‹ La soeur du MaugrabinChapitre 10 sur 10 · LE POUVOIR 1> UN GRAND NOM · texte numérisé non relu

LE POUVOIR 1> UN GRAND NOM

aux quatre coins de la France, ce fourbe Judas! s'écria un argotier plus indigné que les autres.

— Jurons qu'il périra de la même manière que le Maugrabin? s'écrièrent la plupart des brigands , qui ne voulurent pas rester en arrière du dévouement d'un d'entre eux. Mort à Schariar ! mort au fratricide !

— Craignez qu'on ne vous surprenne assemblés, dit le duc de Guise qui avait hâte d'échapper aux pénibles hommages qu'on lui rendait avec une sorte de frénésie : ii y a douze cents hoquetons aux bois de Yincennes pour vous donner la chasse , et le roi doit envoyer sa garde aujourd'hui , si vous n'êtes pas tous pris, la ville étant fort en alarmes, à cause des dernières courses du Maugrabin jusqu'aux portes de la Bastille.

— Hélas ! la ville sera désormais rassurée ! reprit le lieutenant , qui ne renonçait pas sans peine au brigandage. Monseigneur, nous voulons nous retirer dans ces champs de seigle

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qui environnent legibetde l'abbaye Saint-Germain,et nous demeurerons couchés, sans bruit, en attendant que vous veniez en personne nous annoncer que le roi nous accorde rémission pleine et entière ; ne tardez pas toutefois, mon excellent et révéré seigneur , car, depuis notre retraite du bois de Yincennes, nous n'a-. vons brouté que de l'herbe comme des moutons.

— Dieu vous ait en sa sainte garde, pauvres pécheurs! leur dit le duc de Guise en s'en allant au pas de courvse, dans la crainte que les argotiers n'éprouvassent un remords de le voir partir.

Charles de Lorraine marchait sans tourner la tête, mais écoutant avec anxiété s'il n'était pas poursuivi.

Quand il crut, au silence régnant derrière lui, qu'il avait mis assez d'intervalle entre les argotiers et sa personne , pour ne plus redouter d'être atteint avant de parvenir à la porte de Nesle , il regarda du côté des arbres, où il avait laissé la bande du Maugrabin ; il ne vit pas un I. «9

seul de ces nouveaux convertis au service du roi, comme s'iis s'étaienl tous évanouis enfumée ; il n'entendit aucun murmure dans les herbes, il n'aperçut aucun mouvement dans les feuillées.

Cette disparition subite l'étonna tellement . qu'il rejeta ce qui s'était passé sur une illusion de son cerveau, et qu'il accusa de mensonge ses yeux et ses oreilles, qui témoignaient des circonstances de son aventure singulière.

Le retentissement produit dans sa mémoire par tant de faits imprévus et successifs l'empêcha de bien juger du temps qui s'était écoulé pendant cette conférence avec les bandits, et il se persuada que des heures avaient passé depuis le départ deMorabba, quoique ces heureslà ne fussent réellement que des minutes allongées, éternisées par la multiplicité des émotions. Il trembla d'arriver trop tard au rendezvous du duel.

Comme il était saisi de cette seule idée, et qu'il portait au loin sa vue pour chercher s'il

U-\ dëvoijeme.m. 2Ui

ne découvrirait pas son adversaire, ii fut at lire vers les bords de la Seine par des cris qui changeaient de place et qui semblaient suivre le fil de l'eau : c'était un homme qui appelait au secours et qui courait , l'épée à la main , le long de la berge, en faisant des gestes désespérés et s'avançant à mi-corps dans la rivière^ où le courant menaçait de l'entraîner.

M. de Guise, ne consultant que sa grandeur d'ame, oublia tout, à l'instant, pour s'élancer vers cet homme qu'on eût dit en démence , et qui continuait son manège avec un redoublement de clameurs et de signes inutiles, car le Pré-auX'Clercs était désert en ce moment, et les argotiers ne seraient pas sortis de leur cachette pour prêter un peu d'aide au prochain.

Leduc de Guise, en approchant, reconnut son grand-écuyer, Nicolas du Hamel.

— Vertuchoux! mon pauvre du Hamel , lui dit-il avec gaîlé , pèches-tu là les poissons à la pointe de l'épée?

29î2 UN DÉVOUEMENT.

— Dieu soit béni! c'est vous, Monseigneur! répondit M. du Hamel dont les paupières se mouillèrent à l'aspect de son maître : je vous pleurais déjà comme défunt , et maintenant je pleure de joie, parce que vous êtes sain et sauf!

— La plaisante figure que tu fais-là, plongé dans l'eau comme un triton! reprit Charles de Lorraine, en riant du flegme de son ami dans une situation si bizarre , et ne remarquant pas au milieu de la Seine quelque chose de vert et de rouge qui flottait et s'écarlait de plus en plus des rives, sans pourtant s'enfoncer comme fait une personne qui se noie.

— De par Dieu ! il n'est plus en vie à cette heure ! dit tristement M du Hamel, qui revint à terre, tout ruisselant, car il avait failli deux fois rester au fond en perdant pied dans ses infructueuses tentatives pour secourir M. de Créqui.

— Que vois-je là-bas? repartit vivement Charles de Lorraine en se dépouillant d'une partie de ses habits avant de savoir quelle élait

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la victime dont M. du Hamel déplorait le fatal accident. N'est-ce pas quelqu'un qui se noie?

— C'est M. de Créqui , Monseigneur : il s'est jeté à l'eau dans un accès de frénésie, et moi , qui ne sais pas nager , je n'ai pu aller vers lui.

'— M. de Créqui ! s'écria le duc de Guise, qui n'en écouta pas davantage et se précipita sur-le-champ dans la rivière.

— Arrêtez, Monseigneur! criait de toutes ses forces M. du Hamel, dont le désespoir fut au comble , et qui recommença ses efforts téméraires contre un élément qu'il ne pouvait affronter sans se résigner à une mort certaine. Monseigneur , mon bon seigneur, ayez pitié de moi!... Je vais quérir des bateliers qui retireront de l'eau M. de Créqui... Mais vous, ne vous hasardez pas à si gros péril! Au nom de feu votre honoré père, n'exposez pas le plus précieux rejeton de l'arbre de Lorraine ! mon cher seigneur, souvenez-vous de votre digne mère qui vous promena tout petit en ses bras parles rues et les carrefours, après le meurtre

20 i l \ DKVOIIF.^IENT.

saeriiégo des États de Blois î Monseigneur , c'est votre mère elle-même qui par ma voix vous somme de conserver une vie qui est promise à de grandes choses!... Ah! mon Dieu ! fais un miracle, dessèche cette rivière, prends sous ta garde le dernier duc de Guise , ouvre-lui un chemin à travers l'eau , comme autrefois pour Moïse!... Monseigneur, si vous ne revenez au rivage, je me perce de monépée, et vous répondrez pardevant Dieu de celte extrémité où vous m'aurez poussé?... Où est-il, par tous les saints! N'avons-nous plus de duc de Guise! Oh! c'est lui! Monseigneur ne nous est point ôté!

En effet, le duc de Guise, qui nageait avec autant d'adresse que de vigueur, n'avait eu qu'à faire quelques brasses pour rejoindre M. de Créqui, qui ne disparaissait pas dans l'eau , quoiqu'il fut entièrement privé de connaissance.

Le trouble et l'exaltation auxquels celui-ci s'était abandonné en voyant Morabba traverser

U.\ DÉYOUEIÎENT. 295

la rivière dans «n baleaii avaient paralysé en lui Faction de la vie matérielle ; peu s'en fallut que cette suspension à peu près générale des facultés organiques se terminât par la mort. Il était déjà comme inanimé, lorsqu'il s'élança dans la rivière pour atteindre la jolie batelière, et dès que le froid de l'eau l'eût saisi brûlant de fièvre , il s'évanouit tout-à-fait , et au lieu de fendre le courant, qui était à cette époque bien plus rapide qu'aujourd'hui, il fut emporté roide et insensible à fleur d'eau , comme un tronc d'arbre arraché de la rive : car son habillement de soie , le bourrelet des chausses gonflées d'air à l'instar de deux vessies, la toile goudronnée qui augmentait la largeur des épaules et le manteau de velours ballonnant audessus de l'eau formaient une sorte d'appareil natatoire suffisant pour empêcher son corps immobile d'être submergé.

Ce fut donc sans lutte et sans danger que le duc de Guise poussa vers la grève M. de Créqui encore évanoui.

M. du Haniel ne songeait plus à la situation grave dans laquelle le sire de Créqui était ramené à terre 5 il ne voyait que son maître et pleurait de le revoir vivant, parce qu'il l'avait pleuré comme mort ; il le suivait en bénissant le Ciel qui s'était déclaré en faveur de la maison de Lorraine, et qui n'avait pas enlevé à la France un troisième duc de Guise; il pressait les mains de Charles de Lorraine et y collait ses lèvres avec des sermens confus d'affection filiale.

Mais M. de Guise , de son côté, ne prenait pas garde à ces touchantes démonstrations d'un attachement héréditaire dans la famille du Hamel , et ne s'occupait (jue de M. de Créqui, aussi glacé et inerte qu'un cadavre : il dégrafait le pourpoint , arrachait la fraise^ délaçait le bourrelet pour donner un peu de liberté à ce corps emprisonné dans ses habits, et pour faciliter la bienfaisante impression de l'air vif sur le moribond à demi asphyxié.

UN DÉVOUEaiENT. 297

— Il est mort, vous dis-je , Monseigneur! s'écria M. du Hamel, qui soufflait dans la bouche de M. de Créqui, en lui desserrant de force les mâchoires.

— Non, vertuchoux! le cœur bat! répondit M. de Guise appuyant son oreille contre la poitrine du noyé.

— Ce n'est point par l'eau qu'il s'en va trépasser; mais de la fièvre chaude qui le pri! au moment où nous avions déjà croisé les épées...

— Quoi! Monsieur! s'écria d'un accent sévère M. de Guise en foudroyant du regard son grand-écuyer : vous avez osé dégainer contre M. de Créqui, entant qu'il m'appartenait pour l'épreuve des armes!

— Vous ne veniez point , Monseigneur , et j'agissais en sorte que M. de Créqui ne s'impatientât pas trop de vous attendre.

— Vertuchoux ! mon cher du Hamel , répliqua le duc de Guise en gémissant , je mourrai de vergogne et de regret, si M. de Créqui meurt

avant (jue je ne lui aie baillé salisfaclion de notre querelle de jeu!

M. du Hamel proposa de conduire le mourant dans la maison la plus voisine où Ton trouverait du feu , un lit et les secours urgens : il aida le duc de Guise à transporter le sire de Créqui, ne donnant aucun signe de vie, près de la porte de Nesle.

Us entrèrent dans une pauvre chaumière et firent lever les gens qui l'habitaient pour coucher dans leurs draps le noyé , qu'ils réchauffèrent avec beaucoup de peine et de soins. M. de Créqui , dont la respiration était revenue en même temps que la chaleur naturelle, poussa de longs soupirs et rouvrit les yeux en cherchant autour de lui un objet qu'il avait toujours présent à la pensée.

— Angélique! cria-t-il d'une voix plaintive: Morabba! ils me l'ont ravie!

— Monsieur , lui dit le duc de Guise , apai-

sez-YOïis, s'il S8 peut, et ne vous mêliez pas en cet émoi : votre santé veut du repos, et j'ai hâte de vous voir debout pour une partie qui n'est que remisef vertuchoux!

- C'est toi, Guise! repartit M. de Créqui en lui serrant le bras et se dressant sur son séant pour le regarder de plus près : où estelle ? rends-la moi !

— Il n'est pas temps de débattre ce sujet, Monsieur , répondit Charles de Lorraine avec une froideur pleine d'amertume et de ressentiment : je ne fais que de vous tirer de l'eau , où vous vous étiez plongé sans doute en châtiment de votre vilaine trahison à l'égard d'une fdle infortunée....

— 0 mon Dieu ! s'écria le seigneur de Créqui , se frappant le front et se meurtrissant les joues avec le poing : que deviendra ma vengeance, si celui qui m'a sauvé la vie est l'ennemi que je voudrais priver de la sienne!

Schariar était resté long-temps évanoui , sans mouvement et presque sans haleine.

Non seulement sa chute de cheval et le choc réitéré de sa tète contrôle pavé, pendant que la haquenée le traînait suspendu par le pied à l'étrier , avaient entièrement bouleversé le cours de son sang et affecté même son cerveau; mais encore le vin dont il s'était gorgé dans

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ia cave en altendaiU le sire de Créqui , et les \iolenles passions de sa lutte forcenée avec Alcanzor , avaient produit une espèce de léthargie mêlée d'ivresse, si profonde et si complète, que les domestiques du duc de Guise le regardèrent comme mort et le laissèrent gisant sur le carreau d'une salle ouverte à tous les vents, dans cet hôtel inhabité.

Quant à ces valets , que M. du Harael n'emmena pas avec lui à la suite de M. de Créqui , ils stationnèrent plus d'une heure devant la porte et dans la cour de l'hôtel , assis et debout , torches et hallebardes à la main , pour être prêts à courir au premier appel partout où M. de Guise aurait besoin de leurs secours ; mais le quartier était tranquille et endormi; on ne distinguait aucun bruit de pas ni de voix dans le lointain ; MM. de Créqui et du Hamel ne revenaient pas, et le jour allait bientôt paraître : alors les gens du duc de Guise se relâchèrent de leur vigilance, qu'ils jugeaient inutile; ils rentrèrent un à un dans la maison.

el fermèrent ia porte de la rue, pour n'être pas iroubiés au milieu de leurs opérations.

Gillot avait trouvé son ami et compotateur Jacquet ronflant au même endroit où son maître s'était lassé de le battre sans pouvoir l'éveiller; Gillot en vint à bout plus aisément par le seul cliquetis du verre contre la bouteille : Jacquet, à ce signal de buveur, rouvrit les yeux, reconnut Gillot et demanda à boire , ce qui lui fut largement accordé, et Gillot ne manqua pas d'imiier cet exemple. La mélodie des flacons , et plus encore l'instinct de l'ivrognerie, appelèrent les autres valets , qui furent touchés d'émulation en apercevant plus de bouteilles vides que de pleines sur la table devant laquelle les deux amis étaient accoudés en célébrant à grandes rasades l'oraison funèbre de Charles de Lorraine.

On échangea torches et hallebardes contre des gobelets , et le vin coula largement à la ronde : Gillot et Jacquet furent les ordonnateurs de cette orgie improvisée, et chacun y ht

honneur, comme si les tonneaux de l' hôtel do Créqui ne coûtaient pas plus à remplir que les amphores des noces de Canaj c'étaient des joies bachiques que n'interrompait guère le souvenir du duc de Guise : les cris et les chants auraient empêché d'entendre le ciel tonner.

Le fracas de cette folle assemblée roulant au dessus de la tête de Schariar le tira par degrés de son évanouissement ; il n'avait pas repris tout-à-foit l'usage de ses sens , et il croyait ouïr à ses oreilles le tumultef%^; l'enfer, les rires des démons et les plaintes des damnés; les idées lui revinrent avec la mémoire, et il ne tarda pas à rappeler dans son esprit confus les principaux événemens à travers lesquels il avait passé jusqu'au moment de sa fuite à ffi^fval loin du théâtre de son crime; mais il ignorai t ce q^ii avait suivi la perte de sa connaissance , et il ne pouvait se rendre compte du lieu où il se trouvait dans les ténèbres.

H écouta d'abord attentivement les bruits qui lui arrivaient de l'étage supérieur, et il re-

LE l'IUX m SANG. 305

connut le tintement des gobelets d'étain parmi le mélange des voix plus ou moins aigries par le vin qui ruisselait depuis une heure dans vingt gosiers altérés ; il étendit les mains avec précaution pour tâter les objets qui l'environnaient, et ne rencontra que des murs humides et un plancher glacial sur lequel il était étendu.

Quand ses yeux se furent accoutumés à cette obscurité , traversée de quelques lueurs indécises venant des fenêtres sans vitres, il jugea , d'après l'aspect^e cette chambre absolument nue , que sa mauvaise fortune l'avait conduit en prison : 4tait-ceau Ghâtelet, à la Conciergerie ou bien à la Bastille ? -

Il eut aussitôt l'idée de s'échapper , et en même temps il fut arrêté dans l'exécution immédiate de ses projets de fuite par une autre idée plus impérieuse : il voulut s'assurer si le diamant et la bourse ne lui avaient pas été enlevés.

Ce fut donc avec désespoir et fureur qu'il s'aperçut de la disparition de son précieux bu- I. 20

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lin : la bague n'était plus à son doigt , l'escarcelle ne pesait plus à sa ceinture ; il la chercha d'une main frémissante dans toutes les parties de ses vêtemens; il approcha de ses yeux étincelanssa main privée du joyau qui était retourné à celle de M. de Créqui; sa rage croissait à mesure que diminuait son espérance de rentrer en possession de ce trésor qu'il avait acheté an prix du sang fraternel.

Il blasphémait, il sanglotait tout bas; il se mit à genoux et promena sur le carreau glacé ses deux mains qui ne ramassaient que de la poussière et des fragmens de bois ; il recommença plus activement ses recherches sur luimôme, et demeura comme anéanti lorsqu'il se fut convaincu que diamant et ducats avaient changé de maître.

Dans cet instant, il serait mort sans regret, il n'eût pas daigné défendre sa vie : ce fut le son de l'or qui le fit sortir de ce profond découragement et qui retentit comme une musique céleste dans son cœur sourd et insensible

LE PUIX Î)U SANG. 307

à toute autre émotion. LesvaletsdeM.de Guise, sous l'inspiration du vin qu'ils avaient déjà bu , se partageaient la bourse provenant de Schariar, et Gillot s'adjugeait la plus fo^te portion , en prétendant qu'il avait le premier vu et ramassé cette bourse à terre.

Schariar écoutait en gémissant le partage de ses dépouilles , et malgré le nombre des concurrens , qui n'étaient armés que de flacons , il aurait tenté de recouvrer par la force ce qu'il pensait avoir légitimement acquis , s'il avait eu son poignard; mais le fourreau seul lui restait : il " fut donc obligé de supporter le supplice d'être témoin muet et invisible de cette curée faite à ses dépens.

Il aurait volontiers attendu que ses spoliateurs fussent endormis sous la table pour aller reprendre son or ; mais les premières teintes de l'horizon lui conseillaient de songer plutôt à sa sûreté personnelle : la fuite n'était pas aussi difficile que dans une prison du roi ; les portes n'avaient pas même été fei -

308 LE muX DU SANG.

mées , et il entra dans l'écurie en cherchant une issue pour s'esquiver hors de cette maison qu'il ne connaissait pas : deux chevaux ruminaient devant le râtelier vide.

Schariar, qui sentait la nécessité de mettre le plus d'intervalle possible entre lui et les gens ([u'il n'avait pu éviter une première fois, ne perdit pas de temps à choisir la meilleure monture , et prit par le mors la haquenée à laquelle il devait d'avoir été atteint par les hallebardiers du duc de Guise , et qui était encore toute sellée depuis son retour : il l'attira doucement hors de l'écurie dans une arrière-cour remplie de pierres et de matériaux de construction ; il sortit de l'hôtel par une porte de derrière et sauta en selle.

Dès qu'il fut dans la rue, où les rayons de l'aube matinale lui permettaient de distinguer son chemin , il remarqua seulement alors que la bride était rompue ; et se rappelant quel avait été le résultat de cette fâcheuse circonstance,

il dégrafa sa ceinlure pour renouer cette bride de manière à dompter la fougue de son cheval.

La haquenée se laissait conduire, parce qu'elle voyait poindre le jour et que M. de Créqui ne l'avait jamais menée à l'aurore chez Morabba ; Schariar, se trouvant libre et monté sur un excellent cheval qui ne se bornait pas à l'amble ordinaire des jumens de promenade, oubliait le danger qu'il courait dans la ville, où son air farouche , son costume bizarre , les taches de sang qui le couvraient et la haquenée qu'il avait volée, pouvaient à chaque pas le faire retomber prisonnier dans les mains des gens de justice.

Il réfléchissait aux moyens de regagner du moins le magnifique diamant qui avait causé la mort de son frère , et il ne s'apercevait pas que les maisons commençaient à s'animer, les boutiques à s'ouvrir, les cloches à sonner et les piétons à paraître dans les rues des quartiers marchands : son passage avait attiré déjà bien

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des regards sur lui, et encore plus de commentaires.

Il s'était avancé machinalement jusqu'aux abords du Palais , quand trois sons de trompe secouèrent cette rêverie intempestive à laquelle il s'abandonnait : il tressaillit , il eut peur, comme s'il s'éveillait au bord d'un précipice.

Sur le grand perron du Palais, un greffier , précédé d'un crieur de la ville en livrée, qui sonna de la trompette à trois reprises pour convoquer le peuple, venait lire à haute voix une ordonnance du parlement relative au Maugrabin et à ses complices , condamnés à mort par contumace.

L'auditoire n'était pas nombreux , à cause de l'heure qui retenait encore la plupart des habitans dans leurs lits 5 mais cette publication judiciaire, qui partait du siège des lois, allait retentir successivement dans les places et les carrefours où la foule serait grande et empressée pour écouter l'arrêt du redoutable Maugrabin.

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tous les gibets et lieux de .,ust.ce de la vdle.

cité et université de Paris, le chef réservé pour figurer en un poteau planté à l'entrée du bois de Yincennes. Tous les autres larrons de la bande susdite , pour cause des crimes inouis qu'ils ont commis sur les biens et les personnes de plusieurs honnêtes habitans de cette ville , seront battus de verges et pendus par le col jusqu'à ce que mort s'ensuive, et ce, sans autre forme de procès. Afin que le cours de la justice ne soit davantage retardé, messire Jacques d'Aumont, garde de la prévôté de Paris , a promis , avec autorisation du roi et du parlement , à quiconque livrera ledit Maugrabin . vivant ou mort, une somme de six mille écus en récompense de ce bienfait , et seulement moitié d'icelle somme à celui qui aidera la prise de ce méchant et détestable meurtrier. Les avis concernant cette prise faite ou à faire, d'autant qu'on assure que le Maugrabin loge dans la ville même , doivent être transmis sans délai , afin qu'on y fasse droit , à l'un des trentedeux commissaires-enquêteurs et examinateurs

du Châtelet de Paris, résidant chacun en son quartier respectif... »

Schariar n'attendit pas la fin de cette lecture , et frappé surtout de la récompense qu'on proposait h quiconque livrerait le Maugrabin mort ou vif , il résolut de la réclamer pour son propre compte : il leva les yeux vers l'horloge du Palais, où l'aiguille marquait cinq heures et demie, et jugea qu'il avait le temps nécessaire à la réalisation de son dessein avant que le grand jour l'eût rendu plus dangereux pour lui : les six mille écus lui semblaient une compensation de la bourse et de la bague qu'il n'avait possédées que pour avoir le regret de les perdre.

Il se retourna brusquement vers le pont Saint- Michel et il excita si bien à coups de talon l'ardeur de la jument, qu'elle se mit à galopper en obéissant à la direction de la bride; elle passa le pont, suivit la rue Saint-Ândré-des- Arts dans toute sa longueur, et arriva blanche de sueur devant la maison de Morabba.

Ma le prix î)u sang.

Le peu de monde que Scliariar rencontra sur sa roule se garait contre les bornes pour n'être pas écrasé dans ces rues étroites et tortueuses ; c'étaient des écoliers et des moinesmendians pour la plupart, allant quêter leur pain de porte en porte : ils ne s'inquiétèrent pas de savoir quel était ce cavalier qui se trouvait déjà loin au moment où l'on pouvait le regarder sans courir le risque d'être jeté par terre.

Descendre de cheval , pénétrer en la salle basse où le corps d'Alcanzor nageait dans le sang, soulever ce corps roidi, l'attacher en travers aux arçons de la selle , remonter sur la croupe pour conduire ce hideux fardeau à sa destination, tout cela ne demanda que quelques minutes à Schariar, qui ne fut pas ralenti par un seul mouvement de honte ou de remords dans les préparatifs de son incroyable projet.

Le transport du cadavre ensanglanté aurait sans doute attiré l'attention des passans et fermé la retraite à la haquenée, si le logis du

commissaire-enquêteur, chez lequel se rendait Schariar, avait été plus éloigné; mais ce commissaire, nommé Basilas Sabatier, habitait, en vertu de l'arrêt fondamental de 1551 , près de la porte de Bussy , dans une vieille masure appartenant à la ville , et décorée des armes de Paris, peintes au dessus de la porte avec les noms et qualité de noble homme Basilas Sabatier, spécialement chargé de faire la recherche des crimes , délits et mauvais train ; tenir la ville et les citoyens en paix , union et sûreté ; faire purger la ville des boues et immondices; purger l'air et les maladies contagieuses ; empêcher les regratiers des poulailles , volailles^ etc.

Schariar ne se donna pas l'ennui de lire les détails multipliés de la charge du commissaire enquêteur j énumérés dans un long placard affiché sur la muraille , pour que personne n'en ignorât, disait cet imprimé à demi effacé par les injures de l'air et des saisons.

LE COMMISSAIRE-ENQUETEUR.

Schariar heurta des pieds et des mains contre la porte avec tant de violence , que maître Basilas Sabatier, réveillé en sursaut , crut que le feu était aux quatre coins de Paris , ou bien que la Ligue avait recommencé les troubles de la guerre civile.

Maître Basilas, qui exerçait les fonctions de commissaire-enquêteur du Ghâtelet depuis la

réforme de 1551 , avait assisté à toutes les révolutions que ie royaume éprouva dans ce long espace de temps , et s'était persuadé , à force de voir des changements politiques , des massacres, des crimes et des misères de toute espèce, que le règne de l'Antéchrist approchait; il croyait que d'un instant à l'autre les trompettes du jugement dernier sonneraient, et que Dieu viendrait sur une nuée juger les vivans et les morts. Il demeurait seul avec son clerc , qui balayait la salle d'audience, faisait la cuisine et remplissait les menus soins du ménage.

— L'audience est ouverte ! cria d'une voix chevrotante maître Basilas, qui , encore à moitié endormi, s'imaginait entendre ie marteau avec lequel son clerc frappait Vlmis pour appeler les causes de simple police dépendant de sa juridiction.

— Par la barbe de Mahomet ! criait Schariar, qui avait déposé sur le seuil le corps du

LE COMMISSAlUE-ENQUÈTEUlv. 319

Maugrabin , faut-il mettre en branle toutes les cloches (les églises pour rompre le sommeil des gens qui sont là dedans? Ouvrez donc, ou les fièvres quartaines vous puissent brûler les os î

— Merci de nous! Monseigneur! dit le clerc qui accourut en cliemise au lit de son maître : c'est un corps mort qu'on apporte!

— Un corps mort ! reprit le commissaire en se signant : prions Dieu que ce ne soit pas r Antéchrist, et que la bete ne sorte de l'abîme!

— Cet homme vient d'être tué, comme on voit au sang qui coule encore de sa blessure , répliqua le clerc : ce doit être quelque duel.

— Oui, les duels, voilà des signes certains de la fin de ce monde pervers ! s'écria Basilas Sabatier, marmottant un Oremus; six mille gentilshommes sont allés en purgatoire par cette maudite porte du duel depuis six années en ça : n'est ce pas le triomphe de la méchanceté humaine? La peste est au village de Charenton pour cause du voisinage de l'église des réfor-

320 LE COMMISSAinE-Ei>QUÉTEUK.

mes; on a vu cheoir deux étoiles dans l'eau de la Seine; il y a quantité de sauterelles sur les terres de Provence ; une vache a engendré un veau à trois têtes!...

— Ya-t-en dire au commissaire, cria Schariar s' adressant au clerc qui parut enfin à la fenêtre, que leMaugrabinest mort , et que je viens le livrer en cet état, pour avoir la récompense de six mille écus promis à qui le livrera?

— Eh! eh! le Maugrabin était peut-être l'Antéchrist ? répondit le vieillard , à qui le clerc rapporta les paroles de Schariar.

— Est-il bien mort comme vous f annoncez ? demanda le clerc , qui servait de truchement à son maître toujours couché.

— Si vous en doutez , avisez-le de plus près , repartit Schariar? qui avait hâte de s'éloigner avec l'argent. Mais les six mille écus?

— 0 Seigneur Dieu ! je suis tout prêt à comparaître devapt ton glorieux tribunal ! disait le commissaire s'agenouillant sur son ht.

— M. le commissaire vous fait savoir que son

audience est fixée à une heure de relevée, et qu'il vous invite à y comparaître ? continua le clerc qui se hasardait à se montrer aux fenêtres les plus hautes et qui regardait avec terreur la physionomie sauvage d'Alcanzor , sur le cadavre duquel Schariar étendit la housse de la haquenée pour le dérober aux regards indiscrets du public.

— Que j'attende à cette porte jusques à une heure de relevée! s'écria l'assassin consterné : mieux vaut me faire attendre au gibet, la corde au col! Holà! Jean Farine, ajoutat-il d'un ton doucereux , rapporte à ce bon M. le commissaire la perplexité où je suis , ayant belle presse de départir ? Fais en sorlc qu'on me baille ce que j'ai gagné au péril de ma vie : voici le Maugrabin qui ne fera désormais meurtre ni larcin, ni autres excès , grâce à moi !

— Dis-lui qu'il patiente jusqu'à l'heure où je monterai sur mon siège? répondit le commissaire à qui le clerc transmettait les in-

322 LE COMMISSAlRE-ENQUÊTEUFt.

Stances do Schariar : en attendant, il dressera sa requête , appellera les témoins , assemblera les preuves et disposera toute chose pour que l'affaire soit débattue aujourd'hui et jugée demain, à moins que la ruine finale de ce monde terrestre n'advienne auparavant.

— Tête et sang ! s'écria Schariar irrité de cette réponse , est-ce ainsi qu'on se joue de nous ? des requêtes, des témoins , des preuves ! ce n'est pas ce que je viens chercher, mais seulement six mille écus promis par messire le prévôt de Paris à quiconque prendra le Maugrabin.

— Puisque le Maugrabin e&t mort, l'affaire ne presse nullement! dit le commissaire, qui , voyant que le monde ne finirait pas encore avant l'heure de l'audience , se mit en mesure de se rendormir jusque là : je lui conseille d'aller à la prochaine église brûler un cierge ou deux , voire faire chanter une messe pour remercier le ciel qui lui envoie six nxille écus en ce siècle où les dépens , frais, loyaux

coùls, salaires, dommages et intérêts ont tant de peine à sortir des escarcelles. Six mille écus ! on paierait moins une charge de commissaire-enquêteur.

Que les cent mille diables emportent cierges et messes! répliqua Schariar, indigné d'avoir été dupe : je reviendrai bouter le feu à ce logis et rôtir comme porc ce damné commissaire qui se gausse des gens! On apprendra ce que c'est que de nous !

Mon fils , va-l-en voir si la porte est solidement close, et ne réponds davantage à ce démon incarné qui nous présage l'incendie , le meurtre et autres fléaus précurseurs du grand Jugement ! dit le commissaire en recourant à son missel et à la branche de buis trempée dans leau bénite pour conjurer les mauvais desseins de cet homme qui éclatait en blasphèmes.

Hé ! Monsieur , cria le clerc qui reparut à la fenêtre, reposez-vous plutôt à la taverne voisine du Chapeau-Rouge, et buvez du meil-

leur, ce pendant que je balaierai la salle , rangerai les bancs, taillerai ma plume et babillerai M. le commissaire.

— J'entends , on me veut retenir ma récompense , reprit Schariar cherchant autour de lui quelque moyen de vengeance et remarquant que des curieux arrivaient de tous côtés ; mais on ne pendra pas les larrons qui me feront tort de six mille écus!

— Hé ! Monsieur , continua le clerc qui ne se retirait pas suivant l'ordre du commissaire et qui se prélassait à sa croisée , étes-vous bien sûr que ce mort soit le Maugrabin qui a fait tant de maux à l'entour de Paris? Comment l'avez- vous pris et tué? s'est- il remis de luimême entre vos mains ?

— Oui , oui , je reviendrai ! murmura Schariar ramassant une grosse pierre pour la jeter contre la porte. Je mettrai à sac tout ce quartier, je n'épargnerai ni le fer ni le feu , je ferai bien des veuves et des orphelins : alors, je ne me contenterai plus de six mille écus!

En proférant ces menaces avec d'horribles malédictions contre le commissaire , le prévôt de Paris, le parlement et le roi , il lança le pavé qu'il tenait vers la fenêtre où le clerc avait l'air de le narguer et le timpanisait de questions ridicules : le clerc recula en arrière , mais un cri étouffé et le bruit d'une chute pesante annoncèrent que le projectile avait atteint son but.

Schariar , satisfait de sa vengeance exercée sur un être innocent, n'attendit pas que les assistans , qui devenaient plus nombreux à chaque minute, s'interposassent dans un débat, terminé peut-être parla mort du pauvre clerc ; il remonta lestement à cheval et partit . comme une flèche , culbutant tout ce qui s'opposait à sa fuite : il avait disparu avant qu'on songeât à le connaître et à le poursuivre.

D'ailleurs, un objet plus digne d'attention occupait les yeux et les oreilles de la foule qui grossissait au nom duMaugrabin répété par toutes les bouches : on avait soulevé la honsse

de cheval qui cachait le corps ensanglanté d'Alcanzor , et chacun venait à l'envi se pencher sur lui , le contempler avec terreur , et en présence de sa haute taille, de ses membres robustes et de ses traits où le crime était empreint avec les plus odieuses passions , évoquer les tragiques exploits de ce chef de brigands qu'on se félicitait de voir hors d'état de nuire, étendu sur la terre , froid et immobile.

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