CHAPITRE V
Sommaire. — Slnliquc sociale, ou théorie de Tordre spontané des
sociétés.
La partie dynamique de la science sociale nous occupera presque exclusivement; cependant je crois devoir donner quelques notions de statique sociale, sans lesquelles la suite de notre travail ne saurait être comprise.
J'apprécierai les conditions d'existence sociale relatives, d'abord à l'individu, ensuite à la famille, et enfin à la société.
En ce qui concerne l'individu , nous pouvons écarter toute démonstration de la sociabilité de l'homme, contrairement aux fausses appréciations qui consistaient à attribuer aux combinaisons intellectuelles la prépondérance dans la conduite de la vie, et à exagérer l'influence des besoins sur la création des facultés. Une simple considération suffit à montrer la fausseté d'une doctrine qui fait dériver l'état social de lulilité que chacun en retire pour la satisfaction de ses besoins. En effet, cette utilité n'a pu se manifester qu'après un long développement de la société.
Je dois signaler l'influence des plus importants attributs de la nature humaine qui ont donné à la société son caractère propre, qu'aucun développement ne saurait altérer.
La continuité d'action constitue en tout genre une indispensable condition de succès. Cependant l'homme répugne spontanément à une telle persévérance, et ne trouve d'abord de plaisir dans l'exercice de son activité qu'autant qu'elle est suffisamment variée. Les facultés intellectuelles étant les moins énergiques, leur activité, pour peu qu'elle se prolonge, détermine chez la plupart des hommes une fatigue insupportable. Par une déplorable coïncidence, l'homme a le plus besoin du genre d'activité auquel il est le moins apte. Nous
devons noter cette discordance comme un premier document fourni à la sociologie par la biologie.
L'état spéculatif ne peut être produit, et surtout maintenu, que par une puissante impulsion hétérogène entretenue par des penchants moins élevés, mais plus énergiques. La nature de Fhomme devient d'autant plus éminente que cette excitatation étrangère résulte de penchants plus élevés, plus particuliers à notre espèce.
L'économie sociale serait sans doute plus satisfaisante, si dans la nature de l'homme la prépondérance des passions était moins prononcée. Si nous supposions cet ascendant transporté aux facultés intellectuelles, la notion de l'organisme social deviendrait inintelligible ; car la prépondérance des facultés affectives est indispensable, non seulement pour faire sortir Fintelligence de sa léthargie, mais encore pour donner à son activité une direction et un but, sans lesquels elle s'égarerait en d'incohérentes spéculations. Les plus mystiques efforts de l'extase théologique pour s'élever à la notion de purs esprits, affranchis des besoins et étrangers aux passions, n'ont abouti qu'à la représentation d'une sorte d'idiotisme transcendant, éternellement absorbé par la contemplation vaine et presque stupide de la majesté divine. Ainsi, sous ce premier aspect, l'économie de l'organisme social est ce qu'elle doit être, sauf le degré, qui seul pourrait être autrement conçu.
Le second caractère social de la nature humaine consiste en ce que les instincts les moins élevés et les plus égoïstes ont une prépondérance sur les plus nobles penchants relatifs à la sociabilité. On s'efforçait, au siècle dernier, de réduire à l'égoïsme la nature morale de l'homme, en méconnaissant la spontanéité qui nous fait compatir aux douleurs de tous les êtres sensibles, aussi bien que participer à leurs joies au point d'oublier quelquefois en leur faveur le soin de notre propre conservation. L'école écossaise avait déjà ébauché la réfutation de ces extravagances. Nos affections sociales sont inférieures en persévérance et en énergie à nos affections personnelles ; cependant le bonheur commun dépend surtout de la satisfaction des premières, qui seules, après avoir produit l'état social, le maintiennent malgré la divergence des plus puissants instincts individuels.
STATIQUE SOCIALE qS
En apiMVciant rinlluencc de colle dernière donnée biologique, il l'aul concevoir également la nécessilé d'une telle condition, dont on peut seulement déplorer le degré. Par des motifs analogues aux précédents, il est aisé de comprendre cpie la prépondérance des instincts personnels peut seule imprimer à rexislence sociale un caractère déterminé en assignant un but à l'emploi de l'activité individuelle. En effet, la notion de l'intérêt général ne serait pas intelligible sans celle de l'intérêt particulier, puisque la première résulte seulement de ce que la seconde offre de commun chez les divers individus. Si Ton pouvait supprimer en nous la prépondérance dos instincts personnels, on détruirait notre nature morale, au liou de l'améliorer ; car les affections sociales, dès lors privées de direction, tendraient à dégénérer en une vague et stérile charité.
Quand la morale des peuples avancés nous a prescrit d'aimer nos semblables comme nous-mêmes, elle a formulé le précepte fondamental, avec ce juste degré d'exagération qu'exige l'indication d'un type au-dessous duquel la réalité no sera jamais que trop maintenue. Mais, dans ce sublime précepte, l'instinct personnel ne cesse pas de servir de guide et de mesure à l'instinct social. De toute autre manière, le but eût été manqué. En effet, comment celui qui ne s'aimerait pas pourrait-il aimer autrui? Ainsi la constitution de l'homme n'est pas, à cet égard, vicieuse. On ne doit redouter que la trop faible intensité de ce modérateur, dont la voix est si souvent étouffée même dans les meilleurs naturels, où il parvient si rarement à commander la conduite.
Si Ihomme devenait plus bienveillant, cela équivaudrait dans la pratique sociale à le supposer plus intelligent, non seulement en vertu du meilleur emploi qu'il ferait alors de son intelligence, mais encore en ce que celle-ci ne serait plus aussi absorbée par la discipline qu'elle doit imposer à la prépondérance spontanée des penchants égoïstes. La relation réciproque n'est pas moins exacte, bien qu'elle soit moins appréciable ; car tout développement intellectuel équivaut pour la conduite à un accroissement de bienveillance, soit en augmentant l'empire de l'homme sur ses passions, soit en rendant plus net et plus vif le sentiment des réactions déterminées par les divers contrats sociaux. Sous le premier aspect,
une grande intelligence ne saurait se développer sans un certain fonds de bienveillance, qui peut seul procurer à son élan un but éminent et un large exercice. De même, tout essor intellectuel tend à faire prévaloir les sentiments de sympathie en écartant les impulsions égoïstes, et en inspirant en faveur de Tordre une prédilection spontanée, susceptible de concourir aussi heureusement au maintien de Tharmonie sociale que des penchants plus vifs et moins opiniâtres. La destination de la morale, en ce qui concerne l'individu, consiste à augmenter cette double influence modératrice, dont l'extension graduelle constitue le premier résultat du développement de l'humanité.
Telles sont, sous cet aspect élémentaire, les deux sortes de conditions qui déterminent le caractère de l'existence sociale. D'une part, l'homme ne peut être heureux que par un travail soutenu plus ou moins dirigé par l'intelligence, et cependant l'exercice intellectuel lui est spontanément antipathique. D'autre part, les facultés affectives sont seules profondément actives, et leur prépondérance fixe la direction et le but de l'état social. En même temps, les penchants sociaux sont seuls propres à produire et à maintenir le bonheur privé; néanmoins l'homme doit être dominé par l'ensemble de ses instincts personnels. Cette double opposition indique le germe de la lutte entre l'esprit de conservation et l'esprit d'amélioration. Le premier est inspiré parles instincts personnels, et le second par la combinaison de l'activité intellectuelle avec les divers instincts sociaux.
Nous allons apprécier maintenant les conditions d'existence sociale relatives à la famille.
Tout système devant être formé d'éléments qui lui soient homogènes, l'esprit scientifique ne permet pas de regardei' la société comme composée d'individus. L'unité sociale consiste dans la famille, au moins réduite au couple qui en constitue la base. La famille présente le germe des dispositions de l'organisme social ; elle constitue un intermédiaire entre l'individu et l'espèce. C'est par là que l'homme commence à sortir de sa personnalité, et apprend à vivre en autrui.
La constitution delà famille, loin d'être invarialjle, reijoit des moflifications plus ou moins profondes, dout lensemble