APPLICATION DE LA PHILOSOPHIE POSITIVE A L'ÉDUCATION
C'est en 1876 que j'ai commencé à résumer le Cours de Ph ilos op h ie pos itive .
Publié en 1881 et épuisé depuis, mon Résumé formait deux volumes in-8°. J'ai signé cet ouvrage du pseudonyme Jules Rig. Traduit en allemand par Kirchmann, il a été publié à Heidelberg, en i883 (1). Une autre traduction en langue tchèque a paru à Prague, en 1889 (2).
Je publie aujourd'hui, sous le titre la Sociologie d'Auguste Comte, le second volume du Résumé de la Philosophie positive. .
Il ne m'a pas semblé utile de rééditer le premier volume, dont la lecture exige des notions scientifiques, peu famihères à certains philosophes.
D'autre part, les savants de notre époque se désintéressent trop des études philosophiques.
Enfin, vu le progrès des sciences, l'œuvre de Comte est forcément arriérée.
On est trop porté à faire rejaillir sur l'ensemble de la philosophie positive le discrédit dans lequel sont tombées certaines conceptions de son fondateur. Il faudrait pourtant se rap-
■1) La Revue occldenlale, dirigée par M. Pierre Laffitte, t. XI, p. 429. ^2j Ibid.A. XIV, seconde série, p- 81.
Comte. — Sociologie. a
Il SOCIOLOGIE
peler que la théorie des tourbillons, imaginée par Descartes, a laissé intact le Discours de la méthode.
Tant que la science conservera sa méthode d'observation et d'expérimentation, elle ne fera qu'affermir la philosophie positive.
Je poursuis un même but depuis longtemps. On peut en trouver le témoignage dans mon Projet d'organisation des Ecoles pratiques (i).
Voici en effet ce que j'écrivais en 1876 :
(( J'appartiens à l'action plutôt qu'à la spéculation, et, comme je le disais dernièrement à M. Camille Chabaneau (2), mon ambition serait de fonder la plus belle école du monde.
« J'ai commencé, dans le pays de l'éducation, un voyage qui n'est pas encore achevé.
« J'ai rapporté de ce voyage une collection de souvenirs dont le nombre toujours croissant a fini par exiger une classification méthodique, afin de pouvoir s'appliquer à mon projet d'école.
« Mais, pour classer, il faut avoir une méthode, et je suis resté longtemps sans en posséder une. Je me suis enfin adressé à l'œuvre de Comte. J'y ai trouvé ce que j'avais inutilement cherché ailleurs.
« J'ai résolu alors de passer mes idées et mes projets au crible de la méthode positive. »
J'extrais encore du même opuscule le passage suivant :
« Quel est mon but? Instituer une éducation nationale, qui fasse revivre chez nos enfants toute l'individualité de la nation française, telle qu'elle existe aujourd'hui, dans ce qu'elle offre de plus utile, de meilleur, de plus beau et de plus vrai en tout genre.
« Ce n'est pas au moyen du livre, c'est par l'école, édifiée
(1) Paris, Ch. Dclagravc, édiicur.
(2) M. Camille Chabaneau, chargé du Cours de langue et littérature françaises à la Faculté des lettres de «Montpellier, a bien voulu revoir toutes les épreuves du second volume de mon Résumé de la Philosophie posiliue. Je lui renouvelle rcxpression de ma vive gratitude.
Préfacé m
sur de nouvelles bases, que ce but pourra être atteint. »
\ présent, j'ai terminé mon voyage : j'ai pris ma retraite, mais mon Init est resté le môme et, si la maladie ou la mort m'empêchent de l'atteindre, du moins je le ferai apercevoir à d'autres, qui, plus jeunes ou plus heureux, y toucheront sans doute un jour.
Pour toute œuvre de longue durée, il faut songer à préparer ses successeurs. Et quelle œuvre de plus longue durée que l'éducation?
Sans doute, la philosophie positive n'aurait pu faire de moi un éducateur. Elle ne saurait, en aucun cas, dispenser des études et des travaux inhérents aux diiïerentes spécialités. Mais chaque spécialiste peut y trouver ce que j'y ai trouvé moimême, une méthode et une conception générale de sa spécialité, envisagée comme faisant partie de l'ensemble de l'économie sociale.
Les deux principales applications de la sociologie étant la politique et l'éducation, je ne saurais trop engager les hommes politiques et les éducateurs à s'adonner, dans l'intérêt même de leur spécialité, aux études sociologiques.
En effet, on n'est plus arpenteur sans connaître la géométrie, ni astronome sans avoir étudié les mathématiques transcendantes, ni géologue ou minéralogiste sans être également chimiste, ni médecin ou naturaliste sans avoir fait des études biologiques.
Ce n'est qu'en politique et en éducation qu'on se mêle de discuter et d'écrire à tort et à travers, et d'agir, de diriger et de commander en maître, lorsque les circonstances s'y prêtent, dans tout le domaine de ces deux sciences concrètes, sans même connaître le premier mot de la science abstraite dont elles dépendent.
L'ignorance publique exphque une pareille aberration, qui ne pourrait pas se produire dans une civilisation plus avancée.
L'étude de la sociologie fera d*isparaître certaines conceptions, assez semblables aux chimères astrologiques et alchimiques, qui ont encore cours dans la politique et dans l'édu-
cation, dont l'état actuel est loin d'être satisfaisant au point de vue scientifique.
A côté de notions exactes qui remontent aux anciennes civilisations, et malgré l'expérience et les leçons acquises dans la suite des siècles, il y a encore des théories qui ressemblent passablement à la théorie du phlogistique. Cette théorie semblait satisfaisante, très raisonnable, évidente même, à tous les savants du siècle dernier. Lavoisier l'a fait disparaître, comme Pascal avait précédemment renversé la théorie de^ l'horreur du vide.
Il est donc nécessaire d'opérer un triage entre le vrai et le faux, et, pour cela, de passer au crible de la méthode positive toutes nos conceptions pédagogiques et politiques.
Ce que j'ai fait pour mes idées pédagogiques, j'engage les éducateurs à le refaire de leur côté, soit pour contrôler les résultats que j'ai obtenus, soit pour en chercher d'autres directement, sans se préoccuper le moins du monde de mes humbles travaux.
J'engage également les hommes politiques à opérer de la même façon dans leur propre domaine.
Les médecins nous ont donné l'exemple en renouvelant la thérapeutique pour la mettre au niveau du progrès scientifique, et en renonçant à la recherche de la panacée, condamnée par la science.
État actuel de la politique. — Gambetta, qui devait s'y connaître, définissait ainsi la politique actuelle :
« Il viendra certainement un jour où la pohtique, ramenée à son véritable rôle, ayant cessé d'être la ressource des habiles et des intrigants, renonçant aux manœuvres déloyales et perfides, à l'esprit de corruption, à toute cette stratégie de dissimulation et de subterfuges, deviendra ce qu'elle doit être, une science morale, expression de tous les rapports des intérêts, des faits et des mœurs, où elle s'imposera aussi bien aux consciences qu'aux esprits, et
PRKFACE V
dictera les règles du droit des sociétés humaines (i). » Ainsi, d'après Gambetta, la politique actuelle est la ressource des habiles et des intrigants. Elle a recours aux manœuvres déloyales et perfides, à l'esprit de corruption, à toute une stratégie de dissimulation et de subterfuges. Elle n'est ni une science morale ni Texpression de tous les rapports des intérêts, des faits et des mœurs. Elle ne s'impose pas aux consciences aussi bien qu'aux esprits. Elle ne dicte pas les règles du droit des sociétés humaines.
L'état actuel de la politique est donc loin d'être satisfaisant non seulement au point de vue scientifique, mais surtout au point de vue moral.
État actuel de l'éducation. — On ne saurait trop signaler la magistrale peinture de l'éducation actuelle, que Taine nous a laissée dans son dernier ouvrage.
Chacun devrait lire dans les Origines de la France contemporaine tous les chapitres qui concernent l'éducation. Nous nous bornerons à transcrire ici l'alinéa final.
« Ainsi s'achève en France l'entreprise française de l'éducation par l'Etat. Quand une affaire ne reste pas aux mains des intéressés et qu'un tiers, dont l'intérêt est différent, s'en saisit elle ne peut aboutira bien ; tôt ou tard, son défaut original se manifeste, et par des effets inattendus. Ici, l'effet principal et final est la disconvenance croissante de l'éducation et DE LA vie. Aux trois étages de l'instruction, pour l'enfance, l'adolescence et la jeunesse, la préparation théorique et scolaire sur des bancs, par des livres, s'est prolongée et surchargée, en vue de Texamen, du grade, du diplôme et du brevet, en vue de cela seulement, et par les pires moyens, par l'application d'un régime antinaturel et antisocial, par le retard excessif de l'apprentissage pratique, par l'internat, par l'entraînement artificiel et le remplissage mécanique, par le surme-
i\) La Philosophie positive, Re\ue dirigée par E. Littré et G. WyroubolT, t. X, 1873, p. 3o5.
nage, sans considération du temps qui suivra, de l'âge adulte et des offices virils que l'homme fait exercera, abstraction faite du monde réel où tout à l'heure le jeune homme va tomber, de la société ambiante à laquelle il faut l'adapter ou le résigner d'avance, du conflit humain où, pour se défendre et se tenir debout, il doit être, au préalable, équipé, armé, exercé, endurci. Cet équipement indispensable, cette acquisition plus imrportante que toutes les autres, cette solidité du bon sens, de la volonté et des nerfs, nos écoles ne la lui procurent pas ; tout au rebours, bien loin de le qualifier, elles le disqualifient pour sa condition prochaine et définitive. Partant, son entrée dans le monde et ses premiers pas dans le champ de l'action pratique, ne sont, le plus souvent, qu'une suite de chutes douloureuses ; il en reste meurtri, et pour longtemps, froissé, parfois estropié à demeure. C'est une rude et dangereuse épreuve ; l'équilibre moral et mental s'y altère et court risque de ne pas se rétablir ; la désillusion est venue, trop brusque et trop complète ; les déceptions ont été trop grandes, et les déboires trop forts ; le jeune homme a subi trop de crève-cœur. Quelquefois avec ses intimes, aigris et fourbus comme lui, il est tenté de nous dire : « Par votre éducation, vous nous « avez induits à croire, ou vous nous avez laissés croire que « le monde est fait d'une certaine façon ; vous nous avez « trompés ; il est bien plus laid, plus plat, plus sale, plus « triste et plus dur, au moins pour notre sensibilité et notre « imagination ; vous les jugez surexcitées et détraquées ; « mais, si elles sont telles, c'est par votre faute. C'est pour- (( quoi nous maudissons et nous bafouons votre monde tout « entier, et nous rejetons vos prétendues vérités, qui pour nous « sont des mensonges, y compris ces vérités élémentaires et « primordiales que vous déclarez évidentes pour le sens çom- « mun, et sur lesquelles vous fondez vos lois, vos institu- « tions, votre société, voire philosophie, vos sciences et vos (( arts. »
« Et voilà ce que la jeunesse contemporaine, par ses goûts, ses opinions, ses velléités dans les lettres, dans les art^