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fournir la base de rorganisalioii sociale, ne peut à son tour se développer que par la société elle-même, dont révolution est inséparable de celle de rintelligence. Il n'y a encore d'issue que dans la philosophie théologique, seule apte à former d'abord un système suffisant d'opinions communes.
Sous un autre aspect, la prépondérance de la philosophie théologique a été indispensable au développement intellectuel, l'omme pouvant seule instituer une classe consacrée à Factivité spéculative. Ce second point de vue n'est pas moins effii-ace que le premier pour l'ensemble de notre démonstration sociologique. De plus, l'appréciation en est plus facile, et l'application plus prolongée ; car à cet égard la prééminence sociale de la philosophie théologique a duré, pour ainsi dire, jusqu'à nos jours chez les peuples les plus avancés.
Nous ne pouvons nous former une idée des difficultés que devait offrir, dans l'enfance de l'humanité, l'établissement (lune division entre la théorie et la pratique. Au premier âge social, chez des populations composées de guerriers et d'esclav€s, une corporation dégagée des soins militaires et industriels, et dont l'activité fût surtout intellectuelle, n'eût pu être ni établie, ni tolérée, si la philosophie théologique ne l'avait spontanément introduite, et même investie d'une autorité respectée. Tel est l'office politique de cette philosophie, instituant ainsi une corporation spéculative dont l'existence sociale devait précéder et diriger l'organisation de toutes les autres classes. Ces castes sacerdotales, malgré la confusion de leurs travaux intellectuels et l'inanité de leurs principales recherches, ébauchèrent la première division de la théorie et de la pratique.
Le progrès mental eût été arrêté presque à sa naissance, si la société avait pu rester composée de familles uniquement livrées aux soins de l'existence matérielle et à l'entraînement de l'activité militaire. L'essor spirituel suppose l'existence d'une classe privilégiée jouissant du loisir indispensable à la culture intellectuelle, et en môme temps poussée par sa position sociale à développer le genre d'activité spéculative compatible avec l'état primitif de l'humanité. C'est ainsi que la philosophie théologique, après avoir présidé à l'organisation politique du premier âge social, a réalisé les conditions du
développement futur de l'esprit humain par l'institution d'une classe spéculative.
Telles sont les propriétés intellectuelles, morales et sociales qui concourent à procurer à la philosophie théologique une suprématie aussi indispensable qu'inévitable, à l'origine de l'évolution humaine.
La tendance de toutes les conceptions à un état purement positif a été constatée dans les différentes sciences. Ainsi le terme de l'évolution intellectuelle n'est pas plus susceptible de contestation que son point de départ. Chacun des motifs qui expliquent et justifient l'empire intellectuel de la philosophie théologique le montre en môme temps comme provisoire. Le lecteur peut reprendre, à ce point de vue, les considérations principales ; partout il reconnaîtra que, quand on en prolonge l'application jusqu'à un état social très avancé, elles constatent la décadence de la philosophie théologique et l'avènement de la philosophie positive. C'est même en cela que consiste la délicatesse d'une telle argumentation, dont un esprit sophistique pourrait si facilement abuser pour nier l'utilité de la philosophie théologique.
Cette philosophie, après avoir développé l'intelligence, a fini par tendre partout à la comprimer, depuis que son antagonisme avec la philosophie positive a commencé à se caractériser. De même, dans l'ordre moral, la confiance et l'énergie inspirées par les illusions d'une telle philosophie ont tendu à se changer, sous son empire trop prolongé, en une terreur oppressive et en une langueur apathique, à partir du moment où, sa prépondérance s'étant trouvée compromise, elle a dû retenir au lieu de pousser.
La supériorité de la philosophie positive est aussi indubitable à ce titre qu'au précédent. A elle seule il appartient, dans l'état viril de la raison humaine, de développer en nous, au milieu des entreprises les plus hardies, une vigueur inébranlable et une constance réfléchie, tirées de notre nature sans aucune assistance extérieure et sans aucune entrave chimérique.
Au point de vue social, la philosophie théologique, loin de tendre à unir les hommes suivant sa destination primitive, contribue à les diviser. La propriété de réunir, comme celle de stimuler et de diriger, appartient, depuis la décadence des
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croyances religieuses, à rensemblc des conceptions positives, qui sont seules capables d'établir, d'un bout du monde à l'autre, sur des bases aussi durables qu'étendues, une communauté intellectuelle pouvant servir de fondement à la plus vaste organisation politique. A tous ces titres, l'expérience commence à faire pressentir la destinée des deux philosophies.
La 'philosophie Ihéologique n'a jamais entraîné l'intelligence qu'à défaut d'une meilleure philosophie. En un sujet quelconque, quand, après une préparation convenable, la concurrence des méthodes est devenue possible, l'homme n'a jamais hésité à substituer la recherche des lois des phénomènes à celle de leurs causes comme étant mieux adaptée à sa portée et à ses besoins. La philosophie théologique, même dans la première enfance individuelle ou sociale, n'a jamais pu être universelle, c'est-à-dire que, pour tous les ordres de phénomènes, les faits les plus simples et les plus communs ont toujours été regardés comme assujettis à des lois naturelles, au lieu d'être attribués à la volonté d'agents surnaturels. Adam Smith a très heureusement remarqué dans ses essais philosophiques qu'on ne trouvait, en aucun temps, ni en aucun pays, un dieu pour la pesanteur.
L'existence individuelle ou sociale n'aurait jamais pu comporter aucune prévoyance, si tous les phénomènes humains avaient été attribués à des agents surnaturels, puisque dès lors la prière aurait logiquement constitué la seule ressource pour influer sur le cours des actions humaines. C'est l'ébauche des premières lois naturelles propres aux actes individuels ou sociaux, qui, fictivement transportée à tous les phénomènes du monde extérieur, a d'abord fourni le principe de la philosophie théologique.
Ainsi le germe de la philosophie positive est tout aussi pri mitif que celui de la philosophie théologique, quoiqu'il n'ait pu se développer que beaucoup plus tard. Une telle notion importe à la rationalité de notre théorie sociologique. En effet, la vie humaine ne pouvant offrir aucune création, mais une simple évolution, le développement de l'esprit positif deviendrait scientifiquement incompréhensible, si dès l'origine on n'en apercevait les premiers rudiments. Depuis cette situation primitive, à mesure que les observations se sont étendues et généralisées, cet esprit, d'abord à peine appréciable, a
constamment suivi, sans cesser longtemps d'être subalterne, une progression très lente, mais continue, pendant que la philosophie théologique était toujours réservée pour les phénomènes, de moins en moins nombreux, dont les lois ne pouvaient encore être connues.
La fluctuation intellectuelle constitue la principale maladie de notre siècle ; on y redoute cependant toute opinion décisive, faute de sentir sur quelle base on pourrait l'asseoir. Aussi, malgré Tévidence de l'entraînement de Tesprit humain vers la philosophie positive, voudrait-on conserver à la philosophie théologique une éternelle autorité en rêvant entre elles une conciliation chimérique. Il est vrai que d'abord on n'aperçoit pas une opposition inévitable entre la recherche des lois des phénomènes et celle de leurs causes essentielles. Pourvu que l'étude physique reste toujours subordonnée au dogme théologique, son développement propre peut s'opérer sans conduire à aucun choc direct, l'une des deux philosophies ne paraissant alors destinée qu'à explorer les détails d'un ordre fondamental, dont l'autre doit seule apprécier l'ensemble.
La progression de la philosophie positive a dû même dépendre de cette subalternité ; car, s'il eût pu en être autrement, cette philosophie étant beaucoup trop faible, à l'origine, pour résister avec succès, à une collision immédiate, son premier élan eût été nécessairement comprimé. Mais, depuis que les observations ont perdu leur incohérence, l'opposition des méthodes a développé dans tous les sujets une inévitable hostilité entre les doctrines. Avant que l'antagonisme fût devenu ouvertement prononcé, cette opposition s'est dévoilée, soit par la répugnance de l'esprit positif pour les explications absolues de la philosophie théologique, soit par le dédain de celle-ci pour la marche circonspecte et les modestes recherches de la nouvelle école Toutefois, l'étude des lois réelles paraissait encore pouvoir se concilier avec celle des causes essentielles.
Quand des lois naturelles de quelque portée ont été enfin découvertes, il s'est manifesté une incompatibilité de plus en plus grande entre la prépondérance de l'imagination et celle de la raison, entre l'esprit absolu et l'esprit relatif, et surtout entre l'antique hypothèse de la direction des événements par
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des volontés arbitraires et la possibilité de les prévoir ou de les modifier par les seules voies de la sagesse humaine. Jusqu'à ce que la collision ait pu s'étendre à toutes les parties du système intellectuel, ce qui n'a eu lieu que de nos jours, la spécialité des recherches scientifiques a dissimulé à ceux qui les poursuivaient la tendance de leur ensemble vers une philosophie nouvelle, inconciliable avec la prépondérance de la philosophie théologique. Les esprits spéciaux ont cru alors de bonne foi que, s'interdisant toute enquête sur la nature intime des êtres et sur le mode essentiel de production des phénomènes, les recherches de la physique n'étaient nullement opposées aux explications de la théologie.
Une telle illusion s'est graduellement dissipée, quand l'esprit scientifique, introduisant dans les recherches une marche nouvelle, a fait ressortir, au point de vue logique, le contraste entre la rationalité des procédés appliqués au but le plus abordable et la témérité des tentatives destinées à dévoiler les plus impénétrables mystères. Quant à la doctrine, l'impossibihté de concilier la subordination des phénomènes à des lois naturelles avec leur assujettissement à des volontés mobiles est devenu de plus en plus irrécusable.
La conception d'une providence universelle combinée avec des lois spéciales qu'elle-même se serait imposées ne constitue qu'une concession involontaire de l'esprit théologique à l'esprit positif, par une sorte de compromis qui a été inspiré par l'évolution intellectuelle. Cette transaction, que le catholicisme a surtout organisée en interdisant l'usage habituel des miracles et des prophéties, si prépondérant dans toute l'antiquité, caractérise dans l'ordre rehgieux une situation transitoire analogue à celle qu'indique dans l'ordre monarchique l'institution de la royauté constitutionnelle. A l'un et à l'autre titre, de telles notions sont des symptômes de déclin.
C'est surtout dans l'application que deviennent incontestables pour le vulgaire les différences des diverses philosophies. Il est impossible de concilier aucune philosophie théologique avec le pouvoir de prévoir les événements ou de les modifier, pouvoir qui constitue la principale destination de la philosophie positive. C'est, en effet, par ce double attribut qu'une telle philosophie a obtenu une prépondérance décisive. En comparant son aptitude à satisfaire les besoins intellectuels
de l'humanité avec la stérilité des conceptions dé la théologie, la raison publique, indépendamment de toute lutte directe, n'a pu s'abstenir de condamner involontairement les explications chimériques de celle-ci. Tel est le principal aspect sous lequel s'est manifestée le plus nettement la tendance à une philosophie positive chez ceux qui sont restés le plus fidèles à la philosophie théologique, et qui, sans en faire un usage plus réel dans la vie journalière, lui ont conservé en principe une prédilection fondée sur sa généralité, seul titre légitime qui lui reste à la suprématie sociale.
Après avoir ainsi caractérisé le point de départ et le terme de révolution intellectuelle, nous devons en apprécier l'état intermédiaire. Il importe de n'examiner en un sujet quelconque les cas intermédiaires que sous l'influence de l'analyse préalable des deux cas extrêmes, entre lesquels ils sont surtout destinés à opérer une transition graduelle. La question actuelle nous présente une application de ce précepte logique ; car, après avoir reconnu que l'esprit humain doit partir de l'état théologique et arriver à l'état positif, on peut aisément comprendre la nécessité qui l'oblige à passer de l'un à l'autre à l'aide de l'état métaphysique, lequel ne saurait avoir d'autre destination. Gela résulte de la trop grande opposition qui existe entre l'esprit théologique et l'esprit positif, et du caractère bâtard et mobile des conceptions métaphysiques, susceptibles de s'adapter au déclin de l'un et à l'essor de l'autre, de manière à ménager à l'intelhgence, si antipathique à tout changement brusque, une transition presque imperceptible.
A mesure que la théologie se retire du domaine spéculatif, l'occupation provisoire de la métaphysique y préparc l'avènement de la philosophie positive. Dans chaque cas, toute contestation de suprématie entre ces trois philosophies peut se réduire à une simple question d'opportunité, jugée d'après l'examen du développement de l'esprit humain. La modification de la philosophie théologique s'opère par la substitution graduelle de l'entité à la divinité, lorsque les conceptions religieuses se généralisent en diminuant le nombre des agents surnaturels, ainsi que leur intervention active, et surtout quand elles parviennent, sinon en réalité, du moins en principe, à une rigoureuse unité.
Dans ce dernier état, l'action surnaturelle, })crdaiit sa spé- J
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l'ialilô [>riniilivi\ ahaiulounc la diriM'lioii iinnu'ulialc des phcnoniènoseii laissanl à sa place une mystérieuse enlilé d'abord émanée d'elle, mais à laquelle, par l'usage journalier, l'esprit humain rapporte d'une manière de plus en plus exclusive la production de cha([ue événement. Cette étrange manière de philosopher a été longtemps nécessaire, soit pour faciliter le déclin de la théologie en éliminant peu à peu l'intervention des causes surnaturelles, soit pour préparer l'essor de la science en habituant l'esprit à la considération exclusive des phénomènes. A l'un et à l'autre titre, cette situation transitoire a été indispensable.
La philosophie métaphysique est analogue, à l'égard delà méllunle et de la doctrine, à la philosophie théologique, dont elle ne peut jamais devenir qu'une simple modification. Elle possède seulement une moindre consistance intellectuelle, et par suite une puissance sociale beaucoup moins intense. Ces caractères, qui s'adaptent à son office transitoire dans l'ensemble (le l'évolution humaine, soit individuelle, soit sociale, la rendent moins susceptible de résister à l'esprit positif.
D'une part, la subtilité croissante des conceptions métaphysiques tend à réduire de plus en plus leurs entités à de simples dénominations abstraites des phénomènes correspondants, de manière à rendre ridicules de telles explications, ce qui n'eut pas été aussi facile à l'égard des formes théologiques. D'autre part, l'impuissance organique d'une semblable philosophie doit empêcher, sous l'aspect pohtique, les modifications successives du régime théologique de pouvoir lutter avec la même efficacité contre l'esprit positif.
II faut avoir égard à ma théorie de la hiérarchie scientifique dans toute application de la loi de l'évolution intellectuelle. Je n'ai jamais trouvé d'argumentation sérieuse en opposition à cette loi, si ce n'est celle (pu' l'on fondait sur la considération de la simultanéité, jusqu'ici très commune, des trois philosophies chez les mêmes intelligences. Un tel ordre d'objections ne peut être résolu que par l'usage de la hiérarchie ■ scientifique, qui, disposant les diverses parties de la philosophie selon leur complication et leur spécialité croissantes, conformément à l'ensemble de leurs liaisons, fait comprendre que leur progression a dû suivre le même ordre. Ainsi l'une des phases de l'évolution totale a pu faire coïncider l'état (loMTE. — Socioloiiic. q
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Ihéologique dune science avec Tétat métaphysique et même avec Tétat positif d'une autre science plus simple et plus générale, malgré la tendance de l'esprit humain à l'unité de méthode. Ces anomalies apparentes étant ainsi régularisées, la difficulté ne serait insoluble que si la simultanéité pouvait présenter un caractère inverse ; ce qui, d'ailleurs, prouverait seulement la nécessité de perfectionner ou tout au plus de rectifier la théorie hiérarchique, sans qu'il en rejaillît aucune incertitude sur la loi d'évolution elle-même.
Pour compléter cette longue démonstration, il me reste à établir que le développement matériel a dû suivre une marche correspondante à celle du développement intellectuel. Cette étude supplémentaire étant aujourd'hui mieux conçue que la théorie principale, je n'aurai besoin, après avoir rapidement apprécié l'évolution matérielle, que d'insister sur ëo. corrélation avec l'évolution intellectuelle. Il s'agit d'expliquer la connexité qui lie les deux termes extrêmes et le terme transitoire du développement temporel des sociétés aux phases correspondantes de leur développement spirituel.
Tous les moyens d'exploration applicables aux recherches politiques ont déjà concouru à faire constater la tendance primitive de l'humanité à une vie militaire et sa destination finale à une existence industrielle.
L'antipathie de l'homme primitif pour tout travail régulier ne lui laisse à exercer aucune autre activité soutenue que celle de la vie guerrière, la seule à laquelle il puisse alors être propre, et qui constitue pour lui le moyen le plus simple de se procurer sa subsistance. Quelque déplorable que semble une telle nécessité, son universalité et son développement en des temps même assez avancés pour que l'existence matérielle pût reposer sur d'autres bases doivent faire sentir à tous les philosophes que ce régime militaire a rempli un indispensable office. L'évolution matérielle des sociétés a longtemps exigé la prépondérance de l'esprit militaire; car c'est seulement sous son empire que l'industrie pouvait se développer. Les motifs de cette tutelle sont analogues à ceux qui ont fait accompHr par l'esprit religieux la même fonction provisoire pour préparer le développement de l'esprit scienlili({ue.
Loin d'avoir dirigé d'abord la société temporelle, l'esprit industriel est résullé d'un développement déjà considérable
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qui ne pouvait sèiro 0})éré t|uo sous rinlluonco de l'esprit militaire. Sans eet esprit, les l'amilles seraient demeurées isolées, ee qui aurait empêché toute division du travail, et par suite tout proii'rès de l'industrie. Les propriétés sociales et surtout politiques de lactivilé militaire, quoique ne devant exercer qu'une prépondérance provisoire, sont, à l'origine, conformes à leur fonction civilisatrice. Plusieurs philosophes ont déjà reconnu l'aptitude d'un tel mode d'existence à développer des habitudes de régularité et de discipline, sans lesquelles aucun régime politique n'aurait pu s'organiser.
Cet ensemble d'attributs est adapté à lanature et aux besoins des sociétés primitives, qui ne pouvaient apprendre Tordre à aucune autre école qu'à celle de la guerre. Ainsi, malgré de poétiques rêveries sur l'institution des pouvoirs politiques, on ne peut douter que les premiers gouvernements n'aient été militaires. De même, la première autorité spirituelle ne pouvait être que théologique. L'esprit guerrier n'a pas été seule- I ment indispensable à la consolidation des sociétés politiques ; I il a surtout présidé à leur agrandissement.
Le régime militaire a dû avoir partout pour base l'esclavage individuel des producteurs, afin de permettre aux guerriers le développement dé leur activité. Sans cette condition, l'opération sociale qui devait être accomplie par la progression du système militaire eût été manquée. L'institution de l'esclavage (était destinée à préparer la vie industrielle, ainsi imposée à la majeure partie de l'humanité malgré son aversion pour le travail. En se reportant par la pensée à cette situation primiitive, on ne peut méconnaître la nécessité d'une telle stimulalion.
D'activité industrielle présente la propriété de pouvoir être
Stimulée en même temps chez tous les individus et chez tous
es peuples, sans que l'essor des uns soit inconciliable avec
:elui des autres. Au contraire, la plénitude de la vie militaire
lans une partie notable de l'humanité suppose et détermine
ine compression dans tout le reste ; ce qui constitue même le
)rincipal office social d'un tel régime dans l'ensemble du monde
ivilisé. L'époque industrielle ne comporte d'autre terme que
elui de l'existence progressive de notre espèce ; mais l'époque
lilitaire a dû être limitée au temps d'un suffisant accomplis-
ement des conditions qu'elle était destinée à réaliser. Ce but
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a été atteint quand la majeure par'ie du monde civilisé s'est trouvée réunie sous une même dcmination, comme les conquêtes de Rome l'ont opéré en Europe. Dès lors, l'activité militaire a manqué à la fois d'objet e' d'aliment. Aussi, depuis ce terme, sa prépondérance a-t-ellf assez diminué pour ne plus dissimuler l'accroissement de l'esprit industriel.
L'état industriel diffère tellement de l'état militaire, que le passage de l'un à l'autre régime ne comportait pas plus un accomplissement immédiat que la succession correspondante, dans l'ordre spirituel, entre l'esprit théologique et l'esprit positif. De là résulte l'indispensable intervention d'une situation intermédiaire, semblable à l'état métaphysique de l'évolution intellectuelle, où l'humanité a pu se dégager de la vie militaire et préparer la prépondérance de la vie industrielle. Le caractère équivoque et flottant d'une telle phase sociale, où les diverses classes de légistes devaient surtout occuper la scène politique, a d'abord consisté dans la substitution de l'organisation militaire défensive à la première organisation otïensive, et ensuite dans la subordination, de plus en plus prononcée, de l'esprit guerrier à l'instinct producteur.
Telle est l'évolution temporelle de l'humanité. Tout esprit philosophique doit être frappé de l'analogie que présente cette progression avec la loi relative à la succession des trois états de l'esprit humain. Mais, outre cette similitude, il importe de reconnaître que des liens ont toujours uni, d'abord l'esprit théologique et l'esprit militaire, ensuite l'esprit scientifique et l'esprit industriel, et enfin les deux fonctions transitoires des métaphysiciens et des légistes. Cet éclaircissement portera notre démonstration à son dernier degré de précision et de consistance, et lui permettra de servir de base à Tensemble de notre analyse historique. La suite des faits montrant suffisamment cette remarquable concordance, il sulTit d'en exposer le principe.
La rivalité qui a souvent troublé l'harmonie entre le pouvoir théologique et le pouvoir militaire a dissimulé leur relation aux yeux de plusieurs philoso})hes. En principe, il ne peut exister de véritable rivalité (pie parmi les éléments diiii même système politi(iue. Ouand i\c\\\ pouvoii's égalementj énergiques naissent, grandissent et déclinent simultanémentJ on jXMil être assiir/M|u'ils apj)ai'tiennent au même l'égime. Ln
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lui le no prouvorail une incompalihililô complète (pio si elle avait lieu entre deux éh'Mnents ap[)elés à des Ibnclions analoiiues, et qu'elle fît constamment coïncider raccroisscmcnt de l'un avec la décadence de l'autre. Dans tout système politique, il iloit y avoir une profonde rivalité entre la puissance spéculative et la puissance active. Quels que soient, parmi les vdémeuts du réi»ime moderne, les liens de la science et de l'industrie, il faut s'attendre à des conflits entre les savants et les industriels, à l'époque où leur influence politique deviendra plus prononcée. Ces conflits sont indiqués, soit par Tantipathic intellectuelle et morale qu'inspire aux uns la subalteruité des travaux des autres, soit parla répugnance de ceuxci pour l'abstraction des recherches des premiers et pour le juste orgueil qui les anime.
Os objections étant ainsi écartées, rien n'empêche plus d'apercevoir le lien qui unit la puissance théologique et la puissance militaire. Aucun régime militaire ne saurait s'établir ni surtout durer qu'en reposant sur une consécration théologique. Chaque époque impose par des voies spéciales des exigences équivalentes. A l'origine, où la restriction et la proximité du but ne prescrivent pas une soumission d'esprit aussi absolue, le peu d'énergie de liens sociaux encore imparfaits ne permettait d'assurer le concours de tous que par l'autorité religieuse dont les chefs de guerre se trouvaient alors naturellement investis.
En des temps plus avancés, le but devient tellement vaste et lointain, et la participation tellement indirecte, que, malgré les habitudes de discipline déjà contractées, la coopération resterait insuffisante et précaire, si elle n'était garantie par des convictions théologiques, déterminant envers les supérieurs militaires une confiance aveugle et illimitée. Sans cette corrélation, l'esprit militaire n'aurait jamais pu remplir sa destination sociale. Aussi sa prépondérance n'a-t-elle été réalisée que dans l'antiquité, où les deux pouvoirs se trouvaient en général concentrés aux mains des mêmes chefs.
Une autorité spirituelle quelconque n'aurait pu convenir à la fondation et à la consolidation du gouvernement militaire. Quels que soient, par exemple, les services que, dans les temps modernes, il ait rendus à l'art de la guerre, l'esprit scientifique, par les habitude.4 de discussion qu'il tend à pro-
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pager, n'en est pas moins incompatible avec Tespril militaire. La liaison des pouvoirs militaires et des pouvoirs théologiques est donc suffisamment expliquée. On peut d'abord croire qu'une telle coordination est moins nécessaire à Tinfluence politique de l'esprit théologique, puisqu'il a existé des sociétés purement théocratiques, tandis qu'on n'en connaît aucune qui ait été exclusivement militaire. Un examen plus approfondi fera apercevoir l'efficacité du régime militaire pour consolider, et' surtout pour étendre l'autorité théologique.
Le dualisme de la politique moderne est encore plus irrécusable. Nous sommes très bien placés pour ^'apprécier, parce que les deux éléments ne sont pas encore investis de leur influence définitive, bien que leur développement social soit assez prononcé. Quand la puissance scientifique et la puissance industrielle auront acquis l'influence politique qui leur est réservée, et que leur rivalité se sera pareillement manifestée, la philosophie éprouvera peut-être plus d'obstacles à leur faire reconnaître une similitude d'origine et de destination.
J'ai déjà indiqué l'incompatibilité qui existe entre l'esprit scientifique et l'esprit militaire. On ne peut contester davantage l'antipathie de l'esprit industriel pour l'esprit théologique. La modification des phénomènes d'après les règles d'une sagesse purement humaine ne doit pas sembler moins impie que leur prévision. Suivant la logique barbare, mais rigoureuse, des peuples arriérés, toute intervention de l'homme pour améliorer à son profit l'économie de la nature constitue une sorte d'injurieux attentat au gouvernement providentiel. La prépondérance trop absolue de l'esprit religieux tend à engourdir l'essor industriel par le sentiment exagéré d'un stupide optimisme. Si cette désastreuse consécpience n'a pas été [)lus souvent réalisée, cela tient uniquement à la sagesse sacerdotale, qui a su manier avec habileté un pouvoir aussi dangereux, de manière à développer son influence civilisatrice en neutralisant son action délétère.
La solidarité des deux puissances qui constituent le régime transitoire est une suite de celle dont nous venons d'apprécier le principe à l'égard du régime initial et du régime définitif. La réalité en est tellement irrécusable, qu'elle n'a be-
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soin (raïu'uiio iiulicalion. Ce n'est pas on voyant à l'œuvre les métaphvsieiens et les légistes qu'on peut méconnaître les liens qui les unissent. Nous devons donc regarder comme terminée l'explication complémentaire qu'exigeait la loi de révolution sociale avant de pouvoir être appliquée à l'étude du passé.
Il n'est pas inutile de signaler la conformité d'une telle loi de succession intellectuelle et matérielle avec la coordination que l'instinct de la raison publique a établie dans l'ensemble du passé en y distinguant le monde ancien et le monde moderne, séparés par le moyen âge. Sans engager aucune discussion d'époque sur un rapprochement qui ne saurait être précis, on ne peut méconnaître une analogie entre cet aperçu vulgaire et ma loi sociologique. Loiii de craindre que cette coïncidence ne diminue le mérite de mes travaux, je dois, au contraire, m'en prévaloir, en vertu de cet aphorisme de philosophie positive qui impose à toutes les théories scientifiques l'obligation d'un point de départ conforme aux indications de la raison publique, dont la science ne peut constituer qu'un simple prolongement.
Nous devons maintenant appliquer cette conception sociologique à l'appréciation de l'ensemble du passé. Tel sera l'objet des six chapitres suivants.