CHAPITRE lY
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Les bases de Torganisation actuelle de Tadmini^t rat ion russe ont été établies, comme on sait, par. Pierre-le-Grand, qui a imité de tout point des modèles choisis dans TEurope occidentale; les successeurs de ce souverain ont développé et transformé, suivant leurs penchants et selon les besoins du moment, les institutions qu*il avait créées; ils ont changé les anciafis collèges en ministères, les lieutenances en gouvernements, mais n'ont pas renoncé aux bases primitives. La seule branche de Tadministration qui ait déjà été dotée sous les anciens tzars moscovites d'une organisation durable et susceptible de développement était la police secrète, créée par Jean-le-Terrible et réorganisée par Alexis, père de Pierre-le-Grand , laquelle était subordonnée à une chancellerie secrète, remplissant les fonctions de tribunal inquisitorial pour les crimes et délits politiques. La vénérable institution a toujours répondu de la manière la plus étendue à cette destination; sous Pierre-le-Grand comme sous les successeurs de l'illustre réformateur, elle a toujours
eu du sang à verser. C'est dans les murs discrets de Vinquisition secrète que le malheureux tzaréwitch Alexis subit la peine du knout et fut finalement exécuté; c'est elle qui instruisit les procès des Dolgorouki, des Mûnnich, des Ostermann, desLœwenwolde, etc., etc., etc. ; elle a survécu à tous les systèmes et à tous les faiseurs de systèmes qui ont régi la Russie au dix-huitième siècle. L'ukase de Pierre III, du 7/18 février 1762, qui abolissait Tinquisition, resta lettre morte et fut modifié avec tant de succès par une ordonnance du i9 octobre 1162 rendue par la femme de ce souverain, surnommée la Sémiramis du Nord, que la chose elle-même continua d'exister et que son nom odieux fut seul supprimé. Les tribunaux exceptionnels étaient aussi de règle sous le règne de l'amie de Voltaire et de Diderot, dès qu'il s'agissait d'affaires qui atteignaient la sécurité de l'État et du gouvernement; et la seule différence qu'il y eût entre ce qui se passait alors et ce qui avait eu lieu précédemment, consistait en ce que l'enquête et le jugement concernant les criminels politiques découverts par Vtnquîsitton n'était plus opérés par une chancellerie secrète, mais par des commissions nommées chaque fois ad hoe. S'efforçant autant d'honorer la mémoire de son père que de jeter le blâme sur le règne de sa mère, Paul P', qui, malgré ses penchants despotiques, imitait un imitateur du vieux Frédéric et était amouraché du droit et de. la justice, abolit ïïnquîsition secrète pour la seconde fois et pour toujours, comme le disait son ukase. Cette gardienne suprême de la bonne conduite politique des Russes cessait
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désormais de remplir les fonctions de tribunal correetionnel ; quant aux fonctions du bureau de la surveillance secrète, ni Paul ni ses fils ne crurent pouvoir les suppmmer. Un ministères spécial de la police exista pendant dix ans (1809 à 181 9) sous le règne d'Alexandre, souverain libéral, mais cependant méfiant et parfois on ne peut plus despotique. L'empereur Nicolas rétablit en 1826 le bureau de la sur\'eillance secrète, supprimé pour toujours, en lui donnant naturellement une organisation appropriée à répoque^ et en fit en réalité la plus haute autorité administrative de Tempire aux soixante millions de sujets. Sous le nom innocent de troisième section de la chancellerie particulière de Sa Majesté» il existe, à c6té et au-dessus des ministères, une police secrète, créée par le comte BenckendorfT et ayant pour but de réglementer et soumettre à un système la surveillance secrète de tons les habitants suspects de la sainte Russie, qui avait été faite jusqu'alors sans aucune méthode. Dans toutes les villes russes de quelque importance, on trouve un colonel ou un capitaine de gendarmerie, vêtu d'un uniforme bleu clair, dont les fonctions ne sont nulle part déterminées ni limitées d'une manière légale, mais qui est connu de tout le monde, comme le surveillant du gouverneur, de toutes les autorités et de tous les fonctionnaires de la pro* vince et a le droit de s'immiscer dans toutes les affaires d*une certaine portée et de demander qu'on lui en rende compte. Cet officier est généralement un homme aimable, aux manières polies, qui est partout membre honoraire de toutes les sociétés et de toutes les associa-
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lions, mais qui est en même temps le chef d'une classe d'individus dont il ne reçoit la visite qu'après le coucher du soleil et avec lesquels il traite des affaires dont aucun bon sujet ne s'inquiète. L'officier de gendarmerie écoute d'une manière affable toutes les plaintes qu on lui adresse et invite ordinairement le plaignant à s'adresser à l'autorité compétente, en ajoutant qu'elle jouit de toute sa confiance. Il n'est jamais corruptible, s'efforce toujours d'être extrêmement poli, ne déteste rien tant que le bruit et le scandale et cherche à être bien avec tout le monde ; car il sait que la seule apparence d'un sujet de plainte concernant sa conduite suffit pour occasionner son éloignement ; mais il lui arrive moins souvent d'être éloigné que d'éloigner les autres, soit qu'il les fasse envoyer en Sibérie ou dans la solitude d'une ville de province, sur le versant occidental de l'Oural, soit qu'il recommande un fonctionnaire et obtienne pour ce dernier la mise àla retraite sans pension. Cet officier bleu, qui est l'homme le plus redouté de la ville*et pour lequel il n'eûste aucune considération de personne rend compte de tout ce qui attire ou mérite .l'attention à son supérieur, le chef de la troisième section, qui est le fonctionnaire le plus élevé de l'empire, le premier homme de confiance de l'empereur, bien qu'il n'ait pas le titre de ministre. Tous les fils du mécanisme de rÉtat passent par ses mains; il sait tout et rend compte de tout à l'empereur. Le chef de la troisième section et de la gendarmerie est quand même membre du comité des ministres, quand mêtne président de toute commission secrète et en outre spintus rector de tous
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les comités secrets qui sont institués dans les provinces sur la demande de ses favoris en habit bleu, soit pour arrêter le bras de la justice régulière, soit pour poursuivre les Juifs, les sectaires ou les faux-monnayeurs, ou pour découvrir les conspirations. Le chef de la troisième section, qui est en même temps aide de camp général, prononce partout et toujours le mot décisif. Sa puissance ne s'arrête même pas à la frontière de l'Empire. La surveillance des Russes qui vivent à l'étranger et la correspondance avec les agents qui sont chargés de cette surveillance incombent directement à la troisième section, qui entretient des relations continuelles et animées avec le ministère des affaires étrangères et lui donne souvent des conseils qu'il n'est guère possible de ne pas considérer comme des ordres. C'est surtout à l'heureuse époque où Nicolas était à l'apogée de sa puissance et n'avait qu'à éternuer, comme a dit un jour un célèbre plaisant de la haute société, pour que Ton fît coucher les poules en Espagne une demi-heure plus tôt que de coutume, c'est surtout à cette époque que la troisième section demanda de la complaisance aux diplomates russes, et elle fut souvent si exigeante sur ce point que, malgré la patience et la souplesse du vice-chancelier Nesselrode, il se produisit à plusieurs reprises des conflits on ne peut plus désagréables. Tout le monde se rappelle la sensation que fit en son temps la fière réponse du comte Pahlen, notre ambassadeur à Paris. On lui demandait de surveiller la conduite des Russes qui résidaient en France à l'époque de la révolution de Juillet; il répondit :
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(t Je suis diplomate et non mouchard, » et la troisième section dut s'accommoder de cette réplique. Les autres branches de Tadministration montraient naturellement une obéissance absolue aux ordres de la troisième section, et les velléités d'indépendance comme celle du comte Pahlen ne pouvaient du reste s'expliquer que par ce proverbe latin : Procul a Jove, procul a fulmine. Entre 1840 et 1850, il arrivait ordinairement que les fonctionnaires qui s'étaient attiré le mécontentement ou la méfiance de la troisième section étaient tout simplement envoyés d'un endroit à un autre par le chef de cette section, et que le ministre auquel était subordonné le fonctionnaire était averti aussitôt après que Sa Majesté avait daigné ordonner l'envoi du fonctionnaire à tel ou tel poste, par suite d'un rapport du commandant en chef de la gendarmerie. On trouvait également tout naturel que les crimes politiques fussent examinés et jugés par des commissions ayant pour présidents des officiers de gendarmerie, et ij ne venait à personne l'idée de se plaindre d'une atteinte aux droits des autorités judiciaires. C'était surtout dans le royaume de Pologne et dans les gouvernements généraux de Riga et de Kieff, qu'on appliquait sur une grande échelle ce système d'arbitraire illimité; mais, dans bien des cas, on agissait sur les bords de la Néwa et de la Moskowa avec autant de sans-gêne que sur ceux de la Vistule et du Niémen. Les récits de Herzen, récits tout à fait dignes de foi et reposant sur des faits dont l'auteur avait été lui-même témoin, avaient déjà fourni il y a vingt ans des renseignements exacts
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louchant les détails de ces actes despotiquei; mais ces renseignements n'étaient pas complets. Cette lacune a été comblée dernièrement par les Souvenirs d'un officier de gendarmerie, pages très-intéressantes qui ont été publiées dans le Westnik Jeufropi, sans donner lieu à aucun démenti. Il est inutile de faire remarquer que la direction d'un département d'une importance aussi considérable est confiée à des hommes que leur rang, leur naissance et leur influence placent beaucoup au> dessus de la foule et mettent en état de tenir tète aux personnalités les plus puissantes et les plus obstinées dans leurs prétentions. Le premier chef de la troisième section et de la gendarmerie fut le comte Alexandre Christophorowitch Benckendorff, russe allemand, déjà mentionné, connu comme confident du jeune Nicolas et comme frère de la princesse Lieven, la sibylle diplomatique^.
Le poste de confiance que ce personnage avait su acquérir auprès de Tempereur Nicolas, fut la cause de l'importance extraordinaire que prit l'institution placée sous ses ordres, importance qui se perpétua sous ses successeurs comme un héritage sacré. Le premier acte
1. Cette princesse n*a jamais joui à Saint-Pétersbourg de Tinfluence qu'on lui a attribuée. Elle était trop instruite , trop Européenne de rOccident. trop ambitieuse pour ne pas paraître gênante au souverain de toutes les Russies. Son hôtel était considéré à Saint-Pétersbourg connue une bourse politique fréquentée seulement par des commerçants de troisième ordre, et c^est principalement pour cette raison qu'elle alla s'établir à Paris d'une manière définitive ; mais cela ne veut pas dire que cette princesse n'ait pas exercé une certaine influence sur un grand nombre de diplomates» russes et étrangers.
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gouvernemental de Nicolas consista dans les poursuites et le jugement relatifs à la vaste conspiration militaire qui avait eu pour but d'empêcher son avènement au trône. Il ne s'agissait pas seulement de découvrir et de punir les coupables, mais de détruire la source d'où le torrent révolutionnaire s'était répandu sur Tarmée, la bureaiicratie et les établissements d'instruction publique. Ce travail dijfiicile et compliqué ne pouvait être accompli qu'avec l'aide de la police secrète et grâce aux pouvoirs extraordinaires qui étaient conférés à cette institulion. Il en résulta naturellement que le département chargé d'une mission si importante conserva, pendant tout le règne de Nicolas, une situation exceptionnelle et une prépondérance décisive sur les autres branches de l'administration. L'institution en question profita aussi de ce que l'insurrection polonaise de 1830 suivit de près le châtiment des conspirateurs de i8â5 et nécessita aussi des mesures extraordinaires. BenckendorfT, qui avait commencé sa carrière sous l'empereur Paul, et l'avait continuée sous Alexandre, dont il avait été l'aide de camp pendant plusieurs années, était devenu sur ses vieux jours le type du général de la garde obéissant et borné, mais ne put jamais cacher entièrement qu'il avait fait son chemin à une époque passée et qu*il avait reçu ^loi^ toutes les impressions durables de sa vie. Comme le libérateur de l'Europe, cet homme débonnaire et au fond complètement nul, oscilla jusque dans sa vieillesse entre une débauche fashionable et une bigoterie vulgaire. Assez prudent et assez souple pour cacher au nouveau sou-