LE POUVOIR D UN CRAND NOM
crièrent les avides argoliers en tendant les mains à l'envi.
— Mieux que de l'argent, dît le lieutenant : si vous avez quelque crédit en cour, comme je le pense, à voir l'écharpe que vous portez, rendez-nous notre chef, qu'on tient sans doute ès-prisons du roi.
— Oui, oui, leMaugrabin! répétèrent tous ces malfaiteurs en se rapprochant à la fois de leur otage, comme pour lui arracher la promesse de sauver et délivrer leur capitaine; qu'on nous rende le Maugrabin^ einous irons avec lui guerroyer en Savoie au service du roi de France î
— Le roi ne reçoit pas à sa solde toutes sortes de gens : vous serez plus sages de vous disperser, de retourner chacun en votre village, et de vivre honnêtement de voUe travail; par ce moyen, vous ne filerez pas vous-mêmes la corde de votre potence.
— Vous en glosez à voire aise. Monsieur de la cour, dit un des plus méchansde la troupe;
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la corde qui vous élèverait en Fair ne casserait
pas, si grand et si puissant que vous êtes !
— Et nous vous irons brancher, la nuit suivante, parmi les seigneurs de Montfaucon, objecta un plaisant, en cas que mal soit advenu au Maugrabin , dont la tête est mise à prix comme celle d'un bœuf gras.
— Je vous donne ma foi, répondit noblement Charles de Lorraine, que je solliciterai Sa Majesté d'octroyer grâce de la vie au Maugrabin ; mais ce que j'en ferai n'est pas tant pour la peur de vos menaces que pour reconnaître le bon office de la sœur de ce larron, laquelle m'a gardé d'un péril inévitable, et qui, de plus, me laisse en mémoire les bons traitemens qu'elle m'a faits, je ne sais pourquoi.
— Le roi se couperait le poing plutôt que de signer le pardon du Maugrabin, dit le lieutenant qui regardait avec une attention plus marquée et plus émue les traits caractéristiques du prince lorrain. Nous n'avons donc guère d'espoir en vos prières pour le salut du
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Maugrabii], mais nous en aurons plus cent fois à vous retenir comme ôlage, car le roi ne se privera pas certainement d'un serviteur de votre rang et de votre nom.
— Eh quoi! refuse-t-on de permettre que je m'en aille? reprit le duc de Guise qui comprit la nécessité de ne pas se nommer ; ne se fiet-on point à ma parole? est-il besoin que j'en fournisse caution ?
— Tripes de Dieu! comptez-nous trois ou quatre mille pistoles, dit un des plus après à la curée, et vous serez libre!
— Yertuchoux! s'écria le duc de Guise, si ce n'est que cela^ je vous enverrai ce soir la somme par un de mes gens.
— Que nous importent trois ou quatre mille pistoles! répliqua le lieutenant, qui crut enfin être certain de ne pas s'abuser au prestige d'une ressemblance. C'est notre chef que nous voulons !
— Et, s'il est mort, vous contenterez-vous de la restitution de son corps? dit M. de Guise,
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impatienté et honteux d'avoir à composer pour sa liberté avec de pareils scélérats.
— Mort! le Maugrabin est mort! s'écrièrent les argotiers consternés de cette supposition qui leur apparut comme une nouvelle irrévocable. Nous n'avons plus qu'à mourir de même!
— Non pas de même, sur mon ame! si Monseigneur de Guise daigne nous prendre à sa solde? interrompit le lieutenant.
— Moi! dit Charles de Lorraine qui se trahit par cette exclamation accompagnée d'un sourire de mépris.
•— Oui, Monseigneur, continua le lieutenant en posant un genou en terre devant le prince stupéfait et indécis; puisque le Maugrabin, qui était un vaillant compagnon, a trouvé la fin de ses exploits et de ses jours, nous vous supplions de faire de nous ce que bon vous semblera, et nous expierons nos mé* faits en répandant ce qui nous reste de sang à la guerre contre les ennemis du roi.
— Assurément nous ferons bien notre de-
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voir, dirent -ils découragés par le bruit de la mort de leur chef; mais nous ne méritons pas que le duc de Guise, ce grand capitaine, fasse inscrire nos noms sur les rôles de ses soldats, -— Le duc de Guise n'a plus de soldats pour son propre. compte, comme au temps de la Ligue, répondit en soupirant Charles de Lorraine, que ces témoignages d'estime et de confiance disposèrent plus favorablement pour les complices du Maugrabin; le duc de Guise est gouverneur de Provence pour le roi, et a sous ses ordres les soldats du roi, auxquels il enseigne la fidélité envers ce bon et généreux monarque.
— Eh bien ! Monseigneur, dit le lieutenant qui n'avait pas quitté sa posture respectueuse, ainsi que la Ligue de Lorraine s'est réconciliée avec le Béarnais, ne pouvez-vous pas faire que le roi pardonne à la bande du Maugrabin ?
— La comparaison est un peu bien audacieuse, répliqua en souriant le prince lorrain qui n'essaya plus de se cacher sous un in-
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cognito protecteur; je n'eusse jamais imaginé qu'un duc de Guise pût être mis en parallèle avec le Maugrabin!
— Vous êtes le duc de Guise, et nous vous demandons merci! dit le lieutenant en montrant qu'il parlait pour tous les assistans, qui, au lieu de le démentir, s'unirent à lui pour adresser les mêmes prières au duc, étonné lui-même de l'influence qu'avait toujours le nom de Guise sur le vulgaire.
— Grâce, Monseigneur! répétèrent les argotiers en s'agenouillant et baisant la terre autour de Charles de Lorraine.
— Tant que le Maugrabin vivait, dit quelqu'un dont l'avis fut goûté généralement, nous avions quelque chance de nous sortir d'affaires, mais, à présent qu'il est mort, la raison nous conseille de crier : Sauve qui peut!
— A moins que Monseigneur veuille bien être notrebienfaiteur, reprit le lieutenant, qui était parvenu à imprimer aux volontés de tous la direction de la sienne ; à moins qu'il nous off're
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le baptême des braves à l'effet de nous laver de nos iniquités : le métier que nous exercions a» bois de Yincennes n'est point un mauvais apprentissage pour des soldats, et nous sommes passés-maîtres en toute rencontre où il convient de jouer des couteaux.
— Nous étions la plupart soldats de la Ligue avant d'être soldats de grands chemins, dit un des plus vieux.
— Nous irions manger les canons des Espagnols, si le roi nous en payait la cuisine, dit un des plus jeunes.
— J'ai eu l'honneur de faire la guerre sous votre cousin, M. d'Aumale, ajouta le lieutenant qui n'était pas le moins habile politique de sa bande; je commandais le bastion neuf de la porte Saint-Michel, au siège de Paris; monseigneur le duc du Maine, pour récompense de ma belle tîonduite^ me donna un cheval de ses écuries et cette épée de ses armes.
— Yertuchoux î mon compère , ce fut un terrible siégeque celui-là , se récria M. de Guise
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échauffé par le souvenir de la Ligue , et la maison de Lorraine faillit l'emporter sur îa maison de Navarre !
— Je fus blessé à la journée d'Arqués , dit le lieutenant qui avait touché une corde toujours vibrante dans un prince lorrain; ces braves gens, qui vous adorent à deux genoux comme un dieu descendu en terre pour leur rédemption, suivirent le parti delà Ligue jusqu'à la paix , et alors la misère les poussa malgré eux dans des erreurs qu'ils regrettent : nous avions sur l'épaule la double croix de Lorraine, Monseigneur...
— Bien, mes enfans! répondit le duc de Guise, qui ne songea pas à révoquer en doute une partie de ces faits, moins avérés et plus honorvables que ceux que leur imputait la notoriété publique : je tacherai de faire votre paix avec la justice, et le roi, qui est le plus clément des rois , vous recevra tous à récipisccnce, sous ma garantie.
— Grand merci , Monseigneur ! Nous serons
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joyeux de nous faire tuer pour vous, s'écrièrent les bandits.
— Mais , avant que j'aie obtenu votre pardon du roi , tenez-vous à distance, dérobezvous aux poursuites des archers de la ville , et gardez-vous de mal faire : j'irai au Louvre à votre intention, dès que j'en aurai le loisir.
— Faites que ce soit tout a l'heure , Monseigneur , dit le lieutenant qui ne perdait pas de vue son intérêt personnel , et rappelez au roi de quelle gaillarde façon j'ai servi la Ligue, pour lui montrer comme je le servirai.
— Et Schariar? dit une voix qui n'eut pas d'échos : est-il mort ou vif? A-t-il partagé le sort de son frère ?
— C'est un traitre et un parjure , reprit le lieutenant qui saisit cette occasion de faire éclater sans danger sa haine contre Schariar; j'engagerais ma foi qu'il a vendu leMaugrabin, pour avoir les six mille écus promis à qui le livrerait entre les mains des bourreaux !
— S'il était vrai, nous irions le chercher