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CHAPITRE m

LE G]£NéBAL IGNATIEFF

S'il y a des gens nés coiffés, à qui tout réussit, qui avancent dans la vie d'une façon merveilleuse et voient s'ajouter les succès aux succès, sans qu'au fond quelqu'un puisse dire à quels qualités et talents particuliers ces succès doivent être attribués, l'ambassadeur de Russie près la Sublime-Porte a certainement des droits à ce titre. Le général IgnatieflF n'avait pas encore quarante ans qu'il était déjà parvenu à une telle hauteur siu* l'échelle sociale qu'il ne lui restait plus qu'un degré à gravir, et il y a eu une époque où l'on s'attendait à chaque instant à le voir faire ce dernier pas. Depuiï», cet avancement suprême est devenu douteux. Mais même s'il est refusé au général de remplacer quelque jour le prince Gortchakoff, il peut se vanter d'avoir fourni une de ces carrières qui ne sont le lot que d'un seul sur des millions d'hommes.

En effet Ignatieff n'appartient pas à ce cercle des Gortchakoff, des Dolgorouki, des Gagarine, etc., à qui

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leur naissance aplanit la voie. Il sort de la petite noblesse russe qui est anssi nombreuse que les grains de sable sur le bord de la mer. Il est vrai que les protections ne lui ont pas manqué. Scm père avait déjà fourni une carrière très-honérable au service de l'État. Il est encore aujourd'hui aide de camp de Tempereur après avoir été gouverneur général de Saint-Pétersbourg. Gcr pendant les aides de camp et les gouverneurs généraux ne jouaient pas sous le régime précédent, sous lequel le jeune Ignatieff a commencé sa carrière, un rôle très-influent. L'empereur Nicolas avait ses prédilections toutes particulières et exigeait des gens à qui il accordait sa faveur dans le sens le plus large du mot des qualités spéciales. De plus, il n'aimait pas voir les jeunes gens occuper les postes élevés. D'après lui, la jeunesse n'était pas compatibl^avec le respect dû à Tàge et à l'expérience.

Aussi, en 1854, le jeune Ignatieff qui comptait de 25 à 26 ans, n'avait pas dépassé le grade de capitaine d'état-major; d'après nos idées modernes ce n'était pas là une brillante entrée de carrière, bien que en somme ce commencement ne fût pas mauvais. Dans cette même année, il fit partie de l'état-major du général, plus tard feld-maréchal de Berg, qui commandait alors à Ré val.

La campagne peu* sanglante qui, sur la c6te méridionale du golfe de Finlande, coûta aux alliés quatre bombes dont trois éclatèrent et une fit long feu, n'offirit ni an commandant en chef, ni à ses subordonnés l'occasion de se distinguer. Ignatieff reçut comme tous les autres combattants la médaille de Grimée en souvenir

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de ses promenades à cheval, le sabre au poing, pendant tout un été, au milieu de tonneaux d eau nauséabonde, dans les rues désertes de Réval; en outre, il laissa derrière lui la réputation d*un homme assez aimable, ce qui ne Tempêcha pas d'être bientôt complètement oublié sur le théâtre de ses premiers exploits militaires. Pendant plusieurs annéçs on n'entendit plus parler de lui. Soudain en 1860, on apprit qulgnatieff avait conclu avec le gouvernement chinois un traité pour la cession d'une grande partie de la Mandchourie. En i855 et 1856, Tiniluence de son père avait réussi à lui faire donner un poste dans la suite du général Mourawiefif, qui, comme on sait, avait entrepris le premier en qualité de gouverneur général de la Sibérie orientale, d'explorer soigneusement le territoire de l'Amour et en avait préparé la colonisation. Pendant cette exploration la guerre franco-anglaise éclata avec la Chine ; les alliés occupèrent Pékin et semblèrent menacer l'existence du Céleste-Empire. La Russie, qui depuis assez longtemps déjà négociait avec la Chine la cession d'un grand territoire au sud de l'Amour, profita de l'occasion. Ignatieff fut envoyé en Chine en qualité de délégué extraordinaire.

Dans l'état des choses sa mission n'exigeait pas une habileté particulière. Les circonstances se chargèrent de tout le travail diplomatique. Le traité fut signé et la Russie tout entière fut persuadée que le succès était dû au seul génie du jeune négociateur. La fortune d 'Ignatieff était faite. A partir de cette heure, il passa pour une étoile de la diplomatie russe, et sa jeunesse fut

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considérée comme le seul obstacle à son élévation à un poste de premier rang. U fut ainsi employé, pendant quelques années, si je me trompe, dans les affaires de TAsie centrale ; puis, lorsque en 1865 le prince Labanow- Rostowski, ambassadeur à CSonstantinople, abandonna son poste, il fut transféré sur le Bosphore pour le remplacer.

Des circonstances d*un double caractère avaient favorisé ce rapide avancement. En premier lieu le diplo* mate qui, dans Tintervalle était parvenu au grade de général, avait réussi par son mariage avec une princesse Galitzin à s'assurer la bienveillance de la haute aristocratie, dont Tiniluence est encore très-grande dans les questions de personnes. En second lieu, on s'était aperçu que, dans la moderne Russie, des forces nouvelles commençaient à se remuer et à se presser au premier plan. Au moment de sa nomination à Gonstantinople, le parti national vieux-russe était à Tapogée de son influence.

En 1865, les doctrines de Katkoffe n'avaient pas en* core eu à subir cette dure épreuve de Texpérience qui a transformé depuis longtemps les rêveurs d'alors en sceptiques ironiques. Le programme national de la Gazette de Moscou passait pour aussi inattaquable que son programme libéral. Jamais et nulle part, à Texcep* tion peut-être du seul Père Duchêne de la première ré* volution, la littérature quotidienne n'a exercé sur les esprits une influence aussi irrésistible qu'en Russie de 1860 à 1870. Les directeurs de cette presse devaient même dans un État gouverné despotiquement être des gens influents. Et tout le monde sait qu'ils l'ont été, non

pas tant dans le sens dé l'action personnelle que dans un sens général. Tandis que l'importance de la presse moscovite au point de vue du développement intérieur de Tempire est au-dessous des évaluations les plus exagérées, la politique extérieure n*a tepu compte des vœux de cette presse que pour les questions de per~ sonnes et cela tout particulièrement en Orient. De tout temps le cabinet de Saint-Pétersbourg s'est efforcé dans ses querelles avec la Turquie de rester d'accord avec l'opinion. Dans les relations si anciennes qu'ont eues ensemble Moscou et Byzance il y a quelque cbose de démoniaque, qui trompe les prévisions, humaines et sert de point de concentration à ce que le Russe possède de véritable idéalisme. Toutes les fois qu'il s'est agi d'une guerre avec les Turcs, les masses ont fait preuve d'un esprit de sacrifice qu'on chercherait vainement ailleurs. De cette part active que prend Topinion populaire aux affaires orientales est née la tradition diplomatique qui ne permet d'envoyer comme représentant de la Russie sur le Bosphore qu'un confesseur de la religion d'Etat, de la religion grecque-orthodoxe.

Le général Ignatieff ne voulait pas renoncer aux avantages d'une alliance avec des homtnes qui disposaient.à leur gré d'une si importante influence sur le peuple. Et l'entente fut d'autant plus facile entre les deux parties que toutes les deux avaient grandi sur le même sol. Car les Pogodin, les Katkoff, les Léontieff, les Aksakoff, etc., n'appartiennent pas à labourgeoisie dans le sens qu'on donne à ce mot dans TEurope occidentale, mais à la petite noblesse, qui tient son rang de

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la naissance ou des services qu'elle a rendus, et qui provisoirement occupe et occupera certainement encore longtemps la place du tiers-état absent. Ces hommes du peuple devaient bien accueillir un diplomate que les plus brillants succès n'avaient pu entraîner à changer sa rondeur plébéienne contre la froideur et Texclusivisme aristocratique qui blessaient d'autant plus vivement les sentiments de la démocratie et de Ténorme majorité des Russes, qu'ils étaient encore, il n'y a pas plus de huit ou dix ans, la caractéristique des maudits Germains des provinces baltiques.

C'est de cette façon qulgnatieff parut à Constantinople, porté à la fois par la faveur des cercles dirigeants et par Vaurapopuloins, considéré par les uns et les autres comme un homme de l'avenir et entouré de tout Téclat extérieur et imposant dont sait seul s'entourer le représentant d'une grande puissance consciente de sa force.

Depuis, dix ans se sont écoulés. Il n'est cependant pas possible de porter un jugement définitif sur l'œu^TC d'Ignatieff; en effet, il est encore au milieu de sa carrière, et qui sait s'il ne lui est pas réser\'é de nous surprendre par des actes dont notre courte vue nous empêche aujourd'hui de le croire capable. Quelques indications permettant de caractériser le général et la politique qu'il représente, peuvent toutefois être dégagées de ce qu'il a fait jusqu'ici. Un aperçu de la situation politique qu'IgnatiefT trouva devant lui en prenant possession de son poste facilitera cette étude.

Aucun événement extraordinaire ne signale, dans l'histoire de TOrient, l'année 1865. D'un bout à l'autre, elle n'est qu'une preuve de plus de la vérité de l'ancien aphorisme : la Turquie n'a rien à craindre de ses enne* mis intérieurs, aussi longtemps qu'elle n'est pas menacée en même temps par des ennemis extérieurs.

Ce n'est pas l'organisation militaire et politique de l'empire qui le garantit contre tout danger, car on ne peut avoir de cette organisation une trop piètre estime; la sécurité de la domination ottomane est dans la haine fanatique qui anime les nationalités chrétiennes les unes contre les autres et fait paraître inimaginable toute action commune et systématique de leur part. Aussi les soulèvements isolés, presque continuels, ne causent en eux-mêmes que peu de souci aux hommes d'Etat de Stamboul; ce qui les inquiète, c'est seulementla crainte qu'une puissance étrangère intervienne entre la Porte €t ses sujets ou vassaux mécontents ou rebelles.

Il y a dix ans, il semblait que le danger d'une semblable intervention ne menaçait d'aucun côté. Moins que jamais l'attention du monde politique était dirigée sur les choses d'Orient. L'intérêt des puissances se .tournait toujours exclusivement du côté des affaires d'Allemagne, dont on pouvait dès cette époque prévoir le puissant développement. Néanmoins, l'oubli apparent où on semblait les laisser ne débarrassait pas les

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hommes d'Etat ottomans de toute appréhension. Bien que d*un côté ils ne partageassent pas les inquiétudes traditionnelles du dilettantisme politique qui craint que la moindre complication européenne amène une explosion en Orient, bien que, grâce à leur connaissance exacte de la situation , une agression de la part de la Russie leur semblât improbable aussi longtemps que le conflit menaçant entre la Prusse et TAutriche ne serait pas devenu une guerre générale européenne, toutefois, d'un autre côté, ce danger était assez rapproché pour qu'il fût utile d'en tenir compte dans les calculs politiques, en d'autres termes, pour qu'on se* préparât aux pires éventualités.

Cette appréciation de la situation devait servir de norme à la conduite de la Porte. Avec cette intelligence

du véritable homme d'Etat qui ne poursuit pas ce qui est désirable en soi, mais seulement ce qu'il est possible d'atteindre dans un cas donné, Aali et Fuad-pacha, qui dirigeaient les destinées de la Turquie avec une entente qui est très-rare même ailleurs qu'en Orient , avaient depuis longtemps adopté une politique de résignation, c'est-à-dire qu'ils avaient compris que la sécurité de la Turquie devait être cherchée dans le rapprochement intime d'une grande puissance européenne, et que pour un homme d'État ottoman, il ne pouvait y avoir de pire qualité que de vouloir marcher seul et accepter la responsabilité de ses actes.

Au fond, il n'y avait là rien de bien nouveau. Depuis la paix d'Andrinople , la Porte n'avait pu s'élever jusqu'à une politique indépendante; de fait, les différents

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grands-vizirs que M. de Buteniew pendsint de longues années avait Thabitude de traiter en maiire, étaient influencés dans leur conduite, moins par une conviction politique arrêtée que par certains moyens d'une nature plus matérielle. Pendant la guerre d'Orient, lord Stratford de RedcliiTe, grâce à Tindubitable supériorité de son intelligence , réussit à assurer à la politique anglaise la première place dans les conseils de la Porte ;

et rien ne semblait plus désirable aux hommes d'Etat ottomans que de renforcer ces liens et de les rendre durables : car les intérêts de l'Angleterre seule leur paraissaient solidaires de ceux de là Turquie. Mais la marche des événements militaires et des négociations entamées à Paris en vue de la paix, prouva trop clairement la supériorité de la France pour que les Turcs, qui savent admirablement découvrir de quel côté est la force, aient pu ne pas la reconnaître; l'issue de la guerre d'Italie leur prouva bientôt et irrésistiblement qu'ils ne s'étaient pas trompés. En réalité , Imfluence anglaise ne s'est pas maintenue après la retraite de lord Stratford de RedcliiTe, bien que pendant quelque temps les Turcs aient encore prouvé à l'occasion que leurs préférences étaient toujours restées les mêmes. Mais cinq ou six ans après la guerre de Grimée , ces hésitatiolfis avaient déjà cessé ; la France dominait sans rivale et savait, comme c'est son habitude, faire très-durement sentir sa suprématie à la Porte ainsi qu'aux autres {Puissances. Cette suprématie se fondait naturellement sur la situation générale de la France dans le monde; mais on ne peut nier que les puissances , par le choix

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de leurs représentants, n'aient fait tout leur possible pour la fortifier. Sir H. Bulwer, un homme de talent, il est vrai, mais sans caractère, semMait croire qoe ïwr'deaie^ambition de Stratford était hors de saison ; il aimait mieux faire la cour à la princesse (Aristarchi) de Samos. Le prince Labanow-Rostowski, un homme distingué, savait très-bien sauvegarder extérieurement la dignité de la Russie, mais il n'était nullement à la hauteur de la situation; le baron Prokesch- Osten, à qui la connaissance de TOrient manquait aussi peu que Tesprit et Téducation, fît assez souvent dans ses dernières années regretter dans la façon dont U traitait les affaires, Ténergie qu'il déploya, dit-on, jusqu'au dernier moment, vis-à-vis du personnel de l'ambassade; enfin, le comte Brasser de Saint- Simon ne parut jamais se douter qu'un ministre de Prusse à Gonstantinople pouvait avoir quelque importance, bien que l'exemple du comte Robert de Goltz eût pu lui prouver le contraire.

Il est évident que dans de semblables conditions, les ^complications imminentes dans l'Europe centrale ne pouvaient que contribuer au renforcement de l'influence française, déjà prépondérante à la Gorne-d'Or. Nonseulement, en effet, la France passait depuis longtemps aux yeux des Orientaux comme la seule puissance qui, disposant de ressources considérables, poursuivît son but avec autant d'intelligence que de force consciente d'elle-même; dans le conflit qui menaçait d'éclater entre les deux puissances allemandes, elle apparaissait en même temps comme le seul médiateur capable de

faire pencher la balance, sans pour cela abandonner sa situation en Orient, tandis que Tinfluence de la Prusse et de l'Autriche était à peu près nulle sur le Bosphore, que l'Angleterre ne paraissait pas appelée à jouer un rôle dans un conflit entre deux puissances continentales, et que la Russie était nécessairement Tobj et d'une défiance très-caractérisée.

La situation que nous venons d'esquisser à grands traits n'avait rien de bien séduisant pour un diplomate à peine installé à son poste, comme c'était le cas, pour le général Ignatieff; car à mesure qu'il jugeait cette situation avec plus de sang-froid et moins de présomption, il était obligé de reconnaître de plus en plus clairement que, si des événements en dehors de toute prévision ne se produisaient pas, les forces d'un seul homme, quelles que fussent ses capacités, réussiraient difficilement à modifier un état de choses, qui était le résultat nécessaire d'un ensemble de faits historiques. Sa tâche devait donc évidemment consister à observer plutôt qu'à agir; elle exigeait beaucoup d'abnégation, imposait une grande réserve et n'offrait à lambition que peu d'espoir d'être satisfaite.

Gomme les autres cabinets européens, la diplomatie russe sentait ce qu'il y avait de gênant dans cette situation, et elle le sentait d'autant plus douloureuse-

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ment, que la tradition d'un glorieux passé devait encore vivre tout entière dans le palais de Tambassade à Péra. Mais si les autres puissances étaient réduites par la prépondérance sans contrepoids de Tinfluence française à une inaction plus ou moins complète et se contentaient de regarder les bras croisés, le cabinet de Saint-Pétersbourg, grâce au caractère particulier de sa politique orientale, s'était réservé un champ d'activité toujours considérable, dans lequel un esprit politique pouvait trouver de noiâbreuses occasions de prouver ses capacités. En effet, cette politique — s'il m'est permis de répéter ici une vérité devenue triviale — n'a en réalité rien de commun avec les tendances de l'Europe occidentale. Tandis que la politique des autres puissances en Orient est, en somme, essentiellement conservatrice *, de telle sorte qu'il s'agit surtout pour elles de maintenir au nom du statu quo l'influence qu'elles ont une fois acquise ou, si elles l'ont perdue, de la reconquérir dans le même intérêt, le but poursuivi sciemïnent par la Russie depuis cent cinquante ans est au contraire la destruction de ce statu quo. Il est vrai qu'à Saint-Pétersbourg et à Moscou on ne veut plus l'avouer aujourd'hui; l'hypocrisie politique, un des produits les plus détestables de notre époque, a récemment pénétré aussi en Russie, où jadis on avait au moins dans les affaires d'Orient le courage de son opinion. Mais si la Russie veut convaincre le monde de sa bienveillance à l'endroit de la Turquie, il faut qu'elle en donne des

1. 11 est vrai qu'il n'en est plus ainsi de T Autriche aujourd'hui.

preuves meilleures que les leaders de la Gazette de Moscou ou même que les dissertations de longue haleine avec lesquelles le Moniteur du gouvernement BÀmek nous surprendre de temps en temps.

ir y a eu un temps où cette politique de bouleversement tiiarcbait droit à son but. Catherine II n'a pas eu d'autre intention que de faire planter la croix sur THagia-Sophia par ses troupes victorieuses; dans sa puis-, santé imagination, elle rêvait de transférer sa résidence à cette merveilleuse Pointe du Sérail, d'où Tantique palais des sultans, dans une situation incomparable, domine tout le Bosphore. Mais, comme plus tard, ses petits-enfants et arrière-petits-enfants, elle a été forcée d'apprendre par expérience que Stamboul ne peut être enlevé par un coup de main. Depuis longtemps on s'est convaincu chez nous que, si un jour Tassant doit réussir, il faut qu'il soit précédé du long et patient travail du mineur. Ce travail peut se faire en tout temps, bien que toutes les époques ne lui soient pas également favorables. Les relations les plus intimes des cabinets entre eux ne l'interrompent pas nécessairement, et, quand la situation est tendue ou qu'il y a un refroidissement entre les deux cours, c'est alors qu'û se fait le mieux. La question de savoir par quelles formes politiques on remplacera ce qui existe est en elle-même peu importante; il est fort probable que ceux-là mêmes qui ont soulevé cette question, nos grands diplomates de Saint- Pétersbourg, ne l'ont pas encore bien élucidée, et raisonnablement, ils ne peuvent guère le faire. Vouloir toucher, avec un programme tout fait, à un état de

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choses aussi embrouillé que celui qui existe dans les Balkans, ce serait en réalité donner la preuve la plus évidente d'un dilettantisme politique, et c'est là une faute que la Russie s'est le mieux gardée de commettre dans les affaires d'Orient. C'est ici plus que n^importe où qu'il faut se souvenir du proverbe : A chaque jour sufGt sa peine. La tâche de l'heure présente ne peut être que d'accumuler les matières inflammables partout où on les trouve et de préparer ainsi les esprits à la catastrophe que doivent amener les événements futurs ; car pourquoi la Russie n'aurait-elle pas aussi son heure, comme l'Italie et l'Allemagne ont eu la leur?

Nous n'avons naturellement pas lu les instructions que le prince GortchakofTa données au général Ignatieff lorsque celui-ci est parti pour Gonstantinople. Mais la suite des événements a montré qu'elles ont dû, dans leur partie essentielle, être conformes aux indications ci-dessus. Appliquées aux cas particuliers, elles se résument ainsi : entretenir autant que faire se pourra le mécontement des sujets chrétiens de la Turqpiie, nouer des relations aussi étroites que possible avec les nationalités congénères, humilier l'administration partout où cela sera faisable et la discréditer ainsi aux yeux des sujets de la Porte ; par contre, user de tous les moyens en employant la puissance de la Russie, pour grossir le nombre et l'importance des réclamations de ces derniers, etc.

Si l'on songe aux traditions religieuses et historiques qui constituent la vie des nationalités chrétiennes de la Turquie, et surtout à l'art incomparable dont legouver-

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nement ottoman fait preuve pour rendre à ses sujets l'existence intolérable et pour leur imposer les. souffrances tantalesques de la misère et de la faim en face des richesses d'un sol admirablement fécond, on comprendra que les occasions de déployer son activité ne pouvaient manquer au gékiéral Ignatieff. En réalité, on pourrait dire, sa tâche était loin d*étre ingrate. En examinant de plus près Tétat de choses qu'il trouva devant lui et sur lequel il était appelé à exercer son action, nous verrons qu'elle n'en était pas pour cela plus facile.

Il n'y a pas plus de vingt ans, les rapports du cabinet de Saint-Pétersbourg avec les populations chrétiennes de la péninsule des Balkans n'offraient relativement que peu de difficultés.

Avec l'imposante situation que la Russie occupait alors dans le monde, son r61e traditionnel de protectrice de Téglise d'Orient suffisait entièrement, si l'on tient compte de Timportance des questions religieuses aux yeux des chrétiens orientaux, pour lui assurer une influence presque illimitée sur eux.

Ebranler sans nécessité cette situation grandiose par sa simplicité, la compliquer en y introduisant de nouveaux éléments, aurait été une folie, dont la politique russe ne s'est pas rendue coupable. Elle ne connaissait

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que des coreligionnaires. Elle voulait par principe, les différences de nationalité qui existent entre les âdèles de TEglise grecque orthodoxe. Et en agissant ainsi le gouvernement ne se trouvait nullement en contradiction avec le sentiment populaire. Dès 1840, il est vrai, il y a eu en Russie une école de slavophiles qui auraient préféré abandonner le point de vue politique pour se placer au point de vue national. Mais non-seulement Tesprit rigoureusement conservateur de l'empereur Nicolas pour qui il n'y avait pas sur la terre de nationalités, mais seulement des sujets, les considéra comme des novateurs et presque comme des insurgés mais encore, ces slavophiles étaient complètement isolés dans Topinion publique — s'il avait pU être question d'opinion publique dans la Russie d'alors — et n'avaient sur elle aucune influence. Les hautes classes nageaient dans « les voluptés de l'obéissance ; » elles ne connaissaient d'autre politique que la volonté de l'empereur; mais

pour les masses la religion avait en Russie une aussi grande importance qu'en Bulgarie et en Macédoine et elle l'a conservée jusqu'à ce jour, en dépit des agitations nationales des dix dernières années.

Si, de cette façon, les rapports de la Russie avec ses coreligionnaires en Orient laissaient extérieurement très-peu à désirer, il étcdt toutefois impossible, en regardant les choses de plus près, de se dissimuler que la mesure de dévouement que la Russie pouvait attendre d'eux, était en fait très-différente. Selon les idées peu développées des Slaves, toutes les différences de nationalités, de langues, de mœurs s'évanouissaient devant

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l'unité supérieure de la communauté de foi religieuse ; ils étaient prêts à suivre la bannière de la croix orthodoxe partout où il plairait à leur chef de les conduire. Mais il n'en était pas de même des Grecs, qui, à côté du fanatisme religieux qui Jes ruinait, nourrissaient depuis longtemps, en silence, sous le masque de Thumilité et de la soumission, des projets politiques d*une grande portée et ne s'acfcommodaient en aucune façon des fins dernières de la politique russe. Déjà la guerre d'indépendance, de 1821 à 1828, avait témoigné d'une façon décisive de la force du sentiment national chez les Grecs ; et ce sentiment s'était démesurément développé par suite de ce fait accompli qu'ils avaient conquis leur indépendance politique en grande partie parleurs propres forces. Sur les bords de l'illissus comme au Phanar, on se croyait capable de tout; à plus forte raison ne pensait-on pas avoir tout obtenu; pour les fanatiques dé «la grande idée» Athènes n'était qu'une étape; Gonstantinople et le rétablissement de l'empire byzantin, voilà ce qui restait le but, qui pouvait seul satisfaire les rêveurs de l'hellénisme moderne. En dépit de la présomp.lion qui était le point de départ de ces projets extravagants, les Grecs comprenaient parfaitement que deux grands obstacles surtout s'opposaient à la réalisation de leurs espérances : en premier lieu les intentions analogues aux leurs attribuées à la Russie, en second lieu, leur petit nombre. Ils ne croyaient pas qu'il fût impossible à trois millions de Grecs dispersés, des circonstances particulières étant données, de s'emparer de la souveraineté sur le Bosphore ; mais ils dou-

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taient que ces trois miUions fussent capables de garder longtemps leur conquête. Les politiciens du Phanar, dansleur incommensurable fatuité, s'imaginaient que rhabileté traditionnelle de leur politique byzantine aurait raison de la première difficulté; dans leur imagination, la Russie était chargée de faire le plus gros de la besogne au proOt de Thellénisme, c'est-à-dire de chasser les Turcs de Gonstantinople. Quant à l'autre obstacle, ils pensaient pouvoir en venir à bout en se livrant sur une grande échelle à une propagande natiopale parmi-leurs coreligionnaires slaves. Et, quoi qu'il en soit du projet qu'ils avaient formé de mystifier la Russie, ils ont travaillé avec tant d'ardeur et d^'habileté à leur œuvre d'hellénisation que, si une grande partie des Bulgares n'a pas été dénationalisée, il faut l'attribuer aux grands événements historiques qui se sont produits en dehors de toutes les prévisions. Bien qu'il soit resté à moitié chemin, ce succès est encore d'une assez grande importance : les Slaves qui ont échangé leur nationalité contre la nationalité grecque se comptent par centaines de mille. Le prmcipal mérite dans ce résultat revient aux ecclésiastiques grecs qui ont jeté dans la balance toute l'influence dont ils jouissent comme pasteurs des âmes et hommes instruits et se sont adonnés à l'œuvre nationale avec une persévérance infatigable; il est vrai que plus ils travaillent pour la cause, moins ils s'occupent de leurs fonctions ecclésiastiques.

Il est à peine besoin de dire que l'ambition raisonnée des Hellènes ne pouvait rester un mystère surtout pour

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le cabinet de Saint-Pétersbourg. Peut-être n'a-t-on connu que plus tard leurs projets dans toute leur étendue ; il n'est pas moins certain que sur la Néwa on entretenait déjà à leur égard des sentiments de défiance à une époque où aucun succès n'était encore venu encourager ces projets et leur, fournir un point d'appui. C'est ce qui explique le peu de sympathies, comme on sait, qu'a rencontrées chez la Russie l'établissement de l'indépendance hellénique. Mus comme la politique russe s'efforçait soigneusement de tenir caché autant que possible ce dernier événementi elle n'eut pas non plus l'occasion démontrer au moment même aux intéressés ses véritables sentiments. Une premier^ fois, elle a pu se laisser guider par des considérations analogues à celles qui déterminaient la conduite des Grecs, et, en tout cas, le gouvernement russe avait de meilleurs raisons que les hommes d'État d'une nation impuissante ou que des particuliers qui font de la politique pour leur propre conipte d'espérer qu'il pourrait exploiter son rival à son profit. La seconde fois, les avantages que la Russie devait retirer de la réunion, même apparente seulement de tous les chrétiens d'Orient sous son drapeau, parurent trop considérables pour qu'elle ne tint pas compte des projets égoïstes des Grecs d'autant plus que, sauf cette propagande parmi les Slaves sur laquelle on n'avait peut-éti'e pas à Saint-Pétersbourg des renseignements très-exacts, il ne s'était produit aucun fait que la politique russe eût pu considérer comme un acte d'hostilité.

Telle était la situation au moment où la guerre de

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Crimée éclata. Sûre des sympathies des Slaves, la Russie marcha au combat avec la conviction que Tauréole dont elle était entourée comme champion de la foi et la victoire sur laquelle elle comptait absolument, suffiraient pour maintenir les Grecs dans les voies de sa politique et leur faire utilement en servir ses projets. Et sans nul doute ces calculs se seraient trouvés exacts,... si le succès attendu avait été obtenu. La défaite devait, dans Tétat des choses, amener nécessairement un résultat tout opposé. Bien loin de compromettre leur cause en se rendant solidaires d'une grandeur déchue, du moins momentanément, les Grecs s'efforcèrent de sauver par une attitude loyale en apparence vis-à-vis de la Porte, la situation privilégiée que les sultans leur avaient volontairement faite depuis des siècles et qui trouve encore aujourd'hui, dans la constitution du patriarcat de Stamboul, son expression toujours restée à peu près la même.

Gomme Pierre, ils renièrent la Russie sans hésitation toutes les fois qu'on les invita à le faire.

Avec les Slaves le cabinet russe dut faire aussi de très-dures expériences. L'énorme prestige du protecteur de l'Église d'Orient avait été détruit, en même temps que l'éclat d'une incomparable situation dans le monde, sur les champs de bataille du Danube et de la Grimée: les raïas,qui autrefois ne savaient que s'incliner comme d'humbles sujets, haussaient maintenant les épaules avec scepticisme. Et si les hommes politiques de Russie ont su reconnaître les signes du temps, ils ont dû s'avouer qu'il ne fallait plus songer au réta-

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blissement des anciennes relation^ patriarcales. Le contact de plusieurs années avec la civilisation occidentale, contact établi par la présence des alliés sur le sol ottoman, avait modifié très-significativement les idées des Orientaux en général et notamment des Slaves d'Orient. La religion conservait encore, il est vrai, sa prépondérance traditionnelle, mais il ne fut plus possible d'empêcher les idées et les points de vue modernes, à commencer par les idées de nationalité, de pénétrer dans les populations. Ge fait ne perd en lui-même rien de sa signification , parce que ces idées ont dû se rattacher directement aux intérêts ecclésiastiques. Le conflit ecclésiastique gréco-bulgare, dont les commencements sont d'une date toute récente, doit en réalité son origine bien moins à des besoins religieux qu'à des besoins politiques.

L'opposition nationale contre l'hellémisme , opposition dont le développement fut rapidement activé par ce conflit, n'avait pas, il est vrai, la même importance que l'antagonisme contre la Russie; l'influence toujours croissante de la théorie des races pouvait même amener, dans un avenir immédiat, un résultat tout opposé. Mais pour une politique à longue portée, c'était là une triste consolation. Les sympathies que la Russie pouvait recueillir de la parenté de race nouvellement découverte, n'étaient certainement pas une compensation à cette grandiose solidarité de la chrétienté orientale, à travers laquelle l'idée nationale avait fait son chemin, d'autant plus qu'il était absolument impossible de prévoir si l'idée en se développant ne conduirait pas

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à des conséquences qui entraveraient les projets de la Russie, comme elles avaient déjàentravé ceux des Grecs. Les rapports du cabinet de Saint-Pétersbourg avec les sujets chrétiens de la Porte étaient donc em* brouillés et troublés de tous les côtés; le travail d*une génératioii était, en partie au moins, irrémédiablement perdu. Malgré Thabileté diplomatique dont on aime à se vanter, on ne put pas tenir cachés les sentiments d'amertume qu'excitait l'attitude peu amicale des Grecs, la mauvaise humeur que causait la réserve des Slaves, le mécontentement que faisaient éprouver les velléités d'indépendance qui commençaient à se manifester parmi eux. Un certain temps devait s'écouler, avant qu^on pût reprendre avec énergie l'exécution des anciens projets. Mais enfin il fallait que le besoin s'en fit sentir. Se tenir longtemps à l'écart des affaires d'Orient aurait équivalu pour notre cabinet à un suicide politique. D'autre part, comme pour favoriser sérieusement les intérêts de la Russie en Orient, dans Vétat actuçl des choses, il faut que des rapports d'amitié soient entretenus avec les populations chrétiennes de la presqu'île des Balkans, on dut à Saint-Pétersbourg se résoudre à faire le premier pas pour renouer les anciennes relations. Cette démarche était d'autant moins compromettante que dans l'intervalle des circonstances s'étaient produites qui pouvaient facilement faire considérer par l'autre partie un rapprochement comme désirable. Le conflit ecclésiastique gréco-bulgare avait pris peu à peu des proportions qui en faisaient pour d'autres encore que les intéressés, une question poli-

iOS LA SOCIÉTÉ RUSSE.

tique de premier ordre. Il s'agissait, pour les Bulgares, d'un premier succès dans la voie du développement national indépendant; pour les Grecs, du maintien de leur ancienne domination sur une population de cinq millions d'habitants; pour le patriarcat de Constantinople en particulier, sans parler des autres points, d'une partie très-notable de ses revenus déjà considérablement diminués par les déclarations d'indépendance des synodes grec, serbe et roumain. Les deux parties cherchaient un puissant appui pour soutenir leurs prétentions et toutes les deux l'attendaient de la Russie.

Cette circonstance était favorable à la Russie, en ce sens qu'elle lui permettait de faire une belle entrée en reparaissant sur la scène politique. A part cela, elle lui ouvrait la perspective immédiate d'une série interminable de dilficultés. Les opinions les plus différentes se présentaient à elle en même temps, les demandes les plus contradictoires lui étaient adressées avec la même insistance, les intérêts les plus opposés exigeaient une égale satisfaction. L'intérêt politique général de la Russie, comme l'intérêt particulier de TÉglise, exigeait que l'une deux parties rivales cédât. Mais à laquelle des deux fallait-il demander de céder? Car il y avait un intérêt égal à ne pas rompre avec les Grecs, ni avec les Bulgares : si la politique russ^ reprenait sérieusement sonaction, on ne pouvait absolument, en dépit de toutes les dures expériences, se passer des premiers , représentants en Orient de la civilisation et de la tradition politique; quant aux seconds, le fana-

LE GÉNÉRAL IGNATIBFF. iÛ9

tisme national toujours grandissant se prononçait de plus en plus énergiquement en leur faveur. Demander aux deux parties des concessions, c*était s'exposer au danger de se brouiller avec toutes les deux et s'enlever tout moyen d'avancer. C'était donc là une tâche qui, il faut l'avouer, n'était pas sans analogie avec la quadrature du cercle.

Voyons maintenant comment le général IgnatiefI' s'en est acquitté.

L'avenir seul pouvait apprendre si le jeune ambassadeur avait toutes les qualités exigées par la situation; onvitimmédiatemeiit qu'il en possédaîtune auplushaut degré etl'une des plus essentielles. Ce qui pour l'homme politique agissant est considéré comme une tâche des plus difficiles : cacher des doutes pénibles, des embarras cruels sous une mine assurée, ne trahir par aucun mouvement les inquiétudes intérieures, c'était ce qui paraissait être pour le général Ignatieff la chose la plus naturelle du monde. Dès le premier jour de son arrivée, il émerveilla la diplomatie par cette imperturbable confiance en lui-même , qualité aussi fatale aux demi-talents, qu'indispensable aux talents complets pour l'entier développement de leurs forces. En le voyant avec son visage invariablement serein, avec un sourire triomphant sur les lèvres, témoigner aux

liO LA SOCIÉTÉ RU9SK.

Turcs comme aux chrétiens la même affabilité confiante et quelque peu insolite , exciter les uns contre les autres par des mensonges inventés à plaisir et recevoir ensuite les reproches des deux: parties avec un calme également enjoué , comme ù de semblables bagatelles ne pouvaient nuire à sa situation politique et socicde trop élevée pour être atteinte ; en le voyant ainsi, on l'aurait plutôt pri» pour un héritier de Menschikoff, que pour le représentant d'une puissance qui avait une défaite à réparer.

Et cette manière d'agir ne resta pas sans' effet. Nous ne voulons naturellement pas rechercher dans quelle mesure l'attitude hardie du nouvel ambassadeur en imposa à la diplomatie ou aux directeurs expérimentés de la politique ottomane : mais la masse des raïas n'y resta pas insensible. Toutes sortes de bruits vagues, qui parcoururent Stamboul comme des éclairs., peu de temps après l'entrée en fonctions d'Ignatieff et, tous, étaient relatifs à une action imminente de la Russie, reflétaient exactement les sentiments populaires.

Dans l'état des choses, cette circonstance insignir fiante en elle-même, pouvait déjà ^tre considérée comme une espèce de succès. Elle semblait trahir un besoin de voir l'influence russe se rétablir plus profond qu'on l'aurait imaginé en considérant seulement Tétat où se trouvait alors le conflit gréco-bulgare. Le général s'imagina qu'il y avait là une indication pour la politique qu'il devait suivre. Malgré la foi robuste en luimême qui le distinguait, le général dut parfois douter qu'il lui fût possible de faire droit aux réclamations

LB eÉMÉBAL IGNATIEF?. iii

contradictoires dont il était assiégé sans nuire à la situation de la Russie qui, avant tout, devait viser à se tenir au-dessus des parties, à conserver le rôle d*un arbitre équitable. CSette politique ne semblait réalisable qu'à une seule condition. La Russie devait prendre vis-à-vis des parties rivales une attitude tellement imposante» sa bienveillance devait être d'un tel prix que rester en bonne harmonie avec le cabinet de Saintr Pétersbourg, leur jsemblàt dans toutes les circonstances Tobjet le plus important et le plus désirable, même si éventuellement leurs intérêts particuliers n'étaient pas pris en considération. L'ambassadeur n'ignorait évidemment pas que l'état général de l'Europe était peu favorable à une semblable entreprise; mais pour l'espèce d'amour-propre qui lui est particulier, cette circonstance n'était qu'un aiguillon de plus. Il appartenait à ces natures démocratiques à qui le grand n'apparaît jamais comme un tout formant une unité, mais toujours comme la- somme d*une infinie quantité de petits facteurs. Si une grande action était malaisée à exécuter, il était toujours facile d'en mettre en train une quantité de petites, dont il était permis d'attendre le même effet.

On ne pouvait guère, vu la situation, songer à autre chose 'qu'à reprendre contre la Porte les hostilités sourdes qui, bien qu'elles n'eussent jamais entièrement cessé depuis la catastrophe de Grimée, n avaient toutefois été menées qu'avec une mollesse relative, la politique russe , paralysée et découragée , ayant quelque peu négligé son objet, la protection des coreligionnaires

112 LA SOGIÉTË RUSSE.

orthodoxes. En même temps ^ — et dans les circonstances d'alors, cette mesure parut extraordinairement significative — on créa ainsi un intérêt qui, étant commun aux parties contendantes, aux Slaves comme aux Grecs, promettait de faciliter une entente.

Il n'y avait pas besoin d'un talent supérieur pour mettre ce plan à exécution. L'ancienne organisation ne subsistait-elle pas? Il suffisait de la mettre en mouvement, avec cette seule différence, qu'au levier de la religion dont l'agitation russe s'était presque exclusivement servie avant la guerre d'Orient, on ajouta, vu les changements apportés à la situation, le levier du sentiment national. Si précédemment les agents — qu'il ne faut d'ailleurs pas croire aussi nombreux ni aussi habiles que les fait généralement l'imagination des Occidentaux — avaient produit une grande impression sur l'esprit des paysans bulgares en leur montrant l'image du tzar orthodoxe, ils avaient maintenant une tâche analogue à remplir avec le portrait de l'empereur national et congénère. Pendant que cette agitation relativement assez bénigne continuait son œuvre, on excitait avec beaucoup de malignité les raïas contre les autorités ottotnanes, et on aurait certainement obtenu ainsi des résultats bien plus décisifs, si la profonde improbité des agents n'était pas un obstacle dont on s*est plaint souvent, mais toujours inutilement. Enfin, un complément essentiel de ces manœuvres était fourni par les conflits que les consulats russes dans les provinces chrétiennes faisaient surgir intentionnellement entre eux et les autorités ottomanes ; ces conflits étaient exploités au point

LE OtNÉRAL IQNATIEFF. M3

de rendre nécessaires des négociations diplomatiques avec la Porte, lesquelles se terminaient presque toujours par une profonde humiliation infligée aux autorités turques et aussi régulièrement par une éclatante récompense accordée au fonctionnaire russe impliqué dans Taffaire.

Outre ces faits qui ont été démontrés assez souvent, on en reprochait beaucoup d^autres au général Ignatieff et d'infiniment plus graves. Pendant les troubles bulgares de 1867 et de 1868, Tambassade de Russie à Gonstantinople fut fortement soupçonnée par tout le monde d'en être Tinstigatrice morale et matérielle. Le Courrier d'Orient de Péra, dont les relations intimes avec Tambassade française ne sont un mystère pour personne, accusa la Russie à plusieurs reprises et de la façon la plus vive, en citant des faits précis, d'avoir pris une part active à ces événements, sans que jamais une réfutation de ces accusations ait été tentée. Néanmoins, nous ne devons pas y attacher une plus grande importance que celle qu'elles ont en réalité ; nous ne pouvons pas examiner ici ces bruits dénués de preuves, et cependant, si leur exactitude était démontrée, ils igouteraient un trait essentiel à ce tableau de la politique russe. On ne peut prétendre que l'activité du général Ignatiefi*, telle que nous la décrivons ici, soit restée absolument sans résultats. Les raïas virent que la Russie voulait de nouveau, et peu à peu ils commencèrent à croire de rechef qu'elle pouvait. Il s'en fallait, il est vrai, beaucoup qu'ils regardassent du côté du Nord avec cette même vénération craintive qu'ils éprouvaient au

114 LA SOCIÉTÉ RCESfi.

temps de Tempereur Nicolas. Les Orientaux, avec leur habileté à reconnaître de quel côté est la force, ne se laissèrent pas tromper. Après comme avant, ils voyaient les Français régner sur le Bosphore, et, en fin de compte, celui qui passe pour le plus fort à Gonstantinople est toujours considéré par eux comme tel. Aussi l'ambassadeur ne put-il réussir à donner à la Russie, dans le conflit gréco-bulgare toujours grandissant, le rôle d'un arbitre impartial imposant sa décision aux deux parties. Il ne pouvait davantage songer à rester neutre dans une question aussi importante de la politique orientale. Bon gré mal gré, il dut se résoudre à descendre dans Tarène et à prendre franchement parti pour un des combattants. Pour les motifs que nous avons indiqués plus haut, le choix ne fut certainement pas facile pour le cabinet de Saint-Pétersbourg. Enfin il se décida pour les Bulgares. Abstraction faite de Tinfluence indéniable que l'opinion publique a exercée dans les affaires d'Orient, surtout depuis 4865, et qui a naturellement agi d'une façon péremptoîre en faveur des Bulgares, la politique de sentiment, tout compte fait, a prononcé dans cette occasion un mot bien plus décisif qu'on pourrait le croire au premier abord. On n'avait nullement pardonné aux Grecs leur attitude perfide pendant la guerre d'Orient; l'aiguillon était resté profondément enfoncé dans la plaie , et TefTet se produisit en cette circonstance.

Toutefois, tout en s'accordant la satisfaction de faire expier au Phanar ses vieux péchés, on sentait, après comme avant, le besoin d'établir avec lui, sur toutes les

LE.eÉHÉtlAL IdNÂTiErF. H S

autres questions, des relations aussi amicales que possible, et on ne négligea aucune occasion pour Fen convaincreJ Un des premiers soins du générai Ignatieff , dès qu'il fut installé dans ses nouvelles fonctions, fut de renouer avec \è Phanar et le patriarcat les rapports qui avaient presque entièrement cessé depuis la guerre. L'ancien usage, qui fait du représentant de la Russie le protecteur de toutes les entreprises publiques de la communauté grecque, fut remis en bonneur. Des jeunes gens appartenant à des familles grecques influentes furent employés à l'ambassade, au consulat ou dans le service des interprète^; de cette manière, des cercles plus étendus furent plus ou moins intéressés à la politique russe, etc.

Malgré tout, il est douteux que les Grecs eussent trouvé dans ces efforts une compensation à Tbo.stilité de la Russie dans la question ecclésiastique, si un événement tout à fait imprévu n'était venu favoriser les plans du général Ignatieff.

Dans l'automne de 1866, une insurrection, dont les fautes de l'administration avaient peut-être bâté, mais n'avaient certainement pas provoqué l'explosion, éclata en Crète. Nous ne pouvons dire si, comme on l'a solennellement assuré à Saint-Pétersbourg et à Gonstantinople, la Russie est restée complètement étrangère à cet événement; mais ce qui est bors de doute, c'est que rien ne pouvait arriver plus à propos pour elle. En effet, l'occasion lui était ainsi offerte de combler publiquement, pour ainsi dire officiellement, les Grecs des témoignages de sa bienveillance. On se souvient du toast porté à

il6 LA SOCIfiTfi RUSSE.

cette époque par Tempereur Alexandre et des souscriptions recueillies en faveur des insurgés , sous les yeux de la cour et même avec la participation directe de la famille impériale. Nos vaisseaux de guerre se montraient assez souvent dans les eaux grecques et dans des circonstances qui ressemblaient beaucoup à un secours direct apporté à Tinsurrection ; et, dans les cercles diplomatiques de Saint-Pétersbourg, personne n'ignorait que la Russie aurait vu la cession de la Crète à la Grèce avec un plaisir aussi grand que la répugnance qu'elle avait toujours montrée à voir le royaume élargir ses frontières sur le continent.

Bien que ces démonstrations significatives n'eussent pas manqué de produire par elles-mêmes des résultats, elles ne parurent dans leur vrai jour que parle sens que le générai Ignatieff sut leur donner. Â Tentendre, il était presque impossible de douter que la Russie considérât la cause hellénique comme la sienne propre et fût résolue à agir dans ce sens. Déjà il s'était efforcé de faire de l'ambassade russe le centre et le rendez-vous des éléments helléniques; mais en ce moment, toute son activité semblait portée de ce côté et n'avoir pas d'autre but. Ce que la caste diplomatique évite ordinairement avec le plus grand soin, le contact immédiat des révolutionnaires et des conspirateurs, lui, il le recherchait. Tout nouveau rapport établi entre l'ambassade et les différents comités qui agissaient à Athènes et ailleurs pour la cause de l'insurrection , était pour lui un succès.

En elles-mêmes, les façons impétueuses et bruyantes

LE OÉNÊRÀL lONÀTIEFF. ii7

du général pouvaient Q*étre pas précisément propres à convaincre les rusés Hellènes du désintéressement et de la sincérité de la politique russe. Mais avec le temps leur vanité ne put résister aux continuelles avances d'une grande puissance de premier ordre. Du moins , petit à petit, la masse éprouva pour la Russie, et comme cela arrive ordinairement en pareille circonstance, pour son représentant, une sympathie qu'elle n'avait pas connue depuis de longues années. Le général Ignatieff devint en peu de temps le personnage le plus populaire parmi tous les Orientaux de la langue grecque.

En Russie, sous l'influence de la presse nationale , pleine d'enthousiasme pour les hommes de son parti, on croyait à un grand succès. La question qui, les années précédentes, avait causé à la politique russe en Orient plus de soucis que n'importe quelle autre, et de la solution de laquelle dépendait en grande partie son influence, la question de savoir si l'on réussirait, malgré les rivalités des deux partis, à entretenir la bonne harmonie entre les raïas, cette question était résolue. Les Bulgares étaient gagnés par l'appui qu'on avait donné à leurs efforts pour obtenir l'indépendance ecclésiastique ; les Grecs étaient vaincus par les sympathies que la Russie avait témoignées à la cause Cretoise. La politique de génie d'Ignatieff avait ouvert une nouvelle ère au prestige et à la grandeur russes sur le Bosphore.

Celui dont l'opinion importait le plus, le chancelier de l'empire, partageait-il cet enthousiasme? Gela est d'autant plus douteux que le « succès » d'Ignatieff le menaçait d'une rivalité qui était loin d'être sans dan-

ger. De fait, il fut sérieusement question à cette époque de remplacer Gortchakoffpar le représentant de la politique nationale. Pour un homme d'État aussi prudent que le chancelier^ il n'était du reste pas besoin d*un mobile personnel pour s'enthousiasmer moins de la politique de l'ambassadeur que le pensait le gros du public*

Il est vrai que pour le moment on possédait l'amitié des Grecs, qu'on avait recherchée avec tant d'ardeur; mais quelle valeur avait au fond cette amitié qui ne pouvant invoquer un acte positif, reposait seulement sur l'espérance que cet acte viendrait plus tard? Le prix que les Grecs demandaient n'était pas un mystère.. Ils demandaient la Crète. En la leur donnant, on les aurait maintenus tranquilles pendant une dizaine d'années et on les aurait en outre attachés d'une façon durable à la Russie avec leurs espérances. Si, comme nous l'avons vu, on était à Saint-Pétersbourg tout disposé à leur procurer la Crète, il s'agissait cependant de savoir par quel moyen. Dans nos cercles influents, il était hors de doute qu'on ne voulait pas employer la force. Si grand que fût l'intérêt qu'on avait à entretenir de bonnes relations avec les Grecs, il n'allait pas jusqu'à provoquer une guerre européenne pour l'amour d'eux.

On aurait bien préféré atteindre le résultat désiré au moyen de négociations diplomatiques; un instant, il sembla que cette voie pouvait mener au but. L'Angle^ terre et la France, peu de temps après le début de l'insurrection, avaient été sur le point de conseiller à la Porte de céder la Crète à la Grèce. Mais ces velléités s'étaient vite dissipées, et depuis, tontes les puissances

européenoes s'étaient placées à un point de vue opposé ; elles déconseillèrent énergiquement toute concession qui aurait créé pour Tavenir un précédent très-dangereux. Dans Tétai des choses, attendre un résultat des efforts opposés du cabinet de Saint-Pétersbourg, auvait été ridicule; Or, il n'y avait pas d'autre moyen praticable qu'un homme d'État pût raisonnablement faire entrer dans ses combinaisons . Suivre une politique de sympathie dans de semblables circonstances, c'était en réalité travailler au hasard et se perdre dans le vague, c'était sacrifier les intérêts durables de l'avenir à un succès passager d'un moment; car, vu la situation et le caractère des Grecs, la désillusion qu'ils éprouveraient inévitablement dans une question de cette importance ne pourrait que changer leur amitié très-conditionnelle en une hostilité d'autant plus absolue et amener ainsi un résultat directement opposé à celui que poursuivait la politique actuelle de la Russie.

Toutefois si des considérations de ce genre sont venues à Tesprit du prince Gortchakoff — et il semble à peine croyable qu'elles ne soient pas présentées à lui — il n*a rien fait pour les faire valoir. La crainte de donner encore plus de prestige à un rival populaire en lui imposant une politique certainement impopulaire, l'a peutêtre empêché de manifester ses opinions.

Le général Ignatieff put donc à son aise continuer de montrer aux Grecs des sympathies qu'il ne ressentait pas, entretenir chez eux des espérances à la réalisation desquelles il ne croyait pas — car, naturellement, il avait les informations les plus précises sur les senti-

ments de la cour indiqués plus haut et sur la situation diplomatique — et de leur faire des promesses que, d*après Tavis de tous ceux qui prétendaient connaître exactement Thomme et sa ligne politique, il n'aurait pas tenues même si le pouvoir avait été mis. entre ses mains. Cependant, comme il est inimaginable qu'il ait agi sans aucun plan, simplement selon les besoins du moment, il faut croire qu'avec cette confiance téméraire qu'il a dans sa fortune et qui de tout temps lui a été particulière, il a compté sur un de ces événements imprévus qui semblent en effet appelés quelquefois à réparer les fautes commises par l'imprudence des hommes, mais dont la véritable mission est de faire voir le fort dans toute sa force, le faible dans toute sa faiblesse.

L'inattendu arriva, mais pas sous la forme, il est vrai, que le général avait attendue.

Les relations que nous venons de décrire avaient pu

d'autant mieux rester cachées à la Porte que Russes et Grecs les affichaient en toute occasion avec une franchise significative. Et, bien qu'Âli Pacha ne fût aucune-** ment disposé à prendre les protestations du général Ignatieff pour de l'argent comptant, il se trouvait pourtant affermi par l'attitude grécophile de la Russie dans sa politique patiente et circonspecte que lui imposait déjà

LE GÉNÉRAL lONATIEFP. 121

son dédir d^empècher aussi longtemps que possible les puissances d'intervenir dans les affaires Cretoises.

Il se borna donc pendant deux années à répondre par des représentations diplomatiques à Tappui toujours plus manifeste que le gouvernement grec donnait aux insurgés. Ces représentations, d*abord très-douces, devinrent de plus en plus énergiques et pressantes, sans que toutefois elles prissent un ton qui eût pu blesser la dignité du cabinet d'Athènes. Le gouvernement du roi Georges ne manqua pas d'observer les formes usitées en pareille circonstance, aussi longtemps qu'il ne fut pas certain d'être soutenu par la Russie. On répondait infailliblement aux observations du ministre ottoman qu'il était inexactement renseigné, que la Grèce était calomniée, ou, si les faits étaient peur trop évidents, que le gouvernement n'avait pu résbter à la pression de l'opinion publique, mais qu'à Tavenir il s'efforçait de prendre une attitude plus résolue, etc. Mais lorsque les efforts de l'ambassadeur russe eurent réussi à dissiper 1^ reste de défiance que les Grecs avaient conservé à l'endroit de sa politique, on crut pouvoir, à Athènes, jeter le masque et on encouragea l'insurrection, presque aussi ouvertement que si on avait été en guerre avec la Turquie.

Alors enfin, au grand étonnenient de toute la diplomatie, la Porte perdit patience. A la fin de l'automne de 1868 elle rompit les relations diplomatiques avec la Grèce et envoya à Athènes qui, au fond tendait à exiger que le gouvernement hellénique renonçât à la politique « nationale » qu'il avait suivie jusque-là. Les Grecs

iU LA SOClâT^ RD88B. ^

furent surpris eux aussi: ils n'avaient pas eru à la Porte tant de résolution. Dans leur ferme confiance dans Talliance de la Russie ils pensaient pouvoir être débarrassés de toute inquiétude : Tultimatum fut repoussé. Dans Tétat des choses, la Porte n'avait attendu aucune autre réponse. Elle se disposa alors à obtenir par la force ce qu'elle exigeait. L'armement d'une flotte cuirassée respectable fut ordonné, un nouvel ultimatum plus péremptoire fut envoyé à Athènes et Ton décida d'expulser tous* les Grecs du territoire ottoman et d'interdire au pavillon hellénique l'entrée des ports turcs. Cette dernière mesure surtout, qui dut les atteindre très-sensiblement, ne permit plus aux Grecs de 'douter que cela devint sérieux. Pour la première fois, semhlet-il, ils examinèrent l'état de leurs forces disponibles; il se trouva qu'ils ne pouvaient opposer à la flotte turque bien armée et bien équipée qu'un seul navire de guerre à moitié capable de servir, tandis que leurs troupes de terre consistaient en 4 ou 5,000 hommes mal disciplinés et encore plus mal armés, qui étaient commandés par des officiers peu instruits et sans autorité. Si on était encore capable à Athènes de juger les choses de sang-froid, on dut se dire que les Turcs pouvaient en trente heures établir leurs corps de garde sur l'Acropole ; pouvait-il être sérieusement question de résister? La situation semblait désespérée.

Bien qu'il n'y eût pas à craindre le moins du monde que les puissances permissent la transformation de la Grèce en un vilayet turc — sans compter que la Turquie ne nourrissait guère de semblables projets — le fait

LE . 0ÉltÊRAÏi: JGSiATlfiFF. i 23

d*une victoire .des Turcs .auffisaiit. en , lui-même pour menacer trèsrdan^ereusement Tavenir politique de :lft nation. C'était le moment, ou jamais, d'éprouver là valeur de l'^^mitié. russe. L'aide du cabinet de Saint- Pétersbourg fut donc sollicitée avec la plus grande in* sistance à Athènes comme à Gonstantinople; le chargé d affaires russe près la cour hellénique et le général Ignatieff durent subir les instances les plus passionnées; on leur rappelait les promesses des dernières années; on exigeait les engagements les plus formels. On n'était pas médiocrement iaquiet à Saint-Pétersbourg. Ce que touthomme politique jugeantlasituationimpartialement avait prévu depuis longtemps était arrivé. Ou la Russie devait en réalité, et non plus seulement en paroles, faire de la cause de la Grèce sa propre cause, c'est-à-dire provoquer le danger de complications européennes du caractère le plus grave, ou bien elle devait sacrifier les sympathies péniblement conquises des Hellènes et se résigner à une retraite qui pouvait n'avoir que les conséquences les plus préjudiciables pour sa situation en Orient. Toutefois, quelque pénible que fût la décision à prendre pour Tamour-propre du chancelier, elle ne pouvait être douteuse, étant donné l'état de choses que nous venons de décrire. Le chargé d'affaires à Athènes reçut immédiatement l'ordre de n'encourager en aucune façon les espérances des Crées, de ne pas leur donner le moindre espoir que la Russie leur viendrait en aide. Conseiller tout de suite de céder à la Porte, c'est à quoi le cabinet de Saint-Pétersbourg pouvait d'autant moins se résoudre que, vu la modération bien connue des

12i LA SOCIETE nUSSB.

Turcs, une entente à des conditions moins dures que celles du dernier ultimatum ne semblait pas impossible à obtenir. Des instructions analogues doivent avoir été envoyées à Gonstantinople. Mais, tandis que le chargé d'affaires à Athènes s'acquittait de sa mission trèsconsciencieusement, le général Ignatieff ne pouvait se résigner à cette abnégation de soi-même, certainement très-douloureuse, qui lui était imposée par la destruction d'une œuvre qu'il pouvait à juste titre considérer comme sienne. Nous ne prétendons pas qu'il ait agi diamétralement contre les instructions de son chef; mais il sut, après comme avant, montrer vis-à-vis des Grecs une assurance qui leur lit croire que la retraite de la Russie n'était qu'une feinte et qu'elle ne désirait rien autre chose que gagner du temps pour engager une action sérieuse. De Gonstantinople cette façon d'envisager les choses ne tarda pas à faire son chemin jusqu'à Athènes et y ranima de plus belle l'esprit de résistance. Le gouvernement, il est vrai, ne partageait que très-faiblement les espérances de la population; s'il avait eu les mains libres, il se serait sans doute résolu de bonne heure à céder. Mais l'attitude menaçante de l'opposition le força de tenir compte de l'enthousiasme national, dont, soit dit en passant, on ne voyait de traces que dans les journaux. On arma tant bien que mal; une garde nationale volontaire fut appelée à servir ; on entra même en relations avec Garibaldi. Cette attitude en apparence résolue ne resta pas sans effet. Les puissances occidentales, dans la crainte de voir naître des complications belliqueuses dont les consé-

LE OÉNfiRÀL lONATIBFF. 125

quences ne pouvaient être prévues, semblèrent un instant disposées à conseiller à la Porte de faire des avances. Toutefois ce ne furent là que des velléités passagères. Gomme la Porte restait ferme, les puissances, en dépit des efforts de la Russie, passèrent bientôt décidément de son côté. La Grèce ne pouvait résister longtemps à cette pression commune. Pleine de dépit et désespérée, elle consentit aux demandes de la Turquie. Llnsorrection Cretoise, si Ton peut s'exprimer ainsi, prit ainsi fin définitivement; en réalité, elle avait cessé d'exister depuis le blocus de VEnosis dans le port de Syra et la capture de la bande de Petropolaki.

Le tableau de la situation, tel que nous l'avons tracé plus haut, permet de comprendre immédiatement Timportance de cette issue du conflit turco-grec. L'orgueil hellénique, bien que nullement guéri, était brisé pour plusieurs années. Les partisans de « la grande idée » savaient maintenant qu'ils étaient entièrement isolés avec leurs efforts politiques à longue portée. Us n'avaient d'aide à attendre ni de l'ancien philhellénisme des hérétiques « chiens français, » ni du zèle religieux de l'orthodoxe Russie; ils se vovaient réduits absolument à leurs propres forces, et la crise qui venait de se terminer avait donné de ces forces une idée indiciblement désolante. En face de ces faits la vanité chauvine dut se taire et l'on convint tacitement que l'activité politique de l'hellénisme moderne ne devait pas (le longtemps se risquer au delà des étroites frontières du royaume.

Nous avons déjà indiqué les suites que la défaite des

126 ' Lk StHMÉTÉ' RUSM..-: '

Grecs deyait avoir pouriapolitiqae russe. Elles ne se sont pas fait sentir immis vivement, parce|que la Poi^e et la diplomatie européenne fiinent assez sages poiir ménager le cabinet de Saint-Pétersbourg devant ropinion publique qui, du reste, était en général très-imparfaitement renseignée sur ce qui s'<était passé. La bonne harmonie avec les Grecs, pour Tamour de laquelle la Russie s'était compromise dans l'affaire Cretoise , était nonseulement radicalement détruite , mais s'était changée en un sentiment directement opposé. Les Grecs attri* huaient à la seule perfidie et mauvaise foi de la Russie, la déplorable issue de l'entreprise nationale, qui avait fait naître tant de belles espérances; on leur avait intentionnellement, disaient-ils, tendu des pièges, pour tirer vengeance de leur conduite pendant la guerre d'Orient; d'autant plus violente était leur exaspération. Mais les Slaves eux-mêmes, quelque peu enclins qu'ils fussent dans d'autres circonstances à prendre parti pour les Grecs, quelque vif qu'eût été leur désir de voir les Gi *^cs faire l'amère expérience que leur avait réservée leui infatuation sans homes, les Slaves durent être très-pénibi?ment affectés par la conduite de la Russie. Qu'il y eût e.\ légèreté sans idées ou violation intentionnelle de la foi jurée, dans un cas comme dans l'autre, les alliés du cabinet de Saint-Pétersbourg se trouvaient dans une situation dangereuse; il leur parut nécessaire d'observer dans* leurs relations avec lui une circonspection inconnue jusque-là.

Si l'on compare cette impression avec celle que le général Ignatieff avait jadis compté produire par son

LE GâNÉRAL IGNATIEFF. 127

programme, il était impassible de nier que Tensemble des résultats obtenus par son activité avait plus dlmportance qu'un échec passager, que c'était une défaite sensible de la politique russe et que cette campagne diplomatique de trois ans avait fait un fiasco complet. A Saint-Pétersbourg, on ne pouvait non plus rester indifférent en face de ce fait indénic^le. De même que Tannée précédente on s'était hâté d'attribuer à Tambassadeur tout l'honneur du prétendu succès, cette fois-ci on se montrait tout aussi disposé a le rendre responsable du véritable insuccès.

Dans le cours de Tannée 1861), on songea à rappeler le général aussi sérieusement qu'on avait rêvé en 1868 de le nommer chancelier. Et sans aucun doute cette mesure aurait été d'autant plus profitable aux intérêts de la Russie, qu'on était et avec raison disposé à Gon^tantinople et à Athènes, à attribuer la plus grande partie de l'insuccès à la conduite personnelle de l'ambassadeur. Cependant, Tattente générale fut trompée encore cette fois. Les attaches aristocratiques et démocratiques du général furent assez puissantes pour le maintenir malgré tout. Il retourna à son poste, où, selon toutes les prévisions humaines, il ne lui était plus réservé de succès. Mais sa fortune persistante lui offrit encore un moyen de se distinguer, qu'il n'avait certainement pas mérité par sa conduite précédente.

La situation politique en Orient, pendant les événements dont nous venons de parler, était en général restée la même que celle que nous avons décrite dans le deuxième chapitre. Les événements de 1866 avaient, il est vrai, relevé sensiblement le prestige de la Prusse, mais pas assez pour qu'il pût mettre en péril l'hégémonie de la France sur le Bosphore. Gomme tout le monde, les hommes d'État ottomans étaient persuadés qu'une collision armée entre la France et la Prusse, ne fournirait qu'une preuve de plus, et une preuve éclatante de la supériorité de la puissance française.

D'autant plus complet fut le revirement produit par les victoires allemandes de 1870, notamment par la catastrophe de Sedan. La France qui, le 1"' août, était encore en possession d'une influence presque sans bornes, passait, un mois plus tard, aux yeux desOrientaux pour une puissance de troisième rang : ils ne croyaient pas devoir à la République du 4 septembre, plus de respect qu'à la Hollande et à l'Espagne. Et on ne pourrait prétendre que la chute de l'empire ait causé à Stamboul les mêmes regrets que précédemment le retrait de l'influence anglaise. Tandis que les diplomates anglais savaient toujours user de leur puissance en gentlemen, les incultes représentants du bonapartisme moderne se plaisaient, en parvenus qu'ils étaient, à traiter les Turcs comme des domestiques. Si indo-

LE OÉNÉRAL lONATlEFF. \1\}

lents que fussent les Orientaux, ils s'étaient lassés de rester au rang dMlotes; les Turcs saluèrent donc les victoires allemandes comme un événement libérateur. Mais, dans Tétat des choses, leur joie ne pouvait pas, il est vrai, être sans mélange. Si oppressives qu'eussent été les relations avec la France pour l'amour-propre de la Porte, un appui aussi solide avait été avantageux à sa politique. Aali-Pacha était convaincu qu'une compensation était aussi indispensable que difficile à trouver, vu les profondes modifications que la situation européenne avait subies. La Prusse, qui aux yeux des Orientaux était appelée comme la nation la plus puissante désormais à recueillir Théritage de la France en Occident comme en Orient, se tenait provisoirement, par tradition et par intérêt, trop éloignée des affaires orientales pour qu'elle eût pu prendre le rôle prépondérant que la Porte lui aurait décerné avec plaisir. Iji meilleure preuve qu'il n'a pas pu être sérieusement question du rétablissement de l'influence anglaise, est fournie par la faiblesse et l'inconsistance incurable de la politique extérieure suivie depuis la mort de Palmerston. L'Autriche, dont les intérêts étaient depuis longtemps considérés comme solidaires de ceux de la Porte, et qui, en outre, semblait particulièrement appelée, par sa situation géographique, à jouer un rôle prépondérant à Stamboul, se voyait empêchée par ses difficultés intérieures de céder à l'impulsion la plus naturelle de son ambition. En dépit de toutes les répugnances cachées, les regards des Turcs durent donc forcément se tourner en dernier ressort du côté de

t3& U SOCIÉTÉ aUSSB.

la Russie. Toutes les fautes dont la politique du prince Gortchakoff et surtout celle du général Ignatieff s'étaient rendues coupables, ne pouvaient pas rendre un* homme comme Aali-Pacha aveugle sur le fait que derrière les efforts ambitieux de la Russie, il y avait une force matérielle immense. Tant qu'on ne pouvait attendre de rOccident un secours contre un voisin aussi dangereux, il ne restait qu'à lui accorder de bonne grâce au moins une partie de l'influence qu'il pouvait facilement, vu l'état des choses, être tenté de conquérir par la force.

La Porte, pour la première fois, montra ouvertement, qu'elle acceptait la nouvelle situation, lorsqu'elle vint obligeamment, peu de temps après la ruine de l'influence française, au-devant des vœux du cabinet de Saint- Pétersbourg, à propos de l'annulation de la fameuse clause du traité de Paris de i856. Tandis que les puissances européennes laissaient faire la Russie , les unes non sans un dépit, comme l'Angleterre et l'Autriche, parce qu'elles n'étaient pas en état de s'opposer efficacement à l'action isolée du prince Gortchakoff', les autres, comme la Prusse, avec une satisfaction non dissimulée, parce qu'elle trouvait ainsi une occasion de témoigner sa reconnaissance à l'empereur Alexandre pour son attitude bienveillante, la Porte, en se montrant prévenante dans cette occasion, avait pour but de jeter les bases d'une fhture entente avec le cabinet russe, ce qui, vu la situation, ne pouvait signifier rien autre que le rétablissement de l'influence russe sur le Bosphore.

LE GÉHlRAL lONATIEFF. i31

Ce fait, dès qu'il fut constaté, ne pouvait absolument pas laisser indifférents les Grecs et les raïas slaves. Nous avons déjà dit qu'ils sont habitués à mesurer l'importance d'une nation à l'influence dont elle jouit à Gonstantinople. C'est naturellement surtout l'importance de la Russie qu'ils mesurent de cette façon. En se voyant forcés de chercher un appui auprès de l'ennemi héréditaire de l'empire, les hommes d'État ottomans avouaient qu'ils ne pouvaient plus opposer une résistance sérieuse aux projets de la Russie.

Si l'on tient compte de l'indissoluble connexion de ces projets avec les intérêts les plus importants des chrétiens d'Orient de toute nationalité , leurs relations avec la Russie qui, par suite de la défaite du cabinet de Saint-Pétersbourg dans le conflit gréco-turc, semblait avoir perdu beaucoup de son importance, devaient nécessairement, vu les circonstances, devenir de nouveau pour les Grecs et les Slaves une question vitale de premier ordre. Et en eflet, ces considérations furent assez puissantes pour l'emporter sur la rancune et la méfiance qu'avait provoquées l'attitude plus qu'équivoque du général Ignatiefl* pendant la crise dont nous venons de parler.

Le patriarcat et le Phanar sortirent de la réserve qu'ils avaient observée pendant plus d'un an et demi et cherchèrent de nouveau à entrer en contact avec l'ambassade russe. Les Bulgares également renouvelèrent leurs efibrts pour s'assurer d'une façon durable la faveur de la Russie. Sous l'influence du changement qu'avait subi la situation générale, les uns et les autres

i32 LA SOCIÉTÉ RUSSE.

se montrèrent disposés à concéder à la Russie, sans qu'elle fit rien pour cela, Tinfluence que le général Ignatieff s'était vainement efforcé de conquérir avant la catastrophe de 4870. On peut dire sans exag^ation qu'au début de Tannée 4874, la Russie était plus puissante en Orient qu'elle ne l'avait jamais été depuis 4853.

Si le cabinet de Saint-Pétersbourg voulait profiter complètement de cette situation favorable, il lui fallait, de l'avis des hommes compétents, prendre une mesure, celle même qu'on projetait un an auparavant : il fallait se résoudre à remplacer le général Ignatieff par une nouvelle personnalité qui ne fût pas gênée et influencée dans ses opinions et ses actes par les impressions du passé. Le général semblait, au milieu des nouvelles circonstances, d'autant moins à la hauteur de sa situation que sa conduite dans l'affaire Cretoise , non-seulement lui avait attiré la haine irréconciliable des Grecs, mais encore lui avait enlevé aux yeux de ses collègues et de la Porte ce prestige personnel dont ne peut se passer le représentant d'une grande puissance, s'il veut que les intérêts de son pays soient fidèlement servis. Un homme qui portait le surnom de « père du mensonge, » ne pouvait, même à Stamboul, où on n'est pas habitué à se montrer extraordinairement exigeant en fait de morale, prendre un rôle politique influent.

Mais quelle que fût la force avec laquelle ces considérations s'imposaient , on n'en tenait nullement compte à Saint-Pétersbourg. Bien loin de rappeler l'ambassadeur, le gouvernement croyait devoir le récompenser de ses prétendus services à propos de l'heureuse solution

LE OÉNÉRAL lONATIEFF. 133

de la question delà neutralité de la mer Noire. Le général Ignatieir fut décoré d'un ordre supérieur et resta à Constantinople.

Tout d abord il sembla que le succès allait justifier la conduite du cabinet de Saint-Pétersbourg. La mort en septembre 1871 d'Aali-Pacha, qui était assez gênant, ne fût-ce que par sa supériorité intellectuelle, mettait à la tète de la politique ottomane un homme qui déjà précédemment avait passé pour un partisan de la Russie et qu'Aali-Pacha, sur son lit de mort, avait uniquement pour ce motif désigné, dit-on, comme le successeur qui répondait le mieux aux circonstances. En réalité, personne n'a jamais pu découvrir un autre mérite chez Mahmoud-Pacha, qui s'efforça avec d'autant plus de sincérité de le faire valoir. Bien que l'influence russe ne se soit pas manifestée toujours clsdrement dans tous les actes de son administration, il serait difficile d'en trouver un qui n'ait pas plus ou moins répondu aux vœux du général Ignatieff. Nous ne pouvons prétendre, par exemple, que le désordre inouï que Mahmoud-Pacha jeta dans la hiérarchie administrative par ses destitutions et ses persécutions incessantes, ait été le résultat d une conspiration avec l'ambassadeur russe, ni que le général Ignatieff lui ait donné l'idée de mettre en avant le changement dans Tordre de succession. Mais l'avantage que la politique russe devait retirer de l'une et l'autre mesure, est si évident, qu'il est difficile de faire une différence entre cet appui indirect apporté aux projets de l'ennemi héréditaire et une entente ouverte avec lui. Cette entente ouverte se manifestait surtout dans la

i34 LA SOGIfiTË RU88E.

façon dont furent traitées les questions qui touchaient aux intérêts nationaux et religieux des sujets chrétiens de la Porte.

Jusque-là, dans le conflit ecclésiastique gréco-bulgare, la Porte avait en général pris parti pour le pa* triarcat. Or, le général IgnatiefT qui, depuis la crise de 1869, favorisait les Bulgares plus ouvertement que jamais, sut convertir le grand- vizir à sa manière de voir. La Porte abandonna sa politique traditionnelle, et à partir de cette époque, se prononça franchement en faveur des efforts que faisaient les Bulgares pour Conquérir leur indépendance.

En février 4872, les chefs des Bulgares reçurent l'autorisation officielle de choisir un exarque spécial. C'était le mot décisif. Dès qu'ils virent qu'outre la Russie leur propre gouvernement était de leur côté, les Bulgares repoussèrent toujours les propositions du patriarcat. L'exarque nouvellement élu fut reconnu sans difficulté par la Porte, et, dès le 24 avril 1872, l'indépendance de l'Église bulgare put être proclamée.

Il était facile au général Ignatieff, avec l'aide de la presse qui lui était dévouée en Russie, de présenter ce résultat comme un succès positif de sa politique. Le public russe était si ardemment avide de lauriers en Orient que, malgré toutes les déceptions des années précédentes, il se laissa d'autant plus volontiers et plus facilement convaincre qu'il ne s'agissait pas seulement cette fois de simples c< conquêtes morales, » mais d'un fait historique palpable. L'ambassadeur de Russie avait réussi à amener la Porte à faire la première concession

LE GÉNÉRAL lONATIEFF. i35

importante à la politique de nationalité qui, étant incompatible avec le principe de son existence , était et devait rester, précisément à cause de cette incompatibilité, la politique de la Russie en Orient. Qu'était-il besoin d'autres preuves?

Cette façon de voir fit vite son chemin, de Saint-'Pétersbourg vers l'Occident et y fut adoptée, surtout en Allemagne, avec cette crédulité empressée qui provient encore plus du désir d'être agréable à la Russie en tout et pour tout que de l'ignorance aussi générale que complète des choses d'Orient, telle qu'elle règne au sud du Niémen.

Toutefois, la satisfaction devait cette fois durer encore moins de temps qu'en 1868. Trompé par les Grecs qui après la catastrophe de 1869 avaient si habilement affecté de se réconcilier , le général Ignatieff, en traitant la question bulgare, était parti de ce point de vue qu'une atteinte à ses intérêts aussi directe que la sjnmpathie manifestée franchement aux Bulgares par la Russie, ne donnerait pas au Phanar le courage de rompre ouvertement avec le protecteur de la chrétienté orientale.

Il aurait dû mieux connaître le peuple fanatique avec lequel il était en relations presque continuelles depuis sept ans. Il est vrai qu'il n'était pas facile aux Grecs de se mettre en opposition déclarée avec la puissance dont ils avaient l'habitude de chercher la protection depuis un siècle, et qui leur inspirait toujours un grand respect, bien qu'ils n'éprouvassent que faiblement ce sentiment pour le représentant du cabinet de Saint-Pétersbourg,

ne LA SOCIÉTÉ RUSSF.

Mais leur respect n'allait pas cependant si loin qu'ils fussent prêts par amour pour lui à se laisser écorcher en toute occasion. De tout temps, comme nous Tavons vu plus haut, ils n'avaient au fond considéré leurs rapports avec la Russie que comme un moyen de réaliser plus facilement leurs propres projets nationaux, et, même après la dure humiliation de i 869 , ils pensaient avoir d'autant plus de droits à une certaine réciprocité que leur défaite avait été due surtout à la Russie. Cette réciprocité leur ayant été refusée à plusieurs reprises , bien qu'il s'agît de questions très-importantes, ils crurent qu'ils n'avaient plus d'intérêt à rester unis à la Russie. Une fois décidés à rompre , ils songèrent d'autant moins à dissimuler leur rancune au sujet des nombreuses injustices dont la Russie s'était rendue coupable à leur égard, que, sans l'avoir le moins du monde cherchée, ils trouvèrent une occasion aussi favorable que possible.

Nous avons déjà fait ressortir quel rôle important l'unité de l'Eglise orientale a joué de tout temps dans les combinaisons de la politique russe. Les tendances nationales qui se sont plus énergiquement manifestées parmi les sujets chrétiens de la Porte, depuis la guerre de Grimée ont atténué, mais nullement fait disparaître l'importance de ce facteur.

Aux yeux des masses, dans un temps où la Russie « cultivée » ne voulait entendre parler que de la parenté de race, la communauté de foi a toujours passé comme le meilleur titre à la sympathie de la Russie pour les raïas. £t l'on sait quelle importance le cabinet de Saint-

LE GÉNÉRAL 'lONATIEFF. 137

Pélersbourg met, surtout dans sa politique orientale, à être appuyé par le consentement empressé du peuple.

Le fait que la Russie favorisait les velléités d'indépendance des Bulgares s'accordait très-aisément en lui-même avec cette manière de voir. Les rapports amicaux du patriarcat de Gonstantinople avec les synodes serbe, roumain et hellénique, prouvaient sufiisamment que la séparation idéale n'avait pas besoin de rompre le lien idéal qui enserrait les membres de l'Église orientale. Mais en réalité, la conduite d'Ignatieff avait offert au Phanar une occasion qu'il pouvait, s'il avait de mauvaises intentions, utiliser pour la destruction de ce lien. On eut bientôt la preuve que le patriarcat ne reculait pas devant cette f^itale résolution.

Dès le 25 mai, les premiers pas furent faits dans cette voie On répondit à la reconnaissance de l'exarque bulgare en l'excommuniant, et l'anathème fut en même temps prononcé contre les évêques qui s'étaient joints à lui.

Cette mesure ^énergique et inattendue semble avoir inspiré d'abord au général Ignatieff quelques doutes sur la sagesse de sa conduite. Il commença à craindre que les affaires n'échappassent encore une fois à sa direction. Il fit donc une tentative pour organiser au sein même de l'Église une opposition contre la politique du patriarcat et il réussit en effet par des moyens qui ne sont malheureusement pas rares à la Corne d'or à amener le patriarche de Jérusalem à protester contre l'excommunication de l'exarque bulgare. Mais le patriarcat se laissa d'autant moins égarer par cette tentative de ré-

sistance qu'elle resta entièrement isolée. U procéda immédiatement à la convocation da synode oriental ; le 29 septembre 1872, celui-ci déclara èFunanimité TËglise bulgare schismatique et prononça Tanathème contre elle. L'unité religieuse de TOrient était détruite. Une nouvelle protestation du patriarche de Jérusalem ne put rien changer au fait accompli; bien plus elle amena sa destitution.

Les Grecs ne se seraient, du reste, pas décidés si rapidement à en venir à cette extrémité, si, dans Tintervalle, un trè&-important changement ne s'était produit dans le gouvernement de la Porte. Le i*' août, le grand-vizir Mahmoud-Pacha fut tout à coup destitué, probablement à la suite d'intrigues de palais fomentées par l'Egypte. A sa place fut nommé Midhat^Pacha, suffisamment connu comme adversaire de l'influence russe depuis le temps où il administra le vilayet du Danube. Bien qu'il se fût rallié à la politique de réformes d'Aali-Pacha, sous lequel il avait été longtemps président du Conseil d'État (shura-i-àewlet), il n'eut pas un seul instant l'idée de revenir, dans sa conduite vis-à-vis des raïas, aux anciennes traditions de la Porte, c'estrè-dire qu'il pencha plutôt du côté du Phanar. L'indépendance de l'Église bulgare était, il est vrai, un fait qu'il était impossible de considérer comme non accompli; mais le grand-vizir ne voulait pas entendre parler de nouveaux encouragements aux intérêts « nationaux » qui ne se dissimulaient que trop facilement derrière les efforts des Bulgares en vue de l'indépendance ecclésiastique. U ne se montra pas moins hostile, sur d'autres terrains, à l'influenee

LB GÉNÉRAL lONATIEFF. 139

russe. Partout le général Ignatieff qui, sous Mahmoud, ne connaissait aucun obstacle, se heurtait soudain à des portes fermées et à des figures glaciales.

A Saint-Pétersbourg ces événements devaient produire un effet plus que stupéfiant. E2n quelques semaines un succès en apparence brillant s'était changé en une double défaite du caractère le plus grave. On se rappelait involontairement 1869, etmème,siron comparait, on pouvait être tenté de se demander si les dernières affaires n'étaient pas pires que les premières. En 4869, en effet, àTépoque du conflit gréco-turc, la Russie avait été passablement isolée à Ck>nstantinople. L'influence de la France y était alors encore prépondérante. L'Angleterre, presque sans volonté, la suivait ; l'Autriche, depuis 1866, semblait incapable de toute initiative et la Prusse qui n'a absolument pas d'intérêts vitaux à défendre en Orient, se trouvait amenée à cause du cabinet de Saint-Pétersbourg à entamer avec le bonapartisme des querelles qu'elle évitait soigneusement partout ailleurs. Dans de telles circonstances un échec pouvait sinon s'excuser, du moins se comprendre. Biais que pouvait-on dire pour expliquer comment la Russie, en 1872, après un changement qui l'avait fait paraître comme la seule héritière légitime de la France à Stamboul, avait pu, sous les yeux d'un re-

i40 LA SOCIÉTÉ RUSSE.

présentant qui avait eu sept grandes années pour se mettre au courant de la situation, se voir dépouillée de son influence en une nuit, dans le sens littéral du mot par une misérable intrigue de palais?

La rupture avec les Grecs et le schisme ecclésiastique qui s'en était suivi paraissaient encore pires. Car Tinfluence politique, qui avait été perdue par la faute d'un diplomate maladroit, pouvait être reconquise par un successeur habile, pourvu que la situation générale restât favorable ; le sentiment de Tunité religieuse, avec son influence exaltante sur les esprits, sa force d'union visà-vis des oppositions nationales, ce sentiment une fois détruit ne pouvait être rétabli. Et qui pouvait répondre qu'on en resterait au schisme partiel? Après les preuves qu'on avait eues de la passion qu'apportaient les Grecs à se venger, on croyait pouvoir tout attendre d'eux, même une rupture formelle et solennelle avec le trèssaint synode de Saint-Pétersbourg, ce qui aurait équivalu à la complète désorganisation de l'Église d'Orient.

Ces craintes n'étaient nullement dénuées de fondement; elles n'étaient même pas exagérées. Cela n'a pas été la faute des Grecs, si elles n'ont pas été réalisées. Athènes illumina à la nouvelle que l'anathème avait été lancé contre l'église bulgare ; elle aurait été noyée dans une mer de feu, si le patriarche de Constantinople avait anathématisé TÉglise-sœur de Russie. Heureusement le synode dirigeant ne se laissa pas troubler par les explosions de fureur du Phanar et de ses partisans. Bien loin d'user de représailles, il opposa à la colère de ses adversaires un habile sang-froid qui les rendit peu à peu

LE. GÉNÉRAL lONATIEFF. 14i

accessibles de nouveau à une appréciation plus raisonnable des choses. Les rapports entre Saint-Pétersbourg et le Phanar demeurèrent en apparence les mêmes. La bonne entente de jadis, en dépit de l'habileté du synode n'avait naturellement pas pu être rétablie. Dans Tautomne de 1874, les querelles acharnées qui surgirent, dans les couvents de TAthos entre Grecs et Russes et l'excitation qu'elles causèrent parmi les compatriotes des premiers ont assez clairement prouvé que la haine du peuple fanatique contre la Russie se perpétue sans atténuation.

Nous n'avons pas besoin d'insister particulièrement sur les jugements peu flatteurs portés sur le créateur de la triste situation que nous venons de retracer dans ses conséquences les plus éloignées. Les amis les plus intimes du général Ignatieff eux-mêmes crurent qu'il valait mieux dans les premiers moments souffrir en silence. Mais la presse nationale se vit obligée d'accueillir des articles qui s'informaient avec la plus amère ironie des titres d'un homme d'État qui avait mis en péril le prestige de la Russie comme protectrice de la foi et ses bons rapports avec le seul élément civilisateur de l'Orient et cela pour gagner quelques millions de Bulgares paresseux et ignorants, d'autant plus qu'il était à peine douteux qu'il eût mieux valu les faire patienter « avec des négociations dilatoires, » au lieu d'exaucer leurs vœux et de leur permettre aussi d'échapper plus facilement à l'influence de la Russie.

Ce mécontentement se calma un peu, lorsque la chute inattendue de Midhat-Pacha, en octobre 1872,

sembla ouvrir de nouveau des perspectives plus favorables. Mais cela dura peu.

Le nouveau grand-vizir, Méhémet-Ruchdi-Pacha prît, il est vrai, vis-à-vis de la Russie une attitude un peu moins tranchée que Midhat ; mais il n'était pas non plus disposé à suiATe les traces de Mahmoud-Pacha; il essaya de prendre, si Ton peut s'exprimer ainsi, une sorte de position impartiale (l'expression est naturellement trop forte) entre les influences des différentes grandes puissances. Cette tentative n'eut pas pour luimême un bon résultat : il fut destitué dès le 15 février 1873; l'expérience eut cependant-, pour le développement des choses en Turquie, des conséquences importantes. Le sultan, qui jusque-là s'était adonné à Télève de la volaille ou à d'autres niaiseries aussi coûteuses qu'insensées, prit goût tout d'un coup à cette indépendance inusitée de toute tutelle européenne et adopta un système de gouvernement personnel dont le caractère follement capricieux ne laissait reconnaître aucune pensée dirigeante et, par suite, fit bientôt le désespoir des diplomates de Péra. A l'intérieur, ce système ou plutôt cette absence de système, devait naturellement agir comme un dissolvant. L'administration, qui jusque-là n'avait jamais brillé par un ordre parfait, tomba bientôt dans un chaos inouï , et les finances ne vécurent plus que d'opérations usuraires conclues à des conditions inimaginables, tantôt a sur la place, » c'est-à-dire à Galata, tantôt à l'étranger.

Les rapports bien connus de la Turquie avec la Russie permettaient, il est vrai, au cabinet de Saint-Péters-

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bourg de contempler cet état de choses avec plus de quiétude que les autres puissances , qui étaient plus ou moins intéressées, du moins à ce qu^elles assuraient, au maintien du statu quo : la Turquie, en travaillant à sa propre destruction, ne faisait que les affaires de la Russie. Néanmoins, l'ambassadeur de Russie n'aurait pas donné des preuves de sa supériorité politique si, en face de cette situation, plus favorable qu'on ne pouvait jamais l'espérer, il n'avait pas su rien faire pour donner un but à la marche chancelante et sans méthode de la Porte et la maintenir d'une façon durable dans les eaux de la Russie. Tant que cela ne se serait pas fait, une circonstance imprévue pouvait faire passer la prépondérance sur le Bosphore entre les mains d'une autre puissance, avec laquelle le cabinet de Saint-Pétersbourg aurait eu ensuite à se débrouiller.

Le général Ignatie ff devait sentir d'autant plus cette nécessité de la situation qujil avait plus de brèches à combler, plus de fautes, et des plus graves, à réparer. Il n'épargnera pas non plus ses efforts pour regagner le terrain perdu. Mais ils restèrent toujours sans résultats. Nous savons pour quels motifs. Celui qui a perdu l'estime et la confiance aussi complètement que l'ambassadeur de Russie pendant une carrière de plusieurs années, trouve plus tard les tâches les plus faciles impossibles à remplir. Le crédit est aussi indispensable dans la grande politique que dans les transactions commerciales.

De fait, si la Russie n'avait pas trouvé sur le Bosphore des alliés meilleurs que l'habileté de son représentant, elle se verrait réduite encore aujourd'hui, en

i 44 • LK SOCIÉTÉ RUSSE.

face de l'hostilité des Grecs et des sympathies trèsrefroidies des Slaves, à une politique d'irrésolution. Heureusement, elle a trouvé de meilleurs alliés.

L'année 4870 n'avait pas seulement produit sur le Bosphore un changement de la situation politique ; la chute du second empire et la paix de Francfort avaient aussi amené de profondes modifications dans la constitution générale de l'Europe. Le nouvel empire germanique qui avait pu dicter les conditions de cette paix, était par là arrivé à la situation que la France, de l'aveu de tous, avait occupée jusqu'en 1866, et même, dans une certaine mesure, pendant les quatre années suivantes. Il sembla pouvoir être considéré désormais comme la première puissance européenne et d'autant plus incontestablement qu'il ne devait pas, comme l'Italie, son élévation à des transactions diplomatiques d'une pureté douteuse, mais à des exploits politiques et militaires de premier ordre, auxquels même ses adversaires les plus acharnés ne pouvaient refuser leur admiration.

Malgré tout son éclat, cette situation ne débarrassait pas l'Allemagne de toute inquiétude. La France, on le vit bientôt, n'avait pas été assez.complétement vaincue pour considérer sa défaite comme définitive. La paix

LE GÉNÉRAL lONATISFF. i43

n*étaii pas encore conclue, l'insurrection de la Ciommune n'était pas encore terminée, et déjà on annonçait tout haut et en termes menaçants que la politique française ne pouvait désormais pas avoir d'autre but devant les yeux que la revanche de Sedan et le rétablissement de l'hégémonie française en Europe. Et la puissance d'action avec laquelle la nation commença à se préparer à cette tâche fut si merveilleuse, elle déploya des ressources matérielles si surprenantes qu'elle put imposer au vainqueur la loi de sa volonté, c'est-à-dire qu'elle força le prince de Bismarck à faire d'un futur règlement de comptes avec la France la ^pensée directrice de sa politique extérieure.

Si nous avions été au commencement de ce siècle, un homme aussi énergique que le chancelier de Tempirc allemand aurait essayé de hâter autant que possible ce règlement de comptes : dans les premiers temps qui ^ivirent la conclusion de la paix, il eût été facile de porter un coup écrasant à la république versaillaise. Mais dans l'état actuel des choses, une puissance de fondation ancienne n'aurait même pas pu oser contrarier aussi scandaleusement le be^in de paix de ses voisins et de ses propres sujets: pour un État nouvellelement constitué, plein d'éléments en fermentation à l'intérieur qui, ayant besoin avant tout de justifier son existence, c'eût été un véritable suicide politique d'en appeler aux armes sans la nécessité la plus urgente. Le prince Bismarck résolut donc de faire le contraire, c'est-à-dire d'ajourner la crise violente aussi loin que

possible.

i46 Lk SOCltTft RUflSS*

Il était dans la nature des choses que eette politique se rencontrât immédiatement avee celle de la France. Aussi longteni^ que cellerci n'avait pas rétabli un peu d'ordre dans son économie ébranlée et avant tout dans son armée, elle ne pouvait songer aune nouv^e guerre. Le chancelier allemand pouvait donc compter avec certitude sur quelques années de paix. U songea à les employer à créer un grand système d'alliances, par lequel il se promjsttait d'arrêter efficacement les velléités de revanche de la France avec d'autant plus de raison qu'on ne faisait à Versailles aucun mystère de reconnaître qu'une nouvelle guerre même contre l'Allemagne isolée ne pouvait être entreprise sans des alliances solides.

Dans l'état des choses, il parut au cabinet de Berlin, pour des motifs d'une nature tant interne qu'externe, qu'il convenait de s'adresser avant tout à ses deux voisins, la Russie et l'Autriche. Une fallait pas comptei* sur l'Angleterre à cause de sa tendance à s'isoler et surtout peut-être à cause de ses préférences avouées pour la France. L'Italie, à cause de sa situation géographique, de sa faiblesse militaire et probablement aussi à cause de l'ambiguïté de sa politique, ne pouvait guère être prise en considération. A Saint-Pétersbourg comme à Vienne, le prince de Bismarck trouva un accueil empressé. Gomme l'attitude de la Russie pendantla guerre de 1870-1871 l'avait suffisamment prouvé, il régnait sur la Néwa, du moins dans les cercles influents, la plus grande bienveillance à l'endroit de l'empire germanique, dont on ne pouvait séparer la prospérité de l'éclat de la

LE GÉNÉRAL lONATIBFF. ift7

maison royale de Prusse alliée à la famille impériale. Sur le Danube on saisit volontiers cette excellente occasion de faire oublier les tendances gallophiies que le comte Beust avait manifestées assez ouvertement, aussi longtemps que la défaite de la France n*avait pas été certaine.

A ces motifs d*un caractère, si Ton peut s'exprimer ainsi, plutôt passager et accidentel, venait se joindre, en faisant pencher la balance, le besoin très-réel d'une paix durable. En Russie comme en Autriche on se voyait, bien que par des causes très-différentes, en face de difficultés également nombreuses dont on ne pouvait espérer venir à bout que dans Thypothèse d*une longue paix.

Malgré cette bonne volonté, les efforts du prince de Bismarck se heurtèrent à de grandes difQcultés. Si disposé qu*on fût à Saint-Pétersbourg et à Vienne à établir une entente avec Tempire d'Allemagne et d'opposer une barrière solide aux velléités belliqueuses de la France, on ne pouvait cependant faire disparaître l'opposition qui existait entre les intérêts de la Russie et de l'Autriche, opposition qui alfait jusqu'à l'hostUité. Sans doute cette opposition ne portait que sur un seul point, la politique orientale des deux États. Mais eUe n'en paraissait que plus irréconciliable. L'Autriche, qui vers la fin du siècle passé avait encore combattu à plusieurs reprises contre la Turquie aux côtés de la Russie, s'était habituée depuis 1815 à considérer ses intérêts comme solidaires du maiptien du statu quo sur la presqu'île des ' Balkans, et personne ne pouvait nier qu'une expérience

de quinze années ne justifiât cette manière de voir. Surtout depuis 1848 et 1849, depuis l*époque où la lutte entre ses nationalités « intéressantes » avait failli causer la ruine de Tempire, la politique autrichienne considérait forcément comme une vérité indiscutable que r <( empire du Danube » ne pouvait songera s'annexer aux dépens de son voisin oriental de nouveaux éléments de trouble, bien mieux qu*il ne pouvait avoir d'autre tâche que de défendre sans restriction dans un accord étroit avec la Porte, le point de vue du droit historique, sur lequel les deux États sont fondés, contre les représentants du principe révolutionnaire des nationalités. C'est aussi à l'observation conséquente de ce principe que la Hofburg avait dû de jouir à Gonstantinople d'une influence morale bien supérieure en général à celle à laquelle sa situation réelle lui permettait d'aspirer. En tout temps, même à l'époque de ses plus graves défaites et de ses plus grandes humiliations, l'Autriche avait été l'objet des égards de la Porte, parce que les hommes d'État ottomans étaient sûrs de posséder dans le représentant de la maison des Habsbourg un ami franc et sincère de la dynastie d'Osman. .

On ne pouvait en réalité prévoir comment cette manière de voir pourrait être mise d'accord avec les tendances diamétralement opposées de la Russie. Et cependant U fallait trouver une solution, si l'on ne voulait pas voir échouer l'alliance de paix entre les trois puissances orientales. Il saute aux yeux qu'une entente qui n'aurait pas réglé un point d'une si grande portée, n'aurait été qu'une solution sur le papier, qu^un homme d'État aussi

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pratique que le chancelier allemand pouvait, moins que personne, avoir eue en vue.

Ces chances défavorables, n'empêchèrent cependant point le directeur de la politique allemande, habitué au succès, de continuer les négociations avec les deux puissances voisines. Ce n*est pas ici le li^u de suivre par le menu la marche de ces négociations ; nous ne serions pas non plus capable de le faire, comme il est facile de • le comprendre.

On peut seulement conclure du caractère général de la situation, ainsi que de différents indices particuliers, que, de prime abord, il a été demandé moins de concessions — sans concessions la chose ne pouvait naturellement se faire — de la Russie que de TAu triche. En dépit de Tamitié qu'on avait pour la cour de Berlin, en dépit de toutes les dispositions pacifiques, on n'oublia pas un seul instant au Palais-d'Hiver, que si la Russie , grâce à sa position géographique et à ses forces naturelles, avait déjà pu précédemment fixer seule le prix de ses bons offices, son influence qui en dépendait avait encore considérablement grandi depuis la guerre. Si d'un côté l'Allemagne insistait auprès du prince Gortchakoff, pour conclure une alliance en vue de la paix, de l'autre, l'ambassadeur de France ne faisait pas moins d'efforts pour obtenir une alliance en vue de la guerre. Celui qui est ainsi entouré de solliciteurs prend volontiers; il ne donne pas; et à Saint-Pétersbourg, plus qu'ailleurs , on était résolu à maintenir ce point de vue, dans l'intérêt de la politique russe en Orient.

C'était plutôt à Vienne que le cabinet de Berlin pouvait conseiller de taire des concessions. Ni sa situation intérieure, ni sa situation extérieure ne permettait à TAutriche d'avoir de grandes prétentions. On ne pouvait offrir beaucoup et on devait par cela même se laisser imposer^quelque chose. Néanmoins, il est certain que longtemps, au palais du Ballplatz, on ne voulut pas entendre parler d'un rapprochement avec la Russie aux dépens de la politique orientale tradi- . tionnelle de TAutriche. La première tentative, en vue d'un rapprochement, tentative qui doit avoir été faite, en septembre 1872, pendant l'entrevue des trois empereurs, n'aboutit à aucun résultat. On se sépara d'assez mauvaise humeur. Toutefois les personnages dirigeants de Vienne semblent avoir reçu en cette occasion dés impressions qui agirent plus tard énergiquement sur eux. Dès Thiver de 1873, des symptômes se manifestèrent qui prouvaient que les dispositions de l'Autriche commençaient à se modifier. On les remarqua naturellement d'abord dans la presse. Le comte Andrassy saisit à plusieurs reprises l'occasion de blâmer dans son- organe favori, le Nouveau Fremdenblait, le langage violent que justement à cette époque la Nouvelle Presse libre employait contre la Russie. Puis, lorsque au printemps l'archiduc Guillaume se rendit à la cour de Russie et y reçut l'accueil le plus affable, le monde ne douta plus que la tension qui existait depuis la guerre de Grimée entre les cours de Vienne et de Saint-Pétersbourg, ne fût en train de disparaître. Personne, il est vrai, n'osait encore croire à une entente politique. La

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siitprise fut donc très-grande, lorsque, immédiatement après le départ de Vienne dé Tempereur Alexandre , en juin 1873, les officieux riennois, ainsi que différentes grandes feuilles allemandes, déclarèrent, sans aucune espèce de motifs , que la Porte était un cadavre aYec lequel on ne pouvait s*allier et désignèrent les États vassaux du Danube comme les représentants de l'avenir. On ne crut pas, vu les circonstances concomitantes, pouvoir considérer ces manifestations comme simplement passagères. Quelques écrivains furent même assez indiscrets pour insinuer qu'un bouleversement en Orient était prochain. Mais les démentis furent si catégoriques, que le monde politique non initié se calma bientôt de nouveau. La diplomatie n^en fit pas autant; elle avait vu dans Tabsence' du sultan à l'exposition, un Indice très-significatif qu'une évolution défavorable à la Turquie s'était produite en réalité dans les dispositions du Ministère des affaires étrangères à Vienne ; avec une anxiété très-justifiéé par la situation, elle attendait un incident diplomatique, qui mettrait l'attitude de l'Autriche vis-à-vis de la Turquie dans son véritable jour. Cet incident se produisit assez tôt. Lorsque, au mois d'octobre 4873, le comte Andrassy profita d'un conflit sans importance en lui-même, qui avait feurgi entre le vali de Bosnie et le consul-général autrichien, pour infliger à la Turquie une défaite diplomatique sensible, il n'y eut pas un homme compétent qui doutât que le changement de système ne fût à Vienne un fait accompli. La confirmation ne se fit en effet pas attendre longtemps. A Berlin, à Saint-'Pétersbourg et à Vienne, les

officieux annoncèrent que Talliance des trois empereurs avait été établie sur la base d*une entente entre ces trois puissances au sujet d'une politique commune en Orient. On ne disait naturellement pas que TAutriche faisait les frais de cette entente. Des esprits naïfs purent même insinuer au détriment delà Russie, que les puissances s'engageaient à maintenir le statu quo. Mais celui qui savait lire entre les lignes, n'ignorait pas à quoi s'en tenir. La politique du comte Andrassy fut en effet aussitôt dénoncée par la presse indépendante de Vienne, sans ménagement, mais naturellement pas tout crûment « comme trahissant la cause autrichienne. » Personne ne croira que les hommes d*État autrichiens aient voulu trahir. Nous devons admettre qu'ils croyaient avoir de bonnes raisons en agissant comme ils l'ont fait. De quelle nature ont été ces raisons, c'est ce qu'on ne saura naturellement que par la suite des événements. En attendant, nous en sommes réduits à de simples suppositions. En effet, il nous est impossible de croire que le comte Andrassy, comme ses officieux l'affirment, soit sérieusement convaincu de l'impossibilité pour la Turquie de continuer à vivre. Tout homme qui connaît un peu les choses d'Orient — et le comte Andrassy, comme magyar est à même de les connaître, sait qu'aucun danger sérieux ne menace la domination de la Porte, aussi longtemps qu'elle ne sera pas abandonnée par ses amis. Si cela arrive, alors naturellement la catastrophe peut se produire d*un jour à l'autre , mais alors aussi la faute en sera précisément à ses amis. Nous considérons comme également faux que le

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chancelier austro-hongrois se soit promis des résultats immenses de Tindépendance de la Serbie et de la Roumanie. On n*a certainement pas besoin d'autant d*esprit qu'en a, sans nul doute, le comte Adrassy, pour comprendre que les Serbes et les Roumains <c libérés » n'auront rien de plus pressé que de chercher à réunir à eux leurs frères a opprimés » en Hongrie, en Croatie et en Transylvanie. On prétend aussi que TAutriche a dû faire le sacrifice de ses intérêts en Orient pour obtenir de la Russie qu'elle renonce aux agitations panslavismes dans les parties de « Tempire du Danube » habitées par les Slaves. Nous ne croyons pas cette hypothèse plus plausible que les autres. Si une agitation panslaviste a été fomentée en Autriche par la Russie, en tout cas, en 1873, elle avait cessé depuis longtemps. Mais même pendant ses plus beaux jours, lors du congrès des Slaves à Moscou, elle n'a jamais été dangereuse. Les Slaves autrichiens se distinguent, tous sans exception, par un sentiment national pàrticulariste très-nettement prononcé. Si les Tchèques, par exemple, ont coquette avec la Russie, ils l'ont toujours fait avec l'arrière-pensée d'exploiter la grande puissance du Nord dans l'intérêt des tendances Tchèques à l'intérieur de Tempire autrichien. De tout temps, à Saint-Pétersbourg , on a trop bien su cela, pour s'occuper sérieusement de manœuvres qui inquiéteraient à juste titre le cabinet de Vienne. Enfin, avec un peu de méchanceté, on aurait pu, du moins il y a un an, se figurer que la politique autrichienne s'est résolue à trancher désespérément

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dans sa propre chair en Orient, afin de gagner peu à peu la Russie à une coalition anti-prussienne. Mais aujourd'hui personne ne croit le doux et aimable gentilhomme, que les officieux, dans tous les pays, célèbrent comme le soutien de la paix européenne , capable d'être assez infâme ni assez... courageux, comme après tout, il faudrait Tètre, pour concevoir un plan semblable. Nous craignons même — s'il nous est permis d'exprimer notre opinion personnelle — qu'il ne faille chercher la clef de la politique orientale du comte Andrassy, dans un intiment tout opposé. Plusieurs indices, entre autres des déclarations officieuses qui ont été, il est vrai, peu remarquées, permettraient de croire que c'est la crainte d'une trop grande intimité entre la Prusse et la Russie et des funestes conséquences que cette intimité aurait pour l'Autriche qui a amené la Hofbur§f à céder aux instances de la diplomatie alle^ mande. On se rappelle que peu de temps après l'entrevue des trois empereurs à Berlin, la Prusse s est particulièrement efforcée de faire ressortir d'une façon éclatante ses relationfi d'amitié avec la Russie. Le voyage du prince Frédéric-Charles et du feld-maréchal comte Moltke à Saint-Pétersbourg, pour la fête de Saint-Georges en .1872, sembla, il est vrai, à l'époque être seulement une démonstration dirigée contre la France. Mais il parait que, joint à d'autres signes analogues des temps, il provoqua à Vienne de sérieuses réflexions. Il ne serait pas facile de comprendre comment, en face des faits, on peut arriver à éprouver de telles inquiétudes, si l'on ne savait par expérience

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quel rôle la peur des fantômes politiques et la crainte d'être « isolé » jouent ordinairement dans les cabinets de nos hommes d'État.

Qu'il en soit du reste comme il plaira, il s'agit ici pour nous moins des raisons qui ont motivé la conduite du comte Andrassf que du fait même de cette conduite et de l'importance qu'il a pour la cause russe en Orient.

Avant 1870, l'abandon par l'Autriche de sa situation traditionnelle à Gonstantinople aurait été, il est vrai, très désavantageux pour la politique du cabinet de Vienne, mais n'aurait exercé aucun effet sensible sur le développement des affaires d'Orient : la Porte était alors il est vrai, tyrannisée par la France , mais aussi puissamment protégée. Aujourd'hui cet abandon n'est ni plus ni moins qu'un passe -partout pour la Russie. Depuis que l'Allemagne et la France sont devenue deux adversaires animés l'un contre l'autre d'une haine irréconciliable, depuis que chacune de ces deux puissances s'applique à gagner des alliés pour la^ grande lutte de l'avenir, l'Autriche seule en effet a protégé la Porte contre quelque soudaine violence du côté du Nord. Maintenant qu'on a abandonné à Vienne le poste où l'on s'était si longtemps maintenu, tout est devenu possible dans la presqu'île des Balkans. Gela se montre déjà en petit. La façon dont les trois puissances orientales ont traité la Porte dans la question des conventions de commerce roumaines et dans l'affaire de Podgoritzit) prouve que la Turquie n'a plus qu'un droit, celui d'être humiliée et maltraitée.

De ce que tout est possible, cela ne veut naturelle-

us LA SOCIÉTÉ RUSSE.

ment pas encore dire' que tout doit arriver. Nous sommes même convaincu que cela n'arrivera pas dans un avenir prochain. Le gouvernement russe a donné trop de preuves du talent particulier avec lequel il manque les occasions favorables, pour qu'il ne laisse pas encore passer, sans en profiter, la plus favorable de toutes. On n*a pas précisément du génie à Saint- Pétersbourg ; mais on y est tenace et patient, sinon en d'autres choses, du moins dans les affaires d'Orient. Et c'est pourquoi on saura toujours tirer quelque profit de la situation présente , à moins que ... le générai Ignatieff ne vienne encore tout gâter.

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