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AGE DU POLYTHÉISME

Oiiaïul on compare la conduite de Rome à l'égard des peuples conquis, ou plulol incorporés, avec les horribles vexations et les caprices insultants que les Athéniens, d'ailleurs si aimables, prodiguaient à leurs tributaires de Tarchipel et quelquefois même à leurs alliés, on sent bien que cette seconde nation se hâte d'exploiter, à tout prix, une prépondérance qui n'a rien de stable; tandis que la première marche à la suprématie universelle. Jamais, depuis cette époque, l'évolution politique ne s'est manifestée avec autant de plénitude et d'unité, dans la masse comme d^hs les chefs.

L'évolution morale était en harmonie avec la destination sociale. La morale personnelle était alors cultivée, suivant le génie antique, en tout ce qui pouvait rendre l'homme plus apte à la vie guerrière. Dans la morale domestique, l'amélioration, quoique moins saillante, n'est pas moins réelle, par rapport aux sociétés grecques, où les plus éminents personnages perdaient la majeure partie de leurs loisirs au milieu des courtisanes. Chez les Romains, la considération sociale des femmes et leur légitime influence étaient fort augmentées. La simple introduction des noms de famille, inconnus aux Grecs, suffirait à prouver le progrès de l'esprit domestique. Enfin, malgré la cruauté envers les esclaves, si froidement assimilés aux animaux dans la vie usuelle, la morale sociale s'était perfectionnée au point de vue du sentiment national, modifié et ennobli par de meilleures dispositions à l'égard des vaincus. Chez cette grande, nation, la morale a été, en tout point, dominée par la politique. Un tel peuple était né pour commander, afin d'assimiler. Il était destiné à éteindre, par son universelle suprématie, la stérile activité guerrière qui menaçait de décomposer indéfiniment l'humanité en peuplades antipathiques les unes aux autres.

L'évolution intellectuelle a été développée à Rome en temps opportun : elle ne pouvait consister que dans la continuation du mouvement imprime par la civilisation grecque. Dans ce rôle secondaire, mais indispensable, le peuple romain a montré un empressement supérieur aux puériles jalousies des Grecs. Après avoir reçu toute l'extension dont elle était susceptible, la domination romaine n'a pas tardé à se dissoudre en produisant une dégradation morale à jamais sans égale, parce que jamais il n'a existé une pareille absence de but et de prin-

cipes combinée avec une semblable condensation de pouvoir et de richesse.

Le passage de la république à l'empire était commandé par la nouvelle situation, qui changeait le besoin de s'étendre en celui de conserver. Le régime impérial pouvait non pas réor ganiser mais seulement détruire graduellement un système si fortement combiné pour la conquête. Les empereurs, véritables chefs du parti populaire, n'apportaient aucun nouveau principe d'ordre, et ne faisaient que compléter l'inévitable abaissement de la caste séîiatoriale, sur laquelle tout reposait, et dont la puissance s'était perdue, parce qu'elle n'avait plus de but.

Après'avoir caractérisé les trois modes du régime polythéiste, et déterminé la participation de chacun d'eux à l'évolution humaine, il nous reste à expliquer la tendance de ce système à produire l'ordre monothéiste du moyen âge.

Sous l'aspect intellectuel, la filiation est rendue évidente par la destination de la philosophie grecque à servir d'organe à la décadence du polythéisme. La seule rectification qu'exigent à cet égard les opinions reçues consiste à reconnaître dans cette révolution l'influence du développement de l'esprit positif. Un tel esprit imprimait à la philosophie, même à l'insu de ses promoteurs, cette nature intermédiaire, qui, cessant d'être théologique, sans pouvoir encore devenir scientifique, constitue l'état métaphysique. Le sentiment, d'abord vague et confus, de l'existence des lois naturelles, suscité par la première ébauche des vérités géométriques et astronomiques, a pu seuldonner une consistance philosophique à la disposition au monothéisme qui résultait du progrès de l'esprit d'observation. Une première généralisation des conceptions théologiques avait ^d'abord déterminé le passage du fétichisme au polythéisme. Une généralisation nouvelle devait de même réduire l'action surnaturelle par la transition du polythéisme au monothéisme. Si l'instabilité, l'isolement et la discordance propres aux observations primitives ne comportaient pas l'unité théologique, qui devait alors sembler absurde, il était également impossible que l'intelligence, suffisamment cultivée, ne finît point par être révoltée de la contradiction que lui présentait la multitude de ces capricieuses divinités comparée au spectacle, de jour en jour plus fixe et plus régulier,

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que rhonimc commençait à entrevoir dans Tenscmble du montle extérieur.

Un dogme du polythéisme, le dogme du Destin, était apte à faciliter celte transition. Le Destin était envisagé comme le dieu de Tinvariabilité : son domaine devait s'augmenter sans cesse aux dépens de ceux des autres divinités, à mesure que l'expérience dévoilait la permanence des rapports naturels. La Providence des monothéistes n'est pas autre chose que le Destin des polythéistes, qui a hérité peu à peu des attributions des autres divinités. On n'a eu qu'à lui donner un caractère plus concret, en harmonie avec une extension plus active. Toute la transformation a consisté à discipliner et à moraliser la multitude des dieux en la subordonnant à la prépondérance d'une volonté unique. C'est ainsi que les masses comprennent le monothéisme. Or, ainsi envisagé, le passage est évidemment opéré d'après le dogme du Destin, graduellement transformé en Providence, sous l'influence de l'esprit métaphysique.

Dès son origine, cette philosophie s'est développée au point l'oser concevoir, pour la régénération de l'humanité, une ?orte de gouvernement rationnel. Mais, à mesure qu'on s'est 3ccupé davantage d'appliquer la philosophie morale à la conjuite de la société, l'impuissance organique de l'esprit méta- 3hysique s'est manifestée de plus en plus, et a fait ressortir a nécessité de se rallier au monothéisme. Aussi, à l'époque iiême de l'apogée de la domination romaine, les diverses sectes philosophiques développent-elles la doctrine du mono- .héisme comme le fondement intellectuel de la sociabilité. L'extension de l'empire romain eut une grande influence sur :ette transformation en organisant de larges communications ntellectuelles, et en faisant ressortir, par le contraste des livers cultes, la nécessité de leur substituer une religion homogène, seul dogme assez général pour convenir à tous les îléments d'une aussi grande agglomération de peuples.

Cette révolution est, au point de vue social, un résultat de a combinaison de l'influence grecque et de l'influence romaine, à laquelle Caton s'était vainement opposé. Ce duaisme tendait à rendre le pouvoir spirituel indépendant du )Ouvoir temporel. Cependant ni l'un ni l'autre n'en avait la )ensée, et chacun poursuivait surtout le maintien de sa

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propre domination. L'ambition spéculative des sectes métaphysiques avait osé rêver une domination absolue, aussi bien temporelle que spirituelle, non seulement des opinions et des mœurs, mais encore des actes et des affaires pratiques. Les philosophes ne pensaient pas plus que les empereurs à diviser le gouvernement moral et le gouvernement politique, et cette illusion était peut-être nécessaire pour entretenir leur ardeur spéculative. Ainsi, Tinfluence philosophique était en insurrection latente, mais continue, contre un système politique où tous les pouvoirs sociaux étaient concentrés dans les mains des chefs mihtaires. Les philosophes n'aspiraient qu'à une sorte de théocratie métaphysique. Cependant leurs efforts ont concouru à la création du pouvoir spirituel monothéiste. L'existence, hbrement tolérée au milieu des popLdations grecques, d'une classe de penseurs indépendants qui, sans mission régulière, se proposaient de servir de guides intellectuels et moraux dans la vie individuelle ou collective, était un germe du futur pouvoir spirituel. Telle est la participation de la civilisation grecque à cette grande fondation.

Rome, en faisant la conquête du monde, ne comptait nullement renoncer au régime qui rendait la corporation des chefs militaires maîtresse du pouvoir sacerdotal. Cependant elle concourait ainsi à préparer la formation d'une puissance spirituelle indépendante de lempire temporel ; car l'extension même d'une telle domination devait rendre évidente l'impossibilité de maintenir, par une simple centralisation temporelle la solidarité entre des parties si diverses et si lointaines. Entîn, il résultait encore de la domination romaine le besoin d'une morale universelle, pouvant lier des peuples qui, ainsi forcés à une vie commune, étaient néanmoins poussés à se haïr par leur morale polythéiste. Le mouvement politique n'a donc pas moins concouru que le mouvement philosophique à faire sortir de l'évolution polythéiste l'organisation spirituelle qui constitue le principal caractère du moyen âge.

Pour achever de montrer que rien n'est fortuit dans cette évolution, j'ajouterai qu'on peut même déterminer dans (juelle province romaine elle devait commencer. L'initiative (levait aj)partenir à la partie de l'empire qui d'une part était mieux préparée au monothéisme ainsi qu'à l'existence d'un pouvoir spirituel indépendant, et (pii d'autre part, en vertu

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d'une nalionalilé plus iulcMisc ol plus opiuiàlir, éprouvait plus viviMueul, depuis sa réunion, les inconvénients de Tisolenienl. Car elle devait sentir la nécessité de le faire cesser sans renoncer à sa foi, et en cherchant au contraire à la propager. Or, à tous ces attributs, on ne peut méconnaître la vocation de la jietite théocralie juive, dérivation accessoire de la théocratie éi»v[)lienne, et peut-être même chaldéenne. Elle en émanait probablement par une sorte de colonisation de la caste sacerdotale, dont les classes supérieures, étant déjà parvenues au monothéisme, avaient pu être conduites à instituer, à titre d'asile ou d'essai, une colonie pleinement monothéiste. Malgré l'antipathie de la population inférieure pour un établissement aussi prématuré, le monothéisme y avait conservé une existence pénible, mais pure et avouée, du moins depuis l'époque de la séparation des dix tribus jusqu'au temps de l'assimilation romaine. Cette population s'était isolée en raison même du vain orgueil qui y exaltait davantage l'esprit superstitieux de nationalité, propre à toutes les théocraties.

J'ai cru, pour mieux manifester la portée de ma théorie, devoir ainsi caractériser une telle initiative. Cette appréciation secondaire, fût-elle aussi douteuse qu'elle me paraît évidente, n'affecte pas le fond du sujet. L'ensemble des causes intellectuelles et sociales qui a dominé ce mouvement montre qu'à défaut de l'initiative hébraïque, l'évolution n'aurait pas manqué d'autres organes, qui lui auraient imprimé une direction identique en transportant seulement à certains livres, perdus peut-être, la consécration qui s'est appliquée à d'autres.

Telle est l'appréciation de l'ensemble du polythéisme . J'ai dû borner mon exposition à de simples assertions méthodiques, sans pouvoir m'arrêter à aucune démonstration fornelle, dont la moindre eût exigé un appareil de preuves in- ■îompatible avec les limites de cet ouvrage.

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