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CHAPITRE II

Ii£ PRINCE GOBTCHAKOFF

Lorsque Tempereur Alexandre I*' fit son entrée à Saint-Pétersbourg, après le congrès de Vienne et fut salué sous Tare de triomphe récemment construit (trakhmalvaïa tvorata, dans la langue du peuple), comme le libérateur et le pacificateur de TEurope , il était entouré de tout un état-major de diplomates distingués ; les noms de Gapo distria, de Pozzo di Borgo, de Razoumowsky, du comte de Stackelberg et du baron d'A^nstett, étaient connus du monde entier et cités avec plus 9U moins de considération par les hommes d*État allemands, français et anglais; mais aucun de ces personnages n*avait eu la chance de diriger la politique extérieure de la Russie. De même que son frère, Vange ■blanc de M** de Krudener n'avait réellement confiance que dans les hommes d'État qui se soumettaient d'une manière absolue et dont le principal talent consistait à mettre habilement en pratique les idées des autres. Alexandre P' était capable d'écouter avec une curieuse attention les conseils de ses amis grecs, alsaciens et corses ; on pouvait le décider à les suivre pendant un

certain temps ; mais il était impossible à ce monarque méfiant, despotique et sournois, en dépit de son humanité, de se soumettre d'une manière durable à un esprit supérieur. Ajoutons que le conseiller le plus influent de l'empereur, le ministre de la guerre, comte Araktchéieff, qui nourrissait déjà à cette époque-là des projets réactionnaires et dont tous les efforts avaient pour but de détruire les institutions créées dans la période libérale du règne d'Alexandre P% avait une prédilection toute particulière pour le membre le moins apparent et le plus insignifiant de l'état-major diplomatique, le petit comte de Nesselrode, né à Lisbonne et entré au service de la Russie, et répétait sans cesse à l'empereur que cet homme avait Voir d'un véritable diplomate.

Nesselrode fut d'abord chargé d'une manière provisoire de la direction du ministère des affaires étrangères; il en fut chargé définitivement lorsqu'il se montra disposé à traduire par des faits le jugement défavorable de l'empereur touchant l'insurrection de Grèce et à fournir à fournir à son maître un appui contre Capo d'Istria et contre l'enthousiasme du peuple russe, qui soutenait avec ardeur les frères « orthodoxes » soulevés contre les « infidèles. » Il arriva en outre que le pauvre comte westphalien eut l'habileté d'épouser la fille du richissime comte Gourieff, qui n'était ni belle ni aimable , et entra ainsi dans le sein d'une famille influente et nombreuse. Nesselrode, fonctionnaire insignifiant et renfermé <lans sa spécialité, était, du reste, peu gênant et ne barrait le chemin à

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personne. Nicolas le troava donc à son avènement au trône, au mois de décembre 4825, et comme il ne se fit nullement prier pour se conformer à la politique philhellène de son nouveau maître aussi complaisamment qu'il s'était conformé aux vues conservatrices d'Alexandre et de Mettemich (que le comte considéra pendant toute sa vie comme l'idéal de l'homme d'État), il lui fut facile de se maintenir dans sa position. Il y resta trente-quatre ans et dut surtout ce bonheur à son tempérament calme, à sa prédilection pour les chemins frayés, à la facilité avec laquelle il s'instruisait, et principalement à ce fait que Nicolas montra, jusque vers 1845, une méfiance marquée pour la haute noblesse russe et s'entoura autant que possible d'Allemands pleins d'exactitude dans les affaires. La moitié des grandes familles avaient été impliquées dans l'insurrection du mois de décembre 1825, et une grande partie de l'autre moitié avait une attitude telle qu'iJ était permis de se demander si elle ne verrait pas avec plaisir une diminution de la puissance du tzar au profit de la noblesse. Quant aux Allemands de la cour et des hautes sphères de l'armée, qui avaient à redouter la haine du parti national, on était sûr qu'ils pensaient autrement, et l'empereur avait, à son point de vue, raison de favoriser ces mame/ow As de l'Empire. Le chancelier profita naturellement à un haut degré de ce que le penchant de l'empereur s'accordait sur ce point avec le sien.

Lorsque les maladresses commises à Turin par Kakoschkine eurent mis en circulation ces paroles signifi-

catives : « Ces Russes me font toujours du gutgnonl » il fut de règle pendant vingt ans, de confier tous les postes diplomatiques importants à des Allemands; la Russie fut représentée à Londres par le prince Lieven, plus tard, par le baron Brunnow, à Paris, par le comte Pahlen, à Vienne, par le comté Stackelberg, à Berlin, par le baron Meyendorff, à Dresde, par M. de Schrœder, etc. *.

On ne peut pas reprocher à Nesselrode d'avoir contribué à remettre en honneur les « saintes traditions nationales, » qui semblaient de nouveau être de mode par suite des événements de 1848, mais qui n^étaient au fond qu'une nouvelle dénomination pour le système qui consiste à séparer la Russie de TOccident et à montrer des égards plus grands pour les intérêts de la noblesse

1. Le comte Nesselrode a su prendre soin de ses plus proches parents, en dépit de leur nationalité ; mais leur bonne fortune n'a pas toujours duré. Le comte Chreptowitch, gendre du chancelier, a été pendant un certain temps ministre de Russie à Ck)penhague; mais il a eu des raisons pour échanger ce poste contre un emploi sans influence, mais , il est vrai , bien rétribué. Le fils de Nesselrode, le comte Dimitri , a été , pendant quelques années , ministre plénipotentiaire à Athènes, mais il était si peu fait pour ce poste, qu'il fut forcé de donner sa démission. La femme de ce personnage a eu , comme on ^t , avec Alexandre Dumas fils , des relations qui ont été, pour le « respectable » chancelier, une source de chagrin et de soucis. La deuxième fille de Nesselrode a épousé le lieutenant saxon de Scebach , qui n'entra dans la carrière diplomatique que grâce à la protection de son beau-père, et se fit surtout remarquer pendant la guerre de Crimée par le zèle avec lequel il soutint les intérêts de la Russie. La troisième fille du chancelier a épousé le riche aventurier grec Kalergis , qui avait su , en corrompant la gouvernante des filles du comte Nesselrode, s'emparer du cœur des dames de la maison. Madame Kalergis était considérée comme plus intelligente et plus vive que tous les antres enfants de Nesselrode.

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russe et qui était alors poassé àTexcès. On ne peut pas non plus lui reprocher le manque de réflexion avec lequel la politique russe s'engagea, dès 1852, dans la voie qui la conduisit à la guerre d'Orient. En sa qualité de diplomate de Tancienne école, le comte s'était vivement réjoui de l'expédition de Hongrie et des lauriers à bon marché qu'elle lui avait procurés ; les complications militaires sur une grande échelle lui déplaisaient au contraire infiniment, parce qu'elles produisent des hommes nouveaux et parce qu'elles pouvaient éveiller l'esprit national russe, dont le chancelier, qui avait passé toute sa vie dans le cosmopolite Saint-Pétersbourg, ne comprenait ni n'aimait le langage. Si tout s'était passé comme il le désirait, la Russie se serait contentée de la puissance qu'elle possédait; elle aurait continué de suivre tranquillement son système traditionnel et aurait évité avec soin d'en mettre la solidité à l'épreuve. Aussi la plus grande partie des diplomates russes (en tant qu'ils ne se permettaient pas de travailler par-dessus la tête du chancelier, selon les vues de l'empereur) étaientils partisans de la paix dans les années qui précédèrent la guerre d'Orient, et des personnes mal informées ont seules pu prétendre que Kisseleff et Brunnow avaient inspiré avec intention, par leurs rapports, une folle confiance à l'empereur, qui s'était flatté de tout temps d'être son propre ministre des affaires étrangères ^.

1. Od peut considérer comme certain que Kisseleff conseilla à Temperenr d'éviter la guerre et de s'entendre avec la France. Quant à Brunnow, il est vrai qu'il se laissa tromper par les renseignements de ses amis aristocratiques de Londres sur Vétat de Topinion publique de fAngleterre.

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Après la mort de son deuxième maître, Nesselrode resta à son poste, à contre-cœur et seulement par convenance. La conclusion du traité de Paris de 1856 fournit à cet homme vieux et las, qui ne pouvait pas s'accoutumer à la nouvelle ère, l'occasion de prendre sa retraite. Il s'empressa d'en profiter et put désormais s'occuper d'une manière plus exclusive de ses incomparables jardins, achever ses mémoires, qui sont, du reste, fort peu intéressants, et passer ses soirées à une table de whist ou dans le petit cercle intime de l'impératrice douairière. Les bases du système qu'il avait cru représenter furent renversées par le désaccord avec l'Autriche ; la nouvelle politique, qui avait pour devise : Austria delenda^ était aussi incompréhensible pour le vieux parrain de la Sainte-Alliance que le principe de la nationalité slave, auquel le libéralisme russe, qui s'était tout à coup éveillé, s'efibrçait, sans motifs bien plausibles, d'assigner comme représentant le prince Gortchakoff. L'apparition de ce nouvel astre national était aussi le commencement d'un régime tout différent pour le ministère des affaires étrangères de Russie.

Le prince GortchakofiP, ancien élève du lycée et, comme tel, ami d'enfance du poëte Pouchkine, était entré dans la carrière diplomatique quelques années après l'élévation de Nesselrode au poste de Ministre des affaires étrangères. Il avait déjà acquis à son premier poste (il était secrétaire d'ambassade à Londres, du temps de lieven) la réputation d'un homme capable; mais il ne s'était fait connaître d'une manière réelle-

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ment avantageuse qu'en 1842, époque à laquelle il fut envoyé de Vienne à Stuttgard pour remplir dans cette petite capitale les fonctions de ministre plénipotentiaire. Toute la Russie se demandait alors si l'empereur réussirait à procurer aux plus jeunes de ses filles un mariage plus conforme à leur rang que celui qui avait été conclu par la grande-duchesse Marie. La fille ainée de l'empereur, qui se distinguait par sa beauté et par son:, telligence, autant que par l'ardeur de son tempérament, avait désiré épouser le duc Max de Leuchtenberg, fils d'Eugène de Beauhamais, qui était un bel homme, mais un officier insignifiant, et professait en outre la religion catholique. Elle avait profité d'un moment de faiblesse de son père pour l'engager à donner son consentement à ce mariage. Elle avait ainsi froissé de la manière la plus sensible sa famille, la cour, le clergé et une grande partie de la nation, et elle s'était rendu à elle-même un très-mauvais service; car son

union avec ce duc léger et sans caractère fut assez

malheureuse. Les amis de l'empereur et les diplomates étrangers avaient en vain remué ciel et terre pour empêcher la grande-duchesse d'épouser un prince dont le seul nom était un sujet de contrariété pour tous les cœurs légitimistes. Nicolas qui, au fond, fut toujours un tendre père, était lié par la parole qu'il avait donnée à sa fille et n était pas homme à manquer à une promesse qui s'accordait secrètement avec ses désirs intimes^ a Mon cher Orlofl*, avait-il répondu à son ami, le chef de la troisième section, qui l'engageait à s'opposer au mariage, si vous aviez comme moi de grands enfants et que vous pussiez

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