CHAPITRE II
I On n'est grand seigneor en RDSti« « que quand on me parle et pendaot « qu'on me parle. *
L'iHPKaïuâ Paul.
Jusqu'au commencement du dix-neuvième siècle, les hauts emplois à la cour, dans le fonctionnarisme et dans l'armée, étaient la propriété presque exclusive des grandes familles nobles. Les rejetons de ces familles, lorsqu'ils n'entraient pas dans un régiment de la garde, devenaient à dix-huit ans gentilshommes de la Chambre; à vingt-cinq ans, chambellans. Après quoi ils étaient assurés d'un avenir qui leur épargnait toute nécessité de faire connaissance plus intime avec l'ennuyeuse monotonie du service de la chancellerie. Au temps de l'empereur Alexandre P', il y avait encore des fonctionnaires supérieurs « qui savaient à peine de quelle couleur était le côté intérieur de la porte de leur bureau. » A part certaines exceptions privilégiées, les individus de naissance inférieure ou moyenne n'arrivaient pas, dans l'administration, au-dessus du poste de premier secrétaire et de chef de bureau : dans la pro-
vince, le poste de conseiller était la limite extrême qu'ils pussent atteindre. Toutefois cet état de choses se modifia sous Alexandre. Les départements gouvernementaux qui avaient été fondés par Pierre-le-Grand prirent alors le nom de ministères et furent tous classés dans le même rang. En même temps, les universités et les hautes écoles de fondation nouvelle ouvrirent la possibilité d'une préparation régulière à la carrière du fonctionnarisme, et les jeunes gentilshommes durent prendre rhabitude de conquérir, tout comme les simples mortels, en suivant les cours de ces écoles, le droit d'entrer au service de l'État. Le véritable créateur et organisateur de notre bureaucratie a été Nadeshdin, qui était le fils d'un pope. C'est lui qui, sous le nom de comte Speransky, en s'élevant aux plus hauts échelons du fonctionnarisme, donna le premier exemple d'un pars'enu civil ayant une situation égale à celle de la haute noblesse. Après avoir traversé maintes péripéties extraordinaires, après avoir, notamment, passé dans l'exil une grande partie de sa vie, il mourut en 1839, comblé de hautes dignités et de distinctions honorifiques. C'est lui qui systématisa les conditions d'avancement dans le service de l'État. C'est lui qui établit cette règle que nul ne pourrait, sans un examen préalable, commencer sa carrière administrative par un rang de classe supérieur.
Chacun des quatre grades scientifiques de création nouvelle assurait à celui qui Tavait obtenu un titre déterminé qu'en l'absence dudit grade, il n'aurait pu acquérir que par un certain nombre d'années de ser-
vice : le docteur pouvait passer immédiatement assesseur collégial (8® classe); le magister (licencié, maître es arts), conseiller titulaire (9* classe); le candidat^ secrétaire collégial (10« classe) ; V étudiant gradé (bachelier), secrétaire du gouvernement (I2« classe). Dans le même ordre d'idées, Texamen passé à la sortie du corps des cadets, c'est-à-dire de Técole des pages, de Técole d'artillerie ou de l'école du génie, décidait et décide encore aujourd'hui la question de savoir si le jeune officier entrerait dans l'armée ou dans la garde, avec le grade d'adjudant, de lieutenant en second ou de lieutenant en premier. Les gentilshommes qui n'avaient point passé par cette épreuve devaient, jusqu'à l'introduction du service obligatoire pour tous, commencer leur carrière militaire en la simple qualité de cadets : ce n'est qu'au bout de plusieurs années qu'il leur était permis d'arriver au grade d'officier. Sous le règne de l'empereur Nicolas, on créa en outre, à titre de pépinière pour les services supérieurs de l'État, une école spéciale de droit, qui était dirigée par le prince Pierre d'Oldenbourg. Les élèves de cette école se recrutaient parmi les fils des anciennes familles. Ils acquéraient le droit d'être immédiatement placés dans les ministères*. La plupart de ces prescriptions sont encore aujourd'hui en vigueur, du moins pour la majeure partie, et c'est
1. L'éducation juridique de ces jeunes gens est généralement fort médiocre, attendu que le but principal de ces écoles est de les dresser en vue du service de l'État et de leur apprendre le droit existant. En revanche, les anciens élèves de l'école de droit passaient pour être absolument incorruptibles et pour être des hommes ïi'honneur.
d*elles que proviennent surtout Tisolement mandarînesque de nos fonctionnaires et la grande influence que le fonctionnarisme inférieur lui-même exerce partout, — notamment dans les provinces. Il est vrai que cet isolement a un caractère spécial, parfois même assez. bizarre. Les dispositions relatives au rang de classe, aux examens et au passage d'une classe à l'autre sont d'un caractère tellement primitif qu'elles garantissent tout au plus une moyenne générale d'instruction. Mais elles sont absolument insuffisantes à régler et à garantir l'instruction spéciale des aspirants au service de l'État. Quiconque a obtenu le rang de candidat peut entrer au service en la qualité de vétérinaire collégial, quelle que soit la branche qu'il a étudiée — jurisprudence, théologie, philologie ou mathématiques — et quelle que soit la branche — justice, administration, domaines ou finances — à laquelle il se destine. Un candidat est un candidat et un rang de classe est un rang de classe, mais on ne se préoccupe pas du genre d'instruction qui se cache sous ce titre. Rien n'empêche le théologien d'entrer dans le service de la justice, rien n'interdit au juriste d'entrer dans l'administration financière, lien est de même des rapports entre le service civil et le service militaire.
L'étudiant gradé de jurisprudence peut, après six mois d'instruction dans les rangs, devenir d'emblée officier ; il est vrai qu'il n'entre pas avec un grade supérieur à celui d'adjudant. Le capitaine d'état-major, pour entrer dans le service civil, a des facilités plus grandes encore : on le fait passer, sans autre forme de
LE HAUT FONOTIONNAJIISME. 63
procès, conseiller titulaire, et à dater de ce moment, il fait partie du personnel civil. Gomme beaucoup d'autres branches, la bureaucratie a conservé chez nous ce caractère superficiel que Ton a emprunté à l'Europe occidentale, et en particulier à TAUemagne du Nord. Qu'on joigne à cela la toute-puissance de Tancien système des 14 classes de rang, inventé par Pierre-le- Grand , système dans lequel tout le monde des fonctionnaires a été pour ainsi dire emboîté. On a maintes fois essayé de modifier et de réformer cette organisation, mais elle est restée essentiellement la même et il semble qu'elle soit devenue le patrimoine inaliénable de la nation.
On se plaint bien, dans les cercles nationaux, du maintien de ce que Ton considère comme un legs du culte idolâtre que le grand réformateur et ses successeurs professaient à Tendroit des institutions de TAllemagne; on se plaint de ce que le bureaucratisme jure avec le caractère du peuple russe. Mais depuis longtemps cela a cessé d'être vrai.
Si le bureaucratisme et l'influence de la couronne ont jeté en Russie plus que partout ailleurs de profondes racines; s'il existe en Russie un culte du service de
l'Etat , une absorption de l'homme parle fonctionnaire,
1. « Service de TÉtat et carrière sont, dans la Russie actuelle, deux idées adéquates. Chez nous, l'abandon forcé d'un emploi est considéré comme un sépulcre sombre, affreux à habiter et que Ton est heureux de fuir à la première occasion. Bien que,*dans les temps anciens, on fût, même sous ce rapport, plus raisonnable qu'aujourd'hui, il y avait pourtant alors — dans le dix-huitième siècle, par exemple — beaucoup de familles— et la mienne était
que Ton ne rencontre nulle part en Europe, ce phénomène ne peut s'expliquer que par ce fait que les institutions fondées par Pierre-le-Grand répondaient à une tendance, d'ores et déjà nettement accusée, de l'esprit national à des habitudes profondément enracinées'. Quoi qu'il en soit, il est certain que, depuis longtemps, les Russes ont dépassé leurs maîtres allemands. Sur ce terrain, en effet, ils ont, comme sur maint autre terrain, prouvé qu'ils se rattachent par un lien de parenté intime au byzantinisme, cette source tant vantée de leur éducation religieuse et nationale.
Formellement systématisé sous Alexandre P', considérablement étendu et renforcé par Speransky aux dépens de l'influence des anciennes familles nobles, le bureaucratisme n'atteignit son plein développement que sous le règne de l'empereur Nicolas. Les causes de ce fait sont faciles à comprendre. 11 était naturel que le souverain qui voyait dans V « ordre » et dans l'uniformité les conditions essentielles du développement fécond des institutions de l'État fût tout particulièrement séduit par la rigueur systématique d'une hiérarchie qui soumettait aux mêmes épreuves tous ]es aspirants au ser-
vice de l'Etat, qui inspirait à tous les sentiments d'une
du nombre — qui considéraient le renvoi du service de TÉtat comme une humiliation, comme la perte de toutes les espérances et de toutes lés joies de la vie. » Ainsi l'imprime dans ses Mémoires^ Ph. Tb. Wigel, l'auteur ultra-national, bien connu par la haine qu'il portait aux Allemands, de l'ouvrage intitulé /a At/^^ie envaiiie par les Allemands. Ph. Wigel, est mort en 1856.
1. On sait que, dans le monde des boïards, avant Pierre-le-Grand, la compétition pour les droits de préséance des différentes classes était passée à l'état de manie.
LE HAUT FONCTIONKARISUE. 65
égale dépendance à Tégard du pouvoir central et de la volonté unique qui exerçait ce pouvoir ; il était naturel que le dompteur de Taristocratique insurrection de décembre 1825 saluât avec satisfaction un ordi'e de choses qui traitait les rejetons des anciennes familles boïardes, rivales des Romanoff, sur le même pied que les fils des hommes d'action devenus gentilshommes « par leur propre mérite et parla grâce de Fempereur. » Il était évident, d'ailleurs, que lautocrate de toutes lesRussies pouvait, chaque fois qu'il le jugeait convenable, s'écarter de la règle fixée et ordonner des nominations et des avancéments, violant ou éludant la loi. On avait, pour ces cas exceptionnels, imaginé une formule qui fut souvent employée pendant les dernières années du règne de Nicolas. Les ukases en question étaient accompagnés de cette rubrique : « Non à titre de précédent pour d'autres. » L'antipathie, mêlée de méfiance, que l'empereur nourrissait à l'égard des anciennes familles nobles avait, jusque tlans le cours de la période de 1840 à 1850, poussé aux plus hauts emplois un grand nombre de parvenus, dont la plupart étaient d'origine allemande. Mais, à dater de 1848, cette tendance à favoriser les parvenus diminua. En présence de la Révolution, l'empereur, se ravisant, songea que la noblesse et le clergé avaient toujours passé pour les soutiens par excellence de la monarchie et que celui qui avait à cœur la défense des intérêts conservateurs avait le devoir de se rapprocher des couches de la société qui étaient, après lui-même, les plus intéressées au maintien de l'ordre de choses existant. A partir de ce moment, le nombre des II. 5
membres des grandes familles qui furent investis de hautes fonctions soit à la cour, soit dans radministration de rÉtat, soit dans la carrière militaire, alla en augmentant; on ce^sa d'affecter de favoriser lesDubbelt et consorts; — on se relâcha même quelque peu de la rigueur avec laquelle on surveillait la conduite des propriétaires terriens à l'égard de leurs serfs ; on s'appliqua à atténuer dans toute la mesure du possible l'antagonisme existant entre les tendances absolutistes et niveleuses du monarque et l'aristocratisme qui, tout bien considéré, rentrait dans le système conservateur.
Dans la première partie de ces études, j'ai déjà parlé de la transformation qui, sous le gouvernement actuel, s'est opérée dans le fonctionnarisme russe et qui a rallié à la cause démocratique une portion assez considérable de la jeune génération, notamment les membres du corps de la magistrature qui, institué sous les auspices des règles fondamentales de 1862 , est indépendant, du moins en principe. La notice qui concerne les frères Milioutine, contient diverses indications sur ce point. Quant au haut fonctionnarisme et au monde de la cour ils a'ont presque pas été atteints par cette transformation.
Il n'est point aussi facile qu'on le suppose généralement en Europe de démèlw, à vue des états officiels, quels sont aujourd'hui à Saint-Pétersbourg les personnages véritablement influents, les plus hauts et les plus importants dignitaires de l'empire. Nous n'avons pas, dans le sens ordinaire de ce mot, un ministère avec un président du conseil des ministres. Le comité
LE HAUT FONCTIONNARISME, iH
de « Messieurs les miaistres » est une autorité qui expédie une série d'affaires plus ou moins importantes^ mais ce n'est point un conseil des ministres prenant une décision collective sur les grandes questions de principe de la politique. Son président, qui est actuellement le généra^ Ignatieff^, — c'était, avant lui, le comte Bloudoff, puis le prince P. P. Gagarin, — est un très-haut personnage, mais il n'est, ni le chef suprême du gouvernement, ni le président d'un ministère^ Nos ministres sont des fonctionnaires spéciaux, qui ne peuvent exercer une .influence sur la marche générale de la législation que s'ils sont en même temps membres du conseil de l'empire, mais qui , très-souvent , n'ont pas voix au chapitre dans les affaires étrangères à leurs ressorts respectifs. Leur influence varie selon le département qu'ils occupent* Un grand nombre de hauts fonctionnaires ont un rang égal au leur ; quelques-uns même ont, en réalité, une situation supérieure à celle des ministres : je ne parle pas de messieurs les « collègues des ministres, » — en Prusse, on
disait : sous-secrétaires d'Etat, — attendu que ceux-ci
n'ont le plus souvent aucun rapport direct avec l'em-
pereur. Les chefs de la deuxième et de la troisième section de la chancellerie impériale, ne voudraient permuter avec aucun ministre, ^auf peut-être avec le chancelier de l'empire. Le chef de la troisième section est même le fonctionnaire de beaucoup le plus influent de tout l'empire : de même, le contrôleur de l'empire