CHAPITRE X
LES FRÈRES ET LES FILS DE L'eHPEREUR
Il a été question, dans le chapitre qui précède, de Tun des membres les plus éminents de la famille impériale, de la feue grande-duchesse Hélène Pawlowna. J'ai, à ce sujet le devoir de repousser une assertion à laquelle plusieurs de mes critiques, d'ailleurs très-bienveillants, ^e sont laissé entraîner sans raison suffisante. La Gazette d'Augsbourg et, après elle, la Gazette de la Croix^ ont déclaré qu'il était inexact de dire que la feue grande - duchesse ne s'était point occupée de politique. La vérité est que je n'ai jamais rien dit de pareil; je me suis borné à constater que l'influence politique de la défunte avait été maintes fois l'objet de commentaires exagérés. Gomme preuve du contraire, on a allégué que la veuve du grand-duc Michel avait fait rédiger par le baron Haxthausen un ouvrage résumant les Constitutions européennes, afin d'en faire un engin de propagande, etc. Ce fait prouve uniquement que la grande-duchesse Hélène Pawlowna a voulu exercer une influence; mais il ne prouve pas qu'elle ait
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possédé cette influence. Chez nous, enefiet, on ne songe pas plus aujourd'hui qu*il y a dix ans à une Constitution. Afin, toutefois, de couper court à tout malentendu sur la portée du jugement dont il est ici question, je veux, sans plus tarder, constater que la grande-du« chesse a parfois exercé une certaine influence sur la marche de nos aflaires politiques. Je laisse de côté la question de savoir s'il est exact que ce soit elle qui, en juillet 1870, a décidé le prince Oortchakofi* à s'engager dans la voie d'une politique prussophile, et qui a rappelé au chancelier de l'empire qu'une attitude antifrançaise de la Russie pouvait faire expirer l'abrogation' des clauses du traité de Paris de i856, ayant trait à la neutralité de la Mer Noire. Les allégations relatives à ce point émanent de très-bonne source et, pour cette raison, elles ont été jusqu'à présent traitées comme un secret rigoureux. Je serais tenté, toutefois, de les tenir pour douteuses, attendu qu'elles ne se sont produites qu'à une époque où il était de mode de ravaler les mé- • rites du prince Gortchakofi* et de dire que cet homme d'État se survivait à lui-même. On doit, atout le moins, s'étonner que l'on ait raconté en même temps que, déjà en 1863, le prince Gortchakofl* n'avait pas immédiatement choisi le vrai chemin et qu'il avait fallu l'intervention de son collègue Walouïeff pour le déterminer à repousser sommairement l'ingérence des puissances occidentales et de l'Autriche dans l'insurrection polonaise. Il est certain que Walouïeff était parfaitement capable de démêler plus tôt que d'autres le caractère fatalement stérile des sympathies de lord Russell et du
comte Rechberg à l'égard de la Pologne. Mais s'il avait été réellement le premier à se placer au point de vue national, s'il avait eu véritablement à combattre les sentiments divergents du chancelier de l'empire, il est difficile d'admettre que la lumière de ce service fût demeurée dix années entières sous le boisseau.
Pour aucun de nos ministres, l'insurrection polonaise n'a été un sujet de déboire aussi cruel que pour le ministre de l'intérieur d'alors; aucun homme d'État russe n'a été, aussi violemment que Walouïeff, taxé de sympathie criminelle à l'égard de la Pologne ; aucun n'a été, autant que lui, calomnié impudemment. Est-il admissible que le promoteur moral des fameuses notes de l'été de 1863 ait pu prendre sur lui de garder le silence sur ses services, alors qu'un seul mot de lui à ce sujet aurait sufiB à sauver sa situation compromise et finalement devenue intenable! Le doute est, jusqu'à nouvel ordre, permis sur ce point, comme sur la part que la grande-duchesse Hélène aurait prise aux décisions du prince GortchakofT en 1870. Ce qui est certain et indubitable, c'est que la grande-duchesse a fait tous ses efforts; pour servir la cause prusso-allemande : j'ai déjà insisté antérieurement sur ce point.
Examinons maintenant l'action que la maîtresse du palais Michel a exercée sur la marche de la question d'émancipation en 1861 . Aux indications déjàdonnées sur ce point, il y a lieu d'ajouter que la grande-duchesse a fait en réalité tout ce qui dépendait d'elle pour provoquer, dans le sens de son ami d'alors, Nicolas Milioutine, une solution aussi radicale que possible — pour ne pas
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dire précipitée. — Avec une impatience* et une passion féminines, la grande-duchesse pensait que le meilleur moyen de combattre les intrigues du parti de la réaction était de faire cause commune avec Fextréme gauche du Comité d*émancipation.
L'empereur, que les difficultés que rencontrait sa première grande œuvre avaient jeté dans un état de surexcitation nerveuse, dut être profondément impressionné en voyant sa propre tante considérer tout ajournement du projet d'émancipation comme étant plus grave que le danger même d'une solution trop précipitée, et en voyant le membre le plus âgé de la famille impériale prendre sous sa protection des hommes qui, aux yeux des vieux courtisans, passaient pour des Jacobins dangereux et pour des révolutionnaires. Mais la grande-duchesse ne se contenta pas de soutenir la gauche du comité principal et d'agir sur l'empereur dans le sens de la mise à exécution la plus accélérée et la plus complète possible du projet d'émancipation : en affranchissant les serfs de ses apanages, elle donna un gage important et qui fut fort commenté, de l'énergie résolue de son attitude.
L'influence que la grande-duchesse exerça durant cette période de l'œuvre d'émancipation , a été réellement considérable. Elle ne dérivait pas tant de ce fait que l'empereur attribuait au jugement de sa tante une importance particulière que de l'accord momentané qui existait alors entre ses vues et ses sentiments personnels et ceux de sa tante , accord qui était commandé par la situation des choses. Pour tenir jusqu'à la fin et
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faire prévaloir' un rôle politique méritant d'entrer en ligne de compte, il manquait avant tout àla feue grandeduchesse la fermeté et Tesprit de suite nécessaires. Animée d'excellentes intentions, habile, instruite et suffisamment active pour soutenir avec une certaine assurance Topinion dont elle s'était éprise, Hélène Pawlowna manquait — et il ne pouvait en être autrement si Ton songe que cette femme, avait vécu trente ans à la cour de Tempereur Nicolas — de la persévérance dans la volonté et de la science approfondie qui eussent été nécessaires pour faire d'elle une femme réellement politique. Pour caractériser les mobiles qui déterminaient son jugement, U est bon de constater que, règle générale, elle s'intéressait précisément aux idées qui étaient à l'ordre du jour ; — en i 8A9, au mode d'émancipation le plus expéditif et le moins ménager possible des droits de la noblesse; — en 1862, aux utopies constitutionnelles de la jeunesse libérale ; — en 4864, à la politique nationale des missionnaires envoyés en Lithuanle, etc.
De tous les membres de la descendance masculine de l'empereur Nicolas, c'éfet son deuxième fils, le grand-duc Constantin, actuellement âgé de quarante-sept ans, qui a le plus fait parler de lui. La vivacité intellectuelle qui le distinguait dès sa jeunesse a fait jadis de ce prince, que sa naissance même prédestinait aux fonctions de grand-amiral, l'objet d'une sorte de légende. Si Thomme fait n'a pas tenu les promesses de l'enfant, la faute en est, du moins en partie, aux récits exagérés que le zèle officieux des courtisans avait mis en circulation au temps
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de l'empereur Nicolas. Comme le deuxième fils du czar révélait une certaine décision et une certaine promptitude d*esprit qui semblaient faire défaut au prince héritier, la renommée fit bientôt de lui un homme exceptionnel pour Tapréciation duquel Téchelle ordinaire ne suffisait plus et de qui Ton devait attendre les plus grandes choses. Constantin Nicolaïewitch ayant raillé incidemment le caractère cosmopolite de la classe russe de distinction, passa aussitôt pour un fanatique de la nationalité slaVe. Ayant dit un jour : « Mon frère est le fils du grand-duc Nicolas, moi je suis né fils de l'empereur , » on lui attribua des plans ambitieux. Encore enfant il s'avisa en mettant le pied à bord d'un vaisseau de guerre, de vouloir faire prendre au sérieux son titre de grand-amiral; eh conséquence, sans tenir compte des objections du capitaine et du gouverneur qui l'accompagnait, il fit guinder les voiles et donna l'ordre de mettre le cap sur Cronstadt : cette boutade f^t immédiatement transformée en trait de génie promettant dans l'avenir les hauts faits les plus signalés. Dix-huit ans se sont écoulés depuis l'avènement d'Alexandre II, qui, sans s'inquiéter de ces rumeurs, mit son frère en relief et lui confia des postes éminents, sans qu'aucune des prédictions qui avaient diverses fois devancé ce prince ait été réalisée. Dans chacune des fonctions qui lui furent confiées, Constantin Nicolaïewitch montra une certaine énergie et une certaine activité: mais dans aucune d'elles il n'a révélé un esprit politique s'appuyant sur des principes inébranlables. Loin de là, on l'a vu, maintes fois, de la façon la plus étonnante, modifier
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son point de vue selon le courant dominant du jour.
Pendant la première partie du règne actuel, le prétendu représentant du vieil esprit russe s'est trouvé à la tète des libéraux européens qui, ont donné le ton à l'opinion publique en Russie. En sa qualité de ministre de la marine et de grand-amiral, le grandduc, immédiatement après la conclusion de la paix de Paris, s'appliqua à mettre en œuvre toute une série de réformes calquées sur le type européen occidental, réformes qui, dans les autres départements, ne furent abordées qu'au bout d'un certain temps. En premier lieu, le MorskoiSbornikj organe officiel de l'administration de la marine, lequel était rédigé sous ses auspices, donna à tous les autres organes gouvernementaux l'exemple d'adopter un ton libéral. Sur l'initiative du prince la peine corporelle fut abolie à l'égard des soldats de la marine: les services du commissariat et de l'intendance furent améliorés, et l'on s'essaya à imiter les types de constructions navales anglais^ français et américains. Naturellement, le grand-duc abandonnait le détail de cette besogne à des subordonnés qui, si ce que l'on rapporte est vrai, n'étaient pas toujours habilement choisis: il ne revendiquait pour lui-même que l'honneur et le mérite de l'initiative. En somme, il n'a jamais passé pour un grand administrateur non plus que pour un grand technicien.
La réputation de libéralisme que son frère s'était acquise, engagea l'empereur à nommer le grand-duc amiral à la présidence du comité principal chargé d'élaborer la loi d'émancipation. Toutefois, le grand-duc
ne conserva que peu de temps ce poste important. La passion avec laquelle il avait lutté contre les éléments conservateurs de ce comité et qui l 'avait entraîné à émettre sur la noblesse russe tout entière les jugements les plus durs et les plus rigoureux, rendit, pour un certain temps, le grand-duc impossible àce point qu'on Tenvoya en voyage etqu'il dut faire en Orient un assez long séjour. Ce voyage et la réputation qui suivit partout llUustre voyageur d'avoir pris résolument parti pour la cause de l'émancipation ont notablement contribué à procurer au grand-duc à l'étranger une certaine renommée. A Jérusalem Constantin Nicolaïewitch fit la connaissance de M. de TischendorfT, professeur àLeipzig, qu'il introduisit à la cour en la qualité de révélateur et de traducteur du Codex Sinaîticus^, et qui, depuis, se fit le terrible apologiste de son haut protecteur. En outre, l'amour-propre national russe fut flatté de l'accueil enthousiaste que le grand-duc rencontra à Gonstantinople, de la part des rajahs grecs et slaves; à Jérusalem, de la part des
1. M. de Tischendorff a quitté la cour de Russie avec le titre de chevalier de Tordre de S«Unte-Annei le titre de baron russe et des dotations considérables. Ce personnage, qui s'appela lui-même « le célèbre professeur Tischendorff, » lors de la première visite qu'il fit au général Ignatieff, est encore cité aujourd'hui comme un type ridicule. La suffisance et le servilisme de ce monsieur, qui naturellement passait pour un type du savant allemand , ont, pendant des mois entiers, défrayé l'humeur sarcastique de nos courtisans , qui , aujourd'hui encore, se font des gorges chaudes chaque fois que Ton prononce le nom de Tischendorff. L'ardeur avec laquelle le conseiller aulique saxon brigua le titre de conseiller d'État russe , titre dont un homme du monde ne fait jamais usage, mais que M. Tischendorff considérait comme le nec plus ultra de la distinction, aurait suffi à faire de ce « représentant de Ja science allemande » le plastron perpétuel de la cour.
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dignitaires de TÉglise orthodoxe. Inutile d'ajouter que le zèle officieux des valets de plume du grand-duc transforma ces réceptions en autant d'ovations et de marches triomphales.
Rentré à Saint-Pétersbourg, le grand-duc demeura pendant un temps assez long à la tête de ces « libéraux européens, » qui prirent le titre de Constantiniens (Konstantînowz). On les vit durant la période où le libéralisme était en vogue, faire étalage de velléités constitutionnelles, et s'ils réussirent maintes fois à revêtir de hautes fonctions, ils le durent plus encore au courant qui dominait alors qu'à Imfluenccde leur protecteur. On compte parmi eux Golownin, qui, de 1862 à i866, fut ministre de Tinstruction publique ; M. de Reutern, qui, depuis 1863, est ministre des finances ; le comte Pahlen, à qui fut confié le ministère de la justice après la chute de llnsignifiant secrétaire d'ÉtatSamjactin, etc.
Le grand-duc fut aussi, pendant plusieurs années, en étroites relations avec Shedo-Perrotî,leplus capable historien de ce partie On sait qu'en 1862, le grand-duc fut envoyé en Pologne à titre de gouverneur, pour cou-
1. Shedo-Ferroli, l'auteur des Études sur Favenir de la Rtissie, est mort à Dresde en 1872 . Il s'appelait de son nom le baron Théodore Firks. Né en 18II, fils cadet d'une famille nobiliaire de Courlande, élevé à rÉcole des voies et communications de Saint-Pétcrs* bourg, Firks quitta le service vers 1850, avec le grade de colonel du génie; il entra ensuite dans Tadministration des douanes, où il demeura quelque temps. Deux savants ouvrages, écrits en français sur la mission réformatrice de la politique russe à Tintérieur, attirèrent sur lui l'attenlion du ministre des finances, qui le fit atta^ cher à l'ambassade de Bruxelles avec mission de rendre compte des questions économiques, commerciales et techniques. Là , Firks entra en relation, non-seulement avec le prince Orloff, ambassadeur
vrir de Tautorité de son nom le marquis Wielopolski, qui étfidt au fond le véritable gouverneur de ce pays : cette mission, il la dut encore à la réputation de libéralisme qui, en 1857, Tavait placé à la tète du Comité principal d^émancipation. La Pologne avait alors la faveur marquée des partis libéraux arrivés au pouvoir. La fatale insurrection qui, depuis 1860, travaillait ce pays fut attribuée à Tincapacité des gouverneurs
de Russie, et avec d'autres chefs du parti libéral de la noblesse russe, mais aussi avec d*éniinents poblicistes français et belges ; il a connu, notamment, Proudhon d'une façon toute particulière. Jusqu'au revirement politique de 1863, il demeura Técrivain le plus aimé et le plus influent du parti réformiste modéré y notamment grâce à sa Lettt^e à M. Herien et gr&ce à son éloquent plaidoyer réclamant en faveur des adeptes des vieilles sectes un traitement plus humain ; mais en 1864 , par suite de son énergique résistance à la politique Mourawlef-Milioutine, qui tendait à Tanéantissement de la Pologne, il tomba dans une disgrâce si complète auprès du parti national , qui dominait alors , qu'il fut révoqué et mis à la retraite. Pendant plusieurs semaines, la Gazette de Moscou fulmina chaque jour des imputations haineuses contre le publiciste bruxellois, qu*eile accusait d'être le plus dangereux ennemi de la Russie en même temps que Tinstigateur de toutes les intrigues séparatistes qui étaient ourdies entre la mer Caspienne et la mer Baltique. Bien que les écrits intitulés : Qxte fera-t-on de la Pologne? ei Le nihilisme en Ruine, eussent provoqué la plus vive sensation, et bien quB Firks, pour se défendre, eût fondé un journal à lui , VÉcho de la presse russe, qui était une sorte de GalignanVs messenger russe , il dut succomber. Après sa révocation, il se rendit â Dresde, oh, pendant plusieurs années, il continua son œuvre de publiciste en s'occupant spécialement de la transformation de la constitution agraire russe, c'est-à-dire de la modification de la propriété communale indivise. Un mal d'estomac , qui prit bientôt un développement funeste, mit un terme prématuré à l'infatigable activité de ce publiciste éminent, qui maniait avec une égale facilité l'allemand, le français et le russe. Le nom de D.-K. Shedo-Ferroti est un anagramme des mots Théodore de Firks , que le défunt avait d'abord composé par manière de plaisanterie, et qu'il conserva depuis comme nom de guerre*
qui se succédèrent à court intervalle, savoir : le prince Gortchakoff, le général Suchasonne, le comte Lambert, et partout on caressa l'illusion qu'il suffirait d'une dose convenable de libéralisme opportun pour rétablir la paix du royaume et pour faire de ce dernier le point de départ de Tère constitutionnelle que Ton espérait pour l'empire lui-même. Loin de répondre à cet espoir ambitieux, la mission du nouveau gouverneur prit, dès le premier jour un aspect aussi fâcheux que possible. Quelques semaines après l'arrivée du grand duc à Varsovie on tira sur lui et sur le marquis de Wielopolski. Six mois plus tard éclata, comme conséquence de la fameuse bévue de Wielopolski, l'insurrection folle et prématurée de Pologne.
Jusqu'en octobre 1863, Constantin Nicolaïewitch demeura à Varsovie, ne voulant pas, même après la nomination de Berg comme l'adlatus du gouverneur, renoncer à l'espoir illusoire qu'il réussirait à reprendre le programme qui avait été la raison d'être de sa mission et pourtant se trouvant hors d'état de faire quoi que ce fût pour la mise à exécution de ce programme.
En fait, le gouvernement était passé depuis longtemps dans les mains des commandants militaires des districts, entre lesquels le pays insurgé avait été réparti, et nul ne pouvait concevoir ce qui déterminait le grand-duc à demeurer à son poste désespéré. On savait bien que le fils de l'empereur Nicolas éprouvait à l'endroit de l'élément polonais et du rôle de gouverneur polonais, les mêmes sympathies que jadis son oncle du même nom qui, en 1830, fronçait, dit-on, les sourcils à chaque
victoire de l'armée de Pologne qu'il avait commandée autrefois. Mais on tenait pour impossible qu'un homme de sa position jugeât la situation assez faussement pour croire à un retour au plan de Wielopolski. Et pourtant il en était ainsi.
Tandis que le pays tout entier était sous les armes et que Milioutine, le prince Tcherkassky et consorts, n'attendaient que le rétablissement de la sécurité extérieure et de la paix pour importer à Varsovie le système suivi en Lithuanie, le grand-duc gouverneur rêvait d'édifier des châteaux fantastiques pour la fondation desquels il attendait avec une inalté* rable patience le moment favorable. Gela semblait si incroyable que la renommée, toujours ingénieuse à trouver sa pâture, remit à Tordre du jour certains bruits qui avaient circulé durant la jeunesse du prince. Dans les salons des nationaux de Saint-Pétersbourg et de Moscou, on chuchota des plans criminels qui étaient censés hanter l'esprit « démoniaque » du grand-duc et qui ne devaient tendre à rien moins qu'au rétablisse-» ment d*un royaume de Pologne indépendant sous l'autorité du roi Constantin I*'.
Pendant que le gouverneur s'ennuyait vraiment à mourir, qu'il passait, le matin, des revues inutiles ou pré. sidait des séances du Conseil d'État, et que le soir, il prenait le thé avec Wielopolski ou improvisait sur le piano quelque morceau desa fantaisie, l'imagination maladive et surexcitée à l'excès des Katkoff et autres attribuait à l'homme qu'ils considéraient comme le principal obs^ tacle à leurs plans de russification des relations secrètes
avec les chefs des « Blancs » ainsi qu'une maladroite recherche de popularité, relations et recherche qui, alors môme qu'elles eussent été réelles, seraient demeurées inoffensives et ridicules. Les correspondants de la Gazette de Moscou à Varsovie, fonctionnaires russes qui s'indignaient de voir que, dans la « société » les magnats polonais « demeurés loyaux » avaient le pas sur eux, observaient le grand-duc jusque dans ses moindres démarches, tenaient de ses promenades à Lazienski et retour et de ses visites à Wielopolski une sorte de journal et se livraient à des commentaires profonds sur l'uniforme et la coiffure du grand-duc, qui leur semblaient révéler une dangereuse prédilection à l'égard des couleurs nationales polonaises. L'habitude déjuger à faux rainé des frères de l'empereur et de le considérer comme un Richard III, couvant des plans longuement médités et sinistres, s'était si profondément incrustée dans la grande masse du public que les absurdes fables de la Gazette de Moscou^ que les plus mauvais propos avaient fini par trouver crédit jusque dans le monde de la « société » et que des personnages, d'ailleurs bien informés, se plaisaient à les répéter.
L'empereur qui s'est constamment comporté en frère généreux et confiant, savait naturellement ce que valaient ces contes ineptes et il n'en prit jamais ombrage. Cependant, il finit par se lasser de l'imprudente obstination de son frère, qui, en Pologne comme en Russie, servait d'aliment aux commentaires les plus faux. Dans son inconcevable aveuglement, qui dérivait surtout de la vanité, le grand-duc ne voulut pas comprendre l«s
avis indirects qui lui furent donnés. En conséquence, il fut, en octobre 1863, rappelé par un rescrit souverain, qui rendait un bienveillant hommage à Tœuvre accomplie par lui en Pologne et qui réservait à un avenir indéterminé un nouvel emploi de ses services.
En présence de la prédominence que le parti national exerçait à cette époque, et après les attaques dont il avait été Tobjet de la part des organes de ce parti, le grand-duc Constantin, qui se trouvait dans une situation politique exceptionnelle, ne jugea pas opportun de revenir dans la résidence où ses adversaires étaient toutpuissants. Il voyagea en Grimée, puis en Allemagne, où il fit un séjour assez long dans les cours d*Altenbourg et de Hanovre, qu'un lien de parenté unissait à sa femme, et ne revint à Saint-Pétersbourg que vers la fin de 4864. Mais, dès le lendemain du retour du grandduc, on put se convaincre que cet intermède de voyage de douze mois n'avait pas été, comme bon nombre de pensonnes l'avaient supposé, une sorte de préparation au rôle de frondeur et de chef du parti européen vaincu. Loin de là, le grand-duc se montra tout disposé à se réconcilier aussi complètement que possible et en gardant le décorum voulu, avec le nouvel ordre de choses, et à se contenter d'une situation secondaire. Il accepta avec empressement la présidence des séances plénières du conseil de l'empire, bien qu'il sût que la majorité de ce conseil n'avait été rien moins que favorable à sa politique en Pologne et que la direction effective des afiaires demeurerait entre les mains du vice-présHent le prince Gagarin, qui est mort depuis. Gomme Bloudofi"
l'avait été avant lui, Gagarin était, à vrai dire, le « Faiseur; »le grand-duc n'avait qu'une présidence honorifique. Depuis ce moment, Constantin Nicolaïewitch n'a jamais occupé une situation politique . éminente et a fortiori, il n'est jamais redevenu le chef d'un parti. Jamais on n'a entendu dire qu'il soit rentré en lice pour défendre, soit la Pologne, son ancienne protégée, soit telle autre a marche frontière » attaquée par le parti national. Loin de là, le grand-duc a témoigné maintes fois au slavisme et aux aspirations panslavistes une faveur qui pouvait bien cadrer avec la période « vraiment russe » de sa jeunesse, mais qui jurait singulièrement avec les sentiments qu'il manifestait alors qu'il était gouverneur à Varsovie. Le grand-duc Constantin est protecteur de cette société russe pour l'émancipation religieuse, qui fait des avances au vieux catholicisme, qui délègue des popes modèles aux réunions annuelles de cette société, qui s'intéresse vivement aux sympathies orthodoxes de quelques membres de l'Eglise britannique et qui rêve la fusion future de toutes les Confessions dans la sainte, antique, catholique et apostolique Église du Levant. Il a été aussi le premier membre de la famille impériale qui ait soutenu les soidisant « Comités slaves » (Association pour le développement de l'instruction dans les populations slaves non russes), et qui, par cela même, ait encouragé les suppositions de ceux qui attribuaient à ces comités dirigés par le fanatique Lamansky une grande importance politique et des tendances éminemment dangereuses. Au reste, le grand-duc a été constamment en relation
avec les écrivains^ les publicistes et les politiques de Tavenir et ce sont eux, surtout; qui ont entouré son nom d'une auréole politique.
Pendant les années qui se sont écoulées entre la guerre autrichienne et la guerre française, c'est-à-dire de 1866 41870; le grand-duc était si directement sous l'influence du mécontentement qu'il avait ressenti du détrônement du roi de Hanovre, son beau-frère, que les adversaires de la Prusse et de l'alliance russoallemande le déterminèrent sans peine à combattre cette alliance. Ce n'est pas sans raison que l'on a attribué le langage véhément que la Gazette de Moscou tenait en 1868 et en 1869 contre le chancelier de l'empire allemand à l'influence de l'ex-gouverneur de Pologne qui; quelques années auparavant, était encore; de la part de Katkofl*, l'objet d'une violente Inimitié. Ces petites intrigues ne prirent fin qu'après la publication, dans la Gazette de l'Allemagne du Nord, d*un article concernant les alliés russes de la cour de Hietzing, article qui fut vivement commenté dans les hautes sphères de la « société. » Depuis 1870, le grand-duc a fait sa paix avec le nouvel ordre de choses en Allemagne, comme il l'avait faite naguère avec les nationaux hos^ tiles à la Pologne. La longue série de ses évolutions prouve que le grand-duc Constantin n'est pas homme à juger et à agir d'après des principes déterminés, et qu'à l'instar de la plupart de nos personnages de marque, il appartient à la catégorie des politiques d'occasion, qui se laissent dominer par les influences et par les tendances du moment. Les légendes que l'on a
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publiées sur son indépendance et sur la portée extraordinaire de son esprit doivent leur naissance à ce fait surtout que le grand-duc a poursuivi avec plus d'énergie et une plus puissante initiative personnelle; souvent même avec plus d'habileté que les personnages princiers n'en déploient d'ordinaire^ les plans dont il avait momentanément rêvé la réalisation. Personnellement^ le grand-duc est peu aimé; par ce motif qu'il passe pour flottant; indécis et peu sûr. Néanmoins; sa cour joue un rôle plus considérable que les autres petites cours de notre résidence. Gela tient déjà à la multiplicité des choses auxquelles il s'intéresse. Joli musicien et joueur de quatuorS; il est en rapport avec de nombreux artistes; navigateur et géographe; il reçoit souvent' dans son palais le comte Liitke; président de l'Académie des sciences, et d'autres savants. Protecteur des comités slaves de bienfaisance, et de la société pour l'émancipation religieuse; il a affaire; comme nous l'avons dit; avec tous les publicistes et dilettantes politiques. Enfin, ses relations antérieures avec les libéraux européens assurent au grandduc le maintien de ses rapports avec M. de Reutern et
le comte PahleU; auxquels il a facilité l'accès du ministère. Il est vrai que le grand nombre et la multiplicité de ces relaions ont eu pour effet d'effacer presque complètement les traces de l'influence exercée jadis par le président du comité d'émancipation, par l'ex-gouverneur de Pologne, par le président du conseil de l'empire et par le grandTamiral.
La plus importante des missions confiées au grandduc dans cette dernière période a été la présidence du
comité du conseil de l'empire pour le règlement de la question relative à l'obligation générale du service militaire: mais ici encore, d'autres ont accompli le travail principal et pris les décisions importantes. .
Les deux plus jeunes fils de l'empereur Nicolas, Michel et Nicolaï Nicolaïewitch I*', n'ont jamais visé à jouer des rôles politiques non plus qu'à occuper des situations exceptionnelles. Par ce motif déjà, ils qni contribué à mettre leur frère aîné en relief. Le grand- ' duc Nicolaï est chef de la circonscription militaire de Saint-Pétersbourg et du génie : en ces deux qualités il a eu le bonheur d'être secondé par d'habiles subordonnés. Le service de la circonscription militaire de Saint- Pétersbourg incombe à son adjudant, le général de Tidebahl, ingénieuiM)fBcier, qui, durant la guerre de Grimée, s'est fait connaître et a conquis sa position par son instruction et sa capacité, et qui jouit d'une réputation méritée. Le directeur effectif du génie et du service des fortifications est le général Edouard de Todtleben, le célèbre défenseur de Sébastopol. Fils d'un négociant de Riga, le général de Todtleben était, au début de la guerre, simple capitaine de Tétat-migor du génie et il compte aujourd'hui parmi les membres les plus estimés, les plus désintéressés et les plus influents du corps des généraux russes. S'entendre parfaitement avec ces hommes, et les aider autant que possible dans l'accomplissement de leur tâche, c'est là un mérite du grand-duc Nicolaï qui ne saurait être méconnu. Au reste, le plus jeune fils de l'empereur Nicolas fait fort peu parler de lui: c'est tout au plus si, de temps à
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autre, la « société )> s*occupe des princesses de théâtre auxquelles S. A. impériale accorde sa faveur, et qui généralement , comme aujourd'hui la danseuse Kisslowa, sont connues.de toute la ville.
Le grand-duc Michel, depuis plusieurs années et conformément à son désir, réside à Tiflis en la qualité de gouverneur du Caucase. Il passe pour être doué d*une autorité extraordinaire et animé de bonnes intentions, mais jusqu'à présent il n'a obtenu sur son nouveau do-> maine administratif, aucun résultat appréciable. La situation exceptionnelle qu'il occupe en la double qualité de frère de l'empereur et de régent, muni de pleins pouvoirs considérables, d'un pays d'une nature toute particulière, crée au grand-duc des conflits perpétuels avec les ministères qui prétendent soumettre le Caucase à leur compétence et aux lois générales de l'empire. Jusqu'à présent, le gouverneur du Caucase a réussi à sauvegarder sa situation spéciale et à maintenir sous son pouvoir toutes les autorités militaires et civiles du territoire caucasique. Il parait, toutefois,que l'administration du Caucase n'a pas plus gagné à ce système qu'à la confiance absolue dont* le grand-duc honore son adlatusy le baron Nicolaï, lequel est un Finlandais à tète dure. A Saint-Pétersbourg, il n'est pas rare d'entendre railler le soin jaloux avec lequel la petite cour de Tiflis défend ses droits souverains. Des plaintes d'un caractère plus sérieux surgissent à propos des coteries qui dominent le monde des fonctionnaires dans le Caucase. Il y a là une coterie polonaise, une grusiennne, une arménienne, etc., et chacune de ces co-
terîes possède, dans telle ou telle branche du semce, une influence si considérable qu'elle écarte soigneusement tous les éléments étrangers, et, à plus forte raison, les éléments indépendants. Il est vrai que les plaintes provoquées par la désorganisation du fonctionnarisme russo-caucasique sont aussi vieilles que les raisons en sont variées. La raison principale est probablement le changement continuel des systèmes que Ton a successivement expérimentés dans ce pays, dont Tadministration est déjà si difficile par elle-même. A Tiflis et à ÉriwaU; on a vu, tout comme dans TAlgérie, le régime militaire alterner avec le régime civil et le personnel russo-indigène alterner dans l'administration avec le personnel gruso-arménien, sans que jamais le mal ait pu être atteint dans ses racines. Vainement on a cherché le salut, tantôt dans la dictature d'un commandant militaire suprême, tantôt dans l'institution d'administrations civiles organisées sur le type rigoureusement bureaucratique. Vainement, l'empereur Nicolas s'est efforcé de mettre un terme à la corruption et à la rapacité des gouverneurs de district et des commandants militaires en faisant arracher devant les troupes^ en 1837, les aiguillettes d'or au prince Dadian, gendre dii gouverneur baron Rosen^ et en donnant l'ordre de conduire en prison cet homme redouté. Vainement, l'empereur donna au conseiller intime de Hahn et à son entourage allemand les pleins pouvoirs les plus étendus. La vénalité et le népotisme avaient jeté des racines trop profondes dans les habitudes de ce pays et dans le caractère oriental de ses habitants, et quelques années à
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peine après cette catastrophe, il fallut rétablir Tancienne administration militaire.
Depuis la prise de Schamyl et la soi-disant pacification du pays, le régime civil est rétabli, du moins sur le papier; mais, en réalité, les habitudes de Tétatde siège sont demeurées profondément empreintes dans le tempérament des gouvernés comme dans celui des gouvernants. Deux faits ont suscité à l'administration du grand-duc Michel des difficultés particulières. C'est d'abord l'émigration en Turquie de plusieurs centaines de mille Circassiens dont les biens sont devenus la proie de fonctionnaires rapaces qui, par-dessous main, avaient provoqué cette émigration. C'est ensuite la suppression du servage qui, dans ce pays barbare, a été accompagnée de difficultés multiples. Le million de roubles d'argent que l'État a payé aux princes géorgiens à titre d'indemnité, a été dépensé par ceux-ci avec une prodigalité véritablement orientale; de leur côté, les serfs émancipés ne savent pas que faire de leur liberté. D'où il suit que, de part et d'autre, on se trouve à tout moment en présence d'une crise économique redoutable, contre laquelle on n'attend naturellement le remède que du- gouvernement.
Le grand-duc Michel est encore, à titre nominal, chef de l'artillerie russe. Mais, depuis nombre d'années, ce service est, de fait, entre les mains du général Baranzoff, homme du métier et fort compétent, qui se règle principalement sur le modèle prussien, entretient constamment à Berlin d'habiles agents ^ et passe pour con-
l. Baranzoff a été tenu excellement au courant de la gaerre au-
naître à fond tous les détails des campagnes de 1866 et de 4870.
Deux des fils de Tempereur Alexandre II, sans parler du prince héritier, sont arrivés à Tâge d'homme. Ce sont les grandç-ducs Alexis, né en 1850, et Wladimir, né en 4847. Le premier est connu plus qu'il ne le souhaiterait par ses voyages en Amérique et dans l'Asie orientale, mais surtout par ses relations avec Alexandrina Phukowski.
Le grand-duc Wladimir se distingue par un zèle tout particulier en faveur de l'agriculture. Il est, depuis plusieurs années, le président d'honneur de toutes les expositions agricoles qui ont lieu en Russie. De tous les neveux de l'empereur, le grapd-duc Nicolaï Gonstantinowitch est le seul dont le nom ait été livré à la publicité — dans des conditions peu honorables, d'ailleurs. — Entre les deux fils aînés de l'empereur, c'est-à-dire entre le feu prince héritier et le princehéritîer actuel, il régnait, à un certain point de vue, une différence de tempérament analogue à celle qui, existait] autrefois entre Alexandre et Constantin Nicolaïewitch. Ainsi que son père, le grandduc Nicolaï Alexandrowitch passait pour une nature douce et aimable et pour un partisan de la civilisation
trichienne et de la guerre française par Taide de éamp de Doppelmair, mort il y a deux ans. M. de Doppelmair, qui a été le négociateur des grands achats faits à Tusine Krupp , et qui a été , durant de longues années , en rapport intime avec les officiers de Tétatmajor général de Berlin, avait suivi les deux campagnes dans l'entourage de rempereur Guillaume, et avait envoyé à nos journaux militaires des rapports fort remarqués. On cite aussi le colonel Dragomiroff comme étant un habile écrivain militaire, fort au courant de rhistoire des guerres de T Allemagne moderne.
de TËurope occidentale, tandis que son frère cadet, qui est le prince héritier actuel, était, aux yeux de l'opinion publique, le prototype de Ténergie slave. De taille svelte et élancée, le grand-duc défunt avait une physionomie pleine d'expression, dont le charme fait complètement défaut aux traits ronds , sensuels et communs d'Alexandre Alexandrowitch. Le fils aîné de l'empereur, qui était le favori de ses parents et de la cour était, aux yeux des populations les plus diverses de l'empire, le garant de la réalisation des vœux depuis longtemps caressés. Aussi, le deuif que causa sa mort prématurée fut-il général et sincère, et tes personnes de l'entourage immédiat du prince devinrent, après sa mort, l'objet d'une sympathie toute spéciale.
Dans ces conditions, la situation du grand-duc Alexandre, alors âgé de vingt ans, devenu soudain czarewitch, ne pouvait manquer d'être assez difficile. L'instruction défectueuse, développée au point de vue exclusivement militaire, qui est le lot traditionnel des fils de notre maison impériale, ne pouvait que contribuer à aggraver les embarras du jeune prince devenu subitement l'héritier présomptif de la couronne.
La conscience d'être devenu soudain l'objectif de l'attention publique, en même temps que le dépositaire d'une mission dont on ne peut encore mesurer toute l'étendue, est, dans toutes les circonstances de la >ie, un sentiment pénible. Plus encore au prince qu'au simple particulier qui vient d'être placé sur un nouveau piédestal, ce sentiment enlève la liberté d'allure qui, partout, est la condition nécessaire d'une activité fé-
conde et d'un commerce utile avec les autres hommes. Pour son père, pour son peuple et même pour la femme qui lui fut donnée, Alexandrowitch se vit appelé à remplacer le frère dont il était devenu Théritier, sans avoir été préparé à recevoir cet héritage. Destiné par son éducation à être un ofBcier de la garde, ne songeant qu'à jouir de la vie, dépourvn d'instruction scientifique, manquant de la connaissance des langues qui eût été né* cessaire à sa condition, prédisposé par la nature plutôt à une vie de plaisir qu'à une vie de travail, le nouvel héritier présomptif avait besoin d'un certain temps pour s'accomoder à sa nouvelle situation. Ce temps même lui sembla refusé : il dut mettre la main partout, s'intéresser à tout, montrer en toute circonstance qu'il était doué d'un sainjugementetattesterimmédiatementpar ses actes que l'état russe n'avait rien perdu à la substitution que le sort avait décrétée. Pour un jeune homme qui était taillé sur le modèle, qui, sur la plupart des choses, pensait absolument comme ses camarades; qui, tout comme ceux-ci, avait été, à tour de rôle, hanté par le culte des idées nationales et libérales du jour et par celui des traditions autocratiques, il était difficile de ne pas toucher faux quelquefois. Il fut aisé au courant national, qui était à la mode depuis 4863, d'entraîner l'héritier du trône avec lui et de lui persuader que le moyen le plus expéditif et le plus sûr d'arriver à la popularité était de favoriser les tendances du moment. L'antipathie à l'égard' des Allemands, qui, dans certains cercles de notre Société, a toujours passé pour une « noble passion » et pour le signe d'un caractère indépendant , fut encore
excitée dans l'esprit du grand-duc par son épouse danoise, qui pensait connaître assez l'histoire du Sleswig- Holstein pour se croire obligée de dénoncer les convoitises prussiennes du côté des provinces balticpies, et de découvrir dans les incidents les plus indifférents les symptômes d'une propagande allemande.
Quelques années à peine après qu'il fut entré dans sa nouvelle situation, l'héritier présomptif passait déjà pour un zélé partisan de la cause nationale, pour un admirateur des Katkoff et consorts , qui surent bientôt le mettre en conflit avec Walouïeff, la « bête noire » du slavisme bien pensant. Jaloux de faire valoir autant que possible sa personne et l'intérêt qu'il portait à la cause populaire, le grand-duc se mit, notamment dans l'hiver de 4867 à 1868, à la tète du comité qui s'était donné la mission d'atténuer les effets de la détresse qui sévissait alors dans les gouvernements septentrionaux ; mais, en même temps, il avait pour but de faire du ministre de l'intérieur le bouc émissaire responsable de tous les malheurs et de provoquer sa chute. Les années qui avaient suivi la suppression du servage avaient toutes eu, plus ou moins, dans le nord et dans le nord-est de l'empire, le caractère d'années calamiteuses, et nos nationaux n'auraient guère songé à s'occuper plus particulièrement de l'hiver de 1867 si la crise dont souffrait alors la Prusse orientale, notre voisine, n'avait fourni aux démonstrations patriotiques un prétexte favorable. Dans les cercles de la cour du jeune prince héritier, qui avait noué des relations dans les camps les plus divers, on voyait se trémousser alors M. Tschika-
koff, ex-gouvemeur d'un département « intérieur. » Cet homme ambitieux ne crut pas pouvoir mieux travailler à préparer sa remise en activité de service, qu'en se posant, devant le prince héritier, en savant économiste et en politique providentiel, passionnément touché de la détresse de ses concitoyens. C'est lui surtout qui fit croire au czarewitch que la mauvaise tournure qu'avait prise le développement économique était due à la funeste influence de WalouïefT. Bien que tous les hommes compétents sussent parfaitement que la suppression des magasins ruraux d'approvisionnements, dont la surveillance avait été jusqu'alors confiée à l'autorité, suppression qui était la cause principale de la crise, avait été décrétée contre le conseil de WalouïefiC, et que l'hiver de 1867-1868 ne différait pas notablement de ses devanciers, Tschikakoff réussit si bien à monter l'esprit de son trop confiant protecteur contre ce ministre que le grand duc dirigea contre lui plusieurs attaques publiques et qu*il attribua à son comité des droits qui empiétaient sur la compétence des autorités administratives et qui contrecarraient directement les ordres ministériels. Les nombreux adversaires de Walouïeff surent finalement rendre inévitable une rupture publique, et Tempereur se vit réduit à opter entre ces deux alternatives : remercier son ministre ou désavouer son fils. Bien que Walouïeif fût assez sage et assez patriote pour épargner au souverain, par une démission présentée en temps utile, une décision pénible, cet incident provoqua entre le père et le fils des scènes qui juraient autant avec le tempérament de l'empereur qu'avec
le caractère, en somme conciliant, de Théritier présomptif. Mais les choses ne devaient pas en demeurer là. Encouragés par la défaite que le ministre de Tintérieur venait d'essuyer, les nationaux de Moscou se pressèrent autour de Théritier présomptif plus étroitement que ne le comportaient les convenances traditionnelles et le caractère impénétrable d'un gouvernement rigoureusement monarchique.
M. Iwan AksakolT, publiciste fameux et directeur moral du parti slavophile, prit prétexte de la crise si heureusement improvisée pour engager avec le prince une correspondance dont Tobjet immédiat était naturellement le remède à employer pour faire face à la crise qui sévissait dans les gouvernements du nord , mais qui, en même temps fournit l'occasion d'aborder les questions politiques de toute nature. Au moment même où cette correspondance commençait à devenir intéressante, il en tomba des fragments entre les mains de la troisième section (police secrète) de la Chancellerie de l'empereur. Le comte Schouwaloff n'hésita point à rendre compte de cette affaire à l'empereur. Quant au prince héritier, pour toute réponse aux questions qui lui furent adressées, il se borna à se plaindre qu'un sujet eût osé jeter un regard indiscret dans les affaires privées d'un membre de la famille impériale.
Déjà, dans les cercles nationaux , on s'applaudissait d'un nouveau coup porté aux « Sapadniki » (agents provocateurs) et de la révocation imminente du toutpuissant directeur de la troisième section. Déjà les paris étaient ouverts sur la question de savoir à quel aide de
camp privilégié écherrait le poste de chef de la police secrète, qui, en fait, est le plus important de Tempire. Mais, cette fois, les nationaux avaient compté sans leur hôte. Le comte SchouwalolTsut si bien faire valoir qu*il ne pouvait satisfaire à son devoir, en tant que fonction-* naire chargé de veiller à la sûreté du souverain et à la sauvegarde de Tautorité du gouvernement, qu*en con-^ servant intact le droit de surveiller tous les sujets de Sa Majesté, que le grand-duc eut le dessous et qu^il s'entendit signifier que son comité de bienfaisance n*était
qu'une association privée, dont le président serait con-* traint de démissionner aussitôt qu'il se permettrait en-core des correspondances irrégulières et illicites. L'empereur qui avait déjà dû sacrifier aux fantaisies de son' fils un de ses plus intimes conseillers, ne se souciait nullement de se priver encore de son premier conseiller*
L'impression que cette décision impériale produisit sur l'héritier présomptif devait être d'autant plus profonde, que le prince connaissait assez son père pour savoir que son caractère conciliant tenait surtout à la crainte de tout ce qui pouvait lui donner des émotions violentes et troubler la marche régulière des choses. Mais, une fois la digue rompue, l'empereur était homme à agir aussi énergiquementet aussi rigoureusement que soQ père avait agi autrefois.
Après que M. Tschikakoff et ses amis eurent fini de jouer leur rôle dans le palais d'Anitschkin, le peintre <f national » Bogoljubofi* devint pour quelque temps le favori particulier du grand-duc. Mais la personne du futur czar ne revint au premier plan de l'attention pu-
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blique que vere l'époque où éclata la guerre francoallemande. Avec toute la jeunesse russe, le prince prit parti pour la France. La sympathie pour la cause française était alors le Shiboleth, le mot d*ordre sacré à Taide duquel se reconnaissaient les Slaves de race. D'ailleurs, la cour impériale, suivant Texemple du souverain, ne jugeait les victoires allemandes qu'au point de vue exclusif de l'ancienne fraternité d'armes prussorusse de 1806 et de 4813. Cette circonstance seule suffisait à faire de la cour du grand-duc le centre de ralliement des représentants de l'opinion contraire et à lui assurer les sympathies populaires.
U ne pouvait s'agir, naturellement, que de vceux et 'de soupirs exhalés «pour cette chère France» dans le cercle de l'intimité, attendu que toute manifestation publique d'un sentiment s'écartant de celui ^e l'empereur devait ètresoigneusementévitéeet que le parti pris déclaré de l'empereur pour le vainqueur de Sedan excluait toute déviation de la politique de GortchakofT. liais finalement, les sympathies du grand-duc pour la France et pour les Français reçurent de l'insurrection de la commune un ébranlement dont les effets ne sont pas encore complètement disparus. On dit que le prince ]mt congé pour un temps assez long de ses jeunes gallophiles en soupirant ces mots : — C'est là que mènent ces idées f Le prince ne retrouva une occasion nouvelle de prendre une attitude personnelle que lorsqu 'après la dénonciation du traité de Paris, les questions relatives à la transformation de l'armée et à la réforme de l'armement arrivèrent sur le tapis. La haute société se
trouva alors divisée en deux camps ennemis : d'une part, les amis du ministrede la guerre Milioutine, et, de Tautre, les partisans de Bariatinski et de Fadeïeff.
Soit qu'il fût réellement hostile aux vues du ministre, soit qu'il éprouvât le besoin d'attester publiquement une fois de plus le caractère indomptable de son patriotisme et l'indépendance de sa manière de voir, l'héri* tier présomptif s'associa à ceux auxquels les projets de Milioutine ne suffisaient point et qui ne voulaient pas, notamment, se contenter d'une réforme graduelle de Tarmement. Afin d'activer et d'accélérer cette œuvre, il fit, sur les fonds de sa cassette, fabriquer plusieurs milliers de fusils et un certain nombre de canons.
Cet acte provoqua une sensation d'autant plus vive qu'il eut pour conséquence un conflit entre les fournisseurs de l'héritier présomptif et ceux du ministère de la guerre. On avait cherché, en effet, à embaucher les plus habiles mécaniciens et chefs d'atelier des fabriques officielles ; on avait aussi cherché à gagner par l'appât d'appointements plus élevés, pour le compte du fournisseur attitré du grand-duc, un ingénieur civil anglaie passant pour être doué d'une ei^acité exceptionnelle. Au reste, cette petite guerre ne dura que peu de temps. Au bout de quelques mois, le beau feu du grand-<luc pour la «grande oeuvre nationale» s'en était allé en fumée, et les choses repnrent leur cours accoutumé.
On tomberait dans une grave erreur si l'on supposait le grand-duc capable de suivre un système ayant quelque ensemble et longuement médité, une politique précise, reposant sur des principes, et si l'on s'imaginait que
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cette politique doit conduire rigoureusement à un parti pris résolu en faveur de la France et à une rupture avec le cabinet de Berlin. Il n'est question de rien de semblable. Le danger qui pourra naitre pour la Russie et pour l'Europe , lors du futur changement de règne, ne proviendra pas delà volonté ferme et nettement déclarée d'un souverain fanatique, mais de la mobilité de décision d'un jeune homme marchant au hasard et sans direction, — d'ailleurs fort respectable dans sa vie privée, — qui s'abandonne au courant des influences dont il est entouré. N'ayant pas l'esprit élargi par des goûts artistiques ou scientifiques, élevé au milieu du chaos des tendances contradictoires qui, depuis 4860, agitent la vie russe,, habitué à cultiver le plaisir et l'idée du jour, ayant de plus le caractère rude et résolu, le futur souverain de la Russie, qui, dès à présent passe pour caresser le projet de partager avec une représentation nationale la responsabilité du pouvoir, sera, plus qu'aucun de ses prédécesseurs, livré à l'influence de son entourage. Ge n'est pas la propre initiative du souverain, mais la force des tendances dominantes, — à moins qu'une circonstance heureuse n*en idécide autrement, — qui dirigera le futur czar dans le tourbillon de cette politique nationale dont le parti national attend la transformation de la Russie et de l'Europe. L'avenir seul dira si l'espoir de voir le parti national dominer complètement l'empereur Alexandre III est fondé.
Plus difficile à prévoir en Russie que dans le reste du monde, l'avenir déjouera peut-être les prévisions qui se rattachent au futur changement de règne: peut-être
aussi les vérifiera-l-il. Cela dépeadra d'ailleurs, — du moins à un degré notable, — du temps qui sera encore accordé au souverain actuellement régnant. Si le petitfils de l'empereur Nicolas n'arrive au gouvernement que dans la maturité de Tàge, il n'est pas impossible que la tradition ébranlée par les derniers changements reprenne son ascendant et sa force. Il n'est pas impossible non plus que le grand-duc acquière, par la force de l'habitude, la conscience de son autorité et une indépendance à l'égard de son entourage qui, aujourd'hui, lui font notoirement défaut. Il est vrai qu'on ne doit pas perdre de vue que la marche que les événements ont suivie jusqu'à ce jour en Russie a eu pour effet d'accumuler des éléments trop nombreux de dissolution et qu'elle a abouti à un temps d'arrêt trop brusque pour qu'on puisse compter sur la disparition g|/raduelle de ces éléments. Élevé à l'école de son père .et arrivé, grâce à ~ l'œuvre accomplie pendant les sept premières années de son règne, à un degré de popularité qu'aucun membre de la famille des Romanoff n'avait possédé avant lui^ l'empereur Alexandre II exerce une autorité qui suffit à maintenir dans l'obéissance les esprits conjurés. Cette autorité, la lèguera-t-il à son fils, qui a grandi au milieu des luttes et des agitations des dernières années? Et réussira-t-il à faire de ce fils un homme agissant dans la plénitude de son indépendance ? Voilà ce qui semble un peu douteux à ceux qui savent par expérience que les souverains d'États absolutistes ont d'ordinaire pour successeurs des hommes d'un tempérament essentiellement différent du leur.