CHAPITRE II
Sommaire. — Appréciation des tentatives entreprises pour constituer
la science sociale.
Le degré de complication des phénomènes sociaux est la cause de l'imperfection plus prononcée que présente leur étude. L'esprit positif n'a pu y avoir accès, avant d'avoir commencé à dominer l'étude de tous les phénomènes plus simples. D'autre part, on n'a pas fondé, jusqu'à présent, la science sociale sur des bases positives, parce qu'on n'a pu statuer, avant l'époque actuelle, sur un ensemble de faits assez étendu.
Bien que ce ne soit pas le lieu d'entreprendre cette démonstration, je crois devoir la faire pressentir, en représentant l'ébranlement imprimé par la révolution française comme ayant été indispensable, pour permettre le développement de spéculations assez positives et assez étendues à l'égard des phénomènes sociaux. Jusqu'alors, en effet, les tendances de l'humanité ne pouvaient être assez caractérisées pour devenir le sujet d'une appréciation scientifique. La notion de progrès ne pouvait acquérir la netteté nécessaire. En un mot, la direction du mouvement social n'était pas déterminée, et les spéculations se trouvaient entravées par les vagues conceptions de mouvements oscillatoires ou circulaires. La science sociale ne pouvait pas exister tant qu'on ignorait en quoi consiste le fait même du développement, dont cette science doit étudier les lois, et qui pouvait alors être contesté.
Toute idée de progrès était interdite aux philosophes de l'antiquité, faute d'observations assez complètes et assez étendues. Ils considéraient l'état social de leur époque comme inférieur à celui du passé. Cette disposition était d'autant plus naturelle que l'époque des travaux philosophiques coïficidait avec celle de la décadence du régime grec ou romain.
Or celle décadence, qui conslitue un progrès, comme élant une préparalion au régime plus avancé des lemps poslérieurs, ne pouvait pas êlre jugée ainsi par les anciens. La première ébauche de la notion ou plutôt du sentiment du progrès de l'humanité est due au christianisme, qui, en proclamant la supériorité de la loi de Jésus sur celle de Moïse, a formulé l'idée d'un état plus parfait, remplaçant définitivement un état moins parfait.
Indépendamment des inconvénients de mysticisme qui sont inhérents à la méthode Ihéologique, une telle ébauche était insuffisante pour constituer un aperçu scientifique de la progression sociale. Cette progression se trouve ainsi fermée par la formule même qui la proclame, puisqu'elle est bornée à l'avènement du christianisme. La condition de continuité, qui est un élément nécessaire à la notion de progrès, resterait impuissante à diriger l'ensemble des spéculations, si elle représentait la progression comme limitée à un état déterminé, depuis longtemps atteint.
L^premier aperçu satisfaisant de la progression générale appartient à un philosophe dirigé par l'esprit géométrique. Le sentiment du progrès des sciences a pu seul inspirer à Pascal cet admirable aphorisme : « Toute la succession des hommes pendant la longue suite des siècles doit êlre considérée comme un seul homme qui subsiste toujours et qui apprend continuellement. » Malgré ce trait de lumière, les idées de progrès n'ont commencé à acquérir une consistance philosophique qu'au commencement du siècle dernier, après la mémorable controverse sur la comparaison entre les anciens et les modernes. Cette discussion conslitue un grand événement dans l'histoire de la raison humaine, qui, pour la première fois, osait ainsi proclamer son progrès. C'était* surtout l'esprit scientifique qui animait les chefs de ce mouvement philosophique, et qui faisait la force de leur argumentation.
La notion de progrès est issue du développement des sciences ; elle a tendu, pendant le siècle dernier, à s'appliquer au mouvement politique ; mais cette extension ne pouvait acquérir d'importance avant la révolution française.
Si ces réflexions ont paru d'abord s'écarter de notre sujet, on doit voir maintenant combien elles s'y rapportent. J'ai expliqué Timpossibihlé de constituer, avant l'époque actuelle,
la science du développement social. Mon appréciation des tentatives prématurées, relatives à celle fondation, se trouvera ainsi simplifiée, et n'exigera plus qu'une indication sommaire. Les conditions politiques et les conditions scientifiques ont retardé, jusqu'à nos jours, la possibilité d'établir la science sociale sur des bases positives. L'influence de ce double obstacle s'étend jusqu'à la génération actuelle : élevée sous l'impulsion efficace de la crise révolutionnaire, elle trouve, pour la première fois, dans l'ensemble du passé, une base suffisante d'exploration, et elle est, en même temps, convenablement préparée à soumettre à la méthode positive l'étude des phénomènes sociaux. Comme ces deux conditions étaient indispensables, il serait inutile d'entreprendre aucune critique de tentatives philosophiques dont le succès était impossible. Je me bornerai à indiquer le vice de chacune de ces tentatives ; ce qui, en confirmant le jugement que je viens de porter, servira à mieux manifester la nature d'une entreprise encore intacte.
Je dois d'abord mentionner le nom d'Aristote : sa Politique constitue l'une des plus éminentes productions de l'antiquité ; elle a fourni le type de la plupart des travaux ultérieurs sur le même sujet. A une époque où l'esprit positif ne s'était encore manifesté que dans la géométrie, et où les observations politiques étaient très restreintes, il est prodigieux que l'intelligence humaine ait pu produire un traité aussi avancé. Qu'on relise, par exemple, l'analyse par laquelle Aristote réfute les dangereuses rêveries de Platon et de ses imitateurs sur la communauté des biens, on y verra des témoignages d'une rectitude et d'une force qui n'ont jamais été surpassées.
Il serait superflu d'indiquer les travaux qui ont été successivement produits sur le même type, simplement développé par l'accumulation de nouveaux matériaux. Ces tentatives ne peuvent commencer à nous occuper qu'à partir de l'époque où, d'une part, la prépondérance de l'esprit positif dans l'étude des phénomènes les moins compliqués a permis de comprendre en quoi consistent les lois naturelles, et où, d'autre I)art, la notion de la progression humaine a pris quelque consistance. Le concours de ces deux conditions ne permet guère de remonter plus loin que vers le milieu du siècle dernier. Les plus importants travaux sont alors ceux d^ Montesquieu : ils
consistent dans son traité sur la politique romaine, et dans son Esprit des Lois.
Ce qui caractérise la force de ce dernier ouvrage, c'est la tendance de l'auteur à concevoir les phénomènes politiques comme assujettis à des lois naturelles. L'idée générale de loi se trouve enfin définie, suivant l'acception que l'intelligence humaine s'était déjà habituée à lui attribuer dans les plus simples recherches positives. Cette innovation résulte de la généralisation d'une notion incomplète, due au progrès continu des sciences, sous l'impulsion qu'avaient produite, un siècle auparavant, les travaux de Descartes, de Galilée et de Kepler, et que l'œuvre de Newton venait de corroborer. Une telle filiation n'altère pas l'originalité de la conception de Montesquieu; car c'est surtout en de pareilles extensions que consistent les progrès intellectuels. On doit plutôt s'étonner qu'un pas semblable ait pu être fait en un temps où la méthode positive n'embrassait encore que les plus simples phénomènes, sans avoir pénétré dans l'étude des corps vivants, et sans même être devenue prépondérante dans les phénomènes chimiques. L'admiration ne pourra que s'accroître, si l'on remarque que la notion de progrès ne pouvait avoir, pour Montesquieu, ni la netteté ni surtout la généralité que lui a fait acquérir le grand ébranlement sous l'impulsion duquel nous pensons aujourd'hui. A cette époque, les plus éminents esprits, préoccupés d'utopies métaphysiques, croyaient encore à la puissance absolue et indéfinie des législateurs, armés d'une autorité suffisante, pour modifier à volonté l'état social. Combien ne fallait-il pas être en avant de son siècle pour oser concevoir que les phénomènes politiques sont réglés par des lois naturelles?
Les mêmes causes qui établissent la prééminence philosophique de Montesquieu sur ses contemporains font également sentir l'impossibilité du succès d'une entreprise aussi prématurée. Le projet de Montesquieu n'a pas été réalisé dans l'exécution de son travail, qui, malgré le mérite de certains détails, ne s'écarte pas essentiellement des travaux antérieurs, et se rapporte, comme ceux-ci, au type primitif du traité d'Aristote. Il reconnaît, en principe, la subordination des phénomènes sociaux à des lois naturelles; mais, dans le cours de l'ouvrage, les faits politiques ne sont nullement rapportés au
moindre aperça u de ces lois. L'accumulation môme des faits, empruntés aux états de civilisation les plus variés, paraît repousser toute idée d'un enchaînement scientifique, et ne laisse subsister qu'une liaison illusoire, fondée sur d'arbitraires rapprochements métaphysiques. Les conclusions pratiques de Montesquieu prouvent combien l'exécution de son travail a été loin de correspondre à son intention primitive ; car elles consistent à proclamer comme type politique universel le régime parlementaire des Anglais.
La seule partie de ce travail qui présente une certaine positivité est celle où Montesquieu apprécie l'influence des [diverses causes locales continues, dont l'ensemble peut être désigné, en politique, sous le nom de climat. Dans cette entreprise scientifique, évidemment inspirée par le traité d'Hippocrate, on reconnaît une tendance constante à rattacher les phénomènes observés à des forces réelles, capables de les produire ; mais ce but a été également manqué. Sans rappeler la facile critique, si souvent reproduite, même injustement, par des philosophes postérieurs, on ne peut contester que Montesquieu n'ait ordinairement méconnu l'influence politique des climats, qu'il a presque toujours exagérée. Ce que je dois surtout faire remarquer, c'est la cause de cette erreur, qui provient d'une tendance à analyser une simple modification, avant que l'action fondamentale ait pu être convenablement appréciée. Sans avoir établi en quoi consiste la progression sociale, ni quelles en sont les lois essentielles, il est impossible de se former une idée juste des perturbations secondaires qui peuvent résulter du climat, ou de toute autre influence accessoire, même plus puissante, comme celle des diverses races humaines. On s'explique aisément l'illusion d'après laquelle Montesquieu, qui ne pouvait concevoir ces lois, et qui pourtant voulait faire pénétrer l'esprit positif dans le domaine des idées politiques, a été conduit à s'occuper du seul ordre régulier de spéculations qui lui parût propre à l'accomplissement d'une telle condition philosophique. Il n'a pas même aperçu cette remarque générale, qui doit dominer toute la théorie politique des climats, savoir : que les causes physiques locales, très puissantes à l'origine de la civilisation, perdent successivement de leur empire, à mesure que le cours du développement permet davantage de neutra-
liser leur action. IMontesquicu aurait sans doute trouvé cette relation, s'il avait pu procéder à la théorie politique du climat, après avoir d'abord fixé la notion de la progression de l'humanité.
En résumé, ce philosophe a conçu, le premier, une entreprise prématurée, dans laquelle il devait échouer, soit en s'efforçant de soumettre à l'esprit positif l'étude des phénomènes sociaux, avant que cet esprit eût pénétré dans tout le système des connaissances biologiques ; soit, au point de vue politique, en se proposant de préparer la réorganisation sociale dans un temps uniquement destiné à l'action révolutionnaire. C'est ce qui explique pourquoi cette éminente intelligence, par suite même d'un avancement trop prononcé, a exercé sur son siècle une action bien inférieure à celle d'un simple sophiste, tel que Rousseau, dont l'état intellectuel, plus conforme à la disposition de ses contemporains, lui a permis de se constituer avec succès l'interprète du mouvement révolutionnaire. Montesquieu ne pourra être pleinement apprécié que par notre postérité : l'extension de la philosophie positive à l'ensemble des spéculations sociales fera sentir la valeur de ces tentatives précoces, qui, tout en manquant un but trop éloigné, contribuent néanmoins à poser la question qui devra plus tard être résolue.
Depuis Montesquieu, le seul pas important qu'ait fait la sociologie est dû à l'ouvrage de Condorcet sur VEsquisse d'un tableau historique des progrès de l'esprit humain, où se trouve introduite, pour la première fois, la notion scientifique de la progression sociale. La principale force de l'ouvrage réside dans cette belle introduction, par laquelle Condorcet expose son projet d'étudier l'enchaînement des divers états sociaux. Ce petit nombre de pages ne laisse rien à désirer ; la question sociologique reposera toujours sur un tel énoncé, qui est acquis à la science. Malheureusement l'exécution est loin de correspondre à la grandeur du projet. L'appréciation de l'esprit humain à cette époque explique le succès de la conception et Favortement de l'exécution.
Il suffit d'estimer le progrès qu'avait fait, de Montesquieu
à Condorcet, l'accomplissement des deux conditions, l'une
' scientifique, l'autre politique, dont j'ai établi la nécessité.
Sous le premier aspect, l'essor des sciences naturelles, et
TENTATIVES lAITES POUR LA CONSTITUER 4?
principalement de la chimie, avait développé la notion des lois positives. L'étude des corps vivants commençait à prendre un caractère scientifique, au moins dans Tordre anatomique et dans l'ordre taxinomique. Il n'est pas étonnant, dès lors, qu'un esprit comme celui de Condorcet, préparé, sous la (lirection de d'Alembert, par de fortes méditations mathématiques, ressentant l'impulsion du progrès scientifique et l'influence des travaux de Haller, de Jussieu, de Linné, de BulTon et de Vicq-d'Azyr, ait conçu Ac projet de transporter dans l'étude des phénomènes sociaux cette méthode positive, qui, depuis Descartes, n'avait cessé de régénérer tout le système des connaissances humaines. Cependant la constitution de la science sociale sur des bases positives était encore prématurée. Il restait à établir le système, à peine ébauché, de la philosophie biologique, et à le compléter par l'extension de la méthode positive à l'étude des phénomènes intellectuels et moraux. Cette lacune se fait sentir dans l'ouvrage de Condorcet ; son imagination s'égare dans de vagues conceptions de perfectibilité indéfinie, parce qu'il est dépourvu de tout guide et de tout frein scientifiques.
Au point de vue politique, la notion du progrès social devait être plus nette pour Condorcet qu'elle n'avait pu l'être pour Montesquieu ; car on ne pouvait plus douter, au temps de Condorcet, de la tendance de l'espèce humaine à quitter l'ancien système social. J'ai déjà indiqué la nécessité de cette condition capitale ; mais je dois profiter de cet exemple, pour faire comprendre par quelle fatale réaction l'influence de l'esprit révolutionnaire, après avoir donné une puissante impulsion à ridée de progrès, vint ensuite l'entraver. Cette propriété résulte des préjugés de la philosophie révolutionnaire, qui s'oppose à toute saine appréciation du passé. Rien n'est plus sensible dans l'ouvrage de Condorcet : il fait ressortir l'immense perfectionnement de la fin du xvni*' siècle, comparé à l'influence rétrograde des doctrines, des institutions et des pouvoirs antérieurs. Ainsi conçue, l'étude du passé ne présente plus qu'une sorte de miracle perpétuel, où l'on s'interdit môme la ressource vulgaire de la Providence. On ne peut donc pas s'étonner que, malgré le mérite de plusieurs aperçus incidents, Condorcet n'ait dévoilé aucune des lois du développement humain, qu'il n'ait pas soupçonné la nature
transitoire de la politique révolutionnaire, et qu'il ne soit pas arrivé à la conception de l'avenir social. Une expérience aussi décisive fait sentir combien la prépondérance de la doctrine critique est incompatible avec l'étude des lois positives de la progression sociale. On ne saurait trop admirer la supériorité philosophique de Montesquieu, qui, sans avoir pu, comme Condorcet, juger l'esprit révolutionnaire, avait su néanmoins s'affranchir, à l'égard du passé, des préjugés qui dominaient ses contemporains. Ces réflexions nous permettent d'apprécier la condition politique nécessaire à la fondation de la science sociale : il fallait que l'esprit révolutionnaire eût commencé à perdre son principal ascendant. Nous sommes ainsi ramenés, par une autre voie, à l'époque actuelle.
Les deux tentatives philosophiques que je viens de rappeler sont les seules qui soient dirigées suivant la voie qui peut conduire à constituer la science sociale.
Je dois aussi mentionner, comme une tendance vers ce but, la disposition croissante des esprits actuels pour les études historiques, et le notable perfectionnement de ces études dans les deux derniers siècles.
C'est à Bossuet qu'il faut rapporter la première tentative qui ait été faite pour contempler l'ensemble du passé. Sans doute les ressources faciles, mais illusoires, de la philosophie théologique, qui établissent, entre les événements une liaison apparente, ne peuvent plus aujourd'hui être utilisées; mais un tel essai, dominé par l'esprit d'universalité, demeurera toujours un imposant modèle. Telle est surtout l'appréciation de la politique romaine, au niveau de laquelle Montesquieu lui-même n'a pas su toujours se maintenir. L'influence de ce premier enseignement a contribué à fortifier les principales compositions historiques, en France, en Angleterre et en Allemagne. Néanmoins l'histoire n'a pas cessé d'avoir un caractère littéraire ou descriptif. Aucune filiation n'est établie dans la suite des événements, de manière à permettre une certaine prévision de l'avenir. Du reste, le facile crédit qu'obtiennent trop souvent de vagues théories historiques témoigne des dispositions purement littéraires et métaphysiques, dans lesquelles l'histoire continue à être conçue et étudiée. Les intelligences qui s'y livrent sont étrangères au mouvement scientifique, et ne peuvent apporter dans cette
difficile étiulo que dos habitudes irrationnelles. Toutefois, malgré ces observations, il faut apprécier d'heureux symptômes de régénéral ion. Parmi les nombreux témoignages contemporains, aucun ne me semble plus décisif que Fintroduclion, en Allemagne, au sein même de la classe des juris-^ consultes, d'une école qualifiée d'historique, qui se propose de rattacher, pour chaque époque du passé, l'ensemble de la législation à l'état correspondant de la société.
Comte. — Sociologie.