CHAPITRE IX
Sommaire. — Dernier état Ihéologique : âge du monothéisme. Modification du régime théologique et militaire.
Le régime monothéiste était destiné à compléter Févolulio provisoire de l'humanité en faisant produire à la philosophi théologique, dont le déclin intellectuel allait commencer, toute Tefficacité qu'elle comportait. La destination sociale du monothéisme se rapporte plus à la morale qu'à la politique ; néanmoins, son efficacité morale a toujours dépendu de son existence politique. Nous n'examinerons que le catholicisme, parce que c'est lui qui a réalisé dans l'Europe occidentale les propriétés caractéristiques du régime monothéiste. L'organiganisation d'un pouvoir spirituel distinct et indépendant du pouvoir temporel a constitué le principal attribut d'un tel système politique. Il faut apprécier d'abord cette création sociale ; nous jugerons ensuite aisément l'organisation temporelle correspondante.
Le catholicisme a réalisé ce qu'il y avait d'utile et de praticable dans les conceptions politiques des diverses écoles philosophiques, en adoptant avec une éminente sagesse les attri- k buts dont elles s'honoraient, et en repoussant les projeta absurdes ou nuisibles qui en dénaturaient l'application.
L'intelligence in Huera de plus en plus sur la conduite des affaires humaines, ('.(^pendant, sa suprématie politique, rêvée par les philosophes grecs, n'en est pas moins une utopie contrai)*e à notre nature cérébrale, où la vie mentale est si peu énergique i)ar rapport à la vie affective. La principale influence sociale ne pourra jamais appartenir à la plus haute supériorité mentale, toujours trop peu comprise et trop mal appréciée pour ol)tenir du vulgaire un juste degré d'admira-l»; tion et de reconnaissance. La masse des hommes est destinée ^m
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à Taction : cWc sympathiso davanlago avec les organisations mrdioi'ivnuMil i'ilolligenles, mais éminemment actives. Les plus grands succès miiilaii'cs ou industriels exigent moins de force inlcllccluclle que la plupart des travaux tliéoricpies ; cependant ils inspireront toujours un intérêt plus vil' et une plus prolonde admiration. Ouels que soient les bieniaits de l'intelligence, dont dépend en dernier ressort le progrès de riîumanité, la participation spirituelle est, dans chaque résultat ordinaire, trop indirecte et trop abstraite pour pouvoir être jiunais convenabhMnent appréciée. Les conceptions les plus générales, surtout celles qui se rapportent à la méthode, n'allirent presque jamais à leurs créateurs autant de considération que les découvertes d'un ordre inférieur, comme l'ont si douloureusement éprouvé, aux divers âges de l'humanité, les Aristote, les Descartes et les Leibniz.
Loin de pouvoir dominer la conduite delà vie, Tesprit est seulement destiné à modilier, par une influence consultative ou préparatoire, le règne de la puissance matérielle ou pratique, soit militaire, soit industrielle. Un tel arrangement est moins injuste que ne le font présumer les plaintes de la plupart des })hilosophes. Cet ordre tant décrié revient à prendre pour base d'estimation politique la considération de Futilité spéciale et immédiate. Or ce principe, malgré son étroitesse, m'en est pas moins le seul fondement solide de tout classe- |menl . En eft'el, dans la vie sociale, presque autant que dans la Ivie individiielle, la raison est ordinairement plus nécessaire que le génie, sauf en quelques rares occasions, où la masse des idées usuelles a besoin d'une nouvelle élaboration. Si le génie spéculatif est seul capable de préparer les changements ç[ui doivent successivement s'opérer, il est impropre à la direction journalière des affaires. Le mot célèbre de Frédéric sur .'incapacité politique des philosophes indique une profonde appréciation des conditions de toute économie sociale.
Telles sont, à cet égard, les indications de la raison, en ne considérant même que les motifs d'aptitude, et en supposant e règne de l'esprit comimtible avec l'essor de l'activité intclectuelle. Or cette domination tarirait bien vite la source du orogrès en atrophiant le développement spéculatif, auquel on aurait ainsi tout subordonné. L'activité mentale n'est entreenue que par l'exigence des divers besoins. Une telle source
serait bien vite épuisée, si rintelligence parvenait à la suprématie politique. Destiné à lutter, et non pas à régner, l'esprit n'est pas assez énergique, même dans les plus heureux organismes, pour résister longtemps à l'influence d'un semblable triomphe.
J'ai insisté sur ces explications à cause du danger que présente le sophisme relatif au règne de la capacité intellectuelle, depuis que la notion révolutionnaire de la confusion des pouvoirs domine si malheureusement la philosophie politique. Une telle digression, tout en paraissant nous écarter de notre but, constitue, pour la suite de notre travail, une lumineuse préparation propre à nous dispenser d'importants éclaircissements.
Le régime monothéiste avait à surmonter de graves difficultés pour ébaucher la nouvelle constitution sociale. Le problème consistait à écarter les rêveries de la philosophie grecque sur la souveraineté de l'intelligence, tout en donnant une juste satisfaction au désir d'influence sociale manifesté par l'activité spéculative pendant les siècles précédents. Au lieu d'éterniser la lutte entre les hommes d'action et les hommes de spéculation, il fallait organiser entre eux une conciliation capable de convertir ce vicieux antagonisme en un dualisme utile. Telle est la difficulté que le catholicisme a surmontée en instituant, à travers tant d'obstacles, la division du pouvoir spirituel et du pouvoir temporel, qui est la principale cause de la supériorité de la politique moderne sur celle de l'antiquité. Sans doute cette solution a été d'abord empirique, et sa conception philosophique n'a pu naître que de l'examen des faits accomplis ; mais c'est un point commun à toutes les autres solutions politiques.
La nature théologique de la seule philosophie qui pouvait alors servir de principe à cette institution en a altéré le caractère et diminué l'efficacité en la faisant participer à sa destinée . purement transitoire. D'ailleurs, les attributions religieuses tendaient à dissimuler à la classe spéculative ses fonctions intellectuelles et morales : la direction sociale des esprits et des cœurs ne pouvait lui inspirer qu'un intérêt fort accessoire en comparaison du salut des Ames : le but chiméri(iiie nuisait à l'office réel. L'autorilé prcscpie indéfinie dont la foi armait les interprètes des volontés divines ne pouvait manquer d'en-
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coiiraii'or chez la piiissanro occlosiasiiquo les oxaii,orations et monio los usurpai ions auxquelles son ambition naturelle ne devait (Mre (jue trop disposée. Néanmoins, tous ces inconvénienls n'oiil inilué que sur la déeadenee d'une telle constitution ; ils ont troublé ro[)ération principale sans la faire avorter.
Le ealholieisme a établi un pouvoir moral indépendant du pouvoir politique, et a fait, pénétrer la morale dans la politique. La puissance catholique a pris une attitude aussi éloignée des folles prétentions de la philosophie grecque que de la dégradante servilité de l'esprit théocratique, en prescrivant, de son autorité sacrée, la soumission envers tous les gouvernements établis, pendant que non moins hautement elle les assujettissait eux-mêmes aux maximes de la morale.
Les contestations si fréquentes entre ces deux puissances furent presque toujours défensives de la part du pouvoir spirituel, qui, lors même qu'il recourait à ses armes les plus redoutables, luttait noblement pour le maintien de l'indépendance nécessaire à sa mission. La tragique destinée de Tarchevéque de Cantorljéry et une foule d'autres faits aussi caractéristiques, quoique moins célèbres, prouvent que, dans ces combats si mal jugés, le clergé n'avait d'autre but que de garantir de toute usurpation temporelle le libre choix de ses fonctionnaires. Cette prétention devrait sembler la plus légitime, et même la plus modeste ; cependant l'Eglise a été partout obligée d'y renoncer, même avant l'époque de sa décadence.
Toute théorie de la division des pouvoirs peut être déduite de ce principe : le pouvoir spirituel se rapportant à Véducaiion et le pouvoir temporel à Vaction^ l'influence de chacun d'eux doit être souveraine en ce qui concerne sa destination, et consultative à l'égard de la mission de l'autre. A l'attribution de l'éducation il faut ajouter, pour le pouvoir spirituel, une influence indirecte, mais continue, sur la vie active, consistant à rappeler aux individus ou aux classes les principes préparés par l'éducation pour la direction de leur conduite. Les fonctions sociales les plus générales de ce même pouvoir se réduisent à une sorte de prolongement de la même destination, puis({u'elles résultent de l'extension d'un système imiforme d'éducation à des peuples trop éloignés pour ne pas ■exiger autant de gouvernements temporels, indépendants les lunsdes autres.
La classe spéculative, sans absorber la suprématie politique comme dans les théocraties, et sans rester extérieure à Tordre social, comme sous le régime grec, a pris, au moyen âge, son caractère propre ; elle s'est constituée en état d'observation du mouvement pratique journalier en y parlicipant seulement par son influence morale. Une première ébauche de division entre la théorie et l'application a commencé à ?e réaliser dans l'ordre des idées sociales. Les principes politiques ont cessé d'être empiriquement construits à mesure que la pratique venait à l'exiger.
Au point de vue moral, la modification de l'organisme 1 social a développé, jusque dans les derniers rangs des populations, un sentiment de dignité et d'élévation précédemment V inconnu. La morale, constituée en dehors et au-dessus de la politique, autorisait le plus chétif chrétien à rappeler au plus puissant seigneur les prescriptions de la doctrine commune. L'obéissance et le respect étaient dès lors susceptibles d'être limités à la fonction, au lieu de se rapporter uniquement à la personne.
Sous l'aspect politique, cette régénération sociale a réalisé l'utopie des philosophes grecs en ce qu'elle contenait d'utile et de raisonnable, puisqu'elle a organisé, au milieu d'un ordre fondé sur la naissance, la fortune ou la valeur militaire, une classe immense et puissante, où la supériorité intellectuelle et morale était consacrée comme le premier titre à l'élévation. Dans l'ordre international, la hiérarchie papale a constitué le principal lien des diverses nations européennes. L'influence catholique doit être jugée, comme le remarque de Maistre, non seulement par le bien qu'elle a produit, mais encore par le mal' qu'elle a prévenu.
Pour compléter l'appréciation politique du catholicisme, il faut en considérer les conditions d'existence. Quelcjuc restreinte que doive être cette analyse, j'y distinguerai deux classes de conditions suivant leur nature statique ou dynamique. Les unes sont relatives à l'organisation de la liiérarchie catholicpie, hîs autres se rapportent à raccomplissemenl de sa destination.
La puissance ecclésiasti(pie a du son influence politique à sa forte organisation, également supérieure à tout ce (jui l'entourait et à tout ce qui l'avait précédée. Cette hiérarchie,
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fondôe sur le niôrilo inlellecluel cl moral, unissant ses diverses parties sans comprimer leur activité, devait inspirer ù ses moindres membres un juste sentiment de supériorité à l'égard des organismes grossiers où tout reposait sur la naissance, modifiée soit par la ibrtune, soit par raptitude militaire- Ouand elle s'est dégagée des formes de sa premicn^ enfance, l'organisation catholique a, d'une part, attribué au principe électif une extension jusqu'alors inconnue ; d'autre part, elle a perfectionné la nature de ce principe politique en le rendant plus rationnel par cela seul qu'elle substituait le choix des inférieurs par les supérieurs à la disposition inverse, qui ne convient qu'à l'ordre temporel. Le mode d'élection à la suprême dignité spirituelle est un chef-d'œuvre de sagesse politique. Les garanties de stabilité et de préparation se trouvaient ainsi mieux assurées que par l'empirique expédient de l'hérédité ; la maturité du choix était favorisée par la sagesse des électeurs et par la faculté de laisser surgir de tous les rangs de la hiérarchie la capacité la plus propre à présider au gouvernement ecclésiastique, après un noviciat indispensable. Cet ensemble de précautions est en harmonie avec l'importance de l'éminente fonction où les philosophes catholiques ont si justement placé la base de tout l'édifice.
Les institutions monastiques en étaient l'un des éléments les plus indispensables. Ces institutions sont nées du besoin qu'éprouvaient, à l'origine du catholicisme, les esprits contemplatifs de se dégager de la dissipation et de la corruption du monde contemporain. Elles furent le berceau où s'élaborèrent les principales conceptions chrétiennes, soit dogmatiques, soit môme pratiques. Leur régime devint ensuite l'apprentissage de la classe spéculative, dont les membres les plus actifs y venaient souvent retremper l'énergie et la pureté de leur caractère. La fondation ou la réformation des ordres offrait, d'ailleurs, une heureuse issue au génie politique. Un tel système n'aurait pas acquis, ni surtout conservé dans les relations européennes, l'attribut de généralité qui lui était nécessaire, et qui eût été rapidement absorbé par l'esprit de nationalité, si cette milice contemplative n'en avait pas reproduit la pensée directe en donnant, au besoin, l'exemple de l'indépendance.
La condition d efficacité commune aux propriétés que je
viens de signaler consistait dans la puissante éducation du clergé, qui rendait le génie ecclésiastique supérieur à tout autre, non seulement en lumières, mais encore en aptitude politique. Les modernes défenseurs du catholicisme, en faisant valoir une telle éducation, n'ont pas assez apprécié rintroduction de l'étude de l'histoire, au moins à titre d'histoire de l'Église. Le catholicisme se rattachait d'une part au régime romain, de l'autre à la philosophie grecque, et même, par le judaïsme, aux plus antiques théocraties. Il avait exercé, depuis sa naissance, une intervention continue dans les principales affaires humaines. L'histoire de l'Église constituait donc une sorte d'histoire de l'humanité, envisagée sous l'aspect social. L'étroitesse d'un semblable point de vue était compensée par son unité de conception. On ne doit pas s'étonner que l'origine des spéculations historiques universelles soit due au plus noble génie du catholicisme moderne. L'habitude régulière d'un tel ordre d'études et de méditations procurait aux penseurs ecclésiastiques une supériorité politique, au milieu d'une ignorante aristocratie temporelle, dont la plupart des membres n'attachaient dimportance historique qu'à la généalogie de leur maison.
\J Enfin, je signalerai Theureuse discipline par laquelle le catholicisme, au temps de sa grandeur, a tenté avec succès de diminuer les dangers politiques de l'esprit religieux en restreignant de plus en plus le droit d'inspiration surnaturelle. La tendance à de vagues et arbitraires perturbations individuelles ou sociales était encouragée par le polythéisme, qui offrait toujours quelque divinité disposée à protéger une inspiration quelconque. Le monothéisme a laissé un certain essor à cette disposition, comme le témoigne l'exemple des Juifs, qui étaient inondés de prophètes et d'illuminés. Le catholicisme a graduellement restreint, avec une sagesse trop peu appréciée, le droit direct d'inspiration surnaturelle en le représentant comme exceptionnel, et en le bornant à des élus de plus en plus rares. Son usage s'est réduil à ce que la nature du système rendait indispensable, dès ({ue toutes les communications divines ont été, en principe, réservées à la suprême autorité (ecclésiastique. L'infaillibilité papale, si amèrement reprochée au catholicisme, constituait, à ce })oint de vue, un très grand progrès intellectuel et social. Elle était.
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en outre, néeessaire ; car célail la condilion religieuse de la juridielion linale sans laquelle d'inépuisables contestations, suscitées par d'aussi vagues doctrines, auraient indéfiniment troublé la société. Celte propriété du calliolicisinc montre ([ue l'esprit religieux avait déjà subi un décroissement intellectuel; car, dans la vie individuelle ou collective, le domaine de la sagesse humaine s'augmente aux dépens de celui de l'inspiration divine.
Je ne puis indiipier longuement les institutions spéciales qui ont servi à développer et à maintenir ce grand organisme. Ainsi la conservation du latin dans la corporation sacerdotale, quand il eut cessé de rester vulgaire, a été un utile auxiliaire de la puissance catholique, soit au dedans, soit au dehors, en facilitant sa communication et sa concentration. Je dois signaler, cependant, deux conditions, l'une morale et l'autre politique, qui ont été nécessaires au développement du catholicisme. Toutes deux étaient prescrites par une telle époque et par un tel système beaucoup plus que par la nature de l'organisation spirituelle.
La première consiste dans l'institution du célibat ecclésiastique, dont le développement, longtemps entravé et enfin complété par Hildebrand, a été ensuite justement regardé comme l'une des bases essentielles de la discipline sacerdotale. Sans le célibat, la hiérarchie catholique n'aurait pu obtenir ni l'indépendance sociale, ni la liberté d'esprit nécessaires à l'accomplissement de sa mission. La tendance à l'hérédité de toutes les fonctions aurait sans doute entraîné le clergé, si le célibat ne l'en eût préservé. Le résultat eût été d'annuler la division des pouvoirs par la transformation, que les papes ont si péniblement contenue, des évoques en barons, des prêtres en chevaliers. On n'a pas assez apprécié l'innovation hardie que le catholicisme a opérée dans l'organisme social en supprimant l'hérédité sacerdotale, qui était inhérente à toute l'antiquité, non seulement sous le régime ihéocratique, mais encore chez les Grecs et les Romains, où ^ les divers offices pontificaux de quelque importance étaient le patrimoine de familles privilégiées, ou tout au moins d'une certaine caste. L'élection, d'ailleurs très circonscrite, n'y avait obtenu que fort tard une place accessoire par une concession plus apparente que réelle.
Quant à l'autre condition, elle consiste dans la nécessité l'ûcheuse, mais indispensable, d'une principauté temporelle suffisamment étendue, directement annexée au chef-lieu de l'autorité spirituelle pour en mieux garantir l'indépendance. Le système catholique était né dans un état social où les pouvoirs étaient confondus. Il eût donc été rapidement absorbé, ou politiquement annulé par la prépondérance temporelle, si le siège de son autorité se fût trouvé enclavé dans quelque juridiction particulière dont le chef n'eût pas tardé à s'assujettir le pape comme une sorte de chapelain. On ne pouvait pas compter sur une suite de souverains comparables à Charlemagne, c'est-à-dire comprenant assez l'esprit de l'organisation européenne au moyen âge pour être disposés à respecter et à protéger l'indépendance pontificale. La philosophie théologique parvenue à l'état de monothéisme tend à déterminer la division des pouvoirs ; mais son influence n'est pas assez énergique pour dispenser du secours de conditions purement politiques. Il en est résulté, pour le catholicisme, l'obligation d'avoir une souveraineté territoriale embrassant une population assez étendue pour pouvoir, au besoin, se suffire provisoirement à elle-même, de manière à offrir un refuge assuré aux membres de cette immense hiérarchie, en cas de .collision avec les forces temporelles. Le siège de cette principauté était, d'ailleurs, déterminé par sa destination : le centre de l'autorité la plus générale, appelée à agir sur tous les points du monde civilisé, devait évidemment résider dans cette cité unique, si propre à lier l'ordre ancien à l'ordre nouveau, d'après les habitudes qui, depuis plusieurs siècles, y rattachaient de toutes parts les pensées et les espérances sociales. ' La nécessité d'une adjonction temporelle à la suprême dignité ecclésiastique n'en doit pas faire oublier les inconvénients à l'égard de l'autorité sacerdotale et de la partie de l'Europe ainsi réservée à cette sorte d'anomalie politique. La pureté et même la dignité du caractère pontifical risquaient d'être altérées par le mélange des hautes attributions de la papauté avec les opérations gouvernementales. Cepei^danl, par suite même d'une telle discordance, le pape a toujours assez peu régné à Rome, même dans les plus belles épo(pu^s du catholicisme, j)our n'y pouvoir pas compi'imer les factions des principales familles, dont les misérables luttes ont si
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soiivonl bravé ol (*oin})roiiiis son aiilorilô loniporollo. Le chef spirituel île TEuropea fini par n'èlrc plus, au milieu de princes hérédilaires, qu'un petit prince électif aussi préoccupé que chacun deux, et peut-être davantage, du maintien précaire de sa domination locale. L'essor intellectuel et moral de l'Italie a été h A lé par ce privilège, mais sa nationalité politique a été perdue: car les pajies ne pouvaient, sans dénaturer leur caractère, étendre sur toute l'Italie leur domination temporelle, que l'Europe eût d'ailleurs empêchée. En outre, la papauté ne pouvait, sans compromettre son indépendance, laisser se former autour de son territoire aucune grande souveraineté italienne. C'est certainement Tune des plus déplorables conséquences d'une pareille situation, qui a exigé, en quelque sorte, le sacrifice politique d'une partie aussi précieuse et aussi intéressante de la communauté européenne. ^ En ce qui concerne les conditions dynamiques du catholicisme, nous nous bornerons à apprécier l'éducation, qui constitue la plus importante fonction du pouvoir spirituel, et le fondement de toutes les autres. Nous examinerons ensuite la fonction qui, dans la vie active, en devient le prolongement pour la direction morale de la conduite privée.
La plupart des philosophes ont trop peu apprécié l'innovation sociale que le catholicisme a accomplie en organisant un système d'éducation intellectuelle et morale s'étendant à toutes les classes sans aucune exception, même à l'égard du servage. Le polythéisme condamnait à l'abrutissement la masse de la population, non seulement les esclaves, mais encore la majeure partie des hommes libres, qui étaient privés de toute instruction régulière, en dehors de l'influence des beaux-arts et de celle des fêtes publiques et des jeux scéniques.
Le catholicisme a imposé à chaque croyant le bienfait d'une instruction religieuse qui, saisissant l'individu dès ses premiers pas, le préparait à sa destination sociale, et le suivait dans tout le cours de sa vie active pour le ramener sans cesse à l'application des principes par un ensemble d'exhortations, d'exercices et de signes matériels. Les modestes chefs-d'œuvre de philosophie usuelle qui formaient le fond des catéchismes vulgaires étaient en réalité tout ce qu'ils pouvaient être ; car ils contenaient tout ce que le monothéisme pouvait offrir de y^)lus parfait.
On accuse à tort le calliolicismo d'avoir constamment étouffé le développement populaire. Le clergé catliolique a toujours cherché à faire pénétrer dans la masse toutes les lumières qu'il avait lui-même reçues. La division des pouvoirs le conduisait, dans l'intérêt même de sa domination, à exciter partout un certain développement intellectuel, sans lequel sa puissance n'aurait pas trouvé un appui suffisant. Héritier de la sagesse des théocraties orientales et des études de la philosophie grecque, le clergé catholique s'est appliqué à l'exacte investigation de la nature humaine, qu'il a réellement approfondie autant que le comportaient des observations dirigées par des conceptions théologiques ou métaphysiques. Une telle connaissance, où sa supériorité était incontestable, favorisait son influence politique ; car, dans tout état de la société, elle constitue la base du pouvoir spirituel. Les autres sciences n'ont d'efficacité à cet égard que parce qu'elles améliorent les spéculations relatives à l'homme et à la société.
La confession était destinée à régulariser une importante fonction du pouvoir spirituel, qui complétait celle que nous venons d'examiner. Il est impossible que les directeurs de la jeunesse ne deviennent pas les conseillers de la vie active ; sans un tel prolongement d'influence morale, l'efficacité sociale de leur action ne saurait être suffisamment garantie. Rien ne caractérise mieux la décadence de l'ancienne organisation spirituelle que la dénégation, si ardemment propagée depuis trois siècles, d'une condition d'existence aussi évidente, et la désuétude d'un usage si bien adapté aux besoins de la nature humaine. Les effets moraux de cette institution pour purifier par l'aveu et rectifier par le repentir ont été si bien appréciés par les philosophes catholiques, que nous sommes dispensés d'insister. Une telle fonction a utilement remplacé la discipline grossière et insuffisante par laquelle, sous le régime polythéiste, le magistrat s'efforçait vainement de régler les mœurs par d'arbitraires prescriptions. Nous n'envisageons la confession que comme une condition d'existence politique inhérente au gouvernement spirituel. Les abus qu'elle a produits sont la conséquence de la nature vague et absolue de la philosophie théologique.
Il nous reste à signaler les principales conditions dogmatiques du catholicisme. Elles sont regardées comme iiidilïe-