‹ La sociologieChapitre 8 sur 45 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Sommaire. — Caractères de la méthode positive dans l'étude des phénomènes sociaux.

Dans toute science, la méthode est inséparable de la doctrine. Isolées des applications, les plus justes notions sur la méthode se réduisent à quelques généralités insuffisantes pour diriger les recherches, parce qu'elles n'indiquent pas les modifications que ces préceptes trop uniformes doivent éprouver dans l'application. Plus les phénomènes deviennent complexes, moins il est possible de séparer la méthode de la doctrine, parce que les modifications deviennent plus importantes. C'est surtout dans l'étude des phénomènes sociaux que la notion de la méthode ne peut résulter que d'une première conception de la science.

La méthode, en sociologie, ne peut être appréciée que par l'emploi qu'on en fait. Il ne peut donc être question d'un traité préliminaire de méthode. Néanmoins il est nécessaire, avant de procéder à l'examen direct de la science sociale, d'en faire connaître l'esprit et les ressources.

Quand on apprécie l'état actuel de cette science, on y reconnaît, dans la méthode comme dans la doctrine, la combinaison des caractères qui ont distingué la période antérieure des autres branches de la philosophie. La science politique actuelle est, pour la science véritable, ce que furent autrefois l'astrologie pour l'astronomie, l'alchimie pour la chimie, et la recherche de la panacée universelle pour le système des études médicales. Les mêmes considérations s'appliquent à la politique théologique et à la politique métaphysique. Que les phénomènes soient rapportés k une intervention surnaturelle, ou expliqués par la vertu des entités correspondantes, celte diversité entre des conceptions finale-

CARACTÈRES DE LA xMÉTIIODE POSITIVE 5l

inenl iilonliques n'empêche pas la reproduction de leurs principaux caractères, qui consistent, ({uant à la méthode, dans la prépondérance de Timagination sur l'observation, et, quant à la doctrine, dans la recherche des notions absolues. Il en résulte, pour la science sociale, une tendance à exercer une action arbitraire et indéfinie sur des phénomènes qui ne sont pas regardés comme assujettis à des lois naturelles. L'esprit de toutes les spéculations théologiques et métaphysiques est idéal quant au but, absolu dans la conception et arbitraire dans l'application. Tels sont encore les caractères de l'ensemble des spéculations sociales.

La philosophie positive est caractérisée, quant à la méthode, par la subordination de l'imagination à l'observation : elle otlre à l'imagination le champ le plus vaste et le plus fertile; elle l'y restreint cependant à découvrir, ou à perfectionner, la coordination des faits observés ou les moyens d'entreprendre utilement de nouvelles explorations. C'est cette tendance à subordonner les conceptions aux faits qu'il s'agit d'introduire dans la science sociale.

Relativement à la doctrine, la philosophie positive se distingue par une tendance à rendre relatives toutes les notions qui étaient d'abord absolues. Le passage de l'absolu au relatif constitue l'un des plus importants résultats de chacune des révolutions intellectuelles. Au point de vue scientifique, on peut regarder le contraste entre le relatif et l'absolu comme le caractère distinctif entre la philosophie moderne et la philosophie ancienne. Toute étude de la nature intime des êtres, de leurs causes, premières ou finales, est absolue ; toute recherche des lois des phénomènes est relative, puisqu'elle subordonne le progrès de la spéculation au perfectionnement de l'observation, sans que l'exacte réalité puisse être, en aucun genre, parfaitement dévoilée. Le caractère relatif des conceptions scientifiques est aussi inséparable de la notion des lois naturelles que la tendance aux connaissances absolues l'est des fictions théologiques ou des entités métaphysiques.

Les deux dispositions que je viens d'examiner constituent, l'une pour la méthode, l'autre pour la doctrine, la double condition de la positivité de la science sociale. Cependant leur considération n'est peut-être pas la plus propre à mani-

"Sa SOCIOLOGIE

fester les symptômes d'une telle transformation, en vertu de la connexité trop intime qui existe encore, dans les phénomènes sociaux, entre la théorie et la pratique. Aussi, pour mieux faire ressortir cet éclaircissement, dois-je considérer Tesprit actuel de la politique relativement à l'application. Sous ce nouvel aspect, cet esprit est caractérisé par sa chimérique tendance à exercer sur les phénomènes sociaux une action illimitée. Cette erreur a autrefois dominé tous les autres ordres de conceptions.

Une telle illusion se prolonge d'autant plus que la complication croissante des phénomènes retarde davantage la connaissance de leurs lois. Le concours d'une autre influence provient de ce que les différents phénomènes, en même temps qu'ils sont plus compliqués, deviennent plus modifiables.

On regarde encore les phénomènes sociaux comme indéfiniment modifiables. L'espèce humaine est conçue comme dépourvue de toute impulsion spontanée, et comme étant toujours prête à subir passivement l'influence du législateur, temporel ou spirituel, pourvu qu'il soit investi d'une autorité suffisante. A cet égard, la politique théologique se montre moins inconséquente que la politique métaphysique. Elle explique la disproportion entre l'immensité des effets accomplis et l'exiguïté des causes, en réduisant le législateur à n'être que l'instrument d'une puissance surnaturelle et absolue : ce qui aboutit à la domination indéfinie du législateur.

L'école métaphysique, en recourant d'une manière beaucoup plus vague à l'artifice de la Providence, fait intervenir ses inintelligibles entités, et surtout sa grande entité de la nature, qui n'est qu'une modification du principe théologique. Dédaignant de subordonner les effets aux causes, elle tente souvent d'éluder la difficulté en attribuant au hasard les événements observés, et quelquefois, quand l'inanité d'un pareil expédient devient trop saillante, en exagérant Tinfluence du génie individuel sur la marche des affaires humaines. Le résultat de ces deux doctrines, c'est de représenter l'action politique de l'homme comme indéfinie et arbitraire. L'espèce humaine se trouve ainsi livrée à l'expérimentation des diverses écoles politiques, dont chacune cherche à faire prévaloir son type immuable de gouvernement.

Tant que rancicn système politique a interdit le libre examen (les questions sociales, ces inconvénients se sont trouvés dissimulés. Quand l'ascendant de la politique métaphysique a lait prévaloir le droit d'examen, le danger de cette philosophie s'est développé au point de remettre en question l'utilité de l'état social lui-même. D'éloquents sophistes n'ont pas craint de préconiser la supériorité de la vie sauvage, telle «lu'ils l'avaient rêvée. Parvenues à ce degré d'absurdité, les utopies métaphysiques montrent l'impossibilité d'établir en j)oliti(iue aucune notion stable, tant qu'on y continuera la recherche absolue du meilleur gouvernement, abstraction faite de tout état déterminé de civilisation.

Il n'y a d'ordre et d'accord possibles que dans la subordination des phénomènes sociaux à des lois naturelles, dont l'ensemble circonscrit, pour chaque époque, les limites et le caractère de l'action politique. Le sentiment d'un mouvement social réglé par des lois naturelles constitue la base de la dignité humaine dans l'ordre des événements politiques. Les principales tendances de l'humanité acquièrent ainsi un imposant caractère d'autorité, qui doit être respecté par toute législation ; tandis que la croyance à la puissance indéfinie (les combinaisons politiques attribue à l'homme une sorte d'automatisme social, passivement dirigé par la suprématie absolue et arbitraire, soit de la Providence, soit du législateur.

Pour résumer les conditions que doit remplir la sociologie, il suffît d'y appliquer le principe de la prévision rationnelle, ({ue j'ai présenté, dans les autres sciences, comme le critérium de la positivité. Les phénomènes sociaux doivent être conçus comme aussi susceptibles de prévision que tous les autres phénomènes, entre les limites de précision compatibles avec leur complication supérieure. La seule pensée d'une prévision rationnelle suppose que l'esprit humain abandonne la région des idéalités métaphysiques, pour s'établir sur le terrain des réalités observées, en subordonnant l'imagination à l'observation. Les conceptions politiques, cessant d'être absolues, doivent se rapporter à l'état variable de la civilisation, afin que les théories, pouvant suivre le cours des faits, permettent de les prévoir. L'action politique doit être limitée d'après des lois déterminées : s'il en était autrement,

la série des événements sociaux, toujours exposée à de profondes perturbations de la part du législateur, soit divin, soit humain, ne pourrait être prévue.

Des événements régis par des volontés surnaturelles peuvent bien laisser supposer des révélations ; mais ils ne sauraient comporter des prévisions scientifiques, dont la seule pensée constituerait un sacrilège. L'ancienne philosophie ne fournit qu'une aveugle consécration de tous les faits accomplis; ses vaines formules ne peuvent conduire à aucune indication de Tavenir social.

Il faut maintenant apprécier l'esprit de la sociologie, dont les conditions sont caractérisées.

Les phénomènes sociaux étant conçus comme assujettis à des lois naturelles, il s'agit de fixer quels doivent être le sujet et le caractère de ces lois. Il faut, pour cela, envisager séparément l'état statique et l'état dynamique de chaque sujet d'études. En sociologie, on doit distinguer, dans chaque système politique, l'étude des conditions d'existence de la société, et celle des lois de son mouvement. Cette différence donne lieu à deux sciences principales, sous les noms de statique sociale et de dynamique sociale, aussi distinctes l'une de l'autre que le sont l'anatomie et la physiologie.

Pour indiquer la portée pratique de cette division, je dois noter qu'elle correspond à la double notion de l'ordre et du progrès. L'étude statique de l'organisme social doit coïncider avec la théorie de l'ordre, qui ne peut consister qu'en une juste harmonie entre les conditions d'existence des sociétés. De même, l'étude dynamique de la vie collective constitue la théorie du progrès.

Le principe des lois statiques de l'organisme social consiste dans le consensus qui caractérise tous les phénomènes des corps vivants, et que la vie sociale manifeste au plus haut degré. Ainsi conçue, cette espèce d'anatomie doit avoir pour objet l'étude expérimentale et rationnelle des actions et des réactions mutuelles qu'exercent les unes sur les autres toutes les parties du système social, abstraction faite du mouvement qui les modifie graduellement. Les prévisions sociologiques, fondées sur la connaissance de ces relations, sont destinées à conclure les unes des autres les indications statiques, relatives à chaque mode d'existence sociale, d'une manière ana-

lo2:iie à ce qui se passe en anatomie. Chacun des éléments sociaux est conçu comme solidaire de tous les autres. Une telle doctrine doit servir de base à l'étude du mouvement social, dont la conception suppose la conservation de Torganisme correspondant. En outre, elle peut être employée à suppléer, du moins provisoirement, à l'observation directe qui, en beaucoup de cas, ne saurait avoir lieu pour certains éléments sociaux. Leur état se trouve ainsi suffisamment apprécié d'après leurs relations scientifiques avec d'autres éléments déjà connus. L'histoire des sciences peut donner une idée de l'importance d'un tel secours, en rappelant, par exemple, comment les erreurs des érudits sur les prétendues connaissances des Égyptiens, en astronomie, ont été dissipées par la seule considération de la relation de l'état de l'astronomie avec celui de la géométrie abstraite, qui était alors dans l'enfance. On pourrait citer une foule de cas analogues. D'ailleurs les relations qui existent entre les divers aspects sociaux ne sauraient être tellement simples et précises que les résultats observés puissent provenir d'un mode unique de coordination mutuelle. Une telle disposition d'esprit, déjà trop étroite en biologie, serait contraire à la nature plus complexe des spéculations sociologiques. L'appréciation des limites de variation constitue, au moins autant qu'en anatomie, un complément de chaque théorie de sociologie statique, sans lequel l'exploration indirecte pourrait devenir erronée.

Le développement de l'humanité prouve le consensus social par la réaction de chaque modification spéciale. Cette indication peut être suivie d'une confirmation statique; car, en politique comme en mécanique, la communication des mouvements prouve l'existence des liaisons. Ainsi, toutes les sciences et tous les arts sont entre eux dans une connexité telle, que l'état connu d'une seule partie permet de déterminer l'état de chacune des autres. lien est de même quand, au lieu d'envisager les phénomènes sociaux d'une seule nation, on les examine chez diverses nations contemporaines, bien que le consensus soit alors moins prononcé.

Sans insister sur ces notions, je me bornerai à indiquer le seul cas essentiel où la solidarité soit encore méconnue. Ce cas est malheureusement le plus important, puisqu'il concerne l'organisation sociale proprement dite, dont la théorie conti-

nue à être conçue d'une manière absolue et isolée, indépendamment de l'analyse de la civilisation correspondante. Un tel vice appartient aux écoles opposées, qui dissertent abstraitement sur le régime politique, sans penser à l'état corrélatif de la civilisation ; elles aboutissent le plus souvent à faire coïncider leur type politique avec l'enfance du développement humain. Pour apprécier cette erreur, il faut remonter à sa source, qui consiste dans le dogme théologique par lequel on rattache le développement de la civilisation à une dégradation originelle de l'homme. Ce dogme, que toutes les religions reproduisent, et dont la prépondérance a dû être secondée par le penchant de l'homme à l'admiration du passé, fait coïncider la dégradation de la société avec l'extension de sa civilisation. Quand la philosophie théologique est passée à l'état métaphysique, le dogme d'une dégradation originelle s'est transformé en une hypothèse équivalente, celle d'un état dénature, supérieur à l'état social, et dont le développement de la civihsation éloigne de plus en plus.

Le principe de la relation qui existe entre les institutions et l'état de la civilisation correspondante consiste dans l'harmonie qui tend à s'établir entre l'ensemble et les parties du système social. Non seulement les institutions politiques d'une part, les mœurs et les idées de l'autre, sont toujours solidaires ; mais encore elles se rattachent à l'état correspondant du développement de l'humanité, considérée dans son activité intellectuelle, morale et physique. Cette harmonie, quoique moins caractérisée aux époques révolutionnaires, continue néanmoins à être appréciable ; car elle ne pourrait totalement cesser que par l'entière dissolution de l'organisme social. On peut donc regarder le régime politique comme finissant toujours par devenir conforme à l'état de la civilisation, puisque les lacunes et les perturbations qui se manifestent dans l'un proviennent surtout de dérangements équivalents dans lautre. L'immense révolution au milieu de laquelle nous vivons confirme cette loi sociologique.

La théorie vulgaire attribue au législateur la faculté de rompre l'harmonie sociale, à la condition d'être armé d'une autorité suffisante ; ce qui équivaut à nier toute solidarité. Cette opinion, fondée en apparence sur de grands exemples, constitue un cercle vicieux, qui résulte d'une illusion sur la

CARACTÈRES DE LA METHODE POSITIVE Sj

source du pouvoir politique, où l'on prend le symptôme pour le principe. Tout pouvoir est nécessairement constitué par un assentiment des diverses volontés individuelles, déterminées à concourir à une action commune, dont ce pouvoir est d'abord l'organe, et devient ensuite le régulateur. Ainsi l'autorité dérive du concours, et non pas le concours, de Tautorité. sauf la réaction inévitable. Aucun pouvoir ne peut résulter ([ue de dispositions prépondérantes dans la société où il sélablil. Quand rien ne prédomine, les pouvoirs sont faibles et languissants. Cette correspondance est d'autant plus irrésistible (fu'il s'agit d'une société plus étendue. L'ensemble du régime politique exerce, par une réaction nécessaire, une haute inlluence sur le système général de la civilisation : cet aspect de la question n'est pas contesté, tandis que l'erreur commune consiste à l'exagérer, au point de placer la réaction secondaire au-dessus de l'action principale. L'une et l'autre, d'ailleurs, concourent, par leur corrélation, à faire ressortir le consensus de l'organisme social.

Le point de vue relatif auquel le système politique doit être considéré constitue le principal caractère de la positivité. Le régime politique devant être conçu d'après sa relation avec l'état de la civilisation, cette conception présente toute idée de bien ou de mal politique comme relative et variable, sans être, pour cela, arbitraire, puisque la relation est toujours déterminée.

Une telle philosophie pourrait conduire à un dangereux optimisme ; mais une semblable erreur ne se produirait que chez les esprits peu scientifiques. Une intelligence suffisamment développée ne confondra jamais la notion scientifique d'un ordre spontané avec l'apologie de tout ordre existant. D'après le principe des conditions d'existence, la philosophie positive enseigne que, dans les relations de tous les phénomènes avec l'homme, il s'établit spontanément un certain ordre ; mais elle explique aussi que cet ordre peut présenter de graves inconvénients, susceptibles d'être modifiés par une sage intervention. Plus les phénomènes se compliquent en se spécialisant, plus les imperfections s'aggravent et se multiphent. Les phénomènes sociaux doivent donc être les plus désordonnés, en même temps qu'ils sont les plus modifiables, ce qui est loin d'être une compensation.

La notion des lois naturelles entraîne l'idée d'un ordre spontané, lié à une conception d'harmonie quelconque ; mais cette conséquence n'est pas plus absolue que le principe d'où elle dérive. En le complétant par la considération de la complication croissante des phénomènes, on achève ainsi la conception d'un tel ordre, d'après l'accroissement de son iné- Aitable imperfection. Tel est, à cet égard, l'esprit de la philosophie positive. L'hypothèse d'une direction providentielle, continuellement active dans la marche des événements, peut seule conduire à l'idée de la perfection de leur accomplissement. Cependant la conception positive résulte du dogme théologique lui-même, dont elle constitue la régénération. Mais c'est de la même manière que le principe des conditions d'existence découle de l'hypothèse des causes finales, et que la notion des lois mathématiques est née du mysticisme métaphysique sur la puissance des nombres. L'analogie est identique dans tous les cas : elle tient à une tendance de Tintelligence à conserver ses moyens généraux de raisonnement, à quelque âge qu'ils aient été découverts, en les appropriant à ses nouveaux modes d'activité, d'après certaines transformations qui en conservent, ou même en augmentent la valeur.

Dans le sujet actuel, la philosophie positive indique la conformité de chaque régime politique à la civilisation correspondante, conformité nécessaire pour que ce régime ait pu s'établir et surtout durer. Elle enseigne aussi que cet ordre naturel doit être le plus souvent fort imparfait par suite de l'extrême complication des phénomènes. Loin de repousser l'intervention humaine, une telle philosophie en provoque, au contraire, l'active application, en représentant les phénomènes sociaux comme les plus modifiables, et comme ceux qui ont le plus besoin d'être modifiés d'après les indications de la science.

Deux motifs m'ont fait insister sur la notion du consensus, propre à l'organisme social. D'abord cette idée constitue la base de la nouvelle philosophie politique ; ensuite l'esprit de la sociologie statique devait être préalablement caractérisé. La conception de l'harmonie sociale fournit le fondement d'une théorie de l'ordre politique, soit spirituel, soit même temporel ; car elle conduit à considérer l'ordre artificiel et volontaire comme un simple prolongement de l'ordre naturel

I el involontaire vers lequel tendent sans cesse les diverses sociélés.

Toute institution politique doit, pour être efficace, reposer sur une analyse des tendances spontanées correspondantes, (|ui peuvent seules fournir à son autorité des racines suffisamment solides. Il s'agit de contempler Tordre pour le perlectionner, et nullement de le créer, ce qui serait impossible.

Au point de vue scientifique, la notion du consensus n'est pas particulière à l'étude des corps vivants. On peut dire que, }>artout où il y a un système quelconque, il doit exister une certaine solidarité. L'astronomie elle-même, dans ses phénomènes purement mécaniques, en offre la première ébauche. En etlet, certains dérangements d'un astre produisent des perturbations sur un autre. Le consensus devient d'autant plus intime et plus prononcé qu'il s'applique à des phénomènes plus complexes et moins généraux. L'étude des phénomènes

jl chimiques forme, à ce titre, un intermédiaire entre la philosophie inorganique et la philosophie organique. Néanmoins, ("est surtout aux systèmes organiques, en vertu de leur plus

\ grande complication, que convient essentiellement la notion (le solidarité et de consensus.

|| Appréciée à l'égard de la méthode, la conception du consensus social a pour but de déterminer la modification de la méthode positive, appliquée à la sociologie. En effet, puisque les phénomènes sociaux sont connexes, leur étude ne peut tHre séparée ; d'où résulte l'obhgation de considérer simultanément les divers aspects sociaux. Aucun phénomène social, exploré par un moyen quelconque, ne peut être introduit

, dans la science, tant qu'il reste conçu d'une manière isolée. Sans doute la science sociale pourra être un jour subdivisée avec utilité ; mais le principe de cette division résultera du développement de la science, qui ne saurait être fondée que par une étude d'ensemble. On devra ensuite faire descendre les travaux à une spécialité croissante, en considérant l'étude des éléments comme dominée par celle du système, dont la notion éclaircira chaque aspect partiel, sauf d'inévitables réactions secondaires. L'obligation de suivre une telle marche augmente la difficulté, en exigeant une contention intellectuelle plus intense et plus soutenue, pour ne laisser échapper

6o SOCIOLOGIE

aucun des nombreux aspects qu'il faut embrasser simultanément.

Un aphorisme empirique prescrit, en tout sujet possible, de procéder du simple au composé ; mais la seule raison solide, c'est que cette marche convient aux sciences inorganiques. On ne saurait, en réalité, concevoir d'autre nécessité logique, vraiment commune à toutes les spéculations, que l'obligation d'aller toujours du connu à l'inconnu. Cette règle prescrit aussi bien de procéder du composé au simple, que du simple au composé, suivant que l'un est mieux connu et plus accessible que l'autre. Il existe, à ce point de vue, une grande différence entre la philosophie inorganique et la philosophie organique. Dans la première, où la solidarité est peu prononcée, il s'agit d'explorer un système dont les éléments sont plus connus que l'ensemble, et sont même seuls directement appréciables ; ce qui exige qu'on procède du cas le moins composé au plus complexe. Dans la seconde, au contraire, dont l'homme ou la société constitue l'objet, la marche opposée est seule rationnelle, puisque l'ensemble du sujet est alors mieux connu et plus abordable que les diverses parties. Dans le monde extérieur, c'est l'ensemble qui nous échappe. L'idée d'univers ne pourra jamais devenir positive, et la notion du système solaire est la plus complexe que nous puissions nettement concevoir. Au contraire, en philosophie biologique, ce sont les détails qui restent inaccessibles : les êtres sont d'autant moins inconnus qu'ils sont plus complexes et plus élevés. L'idée d'animal, par exemple, est plus nette que l'idée moins composée de végétal, et le devient davantage à mesure qu'on se rapproche de l'homme, dont la notion constitue le point de départ d'un tel ensemble de spéculations. Ainsi, en comparant les deux moitiés de la philosophie, on voit que c'est, dans un cas, le dernier degré de composition, et, dans l'autre, le dernier degré de simplicité, dont l'examen nous reste interdit.

La sociologie n'est pas la seule science où la nécessité de procéder de l'ensemble aux parties devienne prépondérante. La biologie présente le même caractère ; mais la sociologie exige le plus grand développement de cette modification logique.

L'esprit de la sociologie statique étant ainsi caractérisé, il

CARACTÈRES DE LA METHODE POSITIVE 6l

nous rosle à considôivr la conceplion (jui doit présider à Tctude dynamique des sociétés.

Dans un traité méthodique de philosophie politique, il conviendrait d'analyser d'abord les impulsions individuelles, qui sont les éléments de la force progressive de l'espèce humaine. On les rapporterait à l'instinct qui pousse l'homme à améliorer sans cesse sa condition, ou, en d'autres termes, à développer sa vie physique, morale et intellectuelle. En regardant cette notion préliminaire comme suffisamment éclaircie chez les esprits avancés, nous devons considérer la conception élémentaire de la dynamique sociale, c'est-à-dire l'étude de la succession envisagée dans l'ensemble de l'humanité. Pour fixer les idées, il faut établir, suivant l'heureux artifice de Condorcet, l'hypothèse d'un peuple unique, auquel seraient rapportées toutes les modifications sociales. Cette fiction s'éloigne moins de la réalité qu'on n'a coutume de le supposer ; car, au point de vue politique, les vrais successeurs de tels ou tels peuples sont ceux qui, utilisant et poursuivant leurs efforts, ont prolongé leurs progrès sociaux, quels que soient le sol qu'ils habitent et même la race dont ils proviennent.

Cela posé, l'esprit général de la sociologie dynamique consiste à conceST>ir chacun des états sociaux consécutifs comme le résultat du précédent et le moteur du suivant selon l'axiome de Leibniz : Le présent est gros de Vavenir. La science a, dès y

lors, pour objet de découvrir les lois dont l'ensemble déter- c\ mine la marche du développement social. En un mot, la dynamique sociale étudie les lois de la succession, tandis que la statique sociale détermine celles de la coexistence. La première doit fournir à la politique pratique la théorie du progrès ; la seconde, celle de l'ordre.

Le cours de la vie humaine permet d'apercevoir les modifications qui surviennent dans l'état de la société : c'est l'accumulation de ces changements successifs qui constitue le mouvement social. A une époque où la rapidité de la progression semble accélérée, on ne peut plus contester la réalité d'un mouvement qui est senti par ceux qui le maudissent. La controverse ne peut exister que sur la subordination des phénomènes dynamiques à des lois naturelles, ce qui ne saurait comporter aucune discussion pour tout esprit placé au point

de vue de la philosophie positive. Il est facile de constater, sous quelque aspect qu'on envisage la société, que ses modifications sont toujours assujetties à un ordre déterminé, dont l'explication est déjà possible en un assez grand nombre de cas, pour que, dans les autres, on puisse espérer de l'apercevoir plus tard. Un tel ordre présente, d'ailleurs, une fixité remarquable, que manifeste la comparaison des développements parallèles, observés dans des populations distinctes et indépendantes. Ainsi, puisque d'une part l'existence du mouvement social est incontestable, et que d'autre part la succession des divers états de la société ne se fait pas dans un ordre arbitraire, il faut nécessairement regarder ce mouvement comme soumis à des lois naturelles aussi positives, quoique plus compliquées, que celles de tous les autres phénomènes, à moins d'employer l'artifice théologique d'une Providence permanente, ou de recourir à la vertu des entités métaphysiques. Il n'y a pas d'autre alternative.

Les lois de la solidarité sociale se vérifient surtout pendant le mouvement, qui, malgré son invariable unité, peut être utilement décomposé d'après les divers aspects de l'existence, envisagée comme physique, morale, intellectuelle ou politique. Or, quel que soit le point de vue auquel on envisage le mouvement de l'humanité, depuis les temps les plus anciens jusqu'à nos jours, il est facile de constater dans cette progression un ordre déterminé. Je me bornerai à citer l'évolution intellectuelle comme plus avancée que toute autre, et comme ayant dû, à ce titre, servir presque toujours de guide. La partie de cette évolution qui a le plus influé sur la progression générale consiste dans le développement de l'esprit scientifique, à partir des travaux des Thaïes et des Pythagore jusqu'à ceux des Lagrange et des Bichat. Cette succession de travaux n'a été nullement arbitraire: les progrès de chaque époque, et môme de chaque génération, ont résulté de l'état immédiatement antérieur. Les hommes de génie ont été les organes d'un mouvement qui, à leur défaut, se fût ouvert d'autres issues. L'histoire le vérifie souvent en montrant plusieurs esprits éminents préparés à faire simultanément la môme découverte. Les différentes parties de l'évolution humaine comportent des observations analogues. Toute semblable indication serait superflue à l'égard des arts, dont la progression est évidente.

Quant au mouvemeut politique, les divers systèmes se sont succétjé dans un ordre déterminé encore plus inévitable.

La solitlarité déjà constatée pour l'état statique entre les divers éléments sociaux doit, à plus forte raison, subsister pendant le mouvement, qui sans cela finirait par déterminer, comme en mécanique, la décomposition du système. Une telle connexité prouve la nécessité de l'ordre dynamique, puisqu'il suffit d'avoir constaté cet ordre sous un aspect pour être autorisé à l'étendre à tous les autres. Les lois de la dynamique sociale sont d'autant plus saisissables qu'elles concernent des populations plus étendues, où les perturbations secondaires ont moins dintluence, et qu'elles s'appliquent à une civilisation plus avancée, puisque le mouvement social doit se prononcer davantage à mesure qu'il se prolonge, en surmontant avec une énergie croissante les influences accidentelles. L'évolution de l'humanité, appréciée sous les divers aspects sociaux, est d'autant plus assujettie à des lois naturelles qu'elle concerne des phénomènes plus compliqués, où les irrégularités provenant d'influences individuelles doivent s'effacer davantage.

On peut caractériser l'esprit de la sociologie dynamique en se bornant à étudier le développement de l'humanité, sans se prononcer sur la question du perfectionnement humain ; mais je crois utile d'examiner cette célèbre contestation.

L'esprit relatif dans lequel sont conçues toutes les notions de la politique positive doit nous faire écarter toute controverse métaphysique sur l'accroissement du bonheur de l'homme aux divers âges de la civilisation, ce qui élimine la seule partie de la question sur laquelle il soit impossible d'obtenir un assentiment réel. Le bonheur de chacun exige une harmonie suffisante entre le développement de ses facultés et les circonstances qui dominent sa vie. Un tel équilibre tend toujours à s'établir spontanément à un certain degré. Il n'y a pas lieu de comparer, à l'égard du bonheur individuel, des situations sociales dont le rapprochement est impossible : autant vaudrait poser la question insoluble du bonheur respectivement propre aux divers organismes animaux, ou aux deux sexes de chaque espèce.

Après avoir écarté ces stériles dissertations, on ne trouve plus dans la notion du perfectionnement humain que l'idée

d'un développement continu de la nature humaine, envisagée sous ses divers aspects suivant une harmonie constante, et d'après les lois de l'évolution. Cette conception, sans laquelle il ne peut exister aucune science sociale, présente la plus incontestable réalité.

L'humanité se développe sans cesse, dans le cours de sa civilisation, par ses plus éminentes facultés, au point de vue physique, moral, intellectuel et politique ; c'est-à-dire que ces facultés, d'abord engourdies, prennent, peu à peu, par un exercice étendu et régulier, un essor de plus en plus complet dans les limites imposées par l'organisme humain. La question se réduit à décider si ce développement doit être regardé comme accompagné d'une amélioration et d'un progrès.

L'amélioration et le progrès sont aussi irrécusables que le développement d'où ils dérivent, pourvu qu'on ne cesse pas de les concevoir, ainsi que ce 'développement, comme assujettis à des limites, jusqu'ici inconnues, mais que la science pourra plus tard indiquer, au moins dans les cas les plus importants ; ce qui élimine la chimérique conception d'une perfectibilité illimitée. D'ailleurs, il faut considérer l'ensemble de l'humanité au lieu d'un peuple isolé. Cela posé, le développement a pour résultat d'opérer une amélioration, non seulement dans la condition de l'homme, mais encore dans ses facultés. Le terme de perfectionnement convient surtout à ce second attribut du progrès. Je n'ai pas besoin de m'arrêter à démontrer l'évidente amélioration que l'évolution sociale a fait éprouver aux conditions d'existence, soit par une action croissante sur le monde ambiant, d'après le progrès des sciences et des arts, soit par l'adoucissement des mœurs, soit enfin par le perfectionnement graduel de l'organisation sociale. Un fait général répond en ce sens à toutes les déclamations sophistiques : c'est l'accroissement continu de la population sur la surface du globe par suite de sa civilisation. Il faut que la tendance à l'amélioration soit bien irrésistible pour avoir pu persévérer, malgré les énormes fautes politiques qui, en tout temps, ont absorbé ou neutralisé la majeure partie des forces. Môme à notre époque révolutionnaire, malgré des discorcordances plus prononcées entre le système politique et l'étal de la civilisation, l'amélioration se prolonge, non seulemenl

SOUS Taspecl physique et intellectuel, mais encore sous Taspeol moral.

Quant à une amélioration graduelle et fort lente de la nature humaine entre des limites très étroites et jusqu'ici inconnues, il me semble impossible de ne pas admettre le principe de Lamark sur rinlluence d'un exercice homogène et continu pour produire dans tout organisme, et surtout chez l'homme, un perfectionnement susceptible d'être fixé dans la race. En considérant le fait le mieux caractérisé, c'est-à-dire le développement intellectuel, on ne peut refuser d'admettre une plus grande aptitude aux combinaisons d'esprit chez les peuples très civilisés, indépendamment de toute culture, pourvu que la comparaison soit établie entre des intelligences moyennes. Au point de vue moral, le développement réalise une prépondérance croissante des plus nobles penchants.

Ces explications établissent que le développement de l'humanité peut être regardé comme un perfectionnement entre des limites convenables. On a donc le droit d'admettre en sociologie l'équivalence de ces deux termes, ainsi qu'on le fait en biologie dans l'étude comparative de l'organisme animal. Néanmoins, je persiste à employer la première expression, parce que la qualification de développement a l'avantage de déterminer en quoi consiste le perfectionnement de l'humanité. En effet, il indique le simple essor, secondé par une culture convenable, des facultés qui constituent la nature humaine, sans aucune introduction de facultés nouvelles.

L'état social doit être considéré comme ayant été aussi parfait à chaque époque que le comportait l'âge de l'humanité, combiné avec les circonstances dans lesquelles s'accomplissait l'évolution. Cette tendance philosophique, sans laquelle l'histoire resterait incompréhensible, est le complément de la disposition analogue établie en sociologie statique. Dans aucun cas, il ne s'agit ni de causes finales ni de direction providentielle. C'est toujours la simple conséquence de l'ordre qui résulte des lois naturelles dans tous les phénomènes possibles.

Un dernier aspect de la sociologie dynamique est plus

propre que tout autre à manifester le caractère de la politique

positive. Il s'agit du principe des limites de l'action politique.

Dans un ordre quelconque de phénomènes, l'action humaine

Comte. — Sociologie. 5

étant toujours très limitée, il serait impossible de comprendre à quel titre les phénomènes sociaux pourraient être seuls exceptés de cette restriction, qui est le résultat de l'existence même des lois naturelles. Tout homme d'État, après un suffisant exercice de l'autorité, doit être convaincu par sa propre expérience de la réalité des limites imposées s. l'action politique par l'ensemble des influences sociales. La nouvelle philosophie permet de déterminer, avec la précision que comporte la nature du sujet, en quoi consistent ces limites.

On doit, à cet effet, apprécier d'abord en quoi la marche du développement peut être modifiée par l'ensemble des causes de variation^ sans aucune distinction entre elles. Ensuite on examinera quel rang d'importance peut occuper parmi les divers modificateurs l'action volontaire et calculée des combinaisons politiques. Le premier point doit être considéré comme le plus important, et même comme seul accessible aujourd'hui.

Les phénomènes sociaux doivent être conçus comme étant, en vertu de leur complication supérieure, les plus modifiables de tous. Ainsi les lois sociologiques comportent des éléments de variation plus étendus que ne le permettent les lois biologiques et, à plus forte raison, les lois chimiques ou physiques. Si donc, parmi les diverses causes modificatrices, l'intervention humaine occupe le même rang d'influence proportionnelle, comme il est naturel de le supposer, cette influence devra être plus considérable dans le premier cas que dans tout autre. Tel est le fondement scientifique des espérances d'une réformation systématique de l'humanité. Mais, bien que les modifications produites par des causes quelconques soient plus grandes[dans l'ordre des phénomènes politiques, elles demeurent toujours subordonnées aux lois statiques ou dynamiques qui règlent l'harmonie des éléments sociaux et la filiation de leurs variations successives.

Il n'y a pas d'influence perturbatrice qui puisse altérer les lois naturelles du développement de l'humanité. La prépondérance des influences continues est admise dans tous les phénomènes ; il faudra bien qu'on l'applique aussi aux phénomènes sociaux, dès qu'on y étendra la même manière de philosopher. Les modifications portent exclusivement sur l'intensité des phénomènes et sur leur mode d'accomplisse-

ment, sans pouvoir en altérer ni la nature ni la filiation. S'il en était autrement, la cause perturbatrice, en s'élevant audessus de la cause fondamentale, détruirait l'économie des lois du sujet.

Appliqué au monde politique, ce principe de philosophie positive montre qu'au point de vue statique, les variations consistent dans l'intensité plus ou moins prononcée des différentes tendances propres à chaque situation sociale, sans que rien ne puisse en aucun cas empêcher ni produire ces tendances.

Au point de vue dynamique, l'évolution de l'humanité doit être conçue comme n'étant modifiable que sous l'aspect de la vitesse, sans aucun renversement dans l'ordre du développement,, et sans qu'aucun intermédiaire un peu important puisse être franchi. On peut se faire une idée de ces variations en les comparant à celles de l'organisme animal, avec cette différence, que les modifications sociales sont plus étendues et plus variées. La théorie des limites de variation n'est pas établie en biologie ; on ne peut donc pas espérer que la sociologie soit plus avancée ; mais il suffit d'en avoir indiqué l'esprit en statique et en dynamique sociales.

Dans l'ordre intellectuel, il n'y a aucune supériorité individuelle qui puisse transporter à une époque les découvertes réservées à une époque postérieure. L'histoire des sciences prouve la subordination des génies les plus éminents à l'état contemporain. Il en est ainsi dans les arts, surtout en ce qui dépend des moyens mécaniques de suppléer à l'action humaine. On n'en saurait douter davantage à l'égard du développement moral, qui est réglé à chaque époque par l'état de l'évolution correspondante. Chacun des modes de l'existence sociale détermine des mœurs corrélatives, dont la physionomie commune se retrouve chez tous les individus au milieu de leurs différences caractéristiques. Il y a, par exemple, tel état de l'humanité où les meilleurs naturels contractent des habitudes de férocité dont s'affranchissent presque sans effort des natures bien inférieures vivant dans une société plus avancée. Il en est de même au point de vue politique. Si l'on voulait rapporter tous les faits et toutes les réflexions qui établissent l'existence des limites de variation, on serait involontairement conduit à reproduire les considérations qui

prouvent la subordination des phénomènes sociaux à des lois naturelles, parce qu'un tel principe n'est qu'une application de cette conception philosophique.

Les trois sources de variations sociales résultent de la race, du climat et de l'action politique : leur importance relative ne peut être énoncée. Quand même cette détermination ne serait pas déplacée dans l'état naissant de la science, les lois de la méthode obligeraient à en ajourner l'exposition après l'examen du sujet principal, pour éviter une confusion entre les phénomènes iondamentaux et leurs diverses modifications. Du reste, ce classement présente d'autant moins d'intérêt que, l'influence des combinaisons politiques étant, des trois causes modificatrices,la seule qui soit suffisamment accessible à l'intervention humaine, c'est vers elle que doit surtout se diriger l'attention-

Si j'ai surtout en vue l'action politique, c'est à cause de la prépondérance erronée qu'on lui attribue encore, et qui tend à empêcher toute notion des lois sociologiques. Aussi dois-je signaler l'illusion qui entretient ce sophisme chez ceux qui se croient affranchis de la philosophie théolopjque, dont il émane. Cette illusion consiste en ce que, les o^;. rations pohtiques n'ayant eu d'efficacité sociale qu'autant qu'elles étaient conformes aux tendances correspondantes, elles semblent à des spectateurs prévenus ou irréfléchis avoir produit ce qu'une évolution spontanée, mais peu apparente, a seule déterminé. En procédant ainsi, on néglige les cas nombreux, dont l'histoire abonde, où l'autorité politique la plus étendue n'a laissé aucune trace de son action, uniquement parce qu'elle était dirigée en sens contraire du mouvement de la civilisation contemporaine, ainsi que le témoignent les exemples de Julien, de Philippe II et de Bonaparte. On peut même regarder comme plus décisifs les cas inverses, malheureusement beaucoup plus rares, où l'action politique également soutenue par une puissante autorité, a néanmoins avorté dans la poursuite daméliorations prématurées, malgré la tendance progressive qui était en sa faveur. Fergusson a judicieusement remarqué que l'action d'un peuple sur un autre, par la conquête ou de toute autre manière, n'y peut réaliser que les modifications jj conformes à ses propres tendances, dont le développement se trouve ainsi un peu plus accéléré, ou un peu plus étendu qu'il . ne l'eût été spontanément. j|

CARACTÈRES DE LA METHODE POSITIVE 6y

En iioliliquo, commo dans les sciences, ropporUinilé esl la condilion de tonte grande el dnrahle intluence, (jnelle ([uc soit la valeur de l'homme supérieur auquel le vulgaire attribue une action sociale, dont il n'est que l'heureux instrument. Le pouvoir de l'individu sur l'espèce est assujetti à des limites générales, lors même qu'il ne s'agit que des efï'ets les plus aisés à produire, soit en bien, soit même en mal. Aux époques révolutionnaires, par exemple, ceux qui s'attribuent le mérite d'avoir développé chez leurs contemporains les passions anarchiques ne s'aperçoivent pas que leur triomphe n'est du qu'à une disposition résultant de l'ensemble de la situation. C'est par de semblables appréciations, empiriquement opérées, qu'ont été guidés les hommes de génie qui ont exercé une grande action sur l'humanité. En tout genre, la prévoyance est la source de l'action.

Les vagues habitudes intellectuelles qui prévalent encore en philosophie politique pourraient faire méconnaître la portée pratique d'une science nouvelle, qui dissipe les ambitieuses illusions relatives à l'action indéfinie de l'homme sur la civilisation. 11 est néanmoins certain que le principe précédent établit de la manière la plus précise le point de contact de la théorie et de la pratique sociales. C'est ainsi que l'art politique prendra un caractère systématique, et éprouvera une transformation analogue à celle qui s'est accomplie dans l'art médical. En effet, l'intervention politique ne peut être efficace qu'à la condition de s'appuyer sur les tendances correspondantes. 11 faut donc avant tout connaître les lois d'harmonie et de succession qui déterminent, à chaque époque, ce que l'évolution humaine est prête à produire, ainsi que les obstacles susceptibles d'être écartés. Ce serait toutefois exagérer la portée d'un tel art que de lui attribuer la propriété d'empêcher dans tous les cas les révolutions violentes. Dans l'organisme social, en vertu de sa complication supérieure, les maladies et les crises sont encore plus inévitables que dans l'organisme individuel. Mais, lors même que la science reconnaît son impuissance en présence de profonds désordres, elle peut utilement concourir à abréger les crises en appréciant leur caractère et en prévoyant leur issue. Ici, comme ailleurs, il s'agit non pas de gouverner les phénomènes, mais seulement d'en modifier le développement, ce qui exige qu'on en connaisse les lois.

L'esprit de la nouvelle philosophie politique me semble devoir être suffisamment fixé par ces notions préliminaires. Sans admirer ni maudire les faits politiques, la sociologie y voit, comme en toute autre science, de simples sujets d'observation. Elle considère chaque phénomène au point de vue de son harmonie avec les phénomènes coexistants, et de son enchaînement avec letat antérieur et l'état postérieur du développement social. Elle s'efforce, à l'un ou à l'autre titre, de découvrir les relations qui lient entre eux tous les faits sociaux. Chaque fait lui paraît expliqué dans racception scientifique de ce terme, quand il a pu être rattaché, soit à la situation correspondante, soit au mouvement précédent. Développant au plus haut degré le sentiment social, cette science réalise la formule de Pascal et représente l'espèce humaine comme constituant une immense unité dont les divers organes concourent à l'évolution générale. Conduisant enfin, avec la précision qu'elle comporte, à prévoir les événements qui doivent résulter, soit d'une situation donnée, soit d'un ensemble d'antécédents, la science politique indique à l'art correspondant les tendances qu'il doit seconder, et les moyens qu'il peut appliquer pour éviter toute inutile consommation de forces.

Nous allons examiner l'ensemble des ressources de la sociologie. Nous devons nous attendre à y trouver, en vertu de la plus grande complication des phénomènes, le système de ressources directes ou indirectes le plus varié et le plus développé.

Il faut distinguer dans la science sociale deux ordres de ressources : les unes, directes, consistent dans les moyens d'exploration qui lui sont propres; les autres, indirectes^ résultent de ses relations avec les sciences antérieures. Je dois commencer par apprécier le premier ordre de moyens scientifiques.

En sociologie, comme en biologie, l'exploration scientifique emploie les trois modes de l'art d'observer, c'est-à-dire l'observation pure, l'expérimentation et la méthode comparative, essentiellement adaptée à toute étude sur les corps vivants. H s'agit de déterminer la portée et le caractère de ces trois procédés.

L'inHueiice de la pliilos()})hie métaphysique du siècle der-

niera tendu, par l'absiirile théorie du pyrrhonisme historique, à dénier toute certitude aux observations sociales. Depuis que cette erreur n'est plus ouvertement professée, le scepticisme s'est retranché derrière l'incertitude des témoignages humains pour continuer à méconnaître la valeur des renseignements historiques. Ouelques géomètres ont poussé la complaisance ou la naïveté au point de tenter à ce sujet de lourds et ridicules calculs sur l'accroissement de l'incertitude par le seul l'ait du temps. C4ette entreprise, outre le danger de favoriser des erreurs nuisibles, a eu rinconvénient de discréditer l'esprit mathématique auprès de beaucoup d'hommes sensés, trop peu éclairés pour le juger directement, mais justement révoltés de tels abus. Certains philosophes ont déduit des déclamations contre la valeur des témoignages le principe d'une division des sciences en testimoniales et en non-testimoniales, ce qui prouve le crédit que de tels sophismes conservent encore.

C'est par une inconséquence que l'on restreint aux études sociales la portée d'un tel paradoxe, qui, une fois admis, s'appliquerait nécessairement à toutes les connaissances, si l'esprit humain pouvait être conséquent jusqu'au bout lorsqu'il procède d'après des principes extravagants. Toutes les sciences, même les plus simples, ont besoin d'admettre des preuves testimoniales, c'est-à-dire des observations qui n'ont pu être faites, ni même répétées par ceux qui les emploient, et dont la réalité ne repose que sur le témoignage des explorateurs primitifs. Aucune science ne pourrait se développer, si chacun n'y voulait employer que ses observations personnelles. D'où vient donc qu'un tel paradoxe ne s'applique qu'aux phénomènes sociaux? C'est parce qu'il fait partie de l'arsenal philosophique construit par la métaphysique révolutionnaire pour la démolition de l'ancien système politique. Beaucoup d'esprits peu avancés se croiraient forcés de rentrer sous le joug de la philosophie catholique, s'ils admettaient, par exemple, l'authenticité des récits bibliques, dont la négation méthodique fut le premier motif de ces sophismes.

A de telles erreurs vient s'ajouter l'empirisme systématique que l'on s'efforce d'imposer aux observations historiques, quand on y interdit, sous prétexte d'impartialité, l'emploi de toute théorie. Il serait difficile d'imaginer un précepte plus

contraire à Fesprit de la philosophie positive, ainsi qu'au caractère spécial qu'il doit avoir dans l'étude des phénomènes sociaux. Dans tous les phénomènes, même dans les plus simples, aucune observation n'est efficace qu'autant qu'elle est dirigée et interprétée par une théorie. Tel est le besoin logique qui a déterminé dans l'enfance de la raison humaine Fessor de la philosophie théologique. Loin de dispenser de cette obligation, la philosophie positive la développe de plus en plus.

Au point de vue scientifique, toute observation isolée et empirique est oiseuse, et même incertaine : la science ne peut employer que celles qui se rattachent, au moins hypothétiquement, à une loi. C'est cette liaison qui constitue la principale différence entre les observations des savants et celles du vulgaire. Une telle prescription doit être d'autant plus sévère qu'il s'agit de phénomènes plus compliqués.

Les observations sociales exigent l'emploi de théories destinées à lier les faits actuels aux faits accomplis. Les faits ne manquent pas, et les plus vulgaires sont les plus importants; mais l'observation ne peut être efficace qu'en étant dirigée par une connaissance, au moins ébauchée, des lois de la solidarité sociale. Les faits eux-mêmes n'auraient aucun sens, s'ils n'étaient rattachés, ne fût-ce que par une hypothèse provisoire, aux lois du développement social. Ainsi l'esprit d'ensemble n'est pas seulement indispensable pour concevoir et poser les questions scientifiques ; il doit aussi diriger l'exploration pour lui donner un caractère rationnel.

Loin de proscrire l'érudition, la nouvelle philosophie lui fournira de nouveaux sujets, des points de vue inespérés, une plus noble destination, et par suite une plus haute dignité scientifique. Elle n'écartera que les travaux sans but, sans principe et sans caractère, qui ne tendent qu'à encombrer la science de puériles dissertations ou d'aperçus incohérents, comme la physique actuelle condamne les compilateurs d'observations empiriques.

L'observation proprement dite doit être subordonnée aux spéculations positives sur les lois de la solidarité ou de la succession des phénomènes correspondants. Aucun fait social ne peut avoir de signification scientifique que s'il est rapproché de quelque autre fait social.

CAlîACTKRKS Di: LA METHODE POSITIVE jS

Ce ])réceple complète robligalion, déjà établie, de rendre l'esprit d'ensemble prépondérant dans les études sociologicpies. Ainsi explorés il'après tles vues de solidarité ou de succession, les phénomènes sociaux comportent des moyens d'observation plus variés et plus étendus que tous les autres phénomènes moins compliqués. C'est ainsi que non seulement l'inspection ou la description des événements, mais encore la considération des coutumes, l'appréciation des monuments, l'analyse et la comparaison des langues, et une foule d'autres voies plus ou moins importantes, peuvent offrir à la sociologie d'utiles ressources. En un mot, tout esprit préparé par une éducation convenable parviendra, après un suffisant exercice, à convertir en indications sociologiques les impressions qu'il reçoit de presque tous les événements de la vie sociale.

Le second mode de l'art d'observer, ou l'expérimentation, semble au premier abord devoir être interdit en sociologie. Mais il faut se rappeler la distinction que j'ai établie entre l'expérimentation directe et l'expérimentation indirecte. Le caractère du mode expérimental ne consiste pas essentiellement dans l'institution artificielle des circonstances du phénomène. Que le cas soit naturel ou factice, l'observation mérite toujours le nom d'expérimentation, toutes les fois que l'accomplissement normal des phénomènes éprouve une altération déterminée. C'est surtout en ce sens que le mode expérimental peut appartenir aux recherches sociologiques.

La complication et la solidarité des phénomènes biologiques y rendent trop difficile l'institution des expériences directes par voie artificielle. Cette complication et cette solidarité sont ici plus prononcées. Un tel genre d'expériences ne ne peut donc convenir à la sociologie. Une perturbation factice dans l'un des éléments sociaux doit nécessairement, soit par les lois d'harmonie, soit par celle de succession, s'étendre bientôt à tous les autres. L'expérience serait dépourvue de toute valeur scientifique, parce qu'il serait impossible d'isoler aucune des conditions ni aucun des résultats du phénomène.

Les cas pathologiques constituent en biologie l'équivalent de l'expérimentation, en ce que, quoique indirectes, les expériences naturelles qu'ils offrent sont mieux appropriées à l'étude des corps vivants, et cela, d'autant plus qu'il s'agit de phénomènes plus compliqués et d'organismes plus éminents.

Les mêmes considérations sont à plus forte raison applicables à la sociologie, et doivent y conduire à des conclusions semblables. Ici, l'analyse pathologique consiste dans les cas, malheureusement trop fréquents, où les lois, soit de Tharmonie,soit de la filiation, éprouvent dans Tétat social des perturbations plus ou moins prononcées, comme on le voit surtout aux diverses époques révolutionnaires. Ces perturbations de 1 organisme social sont analogues aux maladies de Forganisme individuel.

L'exploration pathologique étant imparfaitement instituée en biologie, on conçoit qu'elle doit être encore plus incomplète à l'égard des questions sociologiques, où elle n'a jamais fourni aucun secours, bien que les matériaux y abondent. Cette stérilité tient surtout à ce que l'expérimentation peut, encore moins que la simple observation, se passer d'une subordination à des conceptions rationnelles pour acquérir une véritable utilité. On renouvelle les expériences politiques les plus désastreuses, bien que les premiers essais aient dû en faire apprécier l'inefficacité et le danger. Je sais quelle part il faut- faire à l'ascendant des passions ; mais on oublie trop que le défaut d'une analyse rationnelle doit être l'une des causes de l'infructueux enseignement, tant reproché aux expériences sociales, dont le cours deviendrait plus instructif, s'il était mieux observé.

On pense que les cas de perturbation sociale sont impropres à divulguer les lois de l'organisme politique, que l'on regarde alors comme détruites, ou comme suspendues. Cette erreur est ici plus excusable que dans le cas de l'organisme individuel, puisque les lois de l'état normal ne sont pas suffisamment connues. Mais le principe établi par les travaux de Broussais, et destiné à caractériser l'esprit de la pathologie positive, est aussi applicable à l'organisme social qu'à l'organisme individuel. Les cas pathologiques ne sauraient constituer une violation des lois de l'organisme normal. Ils modifient le degré des phénomènes, mais nullement leur nature ni leur relation.

Les perturbations sociales sont du même ordre que les modifications déterminées, dans les lois sociologiques, par les différentes causes secondaires dont j'ai circonscrit l'influence entre d'inévitables limites. Puisque ces lois sub-

CARACTÈRES ni: I.A METHODE POSITIVE 7$

sistenl dans un étal quclcon([uc de Torganisme social, il y a lieu de conclure de l'analyse des peilurbalions à la théorie de l'existence normale. Tel est le ibndement de l'uliliié de rexpérimenlalion indirecte pour dévoiler Téconomie du corps social. Ce procédé est applicable à tous les ordres de recherches, envisagés sous un aspect quelconque, physique, intellecluel, moral ou politique, et à tous les degrés de révolution sociale où les perturbations n'ont malheureusement jamais manqué.

Considérant enfin la méthode comparative, je dois renvoyer aux applications que j'ai données en biologie, pour montrer la prépondérance de ce procédé dans toutes les études des corps vivants. Je me bornerai à signaler les différences qui distinguent l'application de l'art comparatif aux recherches sociologiques.

Une aveugle imitation du procédé biologique ferait méconnaître les analogies qui existent entre les deux sciences, puisque la hiérarchie animale, qui constitue en biologie le principal caractère de la méthode comparative, ne peut avoir en sociologie qu'une importance secondaire. Toutefois, je suis convaincu que l'influence de la philosophie théologique et métaphysique inspire un dédain irrationnel pour tout rapprochement de la société humaine avec les sociétés animales. Quand la sociologie sera dirigée par Tesprit positif, on reconnaîtra l'utilité d'y introduire la comparaison de Fhomme aux autres animaux, et surtout aux mammifères les plus élevés, du moins après que les sociétés animales, encore si mal connues, auront été mieux observées. Le principal vice d'un tel ordre de comparaison, c'est d'être borné aux considérations statiques, sans pouvoir atteindre les considérations dynamiques. Cette restriction résulte de ce que l'état social des animaux, sans être aussi fixe qu'on l'imagine, n'éprouve, depuis le complet développement de la prépondérance humaine, que d'imperceptibles variations, qui ne sont nullement comparables à la progression continue de l'humanité.

Réduite à la statique sociale, l'utihté d'une telle comparaison me semble incontestable pour mieux caractériser les lois les plus élémentaires de la solidarité. Rien n'est plus propre à faire ressortir combien sont naturelles les princi-

pales relations sociales, que tant d'esprits sophistiques croient pouvoir transformer au gré de leurs vaines prétentions. Ils cesseront sans doute de regarder comme factices et arbitraires les liens de la famille, en les retrouvant avec les mêmes caractères chez les animaux, et d'une manière d'autant plus prononcée que leur organisme se rapproche davantage de l'organisme humain.

Le principal mode de la méthode comparative appliquée à la sociologie consiste en un rapprochement des états coexistants de la société sur les différentes parties de la terre, envisagés chez des populations indépendantes les unes des autres. Bien que la progression de l'humanité soit unique en ce qui concerne le développement total, néanmoins, par un concours de causes sociales fort mal analysées jusqu'ici, des populations très considérables, et surtout très variées, n'ont atteint que les degrés inférieurs du développement général. Par suite de cette inégalité, les états antérieurs des nations les plus civilisées se retrouvent, malgré d'inévitables différences secondaires, chez des peuples contemporains répartis en divers lieux du globe. Le mode comparatif présente l'avantage d'être applicable aux deux ordres de spéculations sociologiques, de manière à confirmer également les lois de l'existence et celles du mouvement. En second lieu, il s'étend à tous les degrés possibles de l'évolution sociale, dont les traits caractéristiques peuvent être ainsi soumis à l'observation. Depuis les malheureux habitants de la Terre de Feu jusqu'aux peuples les plus avancés de l'Europe occidentale, on ne saurait imaginer aucune nuance sociale qui ne se trouve réalisée en quelque point du globe.

Telles sont les propriétés qui caractérisent en sociologie la méthode comparative, destinée à rectifier les indications de l'analyse historique, et surtout à en combler les inévitables lacunes. L'usage de ce procédé est éminemment rationnel, puisqu'il repose sur le principe de l'identité constante du développement humain.

Après avoir apprécié les attributs d'un tel procédé, il im- , porte de signaler les dangers qui lui sont propres, et qui empêchent de lui confier la principale direction des observations sociologiques. Son défaut le plus grave, c'est de n'avoir pas égard à la succession des états sociaux, (pi'il tend, au

conlraiiv, à repivsenler comme coexistants. L'incohérence des observations comparatives ne permet pas d'apercevoir la filiation des divers systèmes de société. Enfin le mode comparatif tend à Faire mal apprécier les cas ainsi observés, et à faire prendre des modifications secondaires pour des phases principales du développement social. C'est surtout par là ciuon s'est formé les notions les plus inexactes sur l'influence politit|ue du climat, et qu'on a pu attribuer à son action des diflerences sociales qui devaient être surtout rapportées à l'inégalité d'évolution. La même tendance erronée -e manifeste en ce qui concerne les différentes races humaines.

Une telle appréciation nous conduit à vérifier, pour l'emploi de la méthode comparative en sociologie, ce qui a déjà <Hé constaté pour l'observation et pour l'expérimentation, c'est-à-dire l'impossibilité d'employer utilement ce procédé, à moins d'en diriger l'application primitive et l'interprétation finale par une conception du développement de l'humanité.

Il résulte de cette conclusion que l'ébauche de la sociologie, qui doit diriger les divers modes d'exploration, repose nécessairement sur une nouvelle méthode d'observation, mieux adaptée à la nature des phénomènes, et exempte des dangers que les autres présentent. C'est ce qui existe, en effet, et nous sommes ainsi conduits à apprécier la méthode historique, qui est la seule base sur laquelle puisse reposer le système de la logique politique.

La comparaison historique des états consécutifs de l'humanité constitue le principal artifice scientifique de la sociologie ; son développement forme le fond même de la science, et la distingue de la biologie. Bien que cette analyse historique ne semble destinée qu'à la sociologie dynamique, elle s'étend néanmoins à toute la science, en vertu de la solidarité de ses diverses parties.

Ce n'est pas seulement au point de vue scientifique que la méthode historique donne à la sociologie son principal caractère, c'est surtout sous l'aspect logique. En effet, la sociologie perfectionnera, par ce nouveau mode de l'art d'observer, l'ensemble de la méthode positive au profit de toute la philosophie. La méthode historique prouve l'attribut caractéris-

yS SOCIOLOGIE

tique de la sociologie, qui consiste à procéder de Tensemble aux détails. Cette indispensable condition des études sociales se manifeste dans tout travail historique, qui sans cela dégénérerait en une simple compilation de matériaux provisoires.

Puisque c'est surtout dans leur développement que les éléments sociaux sont solidaires et inséparables, il s'ensuit qu'aucune filiation partielle entièrement isolée ne saurait avoir de réalité, et que toute explication de ce genre, avant de pouvoir devenir spéciale, doit d'abord reposer sur une conception générale de l'évolution humaine. Que peut signifier, par exemple, l'étude exclusive, et surtout partielle, d'une seule science ou d'un seul art, à moins d'être rattachée à celle de l'ensemble du progrès humain ? Il en est de même de ce qu'on nomme si abusivement l'histoire politique, comme si une histoire quelconque pouvait n'être pas plus ou moins politique. C'est donc sur l'ensemble de l'évolution sociale que devront d'abord porter les comparaisons historiques des divers âges de la civilisation. C'est uniquement ainsi qu'on parviendra à des conceptions capables de diriger l'étude ultérieure des divers sujets spéciaux.

Au point de vue pratique, la prépondérance de la méthode historique développera le sentiment social en mettant en évidence l'enchaînement des événements, et en rappelant l'influence qu'ils ont exercée sur l'avènement graduel de la civilisation. Suivant la remarque de Condorcet, on ne saurait penser aux batailles de Marathon et de. Salamine sans en apercevoir les importantes conséquences pour les destinées de l'humanité. Aucune démonstration n'est nécessaire pour faire constater l'aptitude de l'histoire à prouver la subordination des divers âges sociaux. Il importe seulement de ne pas confondre le sentiment de la solidarité sociale avec l'intérêt sympathique que doivent exciter tous les tableaux de la vie humaine, et que de simples fictions peuvent inspirer. Le sentiment dont il s'agit ici est plus profond, puisqu'il devient en quelque sorte personnel, et plus rétléchi, comme résultant surtout d'une conviction scientifique. Réservée d'abord à des esprits d'élite, cette nouvelle forme du sentiment social pourra ensuite appartenir, avec une moindre intensité, à l'universalité des intelligences, à mesure que les résultats généraux de la sociologie deviendront plus populaires. Elle y

complétera la notion de la solidarité entre les individus el les peuples contemporains, en montrant que les générations successÎA'es concourent au même but, dont la réalisation graduelle exige de chacune d'elles une participation déterminée.

Cette disposition à voir des coopérateurs dans les hommes de tous les temps se manifeste à peine dans les sciences, et même ne se manifeste que dans les plus avancées. La méthode historique lui donnera tout son développement, et entretiendra le respect des ancêtres, indispensable à l'état normal de la société, et si fortement ébranlé par la philosophie métaphysique.

L'esprit de la méthode historique consiste dans Tusagc des séries sociales, c'est-à-dire dans une appréciation des divers états de l'humanité, qui montrent, d'après l'ensemble des faits historiques, l'accroissement continu de chaque disposition physique, intellectuelle, morale ou politique, combiné avec le décroissement correspondant de la disposition opposée. Il en résulte la prévision scientifique de l'ascendant final de l'une et de la chute définitive de l'autre, pourvu que cette conclusion soit conforme aux lois du développement humain, dont la prépondérance ne doit jamais être méconnue. Devant faire une apphcation très étendue d'un tel mode d'exploration, il me suffit d'en signaler rapidement le principe. C'est ainsi que les mouvements de la société et ceux de l'esprit humain peuvent être prévus, à un certain degré, pour chaque époque et sous chaque aspect essentiel, d'après une connaissance préalable du sens uniforme des modifications indiquées par l'analyse historique.

Ces prévisions scientifiques seront d'autant plus rapprochées de la réalité qu'il s'agira de phénomènes plus importants et plus généraux, où les causes continues prédominent davantage, dans le mouvement social, et où les perturbations ont une moindre part. Les lois de la soHdarité peuvent conduire à étendre la même certitude à l'étude des aspects secondaires et spéciaux, d'après leurs relations statiques avec les premiers, de façon à y compenser partiellement la moindre sécurité que devrait inspirer à leur égard l'usage de ce mode d'exploration. En s'attachant à obtenir le seul degré de précision compatible avec l'excessive complication de ces phénomènes, on parviendra à des conclusions suffisantes pour diri-

8o SOCIOLOGIE

ger utilement l'ensemble des applications, dont les principales concernent l'art politique.

Pour se familiariser convenablement avec cette méthode, il est indispensable de l'appliquer d'abord au passé, en cherchant à déduire chaque situation historique bien connue de l'ensemble de ses antécédents. Quelque singulière que semble une telle marche, il est néanmoins certain que, dans une science quelconque, on n'apprend à prédire l'avenir qu'après avoir, en quelque sorte, prédit le passé : tel est le premier usage des relations observées entre les faits accomplis, dont la succession antérieure fait découvrir la succession future. Parvenue à l'examen de l'époque actuelle, la méthode historique permettra seule d'en opérer avec succès une exacte analyse, où chaque élément sera apprécié, comme il doit l'être, d'après la série sociologique dont il fait partie. Vainement les hommes d'État insistent-ils sur la nécessité des observations politiques : comme ils n'observent que le présent, et tout au plus un passé très récent, leurs maximes avortent dans l'application.

Rigoureusement isolée, l'observation du présent deviendrait une cause d'illusions politiques, en exposant à confondre les faits principaux avec les faits secondaires, à mettre de bruyantes manifestations éphémères au-dessus des tendances fondamentales, ordinairement peu éclatantes, et surtout à regarder comme ascendants des pouvoirs, des institutions ou des doctrines qui sont, au contraire, sur leur déclin. La comparaison du présent au passé est le meilleur moyen de prévenir ces inconvénients. Or cette comparaison ne peut être décisive qu'autant qu'elle embrasse tout le passé. Elle expose à des erreurs d'autant plus graves qu'on l'arrête à une époque plus rapprochée. Aujourd'hui surtout, où le mélange des éléments sociaux, les uns prêts à triompher, les autres sur le point de disparaître, semble si confus, on peut dire que la plupart des fausses appréciations politiques tiennent à ce que les spéculations n'embrassent pas un passé assez étendu.

La méthode historique peut, comme tout autre procédé scientifique, entraîner à de graves erreurs les esprits mal préparés. L'analyse mathématique elle-même expose, pai* exemple, à l'inconvénient de prendre des signes pour des idées. La principale source d'erreur consisterait à prendre un

CARACTÈRES DE LA MÉTHODE POSITIVE 8l

(.lécroisseinonl continu pour une tendance à rexlinclion totale, ou ivciproiiuement, suivant cette sorte de sophisme mathématique (pii l'ait confondre, avec des variations limitées, des variations continues, en plus ou en moins.

Un exemple sul'lira, par son étrangeté même, pour montrer le danger de la méthode des séries historiques. En considérant reusemble du développement social sous l'aspect très simple du régime alimentaire, on ne saurait méconnaître une tendance de Thommc civilisé à une alimentation de moins en moins abondante. Si Ton compare, à cet égard, les nations sauvages avec les peuples cultivés, soit dans les chants homériques, soit dans les récits des voyageurs; si l'on oppose pareillement la vie des campagnes à celle des villes, et que Ton considère même la dillerence appréciable entre deux générations consécutives, partout on verra l'observation comparative confirmer le même résultat. D'autre part, ce décroissement est en harmonie avec les lois de la nature humaine, par suite d'une prépondérance croissante de l'exercice intellectuel et moral, à mesure que l'homme se civilise davantage. Rien n'est donc mieux constaté, soit par la voie expérimentale soit par la voie rationnelle. Quelqu'un cependant oserait-il conclure de ce décroissement continu à une extinction totale? Or l'erreur, trop grossière en ce cas pour n'être pas immédiatement rectifiée peut, en beaucoup d'autres occasions, devenir plus spécieuse et presque inévitable.

Cet exemi)le indique qu'il faut recourir aux lois de la nature humaine, dont l'ensemble, toujours maintenu pendant tout le cours de l'évolution sociale, fournit à l'analyse sociologique un moyen général de vérification. Puisque le phénomène social, conçu en totalité, n'est qu'un simple développement de riiumanilé sans aucune création de facultés nouvelles, toutes les dispositions que l'observation dévoilera devront se I retrouver, au moins en germe, dans le type que la biologie a construit davance pour la sociologie, afin d'en circonscrire les erreurs spontanées. Ainsi, aucune loi de succession sociale, indiquée même avec toute l'autorité possible par la méthode historique, ne devra être finalement admise qu'après avoir été rattachée à la théorie positive de la nature humaine. Toutes les inductions qui ne pourraient soutenir ce contrôle finiraient par être reconnues illusoires. C'est dans cette har- CoMTE. — Sociologie. 6

monie entre les conclusions de l'analyse historique et les notions de la théorie biologique de Thomme que doit consister la principale force des démonstrations sociologiques.

Tel est le mode d'exploration le mieux approprié à la sociologie, et dont la prépondérance équivaut à celle de la comparaison zoologique en biologie. La succession des divers états sociaux correspond, au point de vue scientifique, à la coordination des divers organismes. Quand l'application de ce nouveau moyen en aura fait ressortir toutes les propriétés, on y reconnaîtra une modification de l'exploration positive, assez tranchée pour pouvoir être classée à la suite de l'observation, de l'expérimentation et de la comparaison proprement dite, comme un quatrième mode de l'art d'observer, destiné, sous le nom de méthode historique, à l'analyse des phénomènes les plus compliqués.

En terminant cette appréciation, je dois faire remarquer que la nouvelle philosophie restitue à l'histoire la plénitude de ses droits pour la faire servir de base à l'ensemble des spéculations sociales, malgré les sophismes qui tendent à écarter en politique toute large considération du passé. Loin de restreindre Tinfluence que la raison humaine attribua de tout temps à l'histoire dans les combinaisons politiques, la sociologie l'augmente à un haut degré. Ce ne sont plus seulement des conseils ou des leçons que la politique demande à l'histoire pour perfectionner ou rectifier des inspirations qui n'en sont pas émanées, c'est sa propre direction qu'elle va chercher exclusivement dans l'ensemble des déterminations historiques.

Après avoir examiné l'esprit de la sociologie et ses divers moyens d'exploration, il me reste à considérer, dans le chapitre suivant, ses relations avec les autres sciences.

Page 1