus de 800 millions de roubles de papier-monnaie, et ce papier avait perdu toute valeur. En douze années, le cours des assignats était tombé si rapidement, que le rouble d'argent que Ton pouvait encore se procurer en 1805 contre une valeur nominale d'un rouble et tiers en papier-monnaie, valait, en 1818, 4 1/5 roubles en assignats, et que, durant la même période, les détenteurs de ce papier n'avaient pas perdu moins de 600 millions de roubles. L'ordre et l'économie de Canerin avaient réussi douze mois après son entrée au ministère, à relever le cours de 15 0/0 et à le maintenir à cette hauteur relative.

Malgré les guerres de Turquie et de Perse et Tinsurrection polonaise de .1834, il lui avait été possible de clore la période de banqueroute effective que la Russie traversait, en fixant à 350 kopecks de rouble d'argent le cours des assignats et en organisant les institutions de banque et de crédit sur une base qui affermit le crédit de TEtat à Textérieur et à Tintérieur, et qui obtint l'approbation du monde entier. Après avoir ainsi fixé le cours des assignats, il procéda à la création de la Caisse des dépôts, qui, moyennant consignation d'espèces sonnantes, d'or et d'argent en barre, émettait des bons de dépôt négociables à 'tout moment.

Grâce à cette institution et à des emprunts émis en temps opportun, tant à l'intérieur qu'à l'étranger, on réussit à réunir un stock métallique qui permit enfin, en 1843, de former un fonds de change pour les billets de crédit qui avaient été émis dans l'intervalle et de retirer de la circulation les assignats et les bons de dépôt. Cette opération ne fut achevée qu'en 1848, après la mort de Ganerin. Cette même année, tous les assignats et tes bons de dépôt furent retirés et l'on mit en circulation des billets de crédit jusqu'à concurrence de 3G6 millions^ avec un fonds de change de 147 millions en espèces sonnantes, en barres et en titres de rentes russes et étrangers.

Nicolas lui-même ne pouvait se refuser à reconnaître des services aussi éminents. Il les récompensa par sa confiance absolue, c'est-à-dire par le seul prix qui eût quelque valeur aux yeux d'un ministre des finances dont la vie tout entière était consacrée aux intérêts de u. 8

m U SOCIÉTÉ RUSSE.

son département. L'attitude de l'empereur àTégard de Ganerin lui faisait le plus grand honneur. U lui arrivait assez souvent de perdre patience et de s'irriter des procédés étroits et mesquins de Ganerin , mais il finissait par céder. Grâce à cela» Ganerin n'obtint pas seulement de pouvoir réaliser des économies sur le budget de la cour et sur celui de Tannée : il obtint aussi de pouvoir tenir les autres ministres en échec. Là où Sa Majesté avait daigné céder, il était naturel que les simples mortels en fissent autant. On peut donc dire que les bons effets de Tinfluence personnelle de Ganerin sur le souverain ont, à tout le moins, compensé les fautes de son administration. Il est possible qu'un autre ministre n'aurait pas exagéré d'une façon aussi outrée le système qui tendait à isoler la Russie de l'étranger et à favoriser exclusivement l'industrie indigène ; il est possible qu'un autre n'eût pas maintenu ce système avec autant de rigueur. Gonstatons cependant que, sous le gouvernement précédent, une politique financière raisonnable n'eût pas été possible et qu'étant donné l'état de choses d'alors,, le système adopté était encore le moins mauvais. On a pu s'en convaincre depuis la mort de Ganerin. Sous Wrontchenko , son successeur immédiat» homme d'un caractère accommodant, les choses allèrent encore fort bien, grâce au calme de la situation et à la force de l'habitude. Mais sous l'administration de l'ineapable Brock, l'ordre rigoureux dans les finances et l'équilibre relatif entre les recettes et les dépenses ne tardèrent pas à disparaître. Affranchi d'un contrôle in* eommode et dominé par l'illusion qu'il était lui-même

le meUleur ministre des finances, Nicolas se donna libre carrière à ce point que les deux premières années de la guerre de Grimée suffirent à anéantir tous les fruits de la gestion de Ganerîn et que, pour la seconde fois, Tempire fut amené à deux doigts de la banqueroute. Ganerin n'avait pas procédé comme pourrait le faire le trésorier d'un grand empire , mais à la façon quelque peu démodée d'un père de famille économe, qui cherchait à réparer en détail ce qui était gaspillé en grand, par suite d'une organisation défectueuse et d'un personnel trop nombreux de serviteurs parasites. Ses successeurs ne furent que les intendants craintifs d'un maître prodigue, ne se permettant pas la moindre contradiction, ne regardant jamais au-delà des difficultés et des besoins du moment, et s'estimant heureux lorsqu'ils pouvaient se procurer les fonds qu'on leur demandait constamment pour l'entretien de la maison. Sous le règne même de Nicolas, on vit disparaître de là circulation, non-seulement la monnaie d'argent, mais aussi la monnaie divisionnaire. En outre, des bons de 5, 10, 15,20 et 25 kopecks^ émis arbitrairement par des particuliers, durent faire face aux transactions les plus urgentes *.

Le fonds de change, qui avait été créé par Ganerin, et qui était la seule base de la garantie métaUique nominale, était complètement dépensé depuis 1854» eti) n'était guère possible de songer à émettre un emprunt à l'étranger, attendu que l'Angleterre et la France étaient

1. Ces émissions de papier-monnaie privé ont duré plusieurs années et ont donné lieu à de grands abns.

ne LA SOCIÉTÉ RUSSE.

complètement maîtresses des marchés hollandais et allemands. Quant à un emprunt intérieur ou à un impôt de guerre, il ne fallait pas y songer davantage, eu égard à la pauvreté générale. Dans ces conditions, rémission de nouveaux billets de crédit et Tinterdiction de l'exportation des espèces d'or et d'argent étaient les seuls moyens auxquels il fût possible de recourir, et cela au prix de la transformation des billets de crédit en véritable papier-monnaie et de rétablissement du cours forcé de ce papier.

Ce ne fut qu'après la fin de la guerre que les conséquences désastreuses de ces expédients se firent sentir dans toute leur étendue. Au cours de janvier 1857, un rapport du ministre des finances établit que, pour ne parler que des banques de prêt et de la caisse des dépôts et consignations, il n'y avait pas moins de 450 millions de roubles en billets de crédit, accumulés dans ces établissements. Or, les Banques étaient tenues de payer la rente des bons portant intérêt des billets qu'elles avaient émis en échange de ces billets. Ainsi l'emprunt en billets de crédit ne portant pas intérêt se transforma en un emprunt portant intérêt dont le chiffre menaçait de s'élever à une somme formidable, attendu que les nouvelles obligations op. iOO de chemins de fer trouvaient difficilement preneurs, les capitalistes préférant, selon Tancien usage, porter leur argent aux banques et les placer en billets de banque portant intérêt à 4 p. IOO et remboursables à tout moment. La dette de l'État avait monté à plus de 1,600 millions de roubles (six milliards de francs), dont 500 à peine en dette consolidée et

i ,100 en dette flottante. La dette flottante elle-même comprenait plus de 400 millions en bons de banque et en bons du Trésor, et plus de 700 millions en billets de crédit.

L'histoire des expériences financières à Taide desquelles Knjaeshewitch, successeur de Brock, chercha à relever le crédit de TÉtat^, ne rentre pas absolument dans

1. Sur Tordre de Knjaeshewitch, on brûla, en mai 1857, pour 60 millions de papier-monnaie et il devait être procédé dans la suite à de nouvelles exécutions de ce genre. En juin, des facilités furent accordées pour les avances de la Banque sur les titres de rente et, bientôt après, l'intérêt des billets de banque fut réduit de 4 à 3 p. 100. En mars 1859, un emprunt fut émis portant intérêt à 4 p. 100 ; au cours du mois d'avril suivant, les prêts sur nantissement des banques de prêt et des caisses de dépôts et consignations furent complètement suspendus et le fonds de la Banque fut renforcé parla création de nouveaux billets de crédit jusqu'à concurrence de 100 millions. Au cours de septembre, on ordonna la conversion des anciens billets de banque portant intérêt en billets de banque de l'empire, remboursables à certaines échéances et portant intérêt à 5 p. 100. En mai 1860, l'emprunt de 12 millions de livres sterling, fut contracté et au cours du mois de juillet suivant, les caisses de dépôts reprirent leurs opérations sur la base d'un intérêt de 4 p. 100. Enfin, au cours de décembre, on ordonna rémission de 100 millions de métalliques (intérêts et capital à payer en espèces) et, en 1861, on autorisa l'exportation de billets de crédit au delà de la frontière. Toutefois, comme ces expédients ne donnaient pas les résultats que Ton en avait attendus; que, notamment, ils n'avaient pas arrêté l'accumalation des espèces métalliques dans les banques et que le ministre tenait à contraindre le capital qui dormait, à féconder les entreprises industrielles qui étaient partout en voie de créatipn, le ministre se décida à abaisser le taux de l'intérêt pour faciliter la rentrée des billets. Cet expédient réussit, mais reflet en fut >i brusque qu'il bouleversa toute l'économie du plan de Knjaeshewitch. Les billets de banque remboursables affluèrent en masse, et en 22 mois l'encaisse métallique fut si complètement épuisé que, pour faire face aux engagements des banques, il fallut recourir à des expédients en sens inverse, c'est-à-dire, ayant pour objet de faire rentrer dans les caisses des

118 LA SOCIÉTfi RUSSE.

le cadre de ces études. Qu'il nous suffise de constater qu'elles ont toutes échoué et que les embarras du Trésor ont pris des proportions de plus en plus désastreuses.

Bn 1862, alors que la foi dans la puissance salutaire du libéralisme était À son apogée, l'empereur, sur le Conseil du grand-duc Constantin, se détermina à relever de ses fonctions le « routinier » Knjaeshewitch et à le remplacer par un talent naissant, par un jeune talent de l'école nouvelle.

Ce talent n'était autre que M. Michel de Reutern, un Allemand des provinces baltiques, qui avait été élevé à

banques l'argent qui en était sorti. En premier lieu, il fut procédé à la création et à rémission de quatre séries de billets portant intérêt et non remboursables. Ensuite, on suspendit complètement les opérations des caisses de Dépôts, c'est-à-dire les prêts sur nantissement. Toutefois, ces mesures n'eurent jpas lefficadté désirée. Les nouveaux titres non remboursables, notamment, trouvèrent difficilement leur écoulement. En conséquence, en'vue de renforcer rencaisse métallique de la Banque, il fut énis, jusqu'à 100 millions, des billets de crédit, dont le nombre devait être réduit au début. En outre, 275 millions d'anciens billets de banque à 4 p. 100, dont, à s'en tenir aux leçons de l'expérience, le remboursement n'était à prévoir que dans le cas d'une réduction du taux de l'intérêt, furent convertis en billets de banque de l'empire, portant intérêt à 5 p. 100, lesquels doivent être remboursés à des échéances variant entre 15 et 37 ans. Enfin, pour renforcer encore l'encaisse des banques, il fut créé pour 100 millions de billets de banque à 4 p. 100^ dont 36 sont déjà émis à cette heure et dont 19 l'ont été vers 1868. Le gouvemenient s'est engagé à payer l'intérêt et à rembourser la capital de'' ces billets en espèces métalliques. La création de ces titres a porté au crédit de l'État un coup senable en ce sens qu'elle a constaté, aux yeux du pubUc, que la Russie n'osait émettre un emprunt qu'en s'engageant à payer intérêt et capital en espèces, engagement qui déjà était inscrit sur des nullions de billets de crédit, mais auquel dans la pratique, ii, était impossible de satisfaire.

LE HAUT PONGTIONNÂftISllE. 119

Saint-Pétersbourg. Proche parent de Reutem, peintre de la cour à Dusseldorff, et du poëte Shoukowski, il avait été introduit dans les cercles de la cour et il s'était joint au groupe des jeunes fonctionnaires libéraux qui formaient alors Tentourage du grand-duc Constantin.

Le nouveau ministre des finances aborda avec le fea de l'enthousiasme la mission difficile qui lui était confiée. Fidèle aux principes qu'il avait professés jusqu'alors et auxquels il devait sa nomination à ce poste, il commença par placer, autant que les circonstances le permettaient, l'administration des finances sous le contrôle de la publicité. A la surprise générale, il fit, en février 1862, publier le projet de budget de l'empire dans la Porte du Nord, organe officie! qui venait d'être fondé par WalouïefT et qui n'existe plus depuis longtemps. Cette mesure, qui contrastait étrangement avec les allures traditionnellement mystérieuses* de notre administration financière, provoqua une vive sen^ sation.

Le ministre avait voulu montrer qu'il était sérieusement résolu à suivre en matière financière les principes qui étaient appliqués dans l'Europe occidentale et à mettre un terme au désordre et à l'arbitraire qui avaient sévi sous le régime de ses prédécesseurs. Il formula clairement cette résolution dans son rapport annuel

1. Sous le goavernement d'Alexandre I*% 11 était devenu de règle que le ministre des finances publiât chaque année un rapport sur rétat des établissements de crédit de Tempire. Cette règle avait été encore observée sous le ministère de GuriefiE; mais Canerin se dispensa de la suivre.

adressé en 1863 à l'empereur. Le ministre constatait dans ce document que « jusqu'à ce jour, il n'avait été appliqué aucune règle précise pour Texamen des données sur lesquelles avaient reposé les demandes de crédit. » Il ajoutait qu'il n'existait pas davantage de prescriptions légales sur la façon d'inscrire ces demandes dans le budget. Les sommes demandées pour un objet déterminé pouvaient, sans autre forme de procès, être affectées à d'autres dépenses ou être portées abusivement à des comptes placés en dehors de tout contrôle de l'Etat. Un grand nombre de recettes, qui ne difi'éraient en rien des ressources générales de l'Etat, affluaient dans certaines caisses et étaient dépensées par celles-ci, sans que le ministre des finances en sût jamais quoi que ce fût. » Ce rapport fut, en 1863, suivi d'un projet de budget qui fut également livré à la publicité ; ce projet était dressé conformément aux principes nouveaux et rationnels qui permettent à tout homme sachant lire et écrire de voir clair dans la situation financière de l'Etat. Le ministre reconnaissait franchement que les dépenses régulières de l'État, qui s'élevaient alors au chiff're de 318,830, 644 roubles, dépassaient largement de 12 millions lés recettes régulières et que le déficit ne pouvait être couvert que par l'émission de cinq nouvelles « séries » de bons du Trésor impérial. Ces mesures, qui procédaient de l'application des saines théories administratives, furent, quelque temps après, suivies d'un acte important.

Le jeune ministre des finances avait sans doute appris par expérience que, pour assurer l'exécution de ses

plans et pour mettre un terme à Tarbitraire traditionnel des hauts fonctionnaires, il avait besoin d'accroitre son autorité personnelle. En conséquence , il résolut de frapper un grand coup et, à Taide d'une grande mesure, de faire disparaître la cause principale dé toutes les calamités et de tous les embarras, c'est-à-dire Tincertitude du cours du change, lequel baissait d'une façon continue. A l'étranger, la valeur nominale des titres russes n'avait été maintenue qu'à l'aide de traites dont la Banque impériale fournissait l'appoint dans chaque cas particulier. De même, les payements d'intérêts aux porteurs étrangers n'avaient été effectués qu'à l'aide de traites que le ministère des finances faisait acheter à Saint-Pétersbourg et que, naturellement, il payait au-dessus de leur valeur. M. de Reutern résolut de couper court à cette pratique, qui avait été imaginée par son prédécesseur Knjaeshewitch, mais qui entraînait un surcroit de dépenses considérable, et de ramener au pair le cours du papier-monnaie russe. Il émit à Londres un nouvel emprunt, — c'était le septième, — à 5 p. 100, de 15 millions de livres sterling et, des 100 millions de roubles que cet emprunt lui procura, constitua un fonds de change. 11 fit ensuite publier un tableau fixant par avance, d'après une échelle ascendante, les taux de remboursement du papiermonnaie à la Banque impériale, pendant les douze mois qui devaient suivre. Pendant quatre mois, à dater du 1®' mai 1862,1e rouble métallique fut coté à 1 rouble et 10 kopecks et demi en papier-monnaie, puis àl rouble et 8 kopecks et demi, et ainsi de suite jusqu'à ce que

l*éqttilibre fût établi entre la valeur du rouble métallique et celle du rouble en papier-monnaie. La Bourse, qui bénéficia surtout de cette mesmre et qui en tira le plus grand profit possible, n'hésita point à célébrer le projet Reutern comme un trait de génie et à décorer son auteur du titre de «nouveau Ganerin, » ce qui était le née plus ultra de Yéïogel YevB la fin de Tannée, le ministre put annoncer que les dépenses pour Tamélioration du cours de change et pour la régularisation de la circulation monétaire avaient, depuis Tan dernier, diminué de 13 millions et demi et qu'à Paris, le cours du rouble d'argent russe s'était, en six mois, élevé de 361 7/8 à 371 59/67^ Alors la jubilation ne connut plus de bornes, et tout le monde crut que l'ère du papiermonnaie et du cours forcé était heureusement et à jamais terminée. Chose étonnante, pas un financier ne s'avisa de penser que cette admirable situation ne survivrait pas à l'épuisement du fonds de change provenant du septième emprunt à 5 p. iOO. Quant aux hommes de la Bourse, ils avaient de bonnes raisons pour ne pas divulguer ce secret. En 1863, la confiance de l'administration des finances était arrivée à un degré tel qu'elle fit savoir que le change au pair ne commencerait pas seulement le !•' janvier 1864, ainsi qu'il avait été fixé d'abord, mais dès le 31 octobre 1863. Or, ce fut, natu-

1. Comme les billets de dépôt qui avaient été émis par Ganerin pouvaient, anx termes de la loi, être changés à tout moment et qu'ils avaient été depuis protégés par le cours forcé, il n'existait officiellement aucune différence entre les espèces métalliques et le papier-monnaie. Les roubles de papier s'appelaient et s'appellent encore « bons d'argent. »

LE HAUT 70MCTI0NNARIS11E. 123

rellement le contraire qui arriva. Ensuite du surcroît de dépenses que nécessitaient Tinsurrection polonaise et les armements provoqués par les notes Russell-Drouyn de Lhuys, le fonds de change fut, dès la fin d'octobre 1863, complètement épuisé. Le !•' novembre, on dut avouer que les opérations de change étaient suspendues à la Banque et que le cours du change était aban* donné à ses lois naturelles, c'est-à-dire à une baisse fatale.

Ainsi, le plaisir d'avoir joué la comédie du change pendant 18 mois fut acheté au prix d'une augmentation de la dette publique s'élevant à des centaines de mil* lions; le crédit de l'État fut de nouveau ébranlé, le change tomba bien au-dessous de son cours antérieur, et le monde des affaires se troujva, par suite de cette catastrophe, plongé dans le plus cruel embarras*.

Cette crise et l'échec du « grand plan » ébranlèrent, cela va sans dire, la situation de Reutern, et pendant plusieurs semaines, il fut question de la retraite du ministre des finances, qui n'occupait ce poste que depuis deux ans à peine. Un fait qui caractérisera toutefois les tendances de notre public et son attitude à l'égard de la science financière officielle, c'est le vœu unanime qui se manifesta alors de voir M. de Reutern conserver son portefeuille. « Il a payé les frais d'école, disait-on dans le public, et il sera plus sage à l'avenir. Si un

1. M. deStiegUtz, gouvemear de la Banque, « le Midas retourné entre les mains duquel tout Tor se transformait en papier, » fut au cours de novembre relevé de ses fonctions et obligé d'aller faire tffl voyage à l'étranger.

nouveau ministre lui succède avec de nouveaux projets, il faudra que nous payions encore cette nouvelle expérience. »

Cette fois, l'instinct populaire ne se trompait point. Depuis la mort de Ganerin, le ministère des finances avait été et était demeuré une véritable pépinière de plans irréfléchis et fantastiques, le rendez- vous de « talents » et de faiseurs de projets du caractère le plus hétérogène. Chaque nouveau directeur du département, chaque nouveau fonctionnaire « pour les missions spéciales » qui avait été adjoint au Conseil du ministre, avait apporté avec lui son « système » et n'avait fait ainsi que contribuer pour sa part à la confusion déjà existante des conceptions et des principes. Il était temps que le plus important département administratif de Tempire cessât d'être un lieu d'expériences, pour tous les novateurs qui, à tour de rôle, venaient jeter pêlemêle dans le fonds commun de la vieille routine administrative leurs idées confuses et leurs projets mal digérés. Si Ton voulait réellement porter remède à cette situation, il fallait renoncer à nourrir cette illusion que Ton pouvait brusquement, en un tour de main, supprimer, soit par un grand « coup, » soit par une heureuse spéculation^ les suites d'une mauvaise administration qui durait depuis tant d'années. Si M. de Reutern demeurait à son poste, on pouvait du moins espérer qu'il serait assez avisé pour chercher le remède là où l'on pouvait le trouver, c'est-à-dire dans le remaniement du système d'impôts, dans l'épuration des sources des recettes directes de l'État, et dans la restriction effec-

tive du système improductif et funeste à l'industrie privée, que Ganerin avait imaginé, et qui tendait à faire de rÉtat un industriel. Toutes ces réformes avaient été préparées par le ministre des finances de 1862. Si un nouveau changement de personne se produisait, elles, pouvaient être remises en question. Dans ces conditions, la grande masse du public et le monde de la Bourse virent avec satisfaction que M. de Reutern était maintenu à son poste et que M. Greigh, qui déjà était désigné pour lui succéder, lui était simplement adjoint à titre de sous-secrétaire d'État.

Les espérances que Ton avait rattachées au maintien de M. de Reutern ont été réalisées, du moins dans une certaine mesure.

Le ministre actuel a le mérite incontestable d'avoir établi sa dose d'ordre compatible avec un système d^administration arbitraire et manquant de tout contrôle constitutionnel. Le rapport entre les recettes et les dépensés et le crédit de l'État se sont améliorés lentement et graduellement. D'ailleurs, il restait encore de dures épreuves à traverser. Pendant l'été de 1867, le cours du change était tombé à 35 p. 100 au-dessous du pair, et en février 1868, il fallut, en publiant le projet de budjet, reconnaître que, dans l'hypothèse la plus favorable, l'exercice courant se solderait par un déficit de douze millions et demi. Deux ans plus tard, la situation s'était améliorée à ce point qu'en vue de poursuivre la construction du réseau des chemins de fer, un emprunt put être négocié à des conditions passables et que, dans le rapport qui accompag^iait lé projet dé budget, on put

constater « que les recettes étaient en voie de progression et qu'elles assuraient au système financier une base solide. » Deux ans plus tard encore, les recettes balancèrent les dépenses. Enfin, les exercices de 1873 et 1874 se soldent par des excédants de recettes, savoir : 37,672 roubles en 1873 et 3 millions en 1874. Ces progrès sont dus surtout k trois réformes : la transformation du funeste S3rstème d'Otkoup (ferme ou régie) en un droit d*accise sur les eaux-de-vie et la transformation, ou pour mieux dire, la réduction des exploitations industrielles placées directement entre les mains de rÉtot.

U est certain que la Russie tire la majeure partie de ses revenus d*un droit d'accise qui a contribué à accroître dans une effinoyaUe proportion les ravages de rivrognerie, qui a au moins triplé le nombre des cabarets et qui a réduit à néant Tinfluence des Sociétés de tempérance; mais on ne saurait nier^ d'autre part, que, financièrement parlant, ce droit n'ait été une brillante affaire. Dès Tannée 1868, c'est-à-dire quelques années à peine après son établissement, le produit de ce droit s'élevait à 128,390,507 roubles; en 1871, il s'est élevé à 174,689,626 roubles, et pour l'année 1874, il est évalué à 179,OM,500 roubles; — ce qui, pour une période de six ans constitue une augmentation de 50,707,993 roubles. Si le « n<m olei » ne trouvait pas son application dans les questions de finances comme un peu partout, il y aurait phis d'une réflexion à émettre sur le prix dont a été payée cette dernière augmentation de nos recettes. L'administration supérieure de l'accise,

LE HAUT rOMCTIONNARISME. 127

qui n'est autre que le V département du ministère des finances, dirigé par M. le baron Rosen, conseiller intime, et les besoins insatiables du Trésor sont sans contredit les complices directs des progrès déplorables de Tivro* gnerie dans les gouvernements du Centre et de TEst. Mais, au lendemain 4e la guerre de Grimée, la situation était telle qu'il ne restait plus que le choix entre cet impôt et le danger de la banqueroute.

Les recettes douanières sont, après les droits d'accise sur les eaux-de-vie, celles qui, au cours des dernières années, ont éprouvé l'augmentation la plus importante. En 1868, elles ne s'élevaient qu'à 32,966,590 roubles; elles se sont élevées, en 1871, à 47,323,353 roubles et eUes sont évaluées, pour l'année courante, à 53 ,068,000 roubles, ce qui, pour une période de six ans, constitue une augmentation de 20,101,410 roubles. Cette amélioration de l'état de choses antérieur, qui ne pouvait guère s'expliquer que par la pire corruption, est due, pour une notable part» aux efforts du prince Obolenski, ancien directeur de ce département» et de son successeur Katchaloff. Ces deux fonctionnaires rendirent à l'État l'important service, tout en payant mieux le personnel de l'administration, d'en écarter les membres inutiles et ceux qui ne vivaient que de fraudes et de rapine, et de simplifier la procédure et le contrôle. Il est certain qu'à ce point de vue il reste encore énormément à faire. Toutefois , ceux qui se plaignent constamment des abus qui se commettent sur notre frontière de l'Ouest ne pourront se défendre de reconnaître que, depuis les dernières années qui se sont écoulées» la

i28 LA SOCIàTÉ RUSSE.

situation s'est déjà notablement améliorée de ce côté. Gela est si vrai que la contrebande qui, il y a sept ans, était dans toutes nos provinces de TEst et dans nos gouvernements lithuaniens et polonais, Tindustrie la plus productive, ne nourrit plus aujourd'hui qu'à grand 'peine ceux qui l'exercent. ,

Les produits des autres impôts indirects ont suivi aussi un mouvement continu de progression pendant les dernières années de l'administration de M. de Reutern. Les droits d'accise sur le tabac ont donné en 1868 6,768,900 roubles et, en 1874, 8,392,732 roubles; pour 1874, ils ne sont pas évalués à moins de 10,226,000 roubles. Les droits sur le sucre de betteraves, qui, en 1868, avaient donné 1,649,587 roubles, se sont élevés à 4,468,100 roubles. L'impôt sur le papier a donné depuis 1868 une augmentation de 3,645,300 roubles et la recette en est évaluée pour 1874 à 8,940,000 roubles. L'impôt dit « de Krepost, » sur les mutations et transferts des propriétés, qui avait donné, en 1868, 2,358,000 roubles, s'est élevé à 7,246,000 roubles.

En résumé les recettes des impôts indirects ont donné depuis 1868 une augmentation qui n'est pas de moins de 87,538,538 roubles (en 1868 : 192,448,634; — en 1871 : 264,151,260; — en 1874 : 280,187,173), dont, il est vrai, le malheureux droit d'accise sur les eaux-devie fournit la plus grande part.

Les impôts directs ont donné aussi une augmentation, ihoins importante : toutefois, ils ont produit en 1868 : 92,713,581 roubles; — en 1871 : 106,612,944 roubles; — et pour 1874, ils sont évalués à 107,085,469 roubles :

LE HAUT FONCTIONNABISHB. 12»

doit une augmentation totale de 14,371 ,888 roubles.

Mentionnons encore ici les recettes de ce qu^on appelle les droits domaniaux.

Voici le tableau de ces recettes :

En 1868.

Évaluation

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