‹ La société russeChapitre 46 sur 50 · POUSCHKINE ET DANTÈS · texte numérisé non relu

POUSCHKINE ET DANTÈS

se plaçant à ce point de vue que Pouschkine loua comme un acte de patriotisme le défi porté par la Russie au libéralisme de l'Europe occidentale et que, sans se préoccuper du blâme qu'il pouvait s'attirer, il demeura fidèle à la cause de son czar. L'orgueil et le patriotisme du poëte étaient frappés de la puissance matérielle de , l'État et de ses représentants. Ce spectacle lui imposait, et il trouvait tout à fait régulier que l'on répondit par le canon aux griefs de la Pologne et aux observations présentées par ses amis de l'Europe occidentale. Oui, le fait de voir la Russie menacer de devenir l'épouvantail de toutes les nations qui aspirent à la liberté semblait lui garantir la grandeur de la mission future de son pays !

Nous n'avons pas à rechercher ici la part que l'imagination poétique eut dans ce système de philosophie de l'histoire qui visait à trouver à son pays un côté lumineux; nous n'avons pas à rechercher la part qui doit en revenir au besoin qu'éprouvait notre ex-libéral de justifier son attitude personnelle et de motiver sa soumission au régime établi. Ainsi qu'il arrive d'ordinaire à l'homme qui se constitue le juge des excentricités de sa jeunesse et qui éprouve le besoin de se mettre en équilibre avec le monde réel, Pouschkine voyait dans chacun des pas faits par lui pour s'éloigner des idées radicales de sa jeunesse un progrès accompli, une victoire remportée sur lui-même; il voyait dans chaque concession qu'il faisait à la polftique d'immobilisme de son protecteur une conquête méritoire. Il avait, d'ailleurs, le tempérament assez aristocrate pour

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iiépudier avec horreur reathousiasme que les écrivains et les journalistes libéraux, ses pseudo-collègaes, professaient en silence à Tégard des principes d'égalité et de fraternité. Il .pouvait, sous les yeux du Philippe moderne, continuer d'être homme ; à lui et à ses amis de haut rang la libre expansion, le libre mouvement dont ils avaient besoin sur le terrain intellectuel, étaient garantis; — qu'avait-il à se soucier de la situation plus ou moins précaire de la plèbe littéraire, qu*il méprisait profondément à cause de son esprit de dénigrement? Cette plèbe n'avait que le traitement qu'elle méritait, lorsque la censure lui rognait les ailes. Il n'avait rien de commun avec la masse qui grouillait au-dessous de lui, et qui n'avait pas-la moindre intelligence des nécessités historiques, pas le moindre sentiment des véritables besoins de la Russie, et de la nation russe. A son insu, il deWnt de plus en plus la proie de Tesprit d'exclusivisme dédaigneux dans lequel la haute société àe Saint-Pétersbourg s'était cantonnée. Insensible aux misères du commun des mortels, exempt des préoccupations de la vie matérielle, il s'adonna entièrement aux jouissaDces esthétiques et chercha dans le monde de l'art la compensation de ce qui manquait et de ce qui, par la volonté même de l'empereur, devait manquer au monde de la réalité. Son penchant intime et la force de l'habitude, l'influence de sa jeune et charmante femme, qui était devenue l'étoile de la haute société, enfin les séductions de la faveur impériale détournèrent, lentement mais sûrement, de l'idéal de sa jeunesse le présomptueux poëte. Il dut même se plier à porter le

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joug que notre société exclusiviste imposait à quiconque avait franchi son seuil. A son insu et sans le vouloir, Pouschkine devint aussi Tesclave de la mode, des folies et des préjugés qui étaient à Tordre du jour et pour lesquels il avait toujours nourri un penchant secret, même alors qull vivait exilé à Kischeneff et à Michaïloffskoje. Ses amis n'avaient que trop raison d'affirmer que Pouschkine s*est lui-même dépeint et condamné lui-même, dans la personne du bizarre héros des « Nuits égyptiennes, » du fashionable écrivain Tscharski, « qui « aimait mieux se poser en homme de monde bapal <c qu'en littérateur; qui se perdait dans des minuties c( incroyables de la part d'un homme aussi bien doué; « qui, par vanité, se faisait joueur, gastronome et sport- « mon, bien qu'il ne se rappelât jamais l'atout, qu'il « préférât en secret les pommes de terre frites à tous « les raffinements de la cuisine française et qu'il fût « incapable de distinguer un bidet d'un cheval arabe. » C'est à cette faiblesse, en même temps qu'aux folles excentricités de son entourage que le plus grand poëte de la Russie, le plus illustre contemporain de Nicolas, dut faire le sacrifice de sa propre vie. Son merveilleux génie était demeuré intact et sain au milieu de l'atmosphère empoisonnée qui l'environnait. D dut sacrifier au monde qu'il avait adopté le bonheur des derniers jours de sa vie et sa vie elle-même. Oui, « ce joug vulgaire que nous subissons tous » lui coûta la vie. Mais pour raconter la triste histoire de la fin du poëte Pouschkine, il faut que nous remontions un peu plus haut dans le passé, pour dépeindre l'état de la société de Saint-

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Péiersbourg durant la première moitié de la période de 1830 à 1840.

L'empereur Nicolas avait été témoin de trois révolutions. Cette circonstance exerça sur son esprit et sur son système de gouvernement Tinfluence la plus désastreuse et la plus persistante.

Le troisième fils de Tempereur Paul avait dû se frayer son chemin au trône à travers les péripéties de l'insurrection de 1825. Il consacra les meilleures années de sa vie d'homme a combattre les idées que les événements de juillet 1830 et de février 1848 avaient mises en mouvement. L'impression profonde que la Révolution de février 1848 fit sur ce monarque a été consignée dans les mémoires du bsiron Bourgoing, qui, en 1830, était à titre intérimaire, chargé d'afiaires de France à Saint- Pétersbourg; — le duc de Mortemart, qui était l'ambassadeur en titre, se trouvait alors en congé. On trouve dans ces mémoires des renseignements fort complets sur les actes d'hostilité dont le roi Louis-Philippe fut l'objet, de la part de la Russie, pendant toute la durée de son règne*.

Il est vrai que les projets de Polignac tendant à bou-

1. Si la paix fut maintenue et si Nicolas, avant même d*avoir reçu les réponses de la Prusse et de rAu^riche déclinant toute intervention, s'abstint d'ouvrir directement les hostilités contre le nouveau gouvernement français; si notamment, il nlnterdit pas Taccès du port de Cronstadt aux bàtim'ents marchands français naviguant sous le pavillon tricolore, ce résultat est dû surtout à l'action personnelle du baron Bourgoing, qui sut très-habilement s'y prendre avec le monarque irrité. L'antipathie de Nicolas à l'égard du roi-citoyen ne s'est jamais manifestée plus clairement ni d'une façon plus mesquine qu'à l'époque où Casimir Périer le

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leverser la Constitution française avaient été désapprouvés par le prudent Pozzo di Borgo et déconseillés au nom du gouvernement russe. Mais à Saint-Péters* bourg comme à Paris on savait que, personnellement, l'empereur partageait le point de vue de Charles X et qu'il était en doute sur l'opportunité, mais non sur la légalité, des ordonnances. A la première nouvelle des événements de Paris, le baron Bourgoingdut se rendre en toute hâte à Tzarskoe-Celo pour rendre compte en détail à l'empereur de tous les incidente de cette lutte de trois jours et de l'attitude des corps de troupes. Pour se concilier personnellement les bonnes grâces du czar et faire tourner cette disposition à l'avantage de son pays, l'habile diplomate français eut soin de célébrer par des éloges enthousiastes la fidélité et la valeur des soldats de la garde royale. L'empereur ne se lassait pas d'admirer l'attitude incomparable des grenadiers qui avaient défendu la cour de Louvre et, maintes fois, il

fils était ambassadeur de France à Saint-Pétersbourg. Indigné de ce qu*à plusieurs reprises Fambassadeur de Russie n'avait point paru aux fêtes des Tuileries, le roi avait ordonné à M. Périer de s'abstenir une fois d'assister à la fôte de l'empereur et de s'excuser pour raison de santé. Nicolas s'en formalisa, si fort que, pendant plusieurs mois, l'ambassadeur français ne reçut plus aucune invitation à la cour et qu'il se vit en quelque sorte exclu de la société. L'empereur avait donné personnellement à ses fonctionnaires et à ses généraux l'ordre de n'adresser aucune invitation à l'ambassadeur de France et de ne lui rendre aucune visite. Il va sans dire que toute la « société » suivit cet exemple, dont s'autorisèrent même plusieurs diplomates des petits États allemands. L'histoire de cette animosité mesquine, mais éminemment propre à caractériser l'état social de 1830 à 1840 et le tempérament de l'empereur, a été, quatre années après, racontée en détail par M. Périer luimême.

interrompait les récits de Bourgoing en s*écriant : — ff Je voudrais offrir à ces braves une statue d'argent! » Mais Nicolas n'eut pas Toccasion de distribuer ces statues ; en revanche, son argent a coulé à pleins flots dans les poches de plusieurs des combattants royalistes de 1 830. — ^Au nombre des anciens officiers de la garde royale que le bruit du parti-pris résolu de Tempereiir de Russie en faveur de la cause du légitimisme français avait attirés à Saint-Pétersbourg se trouvait un M. de Dantès, lieutenant en disponibilité, qui n'avait ni hautes relations de famille ni fortune, mais qui, en revanche, possédait un extérieur agréable et une dose de vanité et d'aplomb étonnante, même chez un Français. Qui était-il et quel motif l'avait encouragé à venir chercher fortune à Saint-Pétersboug? Ce fut d'abord un mystère, attendu qu'il n'était en relation avec aucune des* vieilles familles appartenant notoirement à la noblesse, et que le nom de Dantès était complètement inconnu aux habitués de notre société, qui généralement étaient fort bien au courant des choses de Paris. On savait seulement que M. de Dantès se rencontrait fort souvent chez le baron de Heeckeren, ambassadeur des Pays-Bas et qu'il était porteur de lettres de recommandation à l'adresse de la comtesse Ribeaupierre et du célèbre baron Mon tferrand, chargé de la construction de l'église Saint-Isaac. Cette recommandation devait être de fort bonne main, car Montferrand fit en faveur de son protégé une démarche assez insolite. En sa qualité de directeur des travaux de construction de notre grande cathédrale, Montferrand s'était fait construire dans les

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vastes dépendances de cet édifice une chambre dans laquelle il passait chaque jour quelques heures pour donner ses instructions aux entrepreneurs et aux chefs d'atelier, recevoir leurs rapports, prendre telle ou telle disposition, etc. L'empereur, qui s'intéressait vivement à cette construction puissante, qui du reste n*a été achevée que plusieurs années après sa mort, et qui venait souvent visiter ces travaux, avait pris Thabitude, à cette occasion, d'aller voir Montferrand dans son bureau et de s'entretenir avec lui. L'illustre architecte sut utiliser cette circonstance en faveur de son jeune compatriote. Il s'arrangea de façon que l'empereur, dans Tune de ses visites, rencontrât inopinément chez lui Dantès et un autre émigrant. Nicolas remarqua les deux jeunes Français aux manières élégantes et s'enquit de leur nom et de leur origine. A peine eut-il appris que c'étaient des ofBciers royaux, ayant quitté le service par horreur de la Révolution, qu'il leur proposa d'entrer dans un des régiments de la garde. Dantès allégua sa situation peu aisée de fortune, mais l'empereur déclara qu'il voulait lui venir en aide, et, quelques jours plus tard, le jeune aventurier était lieutenant du corps des chevaliers-gardes, qui est le premier de nos régiments aristocratiques de la garde à cheval, et pensionnaire de la cassette impériale, qui lui payait mille roubles par mois^. Ainsi sa fortune fut faite : le bruit de la faveur dont l'honorait l'empereur ouvrit à M. de Dantès les salons des familles les plus considérées

1. D'après une antre version, cette scène s'est passée dans Tatelier du peintre Ladurnire.

de la ville. Son rang lui assurait le droit de parailre à la cour. Ses manières entreprenantes et avantageuses le rendirent bientôt le favori des dames du grand monde et firent de lui un astre de première grandeur dans la sphère des jeunes fashionables.

Le terrain que le jeune aventurier trouva devant lui était fait pour un homme de sa trempe. Depuis les campagnes des années i8i3 à 1815, et depuis les relations directes que ces campagnes avaient fait naître entre Saint-Pétersbourg et le faubourg Saint-Germain, le culte des Français, qui est traditionnel dans notre « Société, » était redevenu à la mode. Dans les cercles que fréquentait M. de Dantès, on parlait, on écrivait, on pensait, on rêvait même en français ; il était convenu que « rien n'était au-dessus de la France » et que l'ancien régime, remis à neuf par Louis XYIII et Charles X, représentait le nec plus ultra de la civilisation humaine. La prédilection secrète, presque inconsciente, que Ton nourrissait à Tégard de la littérature révolutionnaire de la France, prédilection dont l'aristocratie elle-même n'était point exempte, se dissimulait sous l'intérêt que l'on prenait aux accidents de la lutte soutenue, — sans succès hélas! — pour la bonne cause du légitimisme, et elle faisait partie du bon ton comme l'enthousiasme dont était l'objet la fidèle noblesse du roi Charles X, que l'on voyait incarnée en la personne de M. de Dantès. En dépit de son obscure origine et de ses ml^nières qui trop souvent sentaient quelque peu la caserne, l'aventurier aux yeux bleus et aux cheveux blonds, devint en peu de temps le héros du jour, l'homme devant lequel

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s*ouvraient avec empressement tous les cœurs et toutes les portes, et qui pouvait se permettre des hardiesses allant au-delà du croyable. Le képi blanc liseré de rouge deTofflcier et la tunique verte, collante et garnie de boutons d'argent du cavalier, allaient si merveilleusement au jeune fashionnable qu'il n'avait qu'à ouvrir la bouche pour capter les sourires et l'admiration. Le soir, lorsque dans une baignoire du théâtre Michel, le lieutenant du premier régiment de la Garde impériale s'essayait à écorcher le russe et à prononcer devant les dames à la mode, les termes de commandement militaire russe qu'il avait appris à grand peine, c'était d'un effet charmant. Il ne manquait pas de conclure par cette remarque spirituelle « qu'il n'apprendrait jamais cette langue « barbare, dont le son lui rappelait un cheval hennis- « sant. » Gela n'était-il pas tout naturel de la part d'un homme qui arrivait de Paris? E^ n'était-ce pas, de la part d'un vétéran de 18f3, un acte du plus mauvais goût que de répondre un jour à la spirituelle boutade de l'aimable causeur par cette question brutale : — « Pourquoi donc le pain russe que tu bâfres ne te sem- « ble-t-il pas aussi trop barbare? » Les modistes françaises et les lorettes des bals publics de Saint-Pétersbourg se disputèrent bientôt cet homme de bon ton aussi passionnément que les lionnes de la bonne société aux pieds desquelles il déposait chaque soir ses hommages. Le monde et le demi-monde s'accordaient à dire que la faveur impériale n'aurait pas pu se porter sur un sujet qui en fût plus digiie que le fils naturel du Baron Heeckeren, adopté en 1834 : car, finalement,

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M'. Dantès se révéla en cette qaaUté. M. de Heeckeren senior j depuis plusieurs années ambassadeur près la Cour impériale et Nestor de la jeunesse galante, était un homme dont le prestige et le renom laissaient quelque peu à désirer. Père adoptif et bienfaiteur de l'exgarde de Paris, il redevint lui-même à la mode, et bientôt le père et le fils se virent en possession d'une considération que les plus anciennes familles du pays eussent pu leur envier.

Parmi les salons que M. de Dantès-Heeckeren honorait de sa visite durant Thiver de 1835 à 1836 se trouvait celui d'Alexandre Pouschkine et de sa belle épouse Nathalie, née Gortcharoff. Il va sans dire qu'un homme tel que Pouschkine ne pouvait guère prendre goût à la personne du jeune français engoué de soi-même, qui pérorait constamment sur le chapitre de ses succès et de ses grâces irrésistibles. Mais il n'y avait pas moyen de fermer les portes d'une maison qui appartenait à la haute société, au petit-mattre placé à la tête du monde élégant et que Ton rencontrait chaque jour dans la société la mieux choisie ; qui était tout à la fois le protégé de Tempercur et de la légation française, l'ami intime du sympathique vicomte d'Archîac, attaché à cette légation, et par surcroit, le fils adoptif d'un ministre étranger. Pouschkine 'était trop homme du monde pour vouloir demeurer en arrière. Les relations, d'abord superficielles, devinrent peu à peu intimes; le baron hollando-français prenait plaisir à fréquenter les salons de la belle Nathalie Pouschkine ; il devint régulièrement son cavalier dans toutes les parties de cotillon

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et de mazurka ; il se présentait môme chez elle dans la matinée aussi souvent que les convenances le permettaient.

Pouschkine, qui, malgré la fidélité immaculée de sa femme, était jaloux comme un Turc, et qui connaissait assez l'indiscrétion deDantès-Heeckeren pour se défier profondément de lui, assista pendant quelqu^temps à ce manège sans trahir sa mauvaise humeur ni son mécontentement. Il savait qu'aux yeux du monde, qui était devenu le sien, rien ne pouvait être plus ridicule qu'un mari jaloux; il savait que l'influence de Dantès était au moins égale à la sienne et qu'il ne pouvait rompre avec le jeune Français sans compromettre le renoip de sa maison, sa situation personnelle et celle de sa femme. Cependant les prétendus succès dea l'irrésistible »auprès de madame Pouschkine menacèrent de devenir la fable de toute la ville, et Dantès lui-même se permit certaines allusions inquiétantes sur son « bonheur ». Alors, mais alors seulement, Pouschkine interdit sa maison à l'importun. Les suites de cet acte ne se firent pas longtemps attendre. La « société » prit parti pour le galant contre le mari, et Pouschkine se trouva impliqué dans les aifaires les plus désagréables. Les nombreux protecteurs et les protectrices plus nombreuses encore de Dantès, considérèrent qu*ils avaient le devoir de venir à la rescousse de l'amoureux et de faire sentir au mari « l'inconvenance » de son procédé. Ils surent arranger les choses de façon que madame Pouschkine rencontrât toujours inopinément son adorateur, qu'elle l'eût pour vis-à-vis dans chaque quadrille, pour cavalier dans

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chaque cotillon , et qu'elle eût à écouter, du moins à demimot, ses soupirs et ses serments. L'ambassadeur de Sa Majesté hollandaise ne négligea pas non plus de prendre )a défense d'un amour aussi fidèle. « Rendez-moi mon fils, Madame, pour l'amour de Dieu! » — murmurait-il à l'oreille de la malheureuse jeune femme, chaque fois que cellS-ci se rencontrait sur son passage. D'ailleurs, il était tout bonnement impossible d'éviter un homme qui était l'habitué de tous les salons. Et ce ne fut pas tout. Une coterie de fainéants élégants, dont le fier et spirituel poëte avait constamment excité l'envie maligne, et qui ne lui pardonnaient point ses critiques impitoyables contre les produits informes de leur dilettantisme poétique, entreprirent de faire des susceptibilités de Pouschkine le sujet de toutes les conversations, et de provoquer de sa part de nouveaux éclats de jalousie. Notre poëte, dont les nerfs étaient déjà gravement surexcités, fut littéralement bombardé de lettres anonymes roulant sur les a relations » de sa femme, le traitant tantôt de c..., tantôt de fou ridicule, et lui rapportant des bruits absurdes, ou lui donnant des « explications » fantastiques. Bientôt après, ces lettres furent suivies de pasquinades diffamatoires et de mauvaises épigrammes françaises du caractère le plus ordurier, qui étaient noii-seulement envoyées dans la maisofi de Pouschkine, mais répandues à une foule d'exemplaires par une main invisible, dans la ville tout entière, dont elles défrayaient les commentaires. Il n'était pas possible de découvrir les auteurs de ces infamies et, aujourd'hui encore, on ignore quels ont été

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les principaux'coupables. On a nommé tantôt le prince Pierre DolgoroukofT, qui fut, depuis, Fauteur de la Vérité sur la Russie; tantôt le prince Gagarin, qui se fit plus tard émigrant et père jésuite. Le seul fait constant, c'est que ces messieurs étaient en rapport intime avec Dantès et que Ton pouvait fort bien juger Dolgoroukoff capable de commettre des farces sinistres *.

Pouschkine résolut de s'adresser à l'homme qui était

1. Une circonstance qui ne saurait passer inaperçue, c*est le faitque le soupçon d'avoir commis ces infamies n'a été formulé que vingt ans après, c'est-à-dire à une époque où les deux personnages suspects vivaient à l'étranger, en la qualité de réfugiés politiques. Quelques années après la mort de Pouschkine, le prince Gagarin tomba en proie à une mélancolie profonde. Il se rendit en France, où il adopta la foi catholique et entra dans Tordre des jésuites, dont il défendit activement les tendances et par la parole et par la plume. On assure que les causes de la mélancolie et de la conversion du prince Gagarin ne sont autres que les remords de. conscience que lui fit éprouver la part de responsabilité qui lui incombait du fait de la mort de Pouschkine. .

Quant au prince DolgoroukofT, connu par ses écrits sur la généalogie russe et par ses pamphlets venimeux, il passait il y a trentecinq ans, c'est-à-dire alors qu'il f ésidait à Saint-Pétersbourg, pour un homme d'un caractère très-équivoque, joueur, faiseur de dettes et intrigant. On sait que ce personnage, dont le nom a été souvent cité jadis, à raison de son ouvrage foncièrement mensonger, la Venté sur la Russie y a fait une triste fin. Le prince WorouzofT (Scmen Michaïlowitch), accusa publiquement le prince DolgoroukofT de lui avoir offert, contre une somme de 30,00(r roubles, de supprimer dans son livre sur la nobles$«c russe certains passages malsonnants de l'histoire de la famille des Worouzoff. Cette offre lui avait été faite dans un billet sans signature, écrit en français. Dolgoroukoff assigna Worouzoff en diffamation devant le tribunal correctionnel de Paris, qui, après avoir examiné l'affaire à fond, renvoya Worouzoff des fins de la plainte. Dolgorçukoff, ayant fait de ce jugement l'objet d'une brochure, fut expulsé de France par mesure de police. Les journaux ont annoncé qu'il est mort il y a quelques années en Belgique, où il publiait le journal le « Véridique » (Prawdiwy).

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