SES RELATIONS AVEC LES AUTRES SCIENCES 9I
(les principaux attributs de la méthode positive. La participation de la sociologie à la composition du fonds commun des ressources intellectuelles consiste dans l'introduction du mode d'exploration que j'ai signalé sous le nom de méthode historique. Ce nouveau moyen d'investigation, dont la manifestation était réservée à la sociologie, est plus ou moins applicable à toutes les sciences. Il suffît, en effet, de concevoir chaque découverte à l'instant où elle s'accomplit comme constituant un phénomène social qui fait partie de la série générale du développement humain, et à ce titre soumise aux lois de succession et aux méthodes d'exploration qui caractérisent cette grande évolution. D'un tel point de départ, on embrasse aussitôt l'universahté de la méthode historique. Par une telle méthode, on rend les découvertes scientifiques susceptibles d'une certaine prévision rationnelle en appréciant le mouvement antérieur de la science, suivant les lois de la marche de l'esprit humain.
Parvenue à une telle spécialité, la prévision historique ne saurait comporter des déterminations bien précises. Mais elle fournira d'heureuses indications sur le sens général des progrès immédiats, de manière à éviter surtout l'énorme déperdition de forces intellectuelles, qui se consument en essais hasardés dont la plupart ne comportent aucun succès. En comparant l'état présent de chaque science, ou même de chaque grand sujet scientifique, à la suite des états antérieurs, on assujettira l'art des découvertes à une sorte de théorie susceptible de guider le génie individuel, dont la marche propre ne saurait être indépendante du développement collectif, La méthode historique est donc destinée à dominer l'usage de toutes les autres méthodes scientifiques, et à transporter à l'ensemble une progression sagement ordonnée qui n'existe encore que pour les détails. JMais, pour que de telles propriétés puissent être réalisées, il faut que cette méthode transcendante se subordonne à l'esprit de la science où elle prend naissance. La principale condition consiste à ne jamais considérer le développement d'une science quelconque indépendamment de la progression totale.
Ainsi, la sociologie, qui fournit cette nouvelle méthode, devra plus ou moins présider à son application d'après la conception du développement humain. L'état présent des
sciences devrait déjà offrir quelques traces de ce moyen supérieur de spéculation ; mais sa complication et son développement à peine naissant ne permettent pas d'en apercevoir des exemples très prononcés. Le système des connaissances positives n'en présente encore qu'un seul témoignage irrécusable, qu'il faut aller puiser dans la science mathématique, destinée, à raison de son essor plus simple et plus rapide, à donner des exemples de tous les procédés logiques. Cet exemple est fourni par les chapitres préliminaires des diverses sections de la mécanique analytique de Lagrange. En exposant la fihation des conceptions de l'esprit humain relatives à la mécanique rationnelle depuis l'origine de la science jusqu'à nos jours, Lagrange a pressenti l'esprit de la méthode historique. Je ne saurais trop recommander la méditation de cette éminente composition, où réside le seul exemple qui puisse donner une idée convenable de l'histoire telle que je l'ai caractérisée.
Ces indications permettent de constater l'importance de la réaction de la sociologie sur les autres sciences. D'une part, la science sociale subordonne les différentes sciences à la théorie du développement humain, et elle manifeste leurs relations mutuelles ; d'autre part, elle assujettit leurs divers modes d'investigation à une méthode plus élevée, propre à en diriger l'usage.