‹ La société russeChapitre 8 sur 50 · hk SOClATâ RU88B · texte numérisé non relu

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faire leur bonheur et les garder eu même temps auprès de vous, vous auriez sans doute agi comme je Tai fait Du reste, le mari de ma fille sera toujours le gendre de Tempereur de Russie. » U n'en était pas moins resté une épine dans le cœur du fier monarque : aucun des parents étrangers de la famille impériale n'assistait aux noces de la grande-duchesse, qui eurent lieu en 4839, et tout le monde a su que Tempereur en avait été assez affecté pour montrer à diverses reprises sa mauvaise humeur au milieu des bruyantes réjouissances occasionnées par le mariage de sa fille \ Lorsque, pour comble de malheur, la princesse Mathilde, fille du vieux Jérôme Bonapj^te et cousine du duc de Leuchtenberg, épousa en 1841 M. Anatole Demidon*', et que Nicolas entendit les gens dire de lui qu'il était le parent d'un de ses sujets, la colère de l'empereur ne connut plus de

1. Tant que vécut Tempereur Nicolas, on ne put jamais donner devant lui, à sa fille atnée, un autre titre que celui de madame la grande-duchesse. Lorsqu'une personne de la cour avait la maladresse de parler de la duchesse de Leuchtenberg, elle pouvait être sûre d'être traitée d'imbécile (dourak) par l'empereur lui-môme ou d'être congédiée.

•2. Par suite de ce mariage et de la promesse qu'il avait faite d'élever ses enfants dans la religion catholique, Demidoff reçut Tordre d'aller vivre à l'étranger; aucun enfant n'étant né de son union, qui fut dissoute en 1854, il recouvra plus tard toute la faveur dont il avait joui précédemment. Les Demidoff sont de noblesse récente et n'ont pas le titre de prince. Anatole Demidoff se faisait habituellement appeler />f'tn<re Demt£fo/f après avoir acheté la principauté de Donato ; mais il arriva un jour qu'un conseiller de l'ambassade de Russie à Paris, le comte Medem , raya de la liste des membres du Jockey-Club son nom, orné de ce titre, en disant : « // n'y a pas de prince Demidoff. » Le duel qui eut lieu ne contribua nullement à améliorer la situation de ce riche viveur, qui est mort, l'an dernier, à Paris, dans l'isolement.

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bornes, et l'on désira de plus en plus que les flUes de Tempereur fissent choix de partis dignes d'elles. Le mariage de la grande-duchesse Alexandra avec un prince de Darnostadi répondit d'autant moins à ce désir qu'on avait compté sur un archiduc autrichien et que Ton croyait presque généralement que Tarchiduc Etienne, palatin de Hongrie, serait beaucoup plus agréable aux dames de la maison imipériaLe que Tinsigniflant prince Frédéric.

La mission de Gortchakoff devait donc consister à réparer tous ces insuccès et à obtenir Tunion de la grande-duchesse Olga avec Charles, prince héréditaire de Wurtemberg, le seul héritier d'une couronne royale auquel on pût songer en ce moment-là et dans les conditions où l'on se trouvait. Le roi Guillaume I*' qui était, comme on sait, le plus entêté des Souabes et qui était peu aimé de la société de Saint-Pétersbourg et de son impérial beau-frère, à cause de la façon peu aimable dont il traitait l'excellente Catherine Paulowna , ne se montrait pas très-favorable à ce projet ; dans les cercles libéraux du pays, on ne voulait pas entendre parler d'un mariage avec une Russe, et la jeunesse de l'héritier de la couronne de Wurtemberg était un prétexte dont on profitait avec plaisir pour répondre d'une manière dilatoire aux paroles que Isdssait tomber le représentant de la Russie. Réaliser ce mariage malgré tous les obstacles qui se présentaient d'un c6té comme de l'autre, accomplir par là une idée favorite de l'empereur et flatter Tamour-propre de la cour, c'était là un mérite qui eût sufQ à lui seul pour assurer à l'habile

négociateur l'éternelle reconnaissance de son souverain. Gortchakoff en eut encore un autre : renonçant provisoirement au théâtre plus vaste que son ambition et son besoin d'action lui faisaient désirer ardemment, bien qu'il n'en fît rien voir, le diplomate russe, promit à l'impératrice de rester à Stuttgard jusqu'à ce que la jeune princesse fût complètement habituée à la situation difficile dans laquelle elle se trouvait tout à coup placée. Il s'agissait pour la fille cadette de l'empereur de se mettre sur un bon pied avec l'homme dur et entêté qui était à la fois son oncle et son beau-père, de ne pas trouver trop désagréable la vie qu'elle devait supporter en commun avec un mari peu attrayant, d'oublier les magnificences, l'air de grande ville et le ton commode du Palais d'Hiver et de se trouver à son aise dans un

cercle restreint d'hommes pour la plupart originaux, prétentieux et en même temps étroits dans leurs opinions comme le sont en général les habitants des petits États. Pendant huit années, le prince Gortchakoff fut le confident de toutes les difficultés et de toutes les petites souffrances que la princesse eut à supporter; il fut son médiateur et son conseiller infatigable dans toutes les tempêtes de verre d'eau qui agitèrent la cour de Stuttgard et qui menacèrent à certains moments, surtout pendant les événements de 4818 à i849, de prendre une tournure plus ou moins fâcheuse. Pour donner à cet . homme utile la possibilité de renoncer, à l'occasion, à s'occuper de ces intérêts mesquins, on le nomma en IS50 plénipotentiaire près la Diète de Francfort, tout en lui laissant le poste qu'il avait occupé jusqu'alors , et il

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lui fut ainsi donné de se consacrer de nouveau à la grande politique.

C'est de cette époque que datent les relations intimes de Gortchakolf avec Bismarck et les sentiments peu favorables à l'Autriche que le prince emporta à Vienne, lorqu'il obtint en 1854 le poste d'ambassadeur dans cette capitale, qu'il désirait depuis longtemps et avait certainement bien gagné ^

Le rôle que le chancelier actuel de l'empire^ russe a joué pendant les deux années qu'il a occupé le poste de Vienne est trop compliqué et trop connu pour que nous songions à nous étendre ici sur ce sujet. Malgré tous les avertissements qui lui avaient été donnés depuis l'époque de Schwarzenberg, Nicolas *ne voulut jamais croire et ne put jamais comprendre que l'Autriche eût une politique orientale différente de celle de la Russie et qu'un grand État ait envers lui-même des devoirs plus importants qu'envers un ancien allié qui lui a rendu autrefois un service grand, il est vrai, mais néanmoins intéressé, et qui s'est montré à cette occasion aussi outrecuidant et aussi dénué de tact que posîiible; le prince Gortchakoff devajt l'apprendre pendant son séjour dans la capitale de l'Autriche ; il devait l'apprendre lentement, mais complètement, peut-être plus complètement qu'il n'était nécessaire. Lorsqu'il vint à

1. On a souvent prétendu quels prince Gortchakoff avait exercé, tout en résidant à Stuttgard , une grande influence sur les événements qui se sont produits en Autriche en 1848 et en 1849, et avait contribué, en particulier, à amener Tabdication de Tempereur Ferdinand et ravénement de François-Joseph ; on n'a jamais fourni de preuves authentiques à Tappui de cette assertion.

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Saini-Péter»bourg au mokd*avrill856» différentes raisons faisaient pressentir qu*il serait appelé à succéder à Nessekode. Il était connu et aimé à la cour ; il appartenait à une vieille famille russe; il avait appris è con^ irarie Timportance des idées nationales et libérales pendant la campagne de Grimée ; il avait jeté les bases des bonnes relations avec Napoléon III, que le prince Alexis Orloff, envoyé au congrès de Paris» était spécialement chargé d-entretenir» et il détestait TAutriche. Cette dernière qualité était la meilleure recommandation aux yeux du parti national et libéral qui était précisément en train de prospérer. Ces paroles qu'il prononça un jour : L'Autriche nest pas un État, ce n'est qu'un gouvernement^ suffirent pour le faire considérer comme Thomme de la situation par la masse des politiciens de la jeune Russie et pour lui donner des droits à la popularité»

Cette popularité était basée en grande partie sur ridée favorable que Ton se faisait de l'éducation du nouveau ministre. Gortchakoff avait été élevé dans une institution russe et était cependant éclairé, parce que sa jeunesse avait coïncidé^ avec Tépoque d'Alexandre I''. Il y avait en effet en Russie une différence énorme entre les établissements d'instruction des premières années du siècle et ceux du temps de l'empereur Nicolas. Depuis la fatale année de 1825, il n'est pas sorti du lycée de Tzarskoïé-Zélo un seul homme aussi éclairé que le prince Gortchakoff, parce que cet établissement, qui avait acquis auparavant sous la direction d'étrangers instruits une réputation bien méritée à tous les points

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de vue, tomtia alors dans les mains de vieox soldats incapables. Bien que Tédacaiion morale donnée aux âèves de cette institution n'eût jamais eu une grande valeur, les tètes suffisamment bien organisées pouvaient du moins y apprendre quelque chose. De même que le poëte Poucbkine son and et condisciple, le prince Alexandre liikhaïlowitch pouvait se flatter d'être un homme éclairé dans le sens le plus vaste du mot et de connaître d'une manière suffisante tout ce qui faisait partie de l'éducation de son temps. Je ne saurais dire comment le prince a fait pour apprendre le latin en même temps que les langues et la littérature des peuples civilisés des temps modernes, et je ne sais pas non plus quel est son degré d'instruction sur ce point; mais il est à peu près certain que ses maîtres français et russes ne connaissaient pas à fond les anciens. La connaissances des anciens est très-rare, comme on sait, dans les sphères même les plus élevées de la société russe, et il est en outre naturel que le latin et le grec ne soient étudiés que par les personnes ayant besoin d'une érudition spéciale. Je ne crois pas qu'il y ait, outre le chancelier de l'empire et H. Walouïeff, un haut fonctionnaire du gouvernement qui puisse lire Horace dans l'original (M. de Reutem, Allemand élevé à Dorpat, fait naturellement exception). Le prince Gorlchakoff donne volontiers à entendre qu'il est un komo Itberahs, U ne met rien au-dessus d'une citation de Gîcéron ou de Tacite faite avec goût, et il ne se rappelle aucune de ses nombreuses dépêches avec autant de plaiflÂr que celle qu'il rédigea à l'époque de

Tinsurrection de Pologne et qui contenait une citation classique concernant la confusion des mots anarchie et liberté^ citation empruntée, si je ne me trompe, à Suétone.

Dans tout ce que le chef de notre ministère des affaires étrangères dit, écrit ou fait, on reconnaît l'aristocrate de naissance, d'éducation et d'esprit; en contemplant les traits fins de ce vieillard de taille moyenne, on voit au premier coup d'œil qu'il a plus pensé que joui, et que, s'il a joui, il a considéré la vie en artiste. L entière simplicité de cet homme à l'aspect digne est ordinairement relevée par un habillement qui affecte quelque peu d'être de la vieille mode ; par sa prédilection pour les cravates montantes et les gilets de gros velours, le premier diplomate de la Russie montre d'une manière symbolique que les lois de la mode n'ont de l'importance et de l'autorité que pour la foule et pour les jeunes gens, tandis qu'un homme qui veut dominer ses semblables doit être indépendant vis-à-vis de ces lois et avoir le courage de son goût et de son âge. Gentleman dans toutes les relations de la vie, même dans les plus insignifiantes, le prince se distingue avantageusement, quant aux dehors et quant au fond, de l'espèce nulle, orgueilleuse et maniérée des modernes fats, ainsi que de l'espèce souvent brutale et dénuée de formes de nos savants et de nos sages nationaux. Le prince Gortchakofi* joint à l'amour des formes et des bonnes traditions d'une époque qui se meurt, du moins chez nous, la faculté de comprendre et d'obser>'er avec attention les tendances du temps présent et de l'esprit

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public. Il a jeté les premières bases de sa popularité en se distinguant à ce point de vue de son prédécesseur et en s^efforçant dès le principe de mettre continuellement sa diplomatie en contact avec Topinion publique et de tenir compte des manifestations de Tinstînct du pays.. Trop éclairé pour être accessible à la vanité nationale, trop conservateur et trop européen pour se laisser prendre aux chimères panslavistes, le prince sait cependant qu^il y a une nation russe et que cette nation exerce une influence de plus en plus grande sur la marche des affaires gouvernementales de la Russie. A l'époque où les gens de la « bonne société » n'ouvraient les livres russes que pour s'écrier avec Griboïédoff: « Les livres français m'empêchent de dormir, et les livres russes m'ont tant fait dormir que j'en suis malade », à l'époque où il était considéré comme tout à fait mesquin de connaître les journaux russes, le condisciple de Pouchkine suivait déjà avec respect et attention les progrès de la littérature de son pays et était considéré comme un des rares membres de la haute société russe qui parlaient leur langue maternelle correctement et presque aussi bien* que le français. Les premières manifestations (f85G) du nouveau ministre des affaires étrangères prouvaient que cet homme d'État comprenait les tendances de l'époque moderne et les désirs inconscients de la nation dont il s'était chargé de défendre les intérêts en Europe; son penchant pour une entente avec la France répondait entièrement à la bonne impression que l'armée française avaitfaite sur ses adversaires en Grimée; sa haine mortelle pour l'Autriche

1. A répoque où fût rédigée la cîrcataire qui contient cette phrase, un certain M. de Mohrenheim était attadié à la chancellerie particulière du chancelier. Réjoui de Vœuvre qu*il venait de produire , le prince Grortchakoff appela ce jeune homme dans son cahinet pour lui donner Tétrenne de sa circulaire. « Eh bien, qv^en pensez-vous y mon cher? Parlez franchement ^ » dit le prince avec son amabilité habituelle à son interlocuteur aux cheveux soigneusement frisés; lorsqu^il eut terminé la lecture de wa document : «/e irùuve que c'est très-bien, répondit naïvement M. de Mohrenheim; mats quant à cette phrase : La Russie ne boude pas, elle se recueille, — vous concéderez, mon prince, qu*elle n*a pas le sens commun. Cest même une absurdité, si vous le permettez, » Gortchakoff regarda en souriant ce diplomate plein d'espérance et l'envoya plus tard à la légation de Berlin. Le baron de Mohrenheim est actuellement ministre plénipotentiaire à Ck)penhaguet mais jamais son chef ne prononce son nom sans qu'un sourire effleure les lèvres fines du vieil homme d*État.

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était l*écho des sentiments défaTurables que runiforme .

' blanc éveillait dans Tannée russe depuis l'impopulaire I

expédition de Hongrie* Tous les Russes qui avaient réfléchi consîd^aient coqune certain que l'expédition de l'empereur Nicolas contre les Hongrois était la plus grande faute politique qui eût été commise par les Slaves depuis le jour où Sobieski avait sauvé Vienne; tous les Russes ayant le s«:itimenide Thonneurpen* saient que le massacre des chefs hongrois ordonné par Hagnau était un acte honteux que la Russie n'aurait pas dû permettre. Le fameux mot de Gortchakoff: La jStttst'e se reeueiUé^, avait, pour ainsi dire, été pris sur les lèvres delà nation ; car, depuis dix ans, les patriotes indépendants se reconnaissaient les uns les autres à cette deme : « La Russie pour les Russes. » Tout le monde sentait que la Russie avait été sous ses deux derniers souverains» exclusivem^it au service d'intérêts

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qui lui étaient étrangers et qu'il était temps de songer au bien-^tre de la nation, qui était le véritable but de I*Etat. Ge sentiment était exprimé dans les quelques mots cités plus haut avec une force dont il faut avoir vu l'effet pour en comprendre toute la portée. La nouvelle ère russe que la grande majorité des membres éclairés de la sodété russe avait demandée était formellement inaugurée par cette phrase, que Ton répétait avec un grand nombre de variations.

GortchakofT ne parvint pas, comme on sait, à exécuter le programme qu'il s'était imposé lors de son entrée en fonctions en suivant la voie qui paraissait alors devoir le mener le plus directement à son but. L'alliance française, qui devait lui fournir le moyen de rendre à la Russie la position qu'elle avait perdue sur la mer Noire et de punir l'Autriche, qui s'était séparée de la Sainte* Alliance, ne put être réalisée ni en 1856, lorsque les deax empereurs se rencontrèrent à Stuttgard, ni en i859, lorsque l'armée française descendit dans les plaines de la Lombardie et que le prince GortchakofT essaya de faire adopter ses théories sur le caractère défensif de la Confédération germanique, ni pendant l'hiver de 1862 à i863, après la solution de la plus grave des questions italiennes. L'insurrection de Pologne et de Lithuanie rompit brutalement tous les fils délicats qui avaient été tissés pendant plusieurs années et fit de la Russie l'alliée de la Prusse, aux côtés de laquelle le chancelier russe a été jusqu'à présent forcé de se tenir. La réalisation de son désir favori, la déneutralisation de la mer Noire, a au contraire eu lieu sans qu'il se fût

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donné la moindre peine, et par le seul enchatneme t de circonstances que Ton ne pouvait prévoir et dont il s'est borné à profiter comme il convenait. Il ne s'agit pas pour nous de raconter en détails cette série d'événements on ne peut plus compliqués; ils ne nous intéressent qu'en tant qu'il se rattachent à la situation dans laquelle Gortchakoff se trouvait vis-à-vis de la politique intérieure de la Russie et vis-à-vis des partis qui commençaient à exercer une influence toujours croissante sur cette politique.

La haine de l'Autriche, que l'ancien ambassadeur de l'empereur à la cour de Vienne avait apportée à son nouveau poste, était, comme nous l'avons déjà vu, le premier lien qui avait uni Gortchakoff et le parti national russe ; grâce à cette haine, les Pogodin, les Aksakoff* et leurs amis étaient sûrs que les intérêts des Slaves non russes seraient désormais un des principaux mobiles de la politique extérieure de la Russie. Gomme tout le monde savait qu'il ne pourrait pas être question, pour le moment d'une action extérieure, et comme le parti national ne pouvait alors prendre aucune part à la direction des affaires politiques et se contentait de pouvoir jouer un certain rôle dans la presse et se mouvoir avec quelque liberté, il était on ne peut plus facile au ministre des affaires étrangères d'entretenir avec ce parti des relations supportables. Les choses changèrent complètement au printemps de l'année 1863. La question de savoir ce que l'on ferait de la Pologne insurgée divisa les hommes politiques de la Russie en deux camps ennemis, et l'immixtion de l'Autriche et des

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puissances occidentales dans cette question mit trop en avant le chancelier pour qu*il lui fût possible de rester neutre.

Lorsque Ton considère en lui-même l'antagonisme qui existait entre le prince, homme d'un caractère aristocratique, modéré et humain, et les turbulents fanatiques du parti national orthodoxe^ lesquels voulaient anéantir la Pologne et le catholicisme au nom du peuple russe et de TÉglise orthodoxe et établir sur les ruines de Tancien royaume un gouvernement de paysans dirigé par des fonctionnaires démocratiques, on trouve qu'il est à peu près impossible de sïmaginer un antagonisme plus accentué. Gortchakoff n'avait jamais eu de relations très-amicales avec les deux hommes d'État qui étaient considérés comme partisans de cette tendance, c'est-à-dire avec son collègue le ministre de la guerre, homme hostile à la noblesse, et avec le frère de ce fonctionnaire, qui était secrétaire d'État; l'atroce MourawiefT, qui était alors le héros du jour et que Gortchakoff avait eu à supporter, lorsqu'il était ministre des domaines, lui avait toujours déplu à cause de sa manière d'agir grossière et brutale. Gortchakoff avait, au contraire, vécu de tout temps sur un bon pied avec Walovïeff Golovonine et Reutern, amis du grand-duc Constantin et soi-disant amis de la Pologne. On a même plus d'une fois prétendu que c'était Walovïeff qui avait conseillé avec un zèle tout particulier au chancelier de l'empire russe de repousser les prétentions des puissances occidentales et l'avait mis dans la bonne voie au moment décisif. A la grande surprise d'une

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bonno partie de ses amis et de ses adversaires, le chancelier se décida, dans le courant de Tété de 1863, à envisager la question polonaise au point de vue ncUiO' na/; pour repousser avec succès et efficacité les velléités dlmmixtion de l'Europe occidentale, il fallait selon lui les repousser au nom d'un principe qui fût compris des masses ; il fallait que le chancelier de même que Tempereur parlassent au nom de tout un peuple. Bien que le langage de Topinion publique fût encore grossier et barbare, le gouvernement était forcé de mettre le sien sur le même ton, de peur que sa voix ne fût étouffée. 11 arriva ainsi que le prince Gortchakoff se mit, par ses dépêches de Tété de 1863, à la tête du parti national, ou qu'on Tentraina, en vertu de ses dépêches, dans les rangs du parti en question; car il n'était psis homme à se laisser longtemps prier. U n'est pas probable que le prince ait approuvé par conviction la politique des Katkoff, des Tcherkassky et des Milioutine ; il a donné un doigt, et ces messieurs de Moscou lui ont pris toute la main, pour Tenchaîner avec les liens dorés de la popularité. Lorsque la Gazette de Moscou eut élevé le prince sur le pavois et déclaré qu'il était un des plus grands hommes de la Russie de tous les temps, lorsque l'influence irrésistible des publicistes moscovistes eut tant fait qu'il ne fut plus possible de célébrer la moindre fête sans boire à la santé de son altesse le vice-chancelier et sans lui envoyer des dépêches de félicitations, le chancelier ne put plus éviter de conclure avec les créateurs de sa popularité un pacte tacite qui lui imposait le devoir de favoriser ou du moins de ne pas contrecarrer leurs pro-

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jets, alors même qu'il ne 1^ approuvidt pas. Une des particularités du prince, que Ton avait toujours remarquée^ mais dont on s'était contenté jusque-là de sourire» parce qu'on ne la trouvait pas dangereuse, la vanité, se montra alors dans toute son étendue et devint même si grande et si effrénée qu^elle semblait cacher Thomme tout entier. Le plaisir que le chancelier prenait à entendre les hymnes de ses admirateurs s'accrut d'une façon si démesurée, il finit par avoir tellement soif des hommages que lui rendaient les lectures des journaux influents de Moscou, qu'il combla Katlcofl* et ses amis de politesses en les invitant à se rendre à Saint-Pétersbourg et en les recevant à sa table ; il alla même jusqu'à supporter les manœuvres dangereuses des alliés que ces hommes politiques avaient à Varsovie, et les partisans peu nombreux que les conservateurs opposés au système de Mourawieff et de Milioutine avaient encore dans le ministère furent abandonnés dans la plupart des cas décisifs par le conseiller le plus influent et le plus haut placé de l'empereur.

La façon favorable dont furent accueillis les hommages provenant du camp opposé prouvèrent clairement que cette connivence du prince n'était pas basée sur une conviction réelle, mais sur des motifs on ne peut plus personnels. Les chefs du parti national parlèrent avec une ironie à peine déguisée de la joie coupable avec laqueUe l'homme qu'ils avaient loué, parce qu'il était le représentant de la politique la plus russe qu'il fût possible d'imaginer, avait reçu les diplômes qui étaient déposés à ses pieds par les chevaliers des

provinces baltiques. Ils firent aussi remarquer le plaisir puéril que le prince éprouvait à être aussi devenu gentilhomme esthonien et livonien.

On a bien vii plus tard que le capital de popularité acquis par le prince Gortchakoff en 1863 et 4864 était considérable et suffisait du moins pour toute la vie du . chancelier. Bien que Tappui donné par la Russie à la politique prussienne en 1866 et les années suivantes ait été sérieusement blâmé par les énergumènes nationaux qui avaient mis tout leur espoir dans Talliance française, la popularité de celui qui inspirait cette conduite au gouvernement de Saint-Pétersbourg ne diminua pas, et l'opinion publique de la Russie fut toute disposée à considérer la dénonciation du traité de Paris, devenue possible à l'automne de 1870 par suite de la défaite de la France et de Tisolement de l'Angleterre, comme le fruit de plans dressés avec le plus grand soin et comme un nouveau mérite de Vhomme d'État national. Il est vrai que Gortchakoff n'avait faitque suivre depuis 1866 la voie qui lui était indiquée par quelqu'un de plus grand que lui et qu'il avait rompu avec tout son passé en se réconciliant avec l'Autriche à l'automne de 1872; mais on était assez charitable pour recouvrir tout cela du voile du silence, lorsqu'il s'agissait de la personne du chancelier. La déneutralisation de la mer Noire procura, du reste, à Gortchakoff la réalisation d'un désir personnel, qu'il nourrissait depuis longtemps: sa maison qui n'était qu'illustrissime {styatehtwennt) devint au printemps de 1871 sénérissime {sivetléïchi) , et il gravit l'échelon suprême de la noblesse russe aussi heureuse-

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ment qu'il avait gravi autrefois le premier des quatorze degrés hiérarchiques que les fonctionnaires russes ont à parcourir depuis Pîerre-le-Grand.

Ce n'est que dans ces derniers temps que le fortuné successeur de Nesselrode a été obligé de se rappeler qu'il peut aussi y avoir pour lui un dernier bonheur et un dernier jour; Téchec que le chancelier essuya dans l'affaire Katakazy se rattachait d'une manière fatale à la particularité qui constitue le talon d'Achille de cet homme d'État, c'est-à-dire à la vanité. L'affaire Akimfieff avait déjà été une humiliation sensible; mais elle n'avait pas corrigé le prince*.

De même qu'il s'était attaché aune femmeéquivoque il s'engoua d'un homme douteux. Nous ne chercherons pas à savoir si M. Katakazy dut à son talent pour les exposés ingénieux ou aux articles piquants qu'il publiait dans le Nord y ou bien aux beaux yeux de sa femme la

1. Une soi-disant nièce > la belle et intéressante femme d'Akim- Ûeff le lieutenant dépravé du régiment de la garde de Moscou, avait habité, à partir de 186i, la maison du prince. Cette dame était choyée au suprême degré par Gortclrakoff , et pendant longtemps ce tendre oncle ne put prononcer deux paroles sans parler de ma nièce^ madame Akimfieff; mais la belle n'en entretenait pas moins un commerce d*amour avec le duc de Leuchtenberg. Convaincu do rinnocence de sa protégée, le chancelier a&sura à l'empereur que ces relations étaient une invention des mauvaises langues ; mais dans Je courant de Tété de 1867,* madame Akimfieff obtint, à la demande du chancelier, et après beaucoup de difficultés , un passeport pour l'étranger. La nièce avait à peine passé la frontière russe , que le duc de Leuchtenberg quitta secrètement , dans une barque de pécheurs, la ville d'eaux de Liban , qui lui avait été assignée comme résidence d'été , pour faire un voyage de plusieurs mois en Italie avec sa dulcinée. Il est iùutile d'ajouter que la société de Saint-Pétersbourg profita impitoyablement de cet événement pour exercer sa médisance contre Vende m

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faveur que le prince fit à cet aventurier grec peu aimé, de lui confier le poste important de New- York ; ce qu'il y a de certain, c'est que lès différends de Katakazy avec les hommes d'État américains et les efforts opiniâtres que Gortchakoff fit pour conserver à cet homme intrigant la position qu'il avait perdue portèrent an .crédit du chancelier de TEmpire un coup dont il ne s'est jamais relevé. Aucune alliance n'est aussi appréciée en Russie que l'alliance américaine, qui est considérée par les uns comme le gage d'un développement libéral a l'intérieur, par les autres comme la garantie d'une heureuse solution de la question d'Orient et de lanéantissèment de la puissance anglaise en Europe et en Asie. Avoir mis cette alliance au jeu par vanité et avoir protégé un diplomate qui l'avait mise sérieusement en question, c'est là, aux yeux des membres du parti national et de bien d'autres personnes, une faute qu'on ne saurait pardonner môme au héros de 1863.

Certains symptômes indiquaient déjà que la position de cet homme d'État naguère aimé de tous était ébranlée, et qu'il se survivait à lui-même; on répandait à chaque instant à Saint-Pétersbourg des bruits concernant la retraite prochaine de Gortchakoff, et l'on discutait depuis plusieurs années la question de savoir si le personnage désigné pour lui succéderétait Walouïeff ou lecomte Schouwaloff, ouignatieff, ambassadeur àConstantinople, ou bien le baron Budberg, ancien ambassadeur à Paris. On rappelait avec ironie au prince qu'il avait depuis lontemps rempli sa double mission, consistant à déneutraliser la mer Noire et à consolider la

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position de son fils Michel (le même qui, après avoir été le fléau de l'ambassade russe à Berlin, ne fut pas invité à occuper le poste de Stuttgard, malgré les allusions non équivoques de son père, et est devenu ministre en Suisse). On donnait en outre à entendre au vieil homme d'État qu'il n'avait plus de lauriers à cueillir. Le prince resta à son poste, bien qu'on lui eût présenté son futur successeur dans la personne du comte Pierre Andréïéwitch SchouwâlolT. L'empereur le voulait, et lé prince voulut aussi, d'autant plus qu'on l'autorisa une fois pour toutes à aller chaque été aux eaux dans l'Ai* lemagne du Sud ou en Suisse. C'est surtout pour montrer au monde que le représentant de l'ancienne école ne se survivait pas encore et ne se sentait pas superflu que le prince GortchakofT a pris deux fois depuis Tété de l'année dernière l'initiative de manifestations politiques inattendues. La convocation de la conférence de Bruxelles, chargée de fixer les bases d'un nouyeau droit des gens en temps de guerre a fourni au chancelier l'occasion d'imposer aux membres prétentieux de la jeune génération diplomatique par ses connaissances approfondies en matière de droit international, de satisfaire les penchants humanitaires de l'empereur et de prouver au peuple russe sa réputation de représentant des idées modernes. Aux yeux delà nation russe, ce but est complètement atteint, et l'on a aussi réussi à montrer que la politique de la Russie est indépendante de celle de Berlin, en refusant de reconnaître Serrano. Les louanges nombreuses que les journaux de Moscou et de Saint-Pétersbourg ont. accordées au chancelier,

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lorsqu'il a eu l'heureuse idée de ne pas adhérer à la reconnaissance superflue d'un aventurier ambitieux, devenu finalement le simple organisateur de la restauration des Bourbons, ont rappelé vivement au prince Gortchakoff la magnifique époque qui s'est écoulée pour lui entre 1860 et 1870 -et ont versé sur sa veillesse un rayon de soleil qui Ta réchauffée et réjouie. Il se trouvait en effet dans une situation assez avantageuse pour être sûr que Ton ferait à Berlin contre fortune bon cœur et qu'on s'y donnerait Tair de n'avoir pas' remarqué l'intention renfermée dans le refus du gouvernement de Saint-Pétersbourg, et pour pouvoir fermer.de nouveau à bon marché la bouche des braillards de l'intérieur. Aux enthousiastes nationaux qui demandaient une politique purement russe, on répondit, comme oft l'avait déjà fait plusieurs fois, que la Russie ne s'était jamais mise à la remorque de la politique berlinoise, mais l'avait au contraire exploitée dans son propre intérêt, autant qu'il était nécessaire et possible. Aux derniers partisans du système de Nicolas on donna, comme fiche de consolation, l'assurance qu'on n'avait pas voulu anticiper sur l'éventualité d'une restauration carliste' ; mais on prouva à toute l'Europe que le vieil homme d'Etat mis à l'écart était dans certains cas plus perspicace et calculait l'avenir avec plus d'exactitude que son

1. Une grande partie des vieux diplomates russes, en particulier ceux qui sont restés longtemps dans les petites cours de Tltalie et de rAIlemagne, en ont toujours voulu à Gortchakoff d*avoir abandonné les principes de la légitimité, et se sont souvent joints, d'une manière très-visible , aux adversaires nationaux du bismarckismey sans être, il est vrai, jamais parvenus à rien.]

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