CHAPITRE XI
Nulle part en Europe l'Église et la vie religieuse ne jouent, dans les classes de la société, un r61e aussi secondaire et aussi mesquin qu'en Russie.
Tandis que les communautés religieuses des protestants et des catholiques, qui sont seulement tolérées et souvent opprimées, exercent la plus profonde influence sur leurs coreligionnaires de Russie et dominent l'esprit public dans les provinces livoniennes, lithuaniennes et polonaises, Y Église orthodoxe^ dont la politique russe fait en toute occasion son avant-garde et à cause de laquelle la grande monarchie de l'Est s'appelle la Saintefiume, ne compte pas, à proprement parler, pour les classes de la société qui influent d'une manière décisive sur le gouvernement et sur le développement social. La noblesse et la bureaucratie ont toujours pris vis-à-vis des prêtres séculiers, qui composent le bas clergé, une attitude purement ironique, qui, il est vrai, n'empêche pas les gens de faire à Toccasion une révérence au pope, objet de leur mépris. Le clergé des cloitres, qui possède des biens immenses et qui a la direction ecclé-
siastique, forme un monde à part, où les personnes éclairées jettent un coup d'œil deux ou trois fois dans leur vie, ce qui leur suffît complètement pour le reste de leurs jours. La cour et la société qui s'y rattache ont avec l'Église, une fois par an, à l'occasion des grandes fêtes, des relations passagères et tout à fait extérieures, qui n'ont pas la moindre conséquence. Le bas peuple est, il est vrai, sincèrement dévoué à l'Église orthodoxe et dépend jusqu'à un certain point des serviteurs de l'Église ; mais une partie très-considérable de cette classe de la société vit en dehors de la religion de l'État et appartient aux nombreuses sectes qui sont répandues sur toute la surface de l'empire.
Des millions de vieux croyants, qui sont disséminés par groupes tantôt considérables, tantôt petits, de la Mer Noire à la Mer Blanche, de Kieff à Okhotsk, montrent une hostilité prononcée, non-seulement contre Tordre de choses ecclésiastique, mais aussi contre l'ordre de choses gouvernemental de la Russie, et considèrent la situation actuelle comme créée par rAnte-Ghrbt.
Bien que les autorités ecclésiastiques et civiles exercent une persécution systématique contre ces communautés de sectaires, presque toutes vouées à une superstition qui touche à la folie, la vie religieuse y est beaucoup plus animée et poétique que dans les communautés appartenant à la religion de TÉtat. En effet, les vieux croyants et les mahométans eux-mêmes ne cessent de faire de la propagande aux dépens de l'orthodoxie dans les provinces orientales de l'empire, et ni le code pénal ni le clergé ne peuvent les empêcher de se livrer
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à ce prosélytisme. Dans la bonne société, on n'aperçoit, à quelques exceptions près, aucun ecclésiastique de la religion grecque; lorsqu'on est forcé d'en recevoir un, on le fait entrer dans la chambre des domestiques ou dans le cabinet du maître de la maison. L'orthodoxie {Prawoslavié) n'exerce en général aucune influence sur la vie intellectuelle et morale, sur l'éducation et le développement des classes dirigeantes, et, grâce au manque d'esprit et de vie de cette communauté vouée à un vide formalisme, le culte et ses serviteurs ne sont dangereux pour personne.
La coutume veut que les prêtres de l'Église orthodoxe soient reçus deux fois par an dans chaque maison dévouée à la religion de l'État; chaque année, le jour de l'Epiphanie, les prêtres de chaque église, accompagnés des diacres, des bedeaux et des chantres, se rendent dans les maisons de leur paroisse pour donner leur bénédiction à toutes les familles et recevoir en échange un don en argent, dont la valeur est fixée par l'usage. L'étranger qui est témoin de ces visites (elles ont souvent lieu à l'heure des réceptions) trouve qu'elles ont quelque chose d'infiniment pénible; lorsque les ecclésiastiques ont terminé leurs chants et leurs bénédictions, il se produit une pause pendant laquelle tout le monde garde le silence et qui montre clairement que les maîtres de la maison et leurs hôtes sont tout à fait étrangers les uns aux autres et n'ont absolument rien à se dire. Le père de famille tire sa bourse aussi vite que possible^ pour mettre fin à cette scène désagréable en mettant * dans la main du prêtre qui dirige la procession un billet
brun (50 roubles), gris (25 roubles), rouge (10 roubles), bleu (5 roubles) ou vert (3 roubles), ou, lorsque la chance s'en mêle, un arc-en-cie/ (billet de iOO roubles) *. Les ecclésiastiques s'éloignent en donnant une nouvelle bénédiction, heureux de regagner les voitures qui doivent les transporter à la maison suivante, où ils jouent la même comédie. Chez les personnes tout à fait avancées, il arrive parfois que Ton paye les ecclésias-* tiques à la porte en leur disant de ne pas se déranger. On peut aussi voir quelquefois des prêtres dans les maisons de laclasse éclairée à Toccasion du déjeuner du dimanche de Pâques, par lequel on célèbre la fin du carême et auquel on invitait, surtout autrefois, le pope qui venait féliciter la famille.
Les réformes ecclésiastiques des dernières années n*ont presque rien changé à cet état de choses. Du reste, une situation sociale aussi malheureuse que celle des représentants de TÉglise orthodoxe ne saurait être améliorée par des lois, et Ton ne peut guère .songer pour le moment à voir une transformation s'accomplir d'une façon purement interne.
Il est au contraire à craindre que les tentatives de réformes faites en ce temps de matérialisme et d'indifférence religieuse, ne nuisent à l'autorité ecclésiastique et ne l'amoindrissent aussi dans l'esprit de la foule, qui
1. Dans les villages, où les femmes et les enfants des popes et des bedeaux accompagnent ces derniers pour recueillir aussi des dons pour leur propre compte, il arrive fréquemment que les habitants des maisons s'enfuient en voyant arriver la procession, afin de ne pas donner d'argent ; mais on les oblige bien souvent par la force à rentrer chez eux et à remplir leur devoir d^ charité.
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ne réfléchit pas. Presque tous les efforts que Ton a faits dans ces derniers temps pour ranimer le zèle religieux des classes éclairées de la société et pour étendre à ces classes Finfluence du clergé, ont échoué complètement. Le prestige du clergé orthodoxe baisse continuellement, et des faits comme ceux qui ont amené le fameux procès Mitrofania, montrent que les cercles ecclésiastiques eux-mêmes sont plus fortement atteints par Tesprit moderne qu*on ne le croit généralement.
L*Églîse orthodoxe a cependant été par moments à la mode sous chacun des trois derniers gouvernements ; mais ce phénomène a toujours duré très-peu de temps et a toujours eu un but politique déterminé. Pendant la guerre de 1812, du temps de la guerre de Crimée, et enfin à Tépoque qui suivit Tinsurrection polonaise de 1863, la société exclusive se rappela tout à coup qu'elle était nationale-russe et orthodoxe-grecque, et que son devoir était de professer ouvertement et énergiquement les saintes doctrines de la vieille Église orthodoxe d*Orient. En 1812 et en 1875, il s'agissait de faire ressortir autant que possible l'opposition entre l'Europe occidentale et contre sa civtiïsaiton païenne et d'augmenter par là l'enthousiasme des masses naïves et fanatiques pour le trône et pour l'autel. L'esprit national avait été si fortement surexcité par l'invasion de Napoléon, que les conseillers militaires d'Alexandre I", le Hanovrien Benningsen et le Livonien Barclay de ToUy cédèrent le commandement en chef au général Kutusoff, prince national et bigot, et durent lui confier le soin d'enflammer la bravoure des soldats par des procès-
sions et des images saintes. A Tépoque de la guerre de Grimée, on raviva l'antique haine des Russes pour les hommes chÀtrés, les Boussourmany (Turcs); dix ans plus tard, en 1863 et 1861, il s'agissait d'opposer les sentiments des popes et des paysans russes de la Lithuaoie, delà Russie-blanche et de la Petite-Russie aux tendances révolutionnaires de la noblesse polonaise et catholique de ces provinces et d'entourer d'une auréole à la fois nationale et orthodoxe le métier de bourreau que MourawielT devait exercer à l'égard de l'Église ca-> tholique et de ses partisans. Le signal était parti de
Moscou, où le parti des romantiques russes (slavophiles et panslavistes) proclamait plus haut que jamais l'ancienne doctrine d'après laquelle les idées de na/ionalisme et d'orthodoxie sont synonymes et doivent être également mises en honneur; mais, cette fois aussi, les choses ne marchèrent convenablement que lorsqu'un parti de la cour appuya la cause dont il s'agit et chercha à faire de la piété un des attributs du bon ton.
Nous devons raconter ici un des épisodes de l'histoire du réveil qui s'est produit dans les dix dernières années. Le personnage qui y a joué le rôle principal n'était autre que l'impératrice actuelle, qui, différente en cela de sa belle-mère, la fille de Frédéric-Guillaume III, avait montré de tout temps un certain penchant pour la religion grecque ; elle avait manifesté ce penchant lorsqu'elle était grande-duchesse héritière afin d'acquérir de la popularité ; elle le témoigna après l'avènement de son mari, parce qu'elle éprouvait de plus en plus le besoin de combler le vide de son existence.
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Étiolée de bonne heure, maladive et sentimentale, Timpératrice n*était pas faite pour -obtenir de son mari, homme assez passionné pour le plaisir, autre chose que de Testime et de Tamitié, ou pour rendre une grande partie des loisirs de l'empereur profitable à la vie de famille. Très-souvent confinée dans ses appartements pendant des semaines entières par la faiblesse de ses nerfs et par sa prédisposition aux maladies puimo* naires, lasse du monde et de ses amusements , vieillie et désillusionnée avant Tâge , Timpératrice cherche depuis plusieurs années sa consolation dans le culte des images saintes, qui ont toujours été nombreuses et bien soignées dans ses appartements particuliers. On savait déjà il y a quinze ans que Sa Majesté avait su trouver aux froides pratiques religieuses du rite grec un charme que l'empereur n'avait jamais senti et que le grand-aumônier de la cour, M. Bajanoff exerçait sur son auguste pénitente une influence dont n'avait joui aucun de ses prédécesseurs.
Plus Tempereur s'abandonna à des inclinations et à des habitudes qui n'étaient pas partagées par sa femme, plus on vit s'accroître rapidement et sûrement l'influence de l'habile et fanatique ecclésiastique, qui devint bientôt un des habitués des appartements particuliers de sa souveraine et sut l'attacher de plus en plus solidement aux idées et aux intérêts exclusivement orthodoxes.
M. Bajanoff avait trouvé le terrain suffisamment préparé depuis longtemps; mais son influence s'accrut encore considérablement dans la suite, lorsqu'on lui confia la mission importante d'enseigner les doctrines
de l'Eglise grecque à la princesse Dagmar, fiancée du grand-duc héritier défunt et femme du grand-duc héritier actuel, et de préparer cette princesse danoise à se convertir à la religion orthodoxe. Plusieurs d'entre les dames de la cour se sont fait de tout temps remarquer par leur zèle pour l'Eglise grecque et par leur penchant à intriguer oontre le catholicisme et le protestantisme.
L'opposition acharnée que l'impératrice et son entourage ont faite aux tentatives qui se sont produites depuis 4862 en vue de rétablir les anciens droits de l'Eglise luthérienne en Esthonie, en Gourlande et en Livonie» émanait, non-seulement de Bajanoff, mais aussi d'un groupe de dames à la tête desquelles était placée la comtesse Antonia Dimitrewna Bloudoff (comtesse Antoinette), fille de l'homone qui fut, parmi les conseillers de l'empereur Nicolas, le plus important au point de vue intellectuel.
Le r61e que Bloudoff joua pendant quarante ans sûr la scène gouvernementale de la Russie et qui ne se termina qu'à sa mort, survenue en 1864, est connu de tout le monde. Le comte Dimitri, qui fut successivement ambassadeur à Londres, adjoint du ministre de l'instruction publique, ministre de l'intérieur, président de la section de codification de la chancellerie impériale, président du comité d^abolition du servage, et enfin président du comité des ministres, avait d'abord appartenu, sous Alexandre !•', au groupe des chefs du libéralisme, mais s'était rallié, lors^de la grande crise de décembre 1825, à ceux qui soutenaient l'absolutisme militaire de Nicolas; il avait obtenu, par son
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rapport on ne peut plus partial sur les résultats de Tenquète contre les conspirateurs de 1825, la confiance entière du nouveau souverain et le pardon de ses péchés de jeunesse, et av^it fini par systématiser la sagesse gouvernementale à laquelle la Russie fut soumise jusqu'en 1855. Ea voyant ce petit vieillard au visage souriant et aux mouvements vifs et nerveux, qui jouait continuellement avec sa chaîne de montre, personne n'aurait pu reconnaître le seul homme réellement éclairé et intelligent qui fût encore au nombre des conseillers du souverain de toutes les Russies depuis la mort de Canerine, abstraction faite du comte Paul Kisseleff, ministre des domaines, qui est un homme toat à fait libéral et éclairé; personne n'aurait reconnu le seul d'entre les conseillers, intimes de Tempereur Nicolas qui ait su, après la mort de ce monarque, se plier entièrement aux nécessités de Tère libérale qui sembla s'ouvrir après l'abolition du servage (Kisselefi* avait été nommé ambassadeur en France après la paix de Paris, et est mort il y a quelque temps dans cette ville à un âge très-avancé).
La comtesse Antoinette, la seule fille du comte Bloudoff qui ne se fût pas mariée, avait non-seulement les dehors laids et insignifiants de son père, mais aussi sa perspicacité et sa vivacité intellectuelles. Assez sage pour reconnaître qu'une fille de son acabit avait peu de chances d'être heureuse en mariage, la petite demoiselle, au teint brun, avait repoussé tous les prétendants qui kii avaient demandé sa main en spéculant sur la fortune et sur l'influence de son père, et s'était con-
LA COMTESSE ANTOINETTE BLOUDOFF. 3âi
tentée d'être la gouvernante et la confidente de son père. Son esprit pénétrant et son langage mordant étaient aussi connus à Saint-Pétersbourg que sa fanatique bigoterie et son enthousiasme pour les idées des panslavistes moscovites de l'école de Pogodine. Mademoiselle Toutscheff, ancienne dame d'honneur de l]ijnpératriee et amie intime de la comtesse, avait épousé Iwan ÀksakofT, rédacteur de Torgane ^ slavophile le Dienne^ et la comtesse se trouvait, par ces deux personnes, étroitement liée à Pogodine, à Katkoff et aux autres coryphées de la démocratie nationale de Moscou. ESn sa qualité de président de TAcadémie des sciences, le vieux Bloudoff recevait chez lui les membres érudits de cette société et les réunissait souvent à sa table, où la comtesse Antoinette présidait régulièrement. Les académiciens étaient étonnés de l'habileté et du fanatisme religieux de la fille de leur président, ainsi que de Tamour qu'elle montrait pour la discussion. Les membres allemands de l'Académie étaient le plus souyeoi obligés de soutenir des disputes sur la mission providentielle des slaves orthodoxes et sur leur future suprématie dans le monde et d'entendre des considérations sur la pourriture de Toccident et sur la civilisation païenne de cette partie de l'Europe ; mais cette prétresse de Torthodoxic s'abandonnait surtout à sa vocation dans les soirées intimes de l'impératrice et dans les conférences qui étaient présidées par le vénérable BajanofI et dans lesquelles une dame de la cour, la comtesse Protas8ofF(fille du comte Protassoff, général de cavalerie^ ancien procureur en chef du synode,
célèbre par sa haine pour les catholiques) , jouait le rôle le plus important et donnait le ton, en même temps que la comtesse Bloudoff. Dans ces conférences, la théorie de la nécessité de la destruction de l'élément polonais et catholique m majorem Aussiœ gloriam, mise à 1& mode depuis 1863, était prèchée, non pas comme un devoir politique, mais comme une affaire de sentiment; c'est là qu'était le centre de la propagande orthodoxe, qui s'étendait sur la Lithuanie et la Russie- Blanche; c'est là que l'on réunissait l'argent et les valeurs, les images des saints, les vêtements ecclésiastiques et les différents objets du culte, pour en expédier des voitures entières à Wilna, à Kowno et à Varsovie. Les prophètes nationaux de Moscou se servaient de cette réunion pour mettre en suspicion tous ceux qui avaient le courage de résister à la politique suivie en Pologne et en Lithuanie et d'opposer la raillerie et le mépris au culte de Mourawieff. Pendant les premiers mois qui suivirent l'insurrection, le grandduc Constantin, qui est aujourd'hui un assez bon orthodoxe et qui a été un des principaux fauteurs du rapprochement survenu entre l'Église grecque, l'Église anglicane et les vieux-catholiques, était resté, comme on sait, à Varsovie avec son adjoint, le marquis Wielopolski, et s'était efforcé, de concert avec ce personnage, de défendre l'indépendance administrative du royaume contre les attaques des nationaux de Moscou. Ses amis de Saint-Pétersbourg, Walouïeff, alors ministre de l'intérieur; Golownine, ministre de l'intérieur; le prince Souwaroff, gouverneur - général de Saint-
Pétersbourg; le prince PoskewUch, fils de rancien gouverneur de Varsovie, agissaient dans le même sens et n'hésitaient pas à blâmer la politique dQ russification violente et à condamner le système de Mourawiefr,en le qualifiant de cannibalisme. L'âme de toutes les difficultés et de toutes les intrigues qui leur étaient opposées, était la comtesse Bloudofi*, dont Tinfluence augmentait continuellement à la cour de Timpératrice, depuis la crise de 1863, en même temps que celle de BajanoA", dont le fanatisme finit par dégénérer en sauvagerie. Lorsque le sanglant proconsul de Wilna vint à Saint-Pétersbourg au printemps de i865, pour rendre compte des résultats de son administration, la comtesse était â la tète du comité qui prépara à "Mourawieff, une réception solennelle. Elle avait recueilli l'argent avec lequel on avait acheté la magnifique image représentant saint Michel, patron de Mourawieff, qu'on remit à la gare du chemin de fer <( à celui qui avait rétabli l'orthodoxie dam nos provinces de la frontière occidentale, » Elle avait tressé les guirlandes dont était décoré le fauteuil dans lequel on transporta à la voiture le corps â moitié paralysé du vieux triomphateur; elle picononça le discours adressé à Mourawiefi* par les dames de Saint-Pétersbourg; elle avait commandé les vers dans lesquels M. ToutchefT, le Juvénal de Moscou , mis tout à coup à la mode, mais aujourd'hui oublié, chantait les louages du grand missionnaire; c'était à son inspiration qu^on devait les articles pathétiques dans lesquels M. Lamanski parlait des honneurs rendus à MourawiefT, et invitait tout le
monde à le traiter de la même façon. Toute la haute société russe était alors divisée en deux camps : au premier i^ng des disciples de MourawiefT, on voyait rinfatigable Antoinette Dimitrewna , qui s'efforçait d'inspirer à la cour de Tenthousiasme pour son terrible protégé, le héros national; à la tète du parti opposé se trouvait le prince Souwaroff, qui se montrait libéral dans cette circonstance comme dans toutes les autres. « Si vous voulez, comtesse, offrir au général une hache d'or, ma bourse est à votre disposition, avait répondu le gouverneur-général de Saint-Pétersbourg, fier de son poste de confiance, et généralement honoré à cause de son humanité et de son esprit chevaleresque à la prophétesse nationale, qui lui demand€dt , dans un dîner, de donner quelque chose pour le présent destiné à Mourawieff. » Mais lès adversaires de la comtesse devaient bientôt apprendre à leurs dépens que la comtesse avait triomphé et obtenu pour son ami une brillante réception à la cour. Au printemps de (865 mourut le grand-duc héritier Nicolas, qui était en vérité l'orgueil de ses parents et l'espoir de la Russie. L'impératrice, qui chérissait surtout ce fils, se plongea de plus en plus dans la mélancolie et dans la bigoterie; le nombre des heures qu'elle passait devant les images saintes augmenta d'une façon de plus en plus funeste. Bajanofi* et la comtesse Antoinette ne la quittèrent presque plus et s'attachèrent d'une manière de plus en plus exclusive à rendre les idées et les sentiments de cette malheureuse femme favorables aux intérêts de la religion orthodoxe et à la mission
que rÉglise grecque devait remplir dans les provinces catholiques de Touest de Tempire pour la gloire dé Dieu et pour le salut de la Russie. Gomme Tempereur se résignait vite et reprenait ensuite ses errements habituels, il ne pouvait s'empêcher d'écouter Timpé* ratrice lorsqu'il la voyait, et d'adhérer à ses projets. La comtesse s'arrangeait de façon à ce que les articles venimeux qui étaient rédigés contre le parti européen par Katkoff et ses adeptes fussent mis sous les yeux de l'empereur aux heures où il se montrait le plus faible; c'est grâce à son influence que la Gazette de Moscou put provoquer impunément le ministre Walouïetr et refuser^ contrairement aux prescriptions formelles de la loi, d'insérer dans ses colonnes les avertissements qui lui étaient adressés parce fonctionnaire; c'est aussi grâce à elle que l'empereur annula les arrêts prononcés contre les publicistes de Moscou en 1865, qua le Moscovite d'Aksakoff put, en dépit de toutes les prohibitions gouvernementales , tonner contre les Allemands et les Polonais, et que les lettres que ce journaliste faisait écrire par sa femme , ancienne dame de la cour, et dans lesquels on se plaignait tout haut des abus de la censure, étaient toujours lues avec attention par l'impératrice. Lorsque l'on résolut, après l'attentat commis par Karakosoff, au mois d'avril 1866, de soumettre l'enseignement à un règlement plus rigoureux , la comtesse contribua beaucoup à faire confier à son ami, l'excellent Mourawieif, la présidence de la commission d'enquête qui condamna l'auteur de l'attentat à la potence, inaugura la réac^on contre les lumières intel-
lectuelles et contre lés tendances civilisatrices du ministre de l'instruction publique Golownine , et éloigna ce libre-penseur pour le remplacer par le comte Dimitri Tolstoï, procureur en chef du synode, qui était un homme bien pensant et qui s'était recommandé par son livre intitulé : Le Catholicisme en jRussie, On dit que la comtesse Antoinette a aussi contribué dix-huit mois plus tard au renversement de Walouïeff ; mais on ne peut établir le fait d'une manière certaine. Le bruit en courut à Saint-Pétersbourg lors de cet événement, survenu pendant Thiver de i867 à 1868, bien que l'on sût fort bien que la principale attaque dirigée contre ce ministre libéral et éclairé était parti du palais du grandduc héritier, avec lequel Pierre Alexandrowitch vivait depuis plusieurs années sur un mauvais pied.
La comtesse ne s'est pas contentée, du reste, défaire russifie?^ par Mourawieff les malheureuses provinces de la Russie-Blanche et de la Lithuanie; elle a pris personnellement part à cette glorieuse besogne. Pendant Tété de 1867, a l'époque où le système de la propagande orthodoxe était à son apogée, la comtesse, accompagnée d'une suite nombreuse, se rendit par Wilna et Varsovie dans une propriété de sa famille, située dans la Russie- Blanche, pour participer à la fondation et à l'organisation d'une institution où l'on avait l'intention de sauver les jeunes filles du catholicisme, pour les élever suivant l'esprit de l'orthodoxie nationale.
Le journal qu'elle rédigea touchant cette sainte époque de sa vie fut lu pendant l'hiver de 1867 à 1868, au thé offert chaque soir par l'impératrice à ses intimes ; l'em-
pereur fit plus d'une fois à sa femme ramabilité d'assiater à cette lecture et flnit par donner Tordre de faire imprimer ce digne ouvrage comme manuscrit à la typographie de la cour et de le distribuer à quelques personnes j^riW^i^es. Saint-Pétersbourg est, comme on sait, la ville la plus indiscrète deTEurope, et quiconque avait la moindre attache avec la haute société a eu au moins une fois Toccasion de lire cet ouvrage» intitulé : Pùur quelques-uns {Dbe nemnogikh). Il n'est guère probable qu'on ait jamais mis sous presse un plus singulier mélange de billevesées mystiques, d'intolérance fanatique et d'exaltation de vieille fille que celui qui s'étalait dans ce journal. Sur le sol polonais, l'auguste missionnaire est à moitié malade pour avoir respiré l'air de f Europe occidentale; dans la Russie-Blanche, sa voiture s'arrête devant toutes les images de saints, parce qu'il faut qu'elle prie pour le salut de ce pays à demi-catholique. Le cocher, les laquais et les femmes de chambre se livrent naturellement aux mêmes exercice^; en Lithuanie, elle rend visite à tous les popes et à toutes les vieilles femmes orthodoxes, et le seul aspect d'une église catholique l'oblige à faire le signe de la croix.
L'ouvrage contient en outre quelques passages qui ont été l'objet de railleries tout à fait opiniâtres de la part des mauvaises langues. Il y a un endroit où la Pologne et la Russie sont comparées à deux époux qui s'accordent mal, mais qui ne veulent pas divorcer, à cause des enfants (les provinces, autrefois polonaises, de la Lithuanie et de l'Ukraine) et dont la bonne intelligence est rétablie par la foi de la femme (la Russie) et
amène finalement la conversion du mari (la Pologne). La partie principale du journal en question consiste dans le récit des actes accomplis à rétablissement d'instruction orthodojLC fondé par la comtesse, qui était on ne peut plus riche en images saintes, et quelquefois affreusement pauvre en savon. « Mais, ajoute la comtesse pour se consoler, il ny a rien d'aussi commun que de ne pouvoir se passer du luxe I »
Dans ces dernières années , la théorie de la christianisation de la Pologne et, par conséquent, llniluence de Bajanoff et de la comtesse Bloudoff, sont tout à fait tombées en discrédit ; l'empereur a toujours été trop homme du monde pour pouvoir goil^ter cette politique; la jeune course moque de la demoiselle au teint brun; les personnages qui sont au pouvoir ont fait de trop mauvaises affaires avec le système Mourawieff pour ordonner des mesures autres que celles qui sont absolument néces- ' saires pour remplir les engagements qu'ils ont pris ; les publicistes qui étaient à la tète du mouvement dans les années comprises entre 1860 et 1870, se sont lassés de prêcher une russification qu'on est incapable d'opérer, comme l'a prouvé l'expérience, et qui est devenue depuis longtemps un mensonge officiel. On n'a pu écarter aussi complètement qu'on le voulait les propriétaires fonciers polonais, et on n'a pas trouvé non plus les agronomes nationaux dont le pays et ses habitants avaient si grand besoin. La plus grande partie des immigrés russes, qui étaient devenus, avec l'aide de l'autorité, propriétaires dans les gouvernements de Wilna, Kowno, Minsk et Witepsk, ont quitté le pays depuis
LA COMTESSE ANTOINBTTIâ BLOUDOFF. 3S9
longtemps et ont vendu ou amodié leurs terres ; les acheteurs ont été en général des Allemands, qui envisa-* geaient Taffaire à un point de vue purement pratique, et les fermiers et administrateurs, des juifs ou des Polonais, qui ont trouvé le moyen de s'établir sous les noms et les prétextes les plus différents, malgré toutes les prohibitions rigoureuses, et qu'on laisse tranquilles, parce qu'on ne peut pas les remplacer. Le règlement déûnitif entre les paysans et leurs anciens maîtres qu'on a entrepris dix fois, mais qu'on a toujours laissé tomber dans l'eau, a mécontenté les deux parties, auxquelles l'incapacité de ces fonctionnaires, velnus dans le pays comme des missionnaires , a inspiré le plus vif courroux. Le bien-être de la population rurale de ces contrées généralement fertiles, a augmenté; mais on reconnaît à Saint-Pétersbourg comme à Kowno, à Wilna et à Dunabourg , que ce progrès matériel a été obtenu au prix d'un- affreux abaissement moral. On considère comme perdue la génération qui a grandi sous le régime arbitraire de Mourawieff et de Kaufmann,' et on met son espoir dans les générations à venir.
Il s'est aussi produit un revirement au point de vue ecclésiastique. La politique idiote qui croyait tout sauver en interdisant les livrer imprimés en caractères latins et en imposant par la force le rite russo-grec dans les cérémonies religieuees, a cessé d'être appliquée. On agit avec moins de précipitation et avec plus de méthode ; on évite le bruit inutile et l'on ferme les yeux, lorsque le clergé catholique ne provoque pas d'une manière trop sensible l'immixtion de l'autorité gouverne-
mentales. Le temps des missions à laBloudoff est passé ; on s'est mis tout d'un coup à faire de la coquetterie avec rÉglise anglicane et avec les vieux-catholiques, et on a renoncé en même temps au zèle brutal que Ton montrait pour la création d'une éducation tout à fait nationale et pour l'extirpation de l'éducation occidentale dans les pays lithuaniens; on a reconnu qu'on avait besoin de procéder chez soi à une réforme de l'Église, et cette pensée a paralysé le fanatisme de la propagande. Pendant un certain temps, les envois d'images saintes et de crucifix de la comtesse Bloudoff prenaient surtout le chemin de Riga et du Liban, où le prince Bagration, gouverneur-général des prx)vinces de la Baltique, qui était peu aimé à la cour, cherchait à conquérir la faveur impériale en remplissant les fonctions de missionnaire; mais ce métier-là est aussi usé, et le prince arménien qui est chargé d'administrer les provinces baltiques a reconnu qu'on n'est plus au temps où la comtesse Antoinette distribuait des décorations et des aiguillettes d'or. Les entreprises relatives aux chemins de fer et aux banques ont tellement refroidi la foi des classes dirigeantes et le zèle qu'elles montraient pour la cause de l'Église , que tout le monde se moque maintenant de la pieuse ardeur des années 1864 à 1870. Chacun reconnaît que la propagande de la comtesse Bloudoff, des Bajanoff, des Toutcheff, etc., n'était, abstraction faite du vernis national dont on l'avait revêtue, qu'une imitation de la politique suivie sur une plus grande échelle et avec plus de succès par feu le comte Protassoff , procureur en chef du synode, dans
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les années 1839 à 18i3, en vue de détruire TÉglise grecque-unie et de faire rentrer ses membres dans le sein de Torthodoxie. Un chapitre spécial de ces esquisses est consacré aux détails de cet épisode peu connu de Thistoire de la Russie.