‹ La soeur du MaugrabinChapitre 3 sur 10 · HISTOIRE DE LA RÉGENCE DE PHILIPPE D'ORLÉANS · texte numérisé non relu

HISTOIRE DE LA RÉGENCE DE PHILIPPE D'ORLÉANS

CORBEn., IMPRIMERIE DB CRETE.

DEUX jouEuns.

Long-temps après le coucher du soleil, M. de Créqui et le duc de Guise, qui avaient soupe ensemble à l'hôtel de Créqui, situé près du Louvre, dans la rue des Poulies, jouaient tous deux à la triomplie, avec une ardeur que l'effet de la bonne chère et du sommeil ne refroidissait pas encore : ils étaient gros joueurs l'un et l'autre, et le jeu plu-

i8 DEUX JOUEURS.

tôt que le souper motivait leur réunion, qui avait été jusque !à cordiale et joyeuse.

L'hôtel de Créqui, que le seigneur decenom avait acheté de la famille deSenlis, n'était pas entièrement bâti en 1603 , et les travaux de construction se trouvaient interrompus depuis quelques années à cause des sommes considérables qu'eût exigées l'achèvement de ce vaste hôtel , qui s'étendait du cul-de-sac de l'Oratoire dans la vieille rue des Poulies , et qui formait plusieurs cours entourées de bâtimens . spacieux , mais à peine couverts.

M. de Créqui avait perdu tant d'argent au jeu, qu'il n'aurait pu soutenir le train convenable à sa naissance, si son beau-père, Antoine de Bonne , seigneur de Lesdiguières, qui n'était pas encore duc et pair ni connétable de France, ne l'avait aidé d'un don de deux cent mille écus, en lui faisant promettre qu'il ne jouerait plus. M. de Créqui voulut tenir sa parole en ne jouant jamais devant son beau-père ; mais la passion du jeu le possédait encore

avec la même violence, et, lorsqu'il venait à Paris sous quelque jorétexte ou bien secrètement, il retournait en Dauphiné la bourse vide.

Voilà pourquoi son hôtel restait inhabité et inhabitable. Lorsqu'il y descendait seul avec deux ou trois domestiques, il logeait dans un petit corps de logis qui du moins avait des portes et des fenêtres , des tapisseries et des meubles ; il n'amenait pas de chevaux avec lui , et la haquenée qu'il montait à Paris y demeurait toujours sous la garde d'un palefrenier qui servait aussi de concierge et de gardien dans l'hôtel.

Les voyages de M. de Gréqui étaient beaucoup plus fréquens et plus prolongés qu'on ne le croyait en Dauphiné, où résidait sa femme, Madeleine de Bonne , tout occupée à nourrir et élever leurs enfans ; il imaginait tantôt une partie de chasse , tantôt un ordre exprès du roi , tantôt une visite chez ses fermiers , tantôt un duel , tantôt un pèlerinage ,

pour quitter Grenoble ou l'armée dont Lesdiguières était lieutenant-général. Il accourait en poste à Paris, et y passait des mois entiers sans faire de bruit et sans voir la cour; puis il se montrait au Louvre le jour de son départ, et prenait congé du roi comme s'il (ùt arrivé la veille.

Cependant ces mystérieux séjours dans un hôtel délabré , où peu de gens lui rendaient visite , avaient éveillé la médisance , et l'on disait tout bas que l'amour ne pouvait pas être étranger à ce singulier genre de vie. Un laquais de l'hôtel de Longueville, voisin de l'hôtel de Créqui, avait même publié que ce gentilhomme sortait toutes les nuits à cheval , avec un laquais pour l'éclairer. Là dessus on répandit qu'il allait jouer incognito dans un brelan de la rue Thibautodé.

Charles, premier du nom, sire de Créqui ,• d'une ancienne noblesse picarde qui n'avait pas dégénéré au métier des armes, semblait devoir ignorer les affaires de galanterie aux-

quelles son âge et sa figure convenaient peu, malgré tous les soins minutieux qu'il donnait à sa toilette.

Il comptait alors plus de quarante ans; mais le rude service qu'il avait fait dans les guerres de la Ligue, les blessures qu'il y avait reçues, et aussi les émotions du jeu , augmentaient sa laideur naturelle , qui n'était pas môme rachetée par un air aimable et avenant.

Des cicatrices et des rides se mêlaient sur ses joues, et un gros nez rubicond reluisait au milieu de son visage blafard, qui avait pour auréole certaine perruque noire cachant le front et les oreilles sous une frisure crépue; sa moustache retroussée et sa barbe en pointe trahissaient par leur blancheur la tromperie de cette jeune chevelure. C'était en jouant et en perdant son patrimoine que M. de Créqui avait gagné cette vieillesse prématurée qui se bornait pourtant aux apparences.

Ce gentilhomme s'habillait avec une recher^ che qui témoignait de l'envie de plaire à quel-

que dame; il conservait la plupart des modes du règne de Henri III , en les réduisant à de sages proportions : ainsi, sa fraise goudronnée n'avait pas l'ampleur de ces ridicules fraises dans lesquelles, selon un contemporain, la tête paraissait passée à travers une meule de moulin; son pourpoint de taffetas vert était fort serré à la taille, mais n'accusait pas un ventre monstrueux à l'aide d'un panseron à la poulaine cotoné et rebondi.

Le bourrelet qui bouffait autour des reins, et les chausses justes qui dessinaient les cuisses sous une étoffe de soie blanche, les bas transparens et les souliers de satin complétaient une mise de fort bon goût, quoique un peu ancienne et presque abandonnée à la cour de Henri lY.

Son petit manteau de velours cramoisi, doublé de taffetas blanc, ne s'attachait sur ses épaules que dans les rares circonstances où il sortait du logis en plein jour, mais il gardait en tout temps une courte épée à son côté et une

échappe rouge en baudrier, pour mémoire de son célèbre duel avec don Philippin, bâtard de Savoie, en 1599.

Charles de Lorraine, duc de Guise , ne rappelait son illustre père que par les traits caractérisés des princes lorrains , par ses yeux fiers et perçans, par son nez aquilin, sa bouche froncée, son front haut et bosselé, sa physionomie noble et imposante : le Balafré n'avait pas légué son génie à ce fils, plusdameret que guerrier, plus curieux de cartes que d'honneurs, plus menteur goguenard que profond politique.

Le duc de Guise^ dont l'ambition consistait en choses de plaisir, ne songea jamais à continuer le rôle de son père et à maintenir la maison de Lorraine au niveau de la maison de France : il passait sa vie au lit, au jeu et à table.

C'était le plus hardi coureur d'aventures galantes : il daignait descendre des dames de haut lieu jusqu'aux plus petites bourgeoises ,

jusqu'aux fillettes les plus équivoques : telles furent les expéditions pour lesquelles il se multipliait ; et quoiqu'il ne fût pas moins brave que le héros des Barricades, il déployait plus de vaillance contre les maris que contre les ennemis du roi : ses principaux exploits l'avaient rendu célèbre auprès des femmes , et comme il s'était signalé dans plusieurs duels à cause de ses maîtresses , les plus belles personnes de la cour se disputaient l'honneur de le tenir en servage et de se mettre sous la sauve-garde de son épée.

Henri IV voyait avec une satisfaction secrète le descendant des Guise préférer au métier des f'armes une vaine poursuite de conquêtes amoureuses et porter un justaucorps de velours plutôt qu'une cuirasse de fer. Ce jeune voluptueux avait d'ailleurs un défaut qui eût gâté ses meilleures qualités dans le maniement des affaires publiques : il était possédé d'une continuelle démangeaison de parler, et comme T'f^ s'il eût craint de perdre cette habitude, il

donnait carrière à ses imaginations, lorsqu'il n'avait plus rien à dire sur lui ni sur les autres.

Le duc de Guise justifiait ses bonnes fortunes par sa grande mine et ses airs de prince, qu'il ne rehaussait point par le luxe de son habillement : il allait toujours \êtu de noir, sans manteau, avec l'écharpe blanche des royaux , pourpoint tailladé à l'espagnole , hautsde- chausses boufFans , collerette rabattue, manchettes de point de Venise et chausses de soie noire , le tout sans dorures ni broderies.

Ce costume , imité de celui du roi, lui semblait commode, disait-il, pour la chasse du gibier amoureux ; car, dans cette chasse, selon sa plaisante maxime , les mieux accoutrés ëiaient les plus empêchés. Le duc de Guise, âgé de trente-deux ans^ se prouiettait bien , dans son langage figuré, de ne déposer l'^rc et le carquois que quand l'haleine lui manquerait pour sonner la mort de la bête.

— Un bon conseil vaut mieux que deux mauvais, mon pauvre M. de Créqui , dit-il en déposant ses cartes pour faire disparaître l'argent du gain dans son escarcelle : ne jouez

plus ! ri i^^^ i< .-*^ .

— Morbieu! s'écria Charles de Créqui frappant dupoing sur le tapis vert; est-ce à dire, Monsieur^ que vous êtes las de plumer l'oison?

— M'est avis que vous êtes dans une méchante veiné, mon pauvre M. de Créqui, et vous joueriez votre maîtresse. . .

— Quelle maîtresse? interrompit M. de Créqui, dont la colère prit une contenance embarrassée ; vous ai-je point assez répété que je n'aurais que faire d'une maîtresse !

— Yertuchoux ! je vous plains, si vous êtes infirme à ce point. Mais cessons le jeu, où vous tUt^ menez de grosses pertes avec moi depuis trois jours en çà.

— La fortune, qui me fut adverse trois jour^ durçiut, changera sans doute à la qua-

trième journée et me récompensera de ses rigueurs.

— Dame Fortune , mon pauvre M. de Créqui , ne vous accepte p*s pour galant, puisque vous ne voulez pas de maîtresse.

— Jeu doublé , M. de Guise! dit le perdant, qui mit avec humeur une poignée d'écus d'or dans l'aumônière de velours destinée à recevoir les mises.

— Vous vous réduirez à la besace , mon pauvre M. de Créqui, reprit le duc de Guise distribuant les cartes et sifflant un air de ballet.

— N'en ayez nul souci... La triomphe est cœur,

— Cette couleur-là ne vous saurait convenir, mon pauvre M. de Créqui: j'ai trois triomphes en mains, et c'est partie gagnée.

— De par tous les diables !. . .

—Jurez plutôt les dames, pour avoir de belles triomphes !

— Foin! Monsieur, Jouons, s'il vous plaît,

à la petite prime , afin de voir si la chance tournera?

- — Vertuchoiix! je jouerai même aux na^ zardes et aux chiquenaudes , si c'est votre envie, car je me reproche de vous piller comme un lansquenet,

-— Jouez, jouez, M. de Guise! dit M. de Créqui en mordant un jeton d'argent pour dissimuler son trouble et son dépit. Le valet de carreau sera cjuinola,

— Je vous jure que vous perdrez votre chemise , mon pauvre M. de Créqui.

— Tant mieux , Monsieur ! repartit le malheureux joueur en retirant les figures du jeu, excepté le quiuola, et en donnant quatre cartes à chacun ; tant mieux si je vends ma chemise : ce sera pour rappeler au roi les blessures que que j'ai eues à son service et qu'il ne m'a jamais payées.

— Je vous disais bien que la chance demeurerait contre vous, mon pauvre M. de Créqui:

voici du premier coup les quatre couleurs, et à moi la prime !

— Vous êtes un heureux amant de la Fortune! murmura M. de Créqui altéré de son malheur au jeu , et calculant ce qui pouvait rester d'écus au fond de sa poche.

— Je ne le nierai pas , puisque dame Forlune prend soin de le montrer par d'éclatans témoignages; quittez le jeu, mon pauvre M. de Créqui.

— Morbieu! dirait-on pas que c'est votre argent que je perds! répliqua le sire de Créqui, moins attristé de ses pertes que piqué de la pitié ironique de son adversaire.

— Quelle heure est-il , je vous prie?

— Neuf heures, ou dix heures, ou minuit, que m'importe! vous resterez jusqu'à ma dernière pièce.

— Je n'ai donc plus guère à rester encore ; au demeurant , je vous puis faire compagnie jusqu'au jour, car je n'ai pas de femme qui m'attende au logis.

— Voulez-vous dire par là, M. de Guise, que je suis attendu quelque part? s'écria M. de Créqui , prêt à s'emporter au moindre prétexte dont il pourrait couvrir son irritation de joueur désappointé.

—Je veux dire, mon pauvre M. de Créqui... répondit le duc de Guise, que son bonheur au jeu rendait peu accessible à une provocation querelleuse.

— Morbieu! je suis pauvre et en conviens, interrompit M. de Créqui brouillant les cartes et lançant un regard de défi sur le duc qui souriait pacifiquement; mais, comme vous n'êtes point mon créancier. Monsieur, je n'entends pas que vous me rebattiez les oreilles de ma pauvreté.

— Je voulais dire , conlinua le duc de Guise avec gaîté, que madame de Créqui n'est point là pour savoir de quelle sorte vous passerez la nuit.

— Je la passerai à mesurer la longueur de

nos épées , Monsieur, si vous n'avez pas la précaution d'accourcir votre langue.

— Yertuclioux! Monsieur, je n'aurais garde de refuser le duel pour les doux yeux de dame Fortune ; mais vous seriez mal avisé de vous battre à l'occasion de cette ingrate.

— Jouons donc plus et devisons moins! dit M. de Créqui, dont l'humeur bataillarde fut modérée par la crainte de perdre sa réputation de beau joueur.

— Faites le jeu , mon bon M. de Créqui : je tiens tout. Quoi! vous ordonnez que je vous dépouille de vos derniers ducats?

— Yoici 5 de fait, le relief de ma bourse , repartit le sire de Créqui , comptant sur la table trente pièces d'or et affectant une superbe insouciance : ce coup perdu , je n'aurai plus un sol tournois pour m'en retourner, et payer l'hôte durant la route jusqu'à Grenoble.

— Nous ne sommes pas des juifs, mon bon M. de Créqui , reprit courtoisement le duc de

Guise; et, vous ayant gagné deux mille écus, je vous les prêterai volontiers.

■— Je n'emprunte jamais à des gentilshommes, M. le duc; car j'ai la fantaisie de bâtonner mes créanciers pour acquitter leurs arrérages.

— Je ne vous prêterai donc pas le bâton , mon bon M. de Créqui.

— Quelle rage vous tient de me donner tantôt du pauvre, tantôt du bon en manière de surnom? Appelez -moi M. de Créqui tout court.

— Je vous baillerai donc le surnom de l'empereur Maximilien, et vous dirai court d'ar^ (jent.

— Trêve! s'écria M. de Créqui offensé de cette plaisanterie. Nous jouerons cette fois à la (jrande prime, où les figures seules sont en mains.

— Je jouerai à tous les jeux et à tous les diables , mais je suis le mignon de la Fortune,

et vous ne tirerez pas une épingle du jeu. Ça , voyez plutôt !

— A vous la prime et l'ame de ma bourse ! soupira M. de Créqui en repoussant sa mise vers Charles de Lorraine , qui la fit disparaître dans une lourde escarcelle.

UNE QUERELLE DE lEU.

— - Vous plaît-il déjouer encore? reprit le duc de Guise en bâillant et en étendant les bras comme s'il venait de s'éveiller. Devisons de nos amours , à cette heure !

— Quel jeu est -ce? répliqua M. de Gréqui , dont toutes les idées s'effaçaient devant le désir de jouer et de vaincre sa mauvaise fortune.

36 Li\E QUERELLE DE JEU.

— Le plus joii jeu de tous, le plus commun et le plus divertissant.

— Quel jeu? demanda distraitement M. de Créqui , ne rêvant que cartes et dés.

— Le jeu d'amour, mon brave M. de Créqui.

— Quelle heure? dit celui-ci, se répondant tout haut à une question qu'il s'adressait tout bas.

— L'heure du berger, mon brave M. de Créqui.

— Morbieu! quel panégyriste! J'ai d'abord été pauvre, puis ensuite je fus bon, et maintenant je suis brave !

— Cette fois vous ne direz pas non , j'imagine; et les gens qui savent votre combat avec don Philippin, bâtard de Savoie...

— Cediamant en fut le trophée! interrompit M. de Créqui , faisant étinceler à son doigt la magnifique bague qu'il avait ôlée de la main de son ennemi mort, et qu'il portait toujours

en mémoire de ce duel fameux. Que vous en semble, M. le duc?

— C'est un glorieux joyau , mon brave M. de Créqui , et je connais maintes belles dames, même des princesses et des reines, qui seraient contentes de le payer plus qu'il ne vous a coûté.

— Certes , il n'est point comparable à celui de M. de Sancy en grosseur ni en clartés; mais un j uif le prendrait en gage pour dix mille ce us.

— Un chrétien l'achèterait plus de quarante mille livres, dit le duc de Guise on examinant cette bague que M. de Créqui avait placée sur le tapis vert.

— Étes-vous juif ou chrétien, monsieur le duc?

— Vertuchoux! c'est à la main qui tua le bâtard de Savoie d'étaler sa victoire aux feux de ce diamant! D'ailleurs, je riais en parlant de quarante mille livres : il vaut vingt ou trente mille écus, et davantage.

— Jouons-les, M. le duc?

— Trente mille écus, mon brave M. de Créqui !

— Avez-vous défiance de la fortune? dit le sire de Créqui, dont les yeux brillaient autant que son diamant, et qui tremblait en remuant les cartes.

— Assurément, vous n'avez point de maîtresse, pour être demeuré possesseur de cette précieuse pierre!

— Seriez-vous si fol ou si généreux que d'en faire don à quelque fine mouche qui se moquerait ensuite de votre prud'hommie avec ses galans ?

— Nenni, mon brave M. de Créqui ; mais je n'aurais garde de mettre en montre ce diamant , de peur d'attirer à son éclat larrons et larronesses, comme papillons à la chandelle.

— Depuis quatre ans que j'ai couché par terre le bâtard de Savoie, dit le sire de Créqui

rjNE QUERELLE DE JEU. 39

en soupirant , je n'ai guère tiré de mon doigt cette bague!

— Donc, remettez-la en son lieu, et bon soir , à moins que vous ne soyez d'humeur à ouïr le conte de mes galanteries.

— Je vous prie de jouer contre ce diamant , dit M. de Créqui, retenant par le bras le duc de Guise qui se levait pour partir.

— Vous êtes trop rude joueur pour moi, mon brave M. de Créqui , reprit le duc de Guise qui ne pouvait s'empêcher de convoiter le superbe bijou exposé au hasard du jeu.

— Les cartes m'ont été trop cruelles ! répondit le sire de Créqui^ pâle et hagard, en les lançant au milieu de la chambre où elles s'éparpillèrent. Un coup de dés?

— Ce diamant sur un coup de dés! objecta le duc de Guise, qui répugnait à s'aventurer pour une si grosse somme à la fois.

— Vous jouez trente mille écus! repartit

vivement le sire de Créqui, agitant déjà les dés dans un cornet d'ivoire.

— Ce serait plus prudent à vous de risquer trois maîtresses , mon brave M. de Créqui ; car la minière n'en est jamais épuisée , tandis que cette bague...

— Morbieu ! je suis d'avis de ne la perdre pas, dit M. de Créqui en poussant les dés hors du cornet et en les suivant avec anxiété dans leurs viremens indécis : Cinq et six...,

-- C'est onze, mon brave M. de Créqui, reprit le duc de Guise qui ramassa les dés et se prépara tranquillement à les jeter à son tour. Lediamant vous restera, je m'en réjouis.

— Double six ! s'écria M. de Créqui avant que les dés fussent arrêtés sur ce nombre qu'il vit se former en roulant. Double six ! répéta-til anéanti.

— Recommençons, dit noblement le duc, qui avait honte de son bonheur acharné : le coup est nul.

— Point, Monsieur, repartit M. de Créqui :

ce diamant est à vous; seulement, emportez-le vite, afin que j'aie moins de regret.

— Je ne l'emporterai pas, mon brave M. de Créqui ; vous l'avez trop vaillamment gagné avec l'épée!

— Et vous, avec les dés ! murmura le sire de Créqui en se levant brusquement pour n'avoir plus cette bague devant les yeux.

— Gardez-le , je vous conjure !

— Fil Monsieur, il n'est plus mien, jusqu'à ce que je vous le rachète moyennant trente mille écus.

~ Gardez-le donc, jusqu'à ce que vous ayez la somme ! . . .

— Holà! M. le duc! interrompit M. de Créqui en se croisant les bras et en cessant de se promener dans la salle où il avait renversé deux ou trois meubles sur son passage comme un sanglier lancé par les chasseurs : avez-vous le ferme vouloir de me faire injure?

— Ce n'est pas moi , mais la Fortune qui vous insulte, dit le duc de Guise excusant la

susceptibilité îrritablecl'un joueur malheureux; j'ai vergogne de ma chance.

— Je vous prie toutefois de me réserver ce joyau, pour ie rachat duquel j'engagerais plutôt mon hôtel , mon château et mon épée.

— Eh! M. de Créqui , votre parole suffit, et je l'estime à plus haute valeur que ce diamant...

— Morbîeu ! je ne vous vis onc si façonnier pour serrer vos pièces! Si vous raillez derechef ma mauvaise fortune, M. le duc, le jeu sera plus chaud entre nous.

— Les beaux joueurs le sont partout et toujours, mon brave M. de Créqui. Je vous donne le bonsoir, et prends votre bague pour vous obéir.

— Je ne jouerai plus désormais! disait ie sire de Créqui à demi-voix en marchant à grands pas et en se tirantla barbe. Autrement, si je joue, je serai moins chanceux!

— Vous songez à jouer encore ? demanda le duc qui avait enfin caché la bague dans une

des poches de son escarcelle et qui raffermissait les cordons de fil d'or auxquels était suspendu ce sac plus pesant que volumineux.

— Jouer! moi, jouer î s'écria M. de Créqui, frappant du pied et regardant le duc avec un sombre ressentiment; se gausse-t-on de moi? Jouer î morbieu! que jouerais-je donc? Des coquilles de noix? Vous n'ignorez pas, Monsieur, que je n'ai pas un denier vaillant? Estce pas le gain qui vous rend si fin moqueur? Oh! quittons-nous honnêtement, et ne me mettez pas en fantaisie de commencer un autre jeu avec vous sans dés ni tapis vert !

— Vous sembîez un des neuf preux, dit M, de Guise que le ton menaçant de M. de Créqui fit sortir de ses dispositions pacifiques et conciliantes. Serais-je pas votre compagnon au jeu dont vous parlez?

— Demain, à jour levé, n'irez-vous point prendre l'air au Pré-aux-Clercs? repartit M. de Créqui , enchanté par l'espoir de trouver sa revanche les armes à la main.

— L'air du matin est fort sain et profitable, quand on a mené toute la nuit le gentil train d'amour.

— La raillerie vient mal à propos , après cette promesse de nous rencontrer demain sur le pré.

— Seul à seul et sans témoins, pour éviter tout débat sur l'origine de cette rencontre , qui puisse être plus égale entre nous que la chance des dés !

— Adieu , Monsieur. Tenez-vous en état de comparaître devant Dieu?

— Le duc de Guise n'est pas tel qu'un bâtard de Savoie, Monsieur, et vous n'en aurez pas si bon marché !

— Jacquet, des flambeaux! cria M. de Créqui en ouvrant avec fracas la porte d'un vestibule où son valet s'était endormi en buvant avec celui du duc de Guise.

— Giilot , apporte ma cape , et va-t-en quérir mon cheval û l'écurie! cria le duc , dont la

U>E QUERELLE DE JEU. Ao

voix plus impérieuse et plus sonore éveilla les ivrognes pour un instant.

— Ces deux reîtres sont-ils morts comme des pourceaux galeux, dit le sire de Créqui en les poussant du pied pendant qu'ils s'efforçaient de se lever de leur banc.

~ Allons , coquin ! dit à Gillot M. de Guise indigné dece retard, tu auras le fouet , si lu ne dépêches !

— Ces fripons jouaient au fux ! s'écria M. de Créqui apercevant des cartes grasses et noires sous les débris des bouteilles. Ah! vous jouez aussi , bélîtres î

— Ils n'ont pas de diamans à perdre! reprit malignement le duc de Guise, qui par cette épigramme attira une cascade de coups sur le valet de M. de Créqui.

— Je te romprai les os, maître bœuf! criait M. de Créqui frappant son laquais pris de vin , pendant que Gillot était à l'écurie pour seller le cheval du duc. Jouer! à ton âge, maraud! Pourquoi joues-tu, misérable? Si je te vois

jouant aux jeux de hasard, qui sont défendus par l'Église et les ordonnances royaux, je t'enverrai pendre ! morbieu ! Mécliant larron, vilain pêcheur, tu seras pendu comme Barrabas, sinon tu mangeras cartes et dés , ces inventions diaboliques !

Le duc de Guise riait à la dérobée en écoutant cette palinodie , et sa colère tombait devant ces reproches si mal placés dans la bouche d'un joueur endurci; mais comme il se disposait à plaider la cause du pauvre Jacquet , il se rappela que le lendemain il devait lui-même encourir les suites du désappointement de M. de Créqui : en conséquence , il resta neutre et se tint à dislance , en sifflant un air ligueur, qui servit d'accompagnement aux brutalités du maître sur son valet.

GiLLOT, entendant les jurons et les coups, se hâta d'équiper le premier cheval qui s'offrit à lui dans l obscurité de l'écurie j car il craignait que Texemplede M. de Gréqui ne gagnât le duc de Guise , qui ordinairement se modérait assez pour ne pas châtier de ses propres mains les fautes de ses gens; d'ailleurs Gillot, dont l'ivresse était si peu dissipée qu'il chance-

48 LA UAQDEÎSÉE.

lait et fermait les yeux à chaque pas^ n'était pas moins impatient que M. de Guise de rentrer au logis, afin d'y dormir à son aise.

Mais le valet de M. de Créqui ne sentait pas les mauvais traiteraens qui pleuvaient sur lui, comme en réparation des rigueurs du sort que maudissait son maître, et celui-ci redoublait de fureur contre une victime innocente à laquelle il ne pouvait rendre le sentiment et la raison.

Leduc de Guise, jugeant qu'il n'obtiendrait pas d'être éclairé par ce buveur en léthargie , prit le parti de descendre sans lumière, en laissant son hôte s'éreinter à battre une masse inerte dont on ne pouvait tirer que des hoquets et des soupirs vineux ; il ne salua pas même le sire de Créqui , trop occupé de sa colère et de sa vengeance pour voir autre chose, et il sauta en selle sans s'aider de l'étrier que lui tenait à l'envers son valet, encore tout endormi.

Tous deux sortirent en silence delà maison où M. de Créqui ne cessait de frapper et de

LA IIAQUENÉE. Ad

blasphémer, et Gillot avait tant de motifs pour désirer d'être loin , qu'il s'aperçut seulement (|ue son fallot était éteint quand la porte de l'hôtel fut fermée derrière lui j mais il se garda bien de revenir sur ses pas pour la faire rouvrir au risque de se trouver en face du terrible M. de Créqui : au contraire, il s'empressa de suivre le cheval, qui avait pris de lui-même un trot assez vif dès qu'il fut dans la rue, et qui n'attendit pas la direction de la bride pour tenir un diemin qu'il semblait connaître.

Le duc de Guise , qui se fiait éi son valet pour surveiller le cheval pendant la route, ne faisait aucun usage de la bride , qu'il croyait dirigée par une autre main : il était absorbé dans ses pensées relatives au jeu de la soirée et au duel du lendemain. Il regrettait presque d'avoir été si constamment heureux avec les cartes et les dés , et il se faisait d'avance un remords de continuer cette veine de bonheur dans une rencontre plus sérieuse; il eûtvolontiers rendu au vainqueur de Philippin de Savoie ce diamant

50 LA nAQUEI^iÉE.

précieux , gage d'un duel mémorable : il finit par se promettre de faire cette restitution avant de tirer l'épée, afin d'avoir la conscience en repos.

Ensuite il passa rapidement à des idées moins lugubres, et oublia tout-à-fait qu'il devait exposer sa vie, dans quelques heures, au hasard des armes ; il ne songea plus qu'à ses maîtresses, à ses rendez-vous d'amour, et aux galanteries qu'il avait leprojetde mener promptementà bonne fin.

— Eh! eh! vertuchouxî s'écria-t-il en apercevant une étendue d'eau qui luisait dans l'obscurité : n'est-ce pas la rivière que nous venons de traverser? Oui-dà! nous sommes sur le Pont-Neuf, et voici derrière nous le Louvre et le cloître de Saint-Germain-l'Auxerrois. Gillot, où me conduis- tu?

— 11 ne m'appartient pas de conduire un si grand seigneur que vous êtes, répondit le valet

qui dormait en marchant et qui ne rouvrit pas les yeux-

-— Holà! triple ivrogne! ne vois-tu pas que nous tournons le clos au quartier du Temple? Nous allons droit au faubourg Saint -Germain .

— Je m'en excuse , Monseigneur , reprit en ricanant Gillot qui commençait à rester en arrière; je ne suis pas la bête qui vous porte, Dieu merci!

— Tu seras du moins celle que j'étrillerai , sac à vin ! Mais dcpôche-toi de me remettre dans la droite voie , sinon tu auras les étrivières à l'arrivée ?

— C'est un avis que vous me donnez pour n'arriver jamais. Cependant ayez bel espoir, Monseigneur: le charme qui nous tient ensorcelés ne durera pas toujours.

— Cela signifie que tu cuveras ton vin avant les vendanges prochaines.

— Je vous dis qu'on a jeté un sort sur nous , Monseigneur : je sens un gros sommeil qui

52 LA IIÂQUEMÎL.

me presse; je n'ai quasi pas la force de remuer les jambes; en outre , ma lanterne s'estéteinle, et je ne sais quel cheval vous avez là , qui va le trot sans qu'on le pique et qui n'obéit point au mors. Nous aide Dieu! il y a de l'enchantement.

— 11 y a tant seulement des fumées de clairet dans ta cervelle, dit le duc de Guise qui essaya de changer de route et d'arrêter sa monture.

— Voyez, voyez, Monseigneur! s'écria Gillot effrayé des bonds que faisait le cheval contrarié dans son allure habituelle par les commandemens de la bride. Assurément, ce n'est point un véritable cheval que vous montez, je vous jure, ou bien il a au corps une légion de diables. Ah! il s'en va se précipiter dans l'eau!

En effet, le cheval, que le duc de Guise voulut faire retourner du côté de la rue du Chaume, où était son hôtel, refusa d'un air rétif de se

LA IIAQUENÉE. 53

soumettre à l'impulsion du mors, avança de quelques pas au lieu de reculer, se cabra en hennissant, et résista si obstinément, que la bride rompit dans les mains de son cavalier.

Alors l'animal, n'ayant plus de frein, partit au galop et emporta le duc de Guise, qui sut pourtant se maintenir en selle et conserver sa présence d'esprit, pendant que son valet poussait des cris de terreur et courait déjà pour le relever mort ou mourant.

Cettechute, qui paraissait imminente, n'eut pas lieu, grâce à l'adresse de M. de Guise penché sur la crinière du fougueux coursier , et immobile entre les arçons : il ne comptait pas néanmoins rapporter tous ses membres à son hôtel.

Mais le cheval , qui était une petite haquenée au poil noir et luisant, à l'œil plein de feu et de fierté , aux formes sveltes et nobles , ne cherchait pas à se débarrasser de son cavalier, et ne s'élançait point à l'aventure dans le pre-

54 LA HAQUENEE.

mier chemin qui se présentait : on eût dit qu'il tendait à un but, et qu'il savait par quelle route y parvenir; il prenait et quittait chaque rue, sans hésiter, sans ralentir sa course rapide, sans s'épouvanter des ténèbres.

Il longea la muraille de clôture qui séparait du Pré-aux-Clercs le quartier Saint-Germain ; il franchit deux barrières qu'il rencontra sur son passage , il se détourna tout à coup en approchant de la porte de Bussy , et il entra dans une ruelle si étroite, que plus d'une fois le duc de Guise sentit ses genoux frôler les murs contre lesquels il s'attendait à être écrasé.

Dans le moment où le danger, auquel il avait échappé jusque là , devenait inévitable, car la ruelle était sans issue , le cheval s'arrêta au bout de cette ruelle, devant la porte d'une maison de chétiveapparence. La secousse fut tellement violente et imprévue , que le duc de Guise faillit

être désarçonné 5 et dans son Irouble il ne se hâta pas de mettre pied à terre.

Cependant la haquenée , couverte de sueur et soufflant des naseaux, n'était nullement disposée à reprendre son élan; elle secouait la tôle avec impatience , et frappait de son sabot le pavé du seuil de cette porte , comme pour annoncer son arrivée.

Le bruit qui se fit aussitôt dans la maison , les voix indistinctes qu'on y entendit, la lumière qui éclaira les vitraux d'une fenêtre, avertirent le duc de Guise qu'on allait ouvrir.

On n'ouvrit pas sur-le-champ néanmoins, et la haquenée , qui n'avait pas coutume d'attendre si long-temps dehors , recommençait le signal ordinaire, en faisant résonner plus fort les fers de ses pieds de devant.

Le duc de Guise écoutait de toutes ses oreilles un colloque animé qui continuait dans l'intérieur de l'habitation; il ne put saisir au-

cune parole, mais il reconnut seulement, au timbre d'une des voix, que cette voix claire et accentuée appartenait à une femme : le débat roulait sans doute sur ce qu'on balançait à l'introduire.

Quant à lui, durant cet intervalle d'attente, il se demandait s'il accepterait l'hospitalité dans cette bicoque, qu'il examina autant que la nuit le lui permit, et qu'il jugea occupée par de pauvres gens : il était bien éloigné de son hôtel ; le jour ne tarderait peut-être pas à poindre , et d'ailleurs sa rebelle monture ne consentirait jamais à le mener jusqu'à la rue du Chaume ; aussi bien n'avait-il que faire d'y aller à cette heure avancée pour revenir dès l'aurore se battre en duel au Pré-aux- Glercs.

D'un autre côté , il ignorait quels étaient les habitans de la maison ; il se trouvait dans un quartier isolé et inconnu; il avait dans sa bourse une somme considérable en or , et un diamant de grande valeur ; n'était-ce pas tenter

h\ MAISON MYSTÉRIEUSE. 59

la cupidité des voleurs, et s'exposer inutilement à perdre ce qu'il avait gagné au jeu? Ces considérations de prudence cédèrent à un sentiment de téméraire curiosité.

Il s'assura que son épée reposait dans le fourreau et que sa dague était bien sous son pourpoint : c'en fut assez pour lui ôter toute espèce de crainte. Le désir de tenter une aventure qui s'entourait d'un bizarre mystère l'aurait emporté sur des dangers plus certains.

Le duc de Guise fut encore excité à poursuivre jusqu'au bout l'événement, en se rappelant ce qu'il avait ouï dire des promenades nocturnes de M. de Créqui dans les rues de Paris: il se persuada sans peine que M. de Créqui n'aurait pas pris tant de précautions pour aller passer la nuit avec des cartes et des dés.

Enfin , les préliminaires de cette aventure avaient une nouveauté qui séduisait le duc de Guise et lui promettait quelque chose de singulier. Il se représentait déjà sous les couleurs

les plus attrayantes cette femme dont la voix l'avait touché au cœur.

« Au nom de Dieu, disait-on en s'approchant de la porte, tenez-vous cois tous deux en ce petit réduit , et attendez que je vous appelle! »

Le duc de Guise mit la main sur sa dague et ne songea pas à la retraite.

La porte verrouillée s'ouvrit avec fracas, et la haquenée entra sous le porche où ne luisait aucune clarté.

M. de Guise n'avait vu personne, et la porte venait d'être refermée derrière lui; il songea sérieusement à défendre sa vie, car il ne doutait plus qu'il ne fût tombé dans une embuscade destinée à un autre.

La nuit était si noire, qu'il cherchait vainement de quel côté viendrait le danger , quand il se sentit saisir par le bras, en même temps qu'il entendait à quelque distance un bruit semblable à l'ébranlement d'une porte verrouillée. 11 crut qu'on allait le frapper, et il

LA MAISON 3IVSTÉRIEUSE. 01

lira son poignard pour prévenir l'assassin; mais la main qui l'avait touché n'exerçait pas de violence sur lui, et secouait légèrement la manche de son pourpoint.

11 fut complètement rassuré, avant de reconnaître que cette main , petite , douce et tremblante , appartenait à une femme.

— Faites silence, sur votre vie! lui dit à l'oreille la voix qu'il avait déjà distinguée, mais qui semblait encore plus émue; pas un mot, je vous prie, car on nous écoute, et vous êtes mort si vous tardez un moment à partir de ce lieu ! Suivez-moi vilement , Monseigneur?

La voix n'en dit point davantage, el le mouvement de la porte qu'on ébranlait, sans doute pour rouvrir, devint plus fréquent et plus sonore. M. de Guise ne tourna pas la tête pour découvrir l'origine de ce bruit, qui l'intéressait moins que le reste de l'aventure; mais,

sans quitter la délicate main qu'on lui avait laissé prendre, il descendit de cheval et suivit pas à pas son guide invisible , pendant que la haquenée , la bride sur le cou, se rendait d'ellemême à l'écurie , comme elle en avait l'habitude.

M. de Guise , malgré la menace qu'on lui avait faite, ne craignait rien tant que de ne pas voir l'inconnue qui l'entraînait après elle; ce fut donc avec une joie secrète mêlée d'espérance qu'il parvint dans une chambre du premier étage , où la chandelle n'avait pas été éteinte, sans doutepar oubli, car la jeune femme qui le conduisaiteutpeur d'être trahie par cette lumière, el lâcha le bras de son hôte pour aller la souftler.

Mais le duc de Guise avait eu le temps de remarquer la beauté et la jeunesse de sa conductrice , qui ne fit point attention à lui , parce qu'elle ne supposait pas avoir affaire à un étranger; il entrevit seulement les traits réguliers et gracieux de cette charmante per-

sonne, au teint brun , aux sourcils épais, aux cheveux noirs , aux dents éclatantes.

Il fut ravi de ce rapide coup d'œil auquel n'échappèrent point et la taille élégante et la tournure voluptueuse de la jeune femme, qui avait un costume singuler d'étoffe bariolée, rouge et verte , avec une coiffure de perles et de pluiiies écarlates, sans qu'on pût deviner quel était le pays, la naissance et la condition de cette fille bizarrement et richement vêtue.

M. de Guise ne poussa pas si loin ses réflexions, et, sans s'inquiéter de savoir si l'habitante de ce logis était juive ou chrétienne, servante ou noble dame, il éprouva une subite envie de profiler d'une rencontre qu'il devait au hasard et surtout à la complaisance de la haquenée.

11 connaissait assez la pratique de la belle galanterie, pour ne pas ignorer que le regard et la parole sont les fourriers de l'amour, selon l'expression d'un poète de ce temps-là,

et, faute de pouvoir s'en servir dans cette circonstance imprévue , il résolut d'agir comme s'il était muet et aveugle.

Il s'imagina peut-être que la suppression de la lumière avait été calculée dans son intérêt: ne jugeant pas qu'on l'eût reçu à cette heure de nuit pour lui donner quelque chose à lire , il eut la politesse de ne pas se plaindre de l'obscurité où il se trouvait avec sa gentille hôtesse.

Il ne lui dit pas qu'elle avait fait sur lui une impression bien vive et bien sentie ; il ne lui demanda pas si elle était de Paris ou de Rome, si elle avait ou non un mari jaloux et trompé , si elle se proposait de le tromper luimcme, si elle avait ouï parler des nombreuses conquêtes du duc de Guise; mais il lui passa son bras autour du corps et ne chercha pas long-temps un visage qui s'attendait peu à une rencontre tout-à-fait hors de saison : il appliqua sur une joue fraîche et ambrée un baiser qui comptait faire un rapide chemin.

— Ah! Monseigneur! dit l'inconnue,

avec un accent plein de terreur et pourtant si prudemment baissé, que M. de Guiseen conçut le meilleur augure.

— Que vous plairait-il de moi ^ mignonne? lui répondit-il en l'embrassant de nouveau.

— Pour Dieu! Monseigneur, reprit-elle en diminuant encore le volume de sa voix, ce n'est pas l'heure du berger pour nous.

66 LE TLTE-A-ÏÉTE IMPRÉVU.

— Oui-dà, la belle, dit le duc de Guise, qui oublia de modérer et de déguiser sa voix naturelle , je ne sais l'heure qu'il est, mais je m'en vais, si vous le permettez, compter les minutes par cent baisers, les plus doux que j'aie donnés en allant à l'offrande de la messe d'Amour.

— Ce n'est pas vous , M. de Créqui ? s'écria cette femme ^ n'écoutant pas la réponse qu'on lui faisait, et s'échappant des bras qui l'avaient serrée trop tendrement.

— Je suis M. de Créqui, si vous le voulez bien! repartit le duc de Guise qui, les mains étendues en avant , se mit à la poursuite de la fugitive.

— Qui êtes-vous? dit du fond de la chambre la voix devenue impérieuse et menaçante ; quelque larron, sans doute!

— Je suis un gentilhomme qui vous veut aimer et qui déjà vous aime de belle force! répliqua d'un ton caressant le duc de Guise, allant et venant à tâtons et n'embrassant que

LE TÈTE-A-TKTK IMPKÈVU. 67

i'air dans ses inutiles investigations à travers les ténèbres où il se dirigeait sur le murmure d'une respiration entrecoupée.

— Hoià ! appellerai-je à l'aide? disait la voix dont le point de départ changeait sans cesse, à mesure que M. de Guise cherchait à se rapprocher d'elle.

— Bon! qu'appellerez-vous, ma mie? Ua galant, un mari, un frère ou seulement ua valet, une servante avec des (lambeaux?

— J'appellerai quelqu'un qui vous fera repentir de votre audace, et qui viendra vers vous pour jouer des couteaux plus que de la langue.

— Çà, voyons ce que votre champion saura faire , ma mie! commandez-lui, toutefois, d'apporter sa plus courte langue et sa plus longue épée ?

— Mon Dieu! voulez-vous donc qu'il y ait ici du sang répandu! reprit cette femme qui redevint suppliante, et dont la voix s'abaissa par degrés pour exprimer la pitié. Vous êtes

brave et téméraire, je le vois a votre résolution : ce me serait une véritable peine s'il vous arrivait malheur, quoique je ne vous connaisse pas même de nom; mais j'estime les gens de grand cœur, et, comme tel, je m'efforce de vous préserver d'une vilaine mort.

— Yertuchoux! quel est celui-là qui se chargera de me la donner ? dit le duc de Guise, qui crut qu'on voulait seulement l'effrayer, et qui se mit à rii^.

— Vous me faites frémir, en riant ainsi î Si vous êtes chrétien et que vous persistiez à courir cette mauvaise chance, vous seriez plus sage de dire vos oraisons.

— Ce sont les antiennes d'amour que je veux vous apprendre, la belle, et, s'il faut d'abord jouer des couteaux, je suis tout prêt.

— Mon Dieu! s'écria cette femme affligée et en même temps émerveillée de ce sang-froid qui augmentait son désir d'être utile à l'audacieux gentilhomme : je vous supplie de ne pas demeurer davanlage dans cette maison où

VOUS courez un gros péril , malgré votre vaillantise!

— Ouî-dà', vous me suppliez de vider les lieux, et, tandis que je sortirai par une porte, votre galant entrera par l'autre?

— J'admire cette insouciance qui vous coûtera cher, si je ne parviens à vous faire évader; car il y a céans deux hommes pour vous tuer.

— Deux hommes! je ne m'en soucie guère, quelle que soit la longueur de leur épée. La mienne, Dieu merci! n'a pas encore diminuée. Qui sont ces deux batteurs de fer?

— Mes frères, Monseigneur, et ils ne vous épargneront pas plus que si vous étiez M. de Créqui.

— Hé quoi! M. de Créqui viendra-t-il se jeter dans ce guet-apens? N'est-ce pas lui qu'on attendait, et son cheval ne m'a-t-il pas amené en sa place? Vraiment^ je vous sais bon gré de m' avoir averti du péril qui le menace,

car je m'en vais lui porter vigoureuse assislance.

— Je vous plains de si mal reconnaître un bon office, dit la jeune fille avec dépit et inquiétude; vousferez tant et si bien que je serai seule mise à mal.

— Vertuchoux! quiconque vous enlèverait un cheveu de la tête aurait de beaux comptes à rendre au duc de Guise !

— M'aide Dieu! vous seriez le duc de Guise! reprit la voix qui parut s'attendrir sous l'impression d'un sentiment plus vif que la pitié.

— Ce nom-là a bien des échos en France, ma chère; mais le plus doux à mon oreille vient de votre part, et je souhaiterais seulement l'ouïr de plus près.

— Monseigneur, on n'a garde de dire nenni au duc de Guise , et votre petite servante se met humblement à vos pieds.

— C'est à moi d'être aux vôtres, adorable fille , dit-il en recommençant ses poursuites avec plus d'espérances et de vivacité.

LE téte-a-tJ':te iMr'Ri^vu. 74

— Je me lie en vous, mon bon seigneur, reprit -elle d'un ton noble et respectueux; et voici ma main qui vous demande votre foi que vous ne tirerez vengeance de mes deux frères , et que vous m'aiderez au contraire à leur faire tout le bien qu'il se pourra*

— Soit! mais à quoi bon la main pour ce serment , lorsqu'on le peut sceller sur les lèvres!

M. de Guise ne s'en tint pas à cette observation, que la jeune fille entendit à peine, tant elle était troublée et subjuguée par le nom du duc de Guise; il la serra de nouveau dans ses bras, en accompagnant d'un baiser la promesse qu'on reclamait de lui; mais, en ce moment , sa bourse , pleine d'or qui avait plus d'une fois rendu un son métallique, se détacha de sa ceinture et tomba par terre avec un bruit éclatant.

Ce bruit retentit douloureusement dans l'ame de la femme, qui tressaillit, et qui , au

lieu de s'enfuir, se serra contre le duc comme pour lui faire un rempart vivant : elle écoutait avec anxiété dans le lointain le grondement sourd de deux voix humaines, et par intervalles le ferraillement d'une porte qu'on secouait sur ses gonds rouilles. Quant à M. de Guise, le fracas du canon ou du tonnerre ne l'eût pas distrait de ses projets amoureux; il fut comme indifférent à la vibration des écus roulant çà et là sur le plancher, et ne se baissa pas pour les ramasser.

— Voici un signal qui les réveillerait , fussent-ils déjà défunts ! dit tout bas l'inconnue, pendant que les pièces de monnaie couraient de toutes parts en trébuchant autour d'elle. Ha ! Monseigneur, je voudrais, pour toute la somme que vous avez si mal à propos répandue, vous faire tout à coup plus pauvre que Job sur son fumier ! car mes frères sont après au butin comme des corbeaux à la charogne.

— Vertuchoux ! je suis aise que vos frères

deviennent riches et contens , parce que j'aime leur sœur plus que toutes les richesses du monde.

— Vous m'aimez , Monseigneur ? dit-elle avec une émotion de crainte et de joie : vous ne m'avez vue qu'une fois et ne me connaissez point ?

— Je vous vis assez en un instant pour ôtre assuré que vous surpassez en bonne grâce les plus belles dames de la cour.

— Hélas ! Monseigneur, je ne suis pas de la cour , et j'en ai le cœur marri, maintenant que je saurais vous y rencontrer.

— Par la morbleu! vos frères sont-ils forgerons de leur métier, qu'ils font ce remueménage de ferrailles ?

— Plût au ciel qu'ils fussent forgerons des portes de l'enfer ! ils ne seraient pas là pour nous nuire... En vérité, je vais m'efforcer de les faire partir, quand je devrais de ma main mettre le feu au logis ; aussi bien , faudra-t-il employer ici la flamme, qui purifie tout ! . . . Mais

7i LE TÊTE*A-TÊTE IMPRÉVU.

avisons au plus urgent : ai-je autorité d'user de vos deniers comme je veux ?

— Volontiers , ma petite reine, reprit généreusement M. de Guise; mais eussiez-vous la main plus grande, vous ne dépenseriez pas toute la somme qui est là.

— A combien s'élève cette somme, laquelle est en or, comme on l'entend au son ?

— A plus de dix mille écus , que j'ai gagnés aux cartes et aux dés : ce sont environ cent mille livres que ce pauvre M. de Gréqui perd au jeu dans trois jours.

— Gomment! M. de Gréqui a perdu cent mille livres? s'écria-t-elle en riant et frappant des mains avec gaîté. Ali î que j'en suis aise!

— G'est une aise que vous devez avoir souvent, ma chère, d'autant que M. de Gréqui a la main malheureuse pour toucher cartes et dés.

— Oh! je me réjouis dépenser que, manquant d'argent, il ne demeurera guère à Paris

et s'en retournera soit aux armées, soit à quelque ambassade.

— Il vous gêne donc que le seigneur de Créqui séjourne dans cette ville? baillez-moi vos ordres à ce sujet ?

— Je n'ai que des vœux à former pour que M. de Créqui me délivre de sa présence importune, et me laisse mener le train de vie qu'il me plaît.

— Vertuchoux! M. de Créqui, qui vous tient de la sorte sous son commandement, est-il pas votre père ?

— Oh ! non , reprit-eile en soupirant : si quelqu'un lui supposait cette qualité , il n'aurait garde d'en rire, je vous atteste.

— Puisque vous n'êtes pas sa fille de sang, seriez-vous d'aventure sa fille d'adoption^ et vous aurait-il en tutelle ?

— Yous avez dit le mot, répliqua-t-elle rouge et confuse de cet aveu. Voilà quatre ans que je suis en sa puissance par l'effet d'une

espèce d'adoption ou plutôt d'une véritable vente, hélas !....

— Grand Dieu ! s'écria le duc de Guise qui crut comprendre ce que la jeune fdie tremblait d'avouer, seriez-vous retenue cé^ns contre votre gré ?

— Ah! Monseigneur, cette prison m'avait toujours semblé insupportable, répondit-elle a travers des sanglols qui excitèrent davantage l'indignation de M. de Guise; mais, à présent, depuis que j'ai eu le bonheur de me rencontrer avec vous, je mourrais de honte si je restais un jour déplus en celte maison!

TI

— Mora^bbà! cria une voix sauvage qui paraissait sortir de terre, et qui arrivait jusqu'à eux aflaiblie par la dislance : fille de chevêche et de hibou! rôtisseuse du diable! servante de sorciers ! es-tu donc ailée au sabbat, en chevauchant un balai ? ou bien nas-tu pas fini de faire bouillir la graisse des pendus ?

— Qui parle si imprudemment! repartit le

duc de Guise, offensé de ces injures qui s'adressaient à la femme qu'il aimait déjà.

— Silence, de par tous les saints! dit Morabba , qui s'inquiétait moins de ces injures que des bruyantes secousses d'une porte qu'on tentait de jeter hors des gonds.

— Morabba! cria une autre voix plus sardonique et plus douce que la première, l'excellent seigneur de Gréqui sait-il que ses pensionnaires sont captifs dans la cave ?

— Que veulent-ils? demanda M. de Guise à l'oreille de la jeune fille qui s'était comme réfugiée dans les bras de son nouveau protecteur.

— Ils veulent tuer M. de Gréqui, reprit la tremblante Morabba, et, pour empêcher leur méchant dessein , je les ai enfermés ensemble dans la cave. J'espérais que le vin qu'ils boiraient les mettrait hors d'état de mal faire, et d'ailleurs j'aurais eu le temps de renvoyer sain et sauf M. de Gréqui.

— Nenni; M. de Gréqui n'eût pas lâché

LA FLITK. 79

p!ed devant ces deux galans, et puisque je suis venu en sa place , il convient que je n'agisse pas autrement qu'il agirait lui-même,

— ■ Mais, Monseigneur, s'ils s'en vont rompre la trappe que j'ai close sur eux!

— Hé bien ! ma mie, pour qu'ils n'aient pas la peine de la rompre , veuillez la leur ouvrir, j e vous prie ?

— Ne raillez pas ainsi , Monseigneur : ils sont , vous dis-je , à moitié ivres , munis de bonnes armes et déterminés à vous tuer pour avoir vos dépouilles.

— Si vous refusez de les tirer de leur prison, j'irai moi-même leur offrir le combat et voir l'usage qu'ils savent faire de leurs armes.

-- Yous n'irez pas, Monseigneur ! s'écria-telle en l'arrêtant avec pétulance et en se suspendant à lui ; sur ma vie ! vous n'irez pas !

— Je ne bougerai donc , et les attendrai à cette place, dit le duc de Guise, qui embrassa plus amoureusement la plaintive Morabba. Ne craignez pas que je m'ennuie d'attendre.

— Morabba ! chienne ! louve ! vipère ! hurlait la plus farouche des deux voix qui alternaient dans la cave; je te couperai en morceaux î

— Ma chère sœur, ma bien-aimée Morabba! reprenait l'autre voix qui avait un mélange d'ironie et de fausseté, je te promets que tu seras bien fraternellement traitée!

— Yous entendez ces furieux, Monseigneur? dit Morabba en frémissant à chaque gémissement de la porte ébranlée : ils ne vous feront merci , et je ne serais pas moins affligée, si c'était leur sang qui fût répandu pour votre défense; car, malgré leurs impitoyables traitemens , je n'ai point cessé d'être leur sœur. Donc, Monseigneur, si tant est que j'aie quelque crédit sur votre esprit , je vous supplie de ne pas vous obstiner à cette fatale rencontre , et de laisser le champ libre à ces deux mauvais garçons , qui sont capables de tout entreprendre dans l'ivresse et l'avarice, desquelles ils ont la cervelle troublée : ils

avaient conspiré la mort de M. de Créqui : la vôtre ne leur sera pas moins profitable , puisque vous avez plus d'argent qu'on en pourrait ramasser au coin d'un bois. Or, Monseigneur, votre vie désormais ne m'est pas moins précieuse que la mienne... Qu'est-ce que ma vie auprès de la vôtre! ... \ous, le beau et vaillant duc de Guise ! Ce n'est pas la première fois que je me trouve en votre présence; mais c'est la première fois que vous m'entretenez, et je ne donnerais pas pour une couronne de comtesse le moment présent , trop promptement passé en votre compagnie. . . Cependant, partez, Monseigneur ! ôtez-moi de souci en vous retirant de ce pas périlleux, et permettez-moi de prendre un peu de cet argent, que je vous rendrai sans faute, pour divertir mes frères de commettre un meurtre sur la personne de M. de Créqui. . . Adieu , mon très-îionoré seigneur! je ne quitterai votre souvenir qu'avec le jour, et voire l'emporterai-je dans le saint paradis, si les élus de Jésus-Christ jouissent d'un parfait I. 6

bonheur au ciel, où vous me rejoindrez, Monseigneur.

— Je n'ai que faire de monter au ciel pour cela, répondit M. de Guise touché de l'accent profond et mélancolique avec lequel Morabba prononça ces dernières paroles; je suis trop joyeux de vous tenir ainsi cœur contre cœur pour vouloir si tôt me séparer de vous, ma gentille brunette.

— Hélas! Monseigneur, reprit-elle avec une expression de voix indéfinissable, je voudrais que don Philippin , bâtard de Savoie , eût été vaincu par vous , il y a quatre ans !

— Oui , ce fut un glorieux duel , répliqua le duc de Guise, qui ne chercha pas trop à deviner le motif de ce vœu; M. de Créqui fit loyalement son devoir.

'— Si vous aviez tué don Philippin, Monseigneur, je ne serais jamais venue dans cette xnaison pour ma confusion et mon malheur!

— Morabba! criait une voix que la rage rendait inintelligible, tu n'es pas notre sœur ,

vilaine, et je t'arracherai les entrailles pour t'en faire un masque !

— Morabba î criait la seconde voix, d'autant plus perfide qu'elle était plus caressante: sommes-nous des oiseaux que tu penses tenir en cage? quand nous remettras-tu l'argent que M. de Créqui nous envoie et que tu comptais de si grand courage tout àl'heure, sans te soucier de ce qui chût à terre?

- D'un instant à l'autre , ils auront brisé la porte! dit Morabba en attirant hors de la chambre le duc de Guise qui ne demandait pas mieux que de la suivre.

— Je les y aiderais, si vous le permettiez, dit Charles de Lorraine, et je les inviterais à souper dans mon hôtel.

- Voici la porte qui se fend ! s'écria Morabba dont les craintes n'étaient pas partagées par M. de Guise, plus occupé de projets galans et amoureux que de dispositions hostiles et meurtrières. Ils ne savent ce qu'ils font,

Monseigneur , ils sont pleins de vin et de furie! Venez, évitons-les, sortons!

— Vertuclîoux î c'est la première fois qu'on aura vu , Madame, un duc de Guise tourner les talons au lieu de marcher en avant !

— La double alternative où je suis est également fâcheuse, Monseigneur : ce sont mes frères, et vous ^ vous êtes l'homme que j'aime le plus au monde...

— Vraiment, la belle? dit le prince, surpris et satisfait de cet aveu naïf. Me connaissiezvous avant cette rencontre?

— Oui bien , Monseigneur ; je vous avais vu en certaine occasion que je ne puis ni ne dois oublier, quand je vivrais l'âge d'une corneille blanche.

— Quant à moi , qui ne me souviens de vous avoir jamais vue, je me souviendrai toujours de cette bienheureuse nuit qui me fut si propice.

— Silence! nous continuerons ailleurs cet aimable propos, interrompit Morabba en cher-

chant à tcltons une issue opposée à celle que ses deux frères allaient lui fermer. Laissez-moi le soin de vous mener en lieu de sûreté ^ et de vous sauver la vie , ainsi que vous avez jadis sauvé la mienne.

— Moi ! répliqua le duc de Guise , dont 1 etonnement s'accrut de cette révélation. J^ignore comment la chose s'est faite, et je m'en loue pourtant comme de ma plus héroïque action.

— Je vous apprendrai le beau service que vous m'avez rendu; mais ayons la bouche close jusqu'à ce que nous soyons loin.

Le duc de Guise, qui n'appréhendait plus que sa conquête tentât de lui échapper, la suivit sans défiance dans les ténèbres, et ne s'arrêta par moment que pour presser dans ses bras la jeune femme, que la prudence et peut-être l'amour empêchaient de se dérober à ces fréquentes caresses; au contraire il sentait alors peser sur sa poitrine une tête bru-

laiite, ruisseler le long de sa joue des larmes qui ne coulaient pas de ses yeux , et palpiter sous sa main un cœur qui répondait aux batlemens du sien.

Mais soudain l'approche formidable des deux voix, accompagnant une marche traînante et indécise, réveillait les terreurs de Morabba, et l'arrachait à ces molles langueurs que lui communiquaient les indiscrètes étreintes de son compagnon ; elle tremblait de voir apparaître les ennemis à qui elle avait voulu soustraire le duc de Guise ; elle hâtait le pas, elle emportait après elle Charles de Lorraine, seulement inquiet de la perdre; elle puisait presque dans son effroi la faculté de distinguer sa route à travers l'obscurité où ne la guidait aucune lueur.

M. de Guise n'éprouvait pas d'autres émotions que celles, toutes délicieuses et toutes paisibles , qui eussent résulté d'un tête-àtête amoureux.

Enfin ils n'entendaient plus que comme

un murmure confus les pas et les voix que Morabba avait cru plus proches d'elle : ils étaient sortis de la maison dans un petit jardin qui formait un champ de rosiers.

Le duc de Guise, trouvant un banc de mousse pour s'asseoir sous une treille arrondie en berceau, refusait de faire un pas de plus , et vantait l'opportunité du lieu , en appelant un rayon de lune sur le visage de la belle inconnue : il n'avait pas songé un instant à la bourse renfermant son gain du jeu , et le diamant, qu'elle contenait avec tant d'or, ne l'eût point déterminé à rebrousser chemin , s'il avait dû se séparer de Morabba pour recouvrer ce joyau précieux.

Morabba ne se rappelait pas plus que lui les ducats qu'ils avaient foulés aux pieds dans la chambre qui en était semée : elle prêtait l'oreille avec anxiété aux rumeurs qui s'élevaient dans l'intérieur du logis, et parmi lesquelles on remarquait le bruit d'une lutte renversant les meubles et battant le plancher ;

elle comprit l'origine de cette lutte , à laquelle se mêlait le son de l'or!

Elle n'osa pas toutefois aller faire cesser le combat , parce que le duc de Guise ne se fût pas écarté d'elle, et comme elle redoutait par dessus tout qu'il devînt acteur dans une tragédie qui devait se terminera coups de poignard, elle le conjura de ne pas rester davantage en présence de ce danger : elle employa, pour le convaincre, les pleurs et les promesses; puis, ouvrant une claie fermée d'une simple traverse de bois, elle respira plus librement, lorsqu'elle fut dans la rue , presque vis-à-vis de la porte de Bussy, qui conduisait au Préaux-Clercs entre deux rangées de courtîls ou jardins, de vignes, de vergers et d'habitations dépendant du bourg abbatial de Saint-Germain.

Morabba retourna la tête et parut hésiter , aux cris étouffés qu'on poussait dans la maison qu'elle avait abandonnée ; mais tout rentra dans le silence, et elle se figura que son

imagination l'avait trompée : d'ailleurs , c'était M. de Guise qui à son tour l'entraînait à grands pas hors de la ville , et qui était plus impatient que jamais de poursuivre leurs confidences mutuelles^ sans que rien pût les troubler.

Cependant les deux frères de Morabba étaient parvenus à desceller, au moyen de leurs longues dagues d'acier espagnol, les gonds de la lourde trappe que leur sœur avait refermée sur eux pendant qu'ils se préparaient au vol et à l'assassinat, en buvant à larges traits.

L'or, qu'ils avaient entendu résonner quand

l'escarcelle du duc de Guise s'était détachée de sa ceinture^ eût suiTi pour exalter au pins haut degré la cupidité de ces deux scélérats : le vin dont ils s'étaient gorgés en attendant M. de Créqui, la colère qu'ils avaient ressentie en se voyant prisonniers, et les efforts inouis qu'ils avaient faits pour leur délivrance, ne leur laissèrent pas l'usage de la raison.

Ils s'élancèrent dans l'ombre comme deux bêtes féroces, se disputant l'un l'autre le passage , se blessant au choc avec leurs dagues , et proférant d'affreux blasphèmes contre Morabba, qu'ils juraient d'immoler à leur ressentiment.

xMais le trébuchcment d'une pièce d'or sous leurs pieds fut pour eux une agréable diversion à leur fureur; ils se jetèrent à genoux et promenèrent leurs ongles crochus sur le plancher pour ramasser celte pièce d'or : au lieu d'une, ils en trouvèrent cinquante, et, chaque fois qu'ils rencontraient un nouveau ducat , ils saluaient leur trouvaille d'un cri

perçant qui aurait fait peur aux oiseaux de proie.

— Morabba aurait-elle mis seule à exécution notre tâche? dit celui qui avait la voix la moins rude et la plus terrible, à cause du sifflement guttural qu'elle lançait avec les mots. Morabba n'est peut-être pas si bonne chrétienne qu'elle feint de le paraître.

— Morabba n'est plus notre sœur, reprit le second avec un hurlement d'hyène; le baptême l'a faite notre ennemie; elle nous trahit, et je la frapperai sans plus de remords que si c'était une chienne impure; mais elle s'est enfuie, j'imagine, en nous livrant ce riche butin.

-— Non, Alcanzor, elle a tué le seigneur de Créqui pour s'emparer de toute la somme à notre détriment , et les ducats que nous trouvons çà et là par terre sont tombés avec le mort, que nous verrions gisant parmi ses écus, si la nuit était moins noire.

-— Elle s'est enfuie plutôt en compagnie

de son galant, et ces belles pièces, Schariar, se sont égarées dans le désordre de leur retraite.

— Si nous avions de la lumière, Alcanzor, nous jugerions mieux de la montjoie qui nous est échue : va-t-en quérir un flambeau?

— C'est à toi à y aller plutôt^ Schariar, s'écria en grondant Alcanzor, qui semblait trop se défier de son frère pour le laisser maître de la place.

— Morabba est sans doute cachée en quelque chambre haute; tu as la vue plus perçante que la mienne, et lu as aussi le bras plus ferme pour agir.

— Yoilà pourquoi je demeure près des écus afin de les garder jusqu'à ton retour. Hâte-toi seulement , et rapporte de quoi nous éclairer en nos recherches.

— Où trouver du feu en ce logis? dit Schariar cédant avec dépit aux injonctions impérieuses de son frère : veux-tu que j'allume la chandelle aux étoiles?

Tandis que Schariar s'éloignait avec regret, furetant au hasard dans cette maison qu'il a vait à peine entrevue à la clarté des flambeaux, et tremblant à l'idée de ne pas reconnaître son chemin pour rejoindre Alcanzor, celui-ci, couché sur le plancher, le balayait de ses deux mains et ramenait à lui les ducats épars, qu'il ne tardait pas à faire disparaître dans ses poches.

Enfin Schariar jeta un cri de joie, en apercevant une étincelle dans les cendres de la cuisine : il se précipita pour la saisir, il raviva de son souffle le charbon norci où brillait encore un point lumineux, il agrandit le foyer de rétincelle, il en fit jaillir une petite flamme qui lui permit de discerner les objets, de découvrir une lanterne supendue au mur et de l'allumer avec empressement ; puis, fier et satisfait de sa découverte , il courut dans la chambre où Alcanzor avait utilisé les momens pour son propre compte.

Ils poussèrent de nouveaux cris d'étonné-

ment cupide au spectacle qui s'offrit à leurs regards éblouis : l'or luisait par toute la chambre, au milieu de laquelle une grosse escarcelle trouée et déliée montrait la source d'où ce trésor était sorti.

Tous deux se ruèrent à l'envi avec de grands éclats de voix sur cette bourse, qu'ils ne songèrent pas à partager de bon accord; mais lorsqu'ils y portaient la main à la. fois pour se la disputer, ils furent frappés en même temps par les feux d'un diamant qui avait roulé à quelques pas lors de la chute de la bourse où ces richesses étaient contenues : aussitôt les mains changèrent de but et s'étendirent vers le diamant , qui devint l'unique objet de la convoitise des deux frères.

Ils avaient l'un et l'autre un implacable désir de posséder cette pierre précieuse dont ils estimaient la valeur considérable; ils n'essayèrent pas même d'en venir à un arrangement quelconque, et ils confièrent chacun aux chances d'un combat à mort les droits qu'ils croyaient

LES DELX FRÈRES. 97

avoir à la possession d'un si magnifique joyau.

Ils ne parlaient pas, ils mugissaient, ils blasphémaient en écumant; ils s'étreignaient corps à corps; ils se tordaient, ils se repliaient, ils rampaient tels que deux serpens ; ils se déchiraient avec leurs dents, avec leurs ongles : le diamant était tour à tour pris, abandonné et repris.

La lanterne, qui était à terre , reçut un choc et s'éteignit en jetant une dernière lueur sur une victoire encore indécise.

La lutte continua plus furieuse dans les ténèbres : on entendait se mêler deux râles, deux hurlemens; il y avait des efforts terribles et de terribles désespoirs.

Enfin , ce duel atroce se termina par un long gémissement suivi d'un court silence, après lequel Schariar se releva tout sanglant, retomba épuisé à côté de son frère qui ne bougeait plus, tâtonna quelques instans pour chercher la bourse, et l'ayant trouvée entre

ies mains crispées d'Alcanzor, l'en arracha violemment.

Ensuite^ quand il eut rassemblé le reste de ses forces , il se traîna hors de la chambre jusqu'à l'écurie , se hissa sur la iiaquenée qui avait amené le duc de Guise, et n'eut |>as besoin de l'exciter avec le mors pour la faire partir au trot hors de la maison.

Le duc de Guise ne s'était pas trouvé peu embarrassé et indécis, lorsqu'il se vit forcé de continuer dans la rue son tête-à-tête avec Mo^ rabba, qui lui semblait encore plus belle et plus enchanteresse aux rayons de la lune. Il eût préféré rester avec elle dans la maison, ou du moins sous le berceau de vignes, et courir les plus grands dangers, sans autre défense que

iOO PROMENADE NOCTURNE,

celle de son épée; mais il dut céder à contrecœur aux prières de la charmante inconnue , qui prenait plus d'empire sur lui à chaque parole qu'elle prononçait, à chaque regard qu'elle laissait tomber de ses yeux noirs étincelans dans l'ombre.

Elle avait tant d'impatience de s'éloigner de cette maison abandonnée à ses frères, qu'elle ne s'inquiéta pas du chemin où elle s'était engagée, et qu'elle arriva au milieu du Pré-aux- Clercs avant d'avoir remarqué qu'elle était sortie de l'enceinte de Paris.

Elle n'avait pas songé un moment à l'or répandu dans la chambre et livré ainsi au premier venu; Charles de Lorraine ne s'était point arrêté davantage à cette considération d'intérêt pécuniaire, et même le souvenir du diamant s'annihilait dans des préoccupations de galanterie qui n'auraient admis aucune pensée étrangère à leur objet.

Il eut naturellement l'idée d'emmener à son hôtel sa johc conquête, mais il n'avait nul

PROMENADE NOCTURNE. jQ!

moyen de transport pour traverser avec elle la moitié de Paris à cette heure avancée de la nuit, et il n'eût pas exposé les pieds délicats de sa jeune compagne à la fatigue d'un si long trajet, car l'hôtel de Guise , formé de la réunion des anciens hôtels de Laval, de Clisson et de la Roche-Guyon, était situé dans la rue du Chaume, où nous en voyons encore une partie qui sert de dépôt aux Archives du royaume; d'ailleurs, le prince ne savait pas de quel côté l'avait conduit la haquenée de M. de Créqui, et Morabba ignorait aussi qu'elle habitât le quartier de la porte Bussy. M. de Guise reconnut seulement le Pré-aux-Clercs, parce qu'il y allait souvent le soir en promenade avec les dames de la cour.

Le Pré-aux-Clercs, malgré les envahissemens progressifs des faubourgs, était encore assez vaste pour que tous les jours la popula* tion du quartier de l'Université vînt y chercher du soleil et de l'ombre. Il se composait d'une immense plaine couverte de gazon frais et

touffu, à cause du voisinage de la rivière et des irrigations d'eaux vives qui allaient se jeter dans les fossés marécageux de la tour de Nesle.

Cette plaine, qui s'étendait le long de la Seine, vis-à-vis de l'abbaye de Saint-Germain^ était bordée de saules séculaires et entrecoupée çà et là de bouquets d'arbres qui fournissaient en été un abri aux rendez-vous des amans^ et en hiver des bâtons aux rixes des écoliers. Le Pré-aux-Clercs, où circulait sans cesse jusqu'à l'heure du couvre-feu une foule de gens de toute condition et de marchands de toute espèce, n'était fréquenté pendant la nuit que par des vagabonds, des mendians et des voleurs, que le guet de Paris n'osait pas y poursuivre et qui ne craignaient guère d'être conduits aux prisons du Châtelet.

Le duc de Guise était trop charmé du tèteà-tète qu'il devait au hasard, pour redouter quelque dangereuse rencontre, et il ne prit pas garde aux formes vivantes qui se mouvaient

PROMENADE NOCTURNE. ift3

dans la pénombre et qui glissaient cV arbre en arbre; il n'entendait pas des voix étouffées et des bruits humains s'élever du fond des oseraies et à travers les grandes herbes ; il était tout yeux et tout oreilles pour sa chère incon^. nue, qui paraissait avoir oublié ses terreurs et sa timidité au logis, car elle ne suppliait plus le duc de Guise de s'éloigner ; ^lle l'eût au con^ traire invité à rester, s'il avait fait mine de partir.

Ils s'assirent ensemble sur la mousse au pied d'un vieux noyer qui cette nuit-là n'avait pas attiré de dormeurs sous sa feuillée, et personne, entre tous les malfaiteurs couchés, dormant ou complotant aux environs, n'eut la mauvaise pensée de troubler l'intimité de de]i^ amans indifférens à tout ce qui se passait aur tour d'eux.

Sans doute les habits de velours noir que portait le duc de Guise et le costume bariolé de Morabba les sauvèrent l'un et l'autre d'une attaque nocturne qui leur eût été fu-

nesle : ils passèrent pour deux compagnons d'une bande d'argotiers qui étaient venus du bois de Yincennes camper au Pré-aux-Glercs afin d'échapper aux poursuites des hoquetons chargés de battre le bois et d'arrêter tout ce qui s'y trouverait de cette bande, rassemblée sous les ordres du Maufjrabîn^ fameux chef de brigands, lequel détroussait et assassinait les voyageurs aux portes de Paris.

Ce qui devait perdre le duc de Guise fit sa sûreté, car le Maugrabîn ayant quitté sa troupe pour aller voir une sœur qu'il avait à Paris ^ tous les argotiers, qui aperçurent M. de Guise s'entretenant à voix basse avec Morabba, s'imaginaient que leur capitaine s'était fait accompagner par sa sœur, et ils en tirèrent cette induction qu'on ne leur donnait pas la chasse cette nuit là : ils refermèrent donc les yeux et se rendormirent , la main sur leurs couteaux.

Gharles de Lorraine et la jeune fille ne dormaient pas cependant, et se parlaient déjà comme si la meilleure intelligence eût régné

entre eux depuis long-temps : ils parlaient peu néanmoins et s'égaraient en silence dans les vagues espaces de la rêverie amoureuse.

Le ciel se déployait sur leur tête ainsi qu'un pavillon étoile ; la mousse leur faisait un tapis plus moelleux que des coussins de soie; les suaves odeurs qui s'exhalent de la verdure en fleur, baignée de rosée, planaient dans l'atmosphère;, et prédisposaient les deux amans à un mutuel échange de douces confidences et de mystérieux bonheur; les chants mélodieux de la fauvette et du rossignol ajoutaient encore à cette inspiration du moment, et trouvaient surtout un écho profond dans l'ame sensible de Morabba.

Le duc de Guise ne put s'empêcher de gémir tout bas en pensant que, dans quelques heures, à cette même place peut-être, il jouerait sa vie qui lui était devenue cent fois plus précieuse depuis qu'il avait promis de la mettre en jeu contre celle de M. de Créqui.

— MoRABBA, dit Charles de Lorraine en s'efforçant de sourire pour faire diversion à un pressentiment sinistre, ne m'apprendrezvous pas le grand service que je vous ai rendu?

— 11 est vrai, Monseigneur, que je vous ai préservé d'une mort certaine en vous conduisant ici , repartit la jeune fille à qui l'obscurité permettait de rougir au gré de sa pudeur;

mais je ne crois pas être quitte encore envers vous 5 qui fûtes aussi mon sauveur et qui

— Vertuciioux! la belle, il faut donc que, sans le savoir, j'aie fait quelque merveille dont vous me tenez compte?

— Ne cherchez pas à vous rappeler ce que c'est : le fait est assurément hors de votre mémoire, mais il restera dans la mienne jusqu'à mon heure suprême. Ce fut au temps que vous allâtes prendre votre gouvernement de Provence...

— En l'année 1596, s'il m'en souvient. Yoilù tantôt huit ans de cela, mignonne : alors, n'étiez-vous qu'un enfant î

■— Vraiment, Monseigneur, j'avais quatorze ans d'âge, et j'étais déjà telle que vous me voyez maintenant. Je n'ai que faire de vous remémorer les faits principaux, comment le duc d'Epernon était maître de la province que vous veniez gouverner pour le roi; comment M. de Lesdiguières vous prêta son armée pour réduire villes et châteaux; comment la faction

espagnole, qui occupait plusieurs cités, fut

ruise à bas par vos armes triomphantes

■— Vous parlez bien, ma mie, et l'on croirait que vous y étiez pour voir toutes ces choses.

— Certes, j'y étais, Monseigneur, et fus témoin de la reddition de Marseille, où je faillis périr de mort violente...

— Oui-dà, c'eût élé grand dommage, et mieux eût valu ne pas prendre la ville que d'avoir votre mort à pleurer.

— Je suis née au pays d'Espagne, devers Grenade, et mes parens étaient de race mauresque et païenne ; j'avais deux frères de môme sang et de même religion, nommés Aicanzor et Schariar : ils étaient beaucoup plus âgés que moi, et, lorsque ma mère mourut, ils eurent le soin de me nourrir. Plût à Dieu que je fusse morte en ce temps-là, avant d'être victime des desseins pervers de ces médians! Cependant ils faisaient mine de m'aimer fraternellement, et partageaient avec moi le peu

qu'ils gagnaient à vendre des talismans et des philtres. Us médisaient dès lors que je leur vaudrais une riche récompense pour les bons oflices qu ils avaient à mon égard. Enfin il arriva un jour qu'on nous mit en prison à Tolède, et que messieurs mes frères, qu'on accusait de certains maléfices, eurent le fouet en place publique. J'étais trop jeune pour être maltraitée de la sorte, et l'on me délivra sans autre peine, sinon que nous fûmes chassés des terres d'Espagne.

— Je dois bénir cet arrêt qui a fait que je vous ai rencontrée sans aller à Grenade , interrompit le galant courtisan.

— Nous passâmes en France pour y mener une assez misérable vie, jusqu'à ce que mes frères eussent changé de métier. . .Je vous confie ces particularités avec la ferme assurance que vous ne voudriez pas me trahir et accroître par là mes chagrins?... Alcanzor et Schariar profitèrent des troubles et de la guerre civile qui déchiraient le Languedoc et la Provence pour

assembler une bande ligueuse et courir le pays en pillant, si bien qu'ils se rendirent fort redoutables et qu'ils commencèrent à s'enrichir. Mon frère aîné, Alcanzor, qui était le plus vaillant et le plus terrible des deux , devint le fléau deces contrées^sous le nom deMangrabin..,

— Le Maugrabin ! s'écria le duc de Guise étonné; j'avais fait crier à son de trompe par toute la Provence que je donnerais dix mille livres à quiconque me le livrerait mort ou vif, et voici que le roi a ordonné de publier dans Paris qu'une somme de six mille écus serait octroyée pour la prise de cet audacieux larron...

— Eh quoi! Monseigneur, répliqua-t-elle surprise et alarmée, saurait-on qu'il est logé en quelque endroit de cette ville, où il arriva hier?

— Ce n'est pas moi qui serais curieux de gagner le six mille écus, je vous jure, et je les donnerais plutôt de ma bourse afin que votre frère s'en allât en sûreté; mais ce méchant a commis tant de forfaits inouïs, tant de larcins,

tant de meurtres aux alentours de Paris, et notamment dans le bois de Yincennes, où il se cache, que je m'attends à le voir tôt ou tard accroché au gibet de Montfaucon.

— Ah! Monseigneur, vous m'aiderez à le tirer de ce pas périlleux! car si coupable qu'il soit, il n'en est pas moins mon frère!

— Le roi lui-même n'aurait pas le pouvoir de lui faire grâce, ma chère mie, et il n'a de salut que dans la fuite...

— Non, puisqu'on le cherche par la ville, on le trouvera moins aisément à l'endroit où il est, et, la nuit prochaine, avec votre bon secours, nous verrons à le faire évader sous quelque déguisement, ainsi que mon second frère Schariar, qui suit une pareille fortune.

— Je vous seconderai volontiers dans ce devoir de sœur, et je verserai mon sang pour épargner une larme à vos beaux yeux. Mais reprenez votre récit de la soumission de Marseille, s'il vous plaît?

— Il est écrit que je serai constamment vo-

tre obligée, dit Morabba en approchant de ses lèvres la main du duc de Guise, qui répondit tendrement à cette marque de respect et de reconnaissance. Le Maugrabin, jugeant que sa tête mise à prix tenterait fort l'avarice de ses gens , les congédia, en divisant le butin , et accepta du service dans la garnison espagnole de Marseille, où les consuls, partisans déclarés du roi d'Espagne, avaient résolu de résister jusqu'à la mort plutôt que de se rendre au roi de France. Mon frère eut la détestable intention (j'ai honte de l'avouer) de battre monnaie sur mon déshonneur, et, moyennant une somme, il promit au consul Charles Casaut que je n'aurais rien à lui refuser. Au contraire, je refusai tout, et montrai tant de colère, que le consul se repentit d'avoir payé si chèrement ce que je persistais à garder; il se vengea de moi en me menant dans une dure captivité. Sur ces entrefaites, le seigneur de Liberta, qui conspirait pour remettre la ville en la puissance du roi Henri, obtint par mon entremise I. 8

les clés de la porte Réale, que j'avais enlevées dans la chambre de Charles Casaut pour ma délivrance. Vous savez comme votre lieuienant fut introduit dans Marseille, sous les auspices du seigneur de Liberta , et comme on combattit par les rues? Charles Casaut m'accusa d'avoir mis les royaux dans la place, et, mu de ressentiment à l'endroit de ses amours, voulut se venger cruellement : c'est pourquoi il m'emmena garrottée sur le port, où les soldats s'étaient réunis pour soutenir un dernier elfort; là, on me banda les yeux, et on m'allait trancher la tête, lorsque vous poussâtes en personne une si furieuse attaque contre les Espagnols, que tout fut culbuté dans la mer, et que j'eus la vie sauve par votre intervention...

— Yertuchoux ! je me rappelle ce fait, dit le duc de Guisej mais j'étais tellement échauffé par le combat, (jue je ne vous vis pas en ce moment, quoique je déliasse de ma main les cordes qui vous attachaient.

— Oh! que je vous vis bien alors, Monse i-

gneur^ armé de pied en cap, sur votre cheval de bataille ! votre visière était levée, et, dès que j'ouïs votre nom, je ne détournai plus de vous mes yeux et ma pensée.

— Je fus, sur ma foi, outrageusement ingrat, petite; mais n'ai-je point été suffisamment puni en tardant si long-temps à vous voir et vous connaître? Vous excuserez le désordre où j'étais en cette ville conquise avec votre secours?

— Mon esprit était dans un pire désordre, je vous assure, et je ne pouvais désormais me séparer de votre personnage , bien que je n'eusse plus la joie d'en repaître mes yeux. H fallut Suivre mes frères en Piémont, où ils entrèrent au service du duc de Savoie, puisqu'ils n'avaient plus les moyens de porter les armes en France. Quand la guerre commença en Dauphiné, je demeurais à Montmélian, dans une maison isolée, où je pensais à vous incessamment, Monseigneur. Mes frères cependant méditaient un nouveau trafic, aussi déshonnéte

116 COMIDENGES.

que celui qui leur avait mal réussi. Un jour, ils vinrent accompagnés d'un gentilhomme qui vous ressemblait, Monseigneur, et qui n'avait pas moins de vertus héroïques, comme je le devinai à son air .-j'ignorais toutefois sa naissance illustre, laquelle m'eût fait soupçonner le vilain commerce de mes frères ; car ce gentilhomme, qui avait nom Philippin, n'était autre que le bâtard de Savoie; je l'appris seulement un peu avant sa mort. Don Philippin avait baillé de bonnes sommes à mon frère Alcanzor pour le remercier de ce que je l'avais reçu fort civilement. Il se mit pour lors à m'aimer d'une façon toute respectueuse, et se glorifia d'être mon chevalier en portant mes couleurs à la guerre et dans les joutes : de fait, j'estimais singulièrement le noble caractère de ce seigneur, qui se contentait de me servir loyalement sans réclamer aucun autre don qu'une écharpe brodée de ma main pour en faire une cuirasse, disait-il. Ce fut, hélas! cette écharpe qui exposa son sein au coup mortel, et je devins

de la sorte involontairement cause de sa perte.

— Sur mon ame! un semblable présent vaut bien qu'on meure pour le défendre! N'est-ce pas cette écharpe qui engendra le duel où don Philippin resta sur le champ ?

— Oui, Monseigneur; je ne répéterai pas ce que vous savez de la bouche de la renommée, la prise du fort que don Philippin faisait construire au bord de l'Isère, sous le château de Ghamousset. M. de Créqui se comporta intrépidement dans ce siège, et don Philippin faillit être noyé en sa retraite; il fut forcé de changer dévotement avec un soldat, pour qu'on ne le reconnût pas, et l'écharpe, qui était bien propre à tenter un larron, ne se retrouva pas. Cette écharpe vint en la possession de M. de Créqui, après avoir passé dans plusieurs mains. Don Philippin, qui la faisait chercher partout, l'envoya redemander par un trompette : le sire de Créqui, au lieu de la rendre^ invita monseigneur de Savoie à être dorénavant plus soigneux de conserver les faveurs des dames.

Celte réponse décida un premier duel, dans lequel don Philippin fut grièvement blessé.

— Ce fut le plus beau duel du monde! dit pensivement le duc de Guise, qui allait avoir affaire à l'un des deux champions de ce duel mémorable. Ils se battirent à l'épée, seul à seul, durant une grosse demi-heure, jusqu'à ce que don Philippin s'enferra lui-même par un faux pas qu'il fit : M. de Créqui lui donna la vie et l'aida généreusement à se relever.

— Ils n'étaient pourtant satisfaits ni l'un ni l'autre : don Philippin demanda l'écharpe, et M. de Créqui répondit fièrement qu'il la vînt quérir. Une rencontre aurait eu lieu aussitôt, si d'une part le duc de Savoie, et de l'autre M. de Lesdiguières, ne s'étaient opposés à ce second duel, qui fut convenu par cartel et ne se fit que l'année suivante. Pendant ce temps, don Philippin, confus et désolé de la perte de son écharpe, n'osa se présenter devant moi, de peur des reproches ; son chagrin fut au comble, quand il crut quejel' avais renié pour mon

chevalier. C'était une perfide méchanceté de l'un de mes frères, Schariar, qui rancunait secrètement son aîné Alcanzor, parce que celui-ci s'était approprié tout l'argent que don Philippin avait donné pour méconnaître. Schariar fut instruit de la grande curiosité qui excitait M. de Créquî à découvrir la dame de l'écharpe : il se rendit à Grenoble et promit de m'amener avec lui moyennant cent ducats. M. de Créqui était seulement piqué du désir de me voir, pour faire pièce à don Philippin; et en eifet mon frère Schariar manœuvra si habilement, que je consentis à venir en France, et cela dans l'espoir de vous rencontrer. Monseigneur. Mais dès que j'eus franchi la frontière, je fus enlevée et conduite dans un château de M. de Créqui, pour une entrevue qui eut de déplorables conséquences. M. de Créqui s'émerveilla de ma beauté et ne voulut plus me laisser retourner à Montmélian : il inventa cent prétextes pour colorer ma prison, où il me visitait tous les jours; il avait d'ailleurs, pour me

plaire, les façons les plus engageantes, quoique je demeurasse sa captive : il me disait que j'étais prisonnière du roi, et que je servais d'otage à je ne sais quelle convention faite avec don Philippin. Ce dernier, ne sachant ce que j'étais devenue, se persuada que j'avais manqué à mes sermens de le tenir pour mon chevalier^ et il en parla fort légèrement pour mon honneur, ce que j'appris de la bouche du sire de Créqui, fort empressé à détruire la bonne opinion que j'avais de la chevalerie et honnêteté de monseigneur de Savoie. Ce fut bien pis, quand don Philippin entendit , par la trahison de mon premier frère, Alcanzor, comme quoi j'étais en la puissance de M. de Créqui, et sans doute pensa-t-il que j'y étais de mon plein gré et à mauvaise intention : la peine qu'il en eut montra qu'il m'aimait véritablemenl, car il résolut de ne pas survivre à ce qu'il croyait mon infidélité; et auparavant il m'écrivit pour me faire de griefs reproches que je ne méritais pas, vu que j'étais retenue contre ma volonté

dans ce château; mais, à la vérité, j'y donnais moins de regrets à don Philippin qu'à vousmême, Monseigneur, et je m'indignais surtout d'être en butte à certains soupçons injurieux, lesquels ne s'accordaient que trop avec les vil^nes machinations de mes deux frères : j'appréhendais que le bruit en allât à vos oreilles, et que vous prissiez de là occasion de me mépriser. Hélas ! Monseigneur, je n'avais que votre image sous les yeux, et tout l'amour qu'on disait avoir pour moi ne me faisait pas négliger celui que j'avais pour vous à votre insu ; bien au contraire, je vous aimais de plus belle, quand je comparais ce que vous valez au prix des galans que m'offrait l'avarice de mes frères. Cependant, Monseigneur, vous ne saviez pas seulement que j'existasse !

-- De fait, mignonne, si je l'avais su^ j'aurais renversé des murailles et couché par terre des armées pour venir jusqu'à vous.

— Don Philippin eût fait de même; mais sa passion pour moi fut aveuglée de dépit et d'in-

justice : n'ayant reçu autre réponse à sa lettre que les menteuses paroles dont Alcanzor ne craignait pas de me diffamer, il publia dans le camp du duc de Savoie que je l'avais trahi lâchement parce qu'il n'avait pas voulu me faire don de son gros diamant. Or, ce prince avait une bague de grand prix, qu'il portait toujours a sa main droite , et que je n'avais onc remarquée, d'autant que ma pensée était plus souvent à votre suite qu'en conférence avec les gens qui me courtisaient ; mais je n'eusse point été aveuglée des éclairs de ce diamant, si je l'avais vu au doigt de don Philippin : j'étais en peine d'un autre joyau plus précieux, qui est votre cœur.

— Vertuchoux ! vous l'avez et pour un long temps, la belle; mais le présent que je vous en fais par échange du vôtre n'empêche pas que vous acceptiez , non plus de don Philippin, mais de ma part , ce beau diamant qui brille moins toutefois que vos yeux. Je l'ai gagné au jeu de dés contre M. de Créqui, et j'entends

VOUS le mettre à ce joli doigt, que j'estime seul plus que tous les trésors qui sont dans le royaume de Mogol et de Trébisonde.

— Nenni, Monseigneur j ce joyau tenterait trop les larrons, et abrégerait mes jours, puisque mes frères n'avaient dressé leur embûche que pour le dérober à M. de Créqui, et ils l'eussent tué sans remords dans cette intention.

— Vrai Dieu ! répliqua le duc de Guise en riant , après s'être assuré que le diamant avait eu le sort de la bourse, vos frères doivent se réjouir de cette bonne aubaine à cette heure, car ils ont la bague que je vous destinais , ma mie.

— Dieu fasse qu'elle ne leur soit pas aussi funeste qu'à moi! s'écria Morabba oppressée par ses souvenirs et ses pressentimens. M. de Créqui ne tarda guère à me redire la calomnie de don Philippin, et j'en fus tout irritée, au point de déclarer que, si le duc de Guise connaissait l'outrage (|iie j'avais reçu en mon hon-

neiir, il ne le laisserait pas impuni. Là dessus M. de Créqui jura d'avoir raison de l'audacieux propos du bâtard de Savoie , et en effet il le défia en duel pour la seconde fois, le combattit et le tua. Je fus instruite de cette trop rigoureuse vengeance, lorsqu'il m'apporta trèshumblement la bague qu'il avait ôtéeau pauvre mort...

— Le malin propos du bâtard de Savoie fut bien effacé dans son sang, reprit M. de Guise qui s'enflammait à l'idée d'une action d'éclat ; mais néanmoins il se servit de son épée en homme qui était digne de la porter pour une meilleure cause. C'est le plus glorieux duel, Madame, duquel l'histoire fasse mention, et je vous loue d'avoir trouvé un si bon champion contre un si bon adversaire. M. de Créqui et don Philippin en vinrent aux mains sur les terres de Savoie , au bord du Rhône , et moi , qui les vis , je vous atteste qu'ils firent bien leur devoir : ilsétaient nus jusqu'à la ceinture, armés del'épéeetdu poignard: ils s'attaquèrent

si raideinent, qu'on craignait à chaque coup de les voir se percer départ en part l'un et l'autre; tant que dura le combat, M. de Créqui ne cessa de gourmander don Philippin en l'appelant menteur par la gorge et malséant ennemi de l'honneur des dames; ce à quoi le bâtard ne répondait qu'en réclamant son écharpe et en accusant M. de Créqui d'être le geôlier d'une belle qu'il avait ravie par ruse. Enfin M. de Créqui le cloua demi-mort à terre et lui cria de se rendre en reniant ses calomnies ; mais l'autre en avait assez, et ne bougea.

— J'eus remords d'être cause de la perte de ce vaillant prince , dit Morabba qui se sentait embarrassée de continuer son récit en cet endroit; mais je fus satisfaite pourtant d'avoir été si mémorablement vengée, et je me réjouis de penser que peut-être seriez-vous averti du victorieux défenseur que j'avais trouvé. Certes, Monseigneur, vous ne m'auriez pas plus mal défendue ?

— Dieu le sait , ma brunctte ! reprit le duc

126 COÎNFIDEISCES.

de Guise, devenu soucieux 5 mais qu'arriva-til de la victoire de M. de Créqui?

— Mes méchans frères vendirent à M. de Créqui certaines drogues dont la vertu fait qu'on aime, répliqua Morabba qui eût voulu laisser dans le vague la fm de son histoire , et cette damnable médecine produisit ce que la violence eût pu faire. Je fus touchée du prodigieux dévoûment de M. de Créqui pour amour de moi , et je me pris à Fadmirer comme un des plus valeureux hommes de guerre qui fussent en France. C'était une malfaisante illusion envoyée par l'enfer, et elle se dissipa dès que M. de Créqui oublia de faire usage du philtre qui m'avait perdue. Je tombai dès lors dans une noire tristesse , laquelle ne m'a plus quittée, car je me lamentais d'avoir fané ma chère fleur d'innocence, et je rougissais de vous aimer encore !

— Vertuchoux! murmura M. de Guise, je suis le redresseur des torts du sire de Créqui

et je n'aurai pas en main l'épée du bâtard de Savoie !

— Qu'est-ce à dire. Monseigneur? répartit vivement Morabba , qui regarda comme un projet non arrêté le nouveau duel qu'on semblait méditer dans son intérêt. Si M. de Créqui a mal agi envers moi, je prie le Ciel de lui pardonner son injure : ce n'est donc point quelque ressentiment secret qui m'anime contre lui , à Dieu ne plaise! je veux plutôt supposer que mes frères ont menti , d'autant qu'un mensonge ne leur fait jamais faute. En somme, M. de Créqui m'avait en grande affection; je l'eusse volontiers aimé comme mon propre père; il voulait être aimé d'autre sorte, bien que mon cœur fut partout où vous étiez ; toutefois, il désira que je devinsse chrétienne, et me fit baptiser, pour me mettre en état de l'épouser par devant l'Église...

— L'épouser! s'écria le duc de Guise, comprenant qu'on avait abusé de la bonne foi de Morabba. M. de Créqui est marié depuis huit

128 COINFIDEISCES.

années avec la fille de M. de Lesdiguières , Madeleine de Bonne, et il en a eu déjà quatre enfans.

— 11 est marié ! dit-elle d'une voix tremblante de colère ; marié depuis huit ans ! Une autre est sa femme! et moi, que suis-je donc? Ah ! Monseigneur, don Philippin m'avait moins offensée !

ENCORE LA HAQUENEE.

ScuARiAR, monté sur la haquenée qu'il trouva toute sellée dans l'écurie, s'aperçut de l'absence de la bride, qui avait été rompue, lorsqu'il ne fut plus en état d'arrêter la bete indocile, accoutumée à suivre toujours le môme chemin , sans être excitée par l'éperon ni gourmandée par le mors. Il était trop bon écuyer pour perdre l'équilibre au mouvement saccadé I- 9

du trot de la jiniient, qui l'accélérait d'autant plus que son cavalier cherchait à le ralentir en s'aidant des mains et des jambes.

Schariar prit donc le parti de laisser s'épuiser la fougue de sa monture et de se confier au hasard pour la route que tiendrait cette bête intelligente; peu lui importait l'endroit où il arriverait, pourvu qui! s'éloignât du lieu de son crime et du cadavre accusateur d'Alcanzor.

11 avait empoigné la crinière flottante de la haquenée, et il s'en servait comme d'un licou pour s'affermir sur les arçons , entre lesquels il restait immobile , malgré les fréquens soubresauts de l'animal, ,qui avait été dressé aux allures vives et pétulantes des jeux de bague, où l'art de l'écuyer consistait surtout à faire exécuter par son cheval une foule de sauts, virades , pennades et pétarrades pour le divertissement des dames.

Schariar, rassuré par le silence qui régnait dans toutes les ruelles où il passait , s'imagina bientôt ([u'il n'avait plus rien à craindre, cl que

ENCORE LA IIAQUENÉE. 131

les patrouilles du guet s'écarteraient à son approche pour lui laisser le milieu du pavé : il avait oublié, en ce moment, que les archers du prévôt de Paris étaient à sa poursuite, et que le gibet ne pouvait lui manquer^ en cas qu'il tombât vivant entre les mains des soldats qui battaient le bois de Yincennes et les faubourgs, afin de s'emparer du Maugrabin et de sa bande; il ne pensait plus alors qu'au butin inespéré que lui avait livré le meurtre de son frère^ et il se réjouissait en lui-même d'avoir acquis si facilement un joyau qu'il revendrait à quelque couronne royale.

Dans cette hypothèse, il calculait déjà lavaleur de ce diamant, et il l'augmentait de plus en plus au gré de sa cupidité; ilenvintjusqu'à supposer que le roi de France ne possédait pas dans son trésor une si belle bague , et il eut l'effronterie de prétendre s'en défaire avec avantage en l'offrant à Henri IV pour sa maîtresse^ l'orgueilleuse marquise de Yerneuil ; mais l'idée de devenir honnête homme avec le produit

132 ENCORE LA ILVQUENÉE.

de celle venle illégitime ne sorlit pas une seule fois du cahos de ses rêves de fortune, et même il regretta d'avoir abandonné trop vite la place , au moment peut-être où M. de Créqui allait lui apporter un nouveau butin à conquérir avec moins de peine encore, et toujours au prix du sang.

— Par Mahomet! se dit-il à lui-même, frappé d'une préoccupation subite : pourquoi n'ai-je pas requis de la lumière pour mieux voir ce qu'il y avait à prendre? Je n'ai point certainement ramassé tous les ducats , et il en est beaucoup qui se trouvent épars dans la chambre. Que le tonnerre me baptise! cette riche bague avait-elle d'aventure quelque sœur jumelle? Oh! cela est possible vraiment, et, s'il en était ainsi, sur ma foi ! je serais plus sot qu'un rapetasseur de vieux souliers. Donc , j'y vais retourner.

Le danger d'être arrêté sur le corps de sa

ENCORE LA II.vQLENÉE. 13o

victime ne fut pas une raison capablcde le faire renoncer à cette satisfaction accordée à son avarice , et il s'efforça de ramener la haquenée en arrière; mais il eut beau tirailler la crinière, égralignerle poitrail de la jument avec les ongles, lui meurtrir le ventre à coups d'étrier, la piquer cruellement de la pointe du coutelas qui avait tué Alcanzor, il ne fit qu'irriter cette fière et indomptable cavale, qui se mit à hennir, à ruer, à se cabrer, et qui partit comme un trait en avant, plutôt que d'obéir à cette contrainte et à ces mauvais traitemens,

Schariar n'eut pas trop de ses deux mains pour se cramponner au cou du cheval, et l'arme, qu'il avait tirée du fourreau pour remployer en guise d'éperon , glissa de ses doigts et se planta dans la terre entre deux pavés mal joints; Schariar trembla que l'escarcelle ne suivît tôt ou tard le couteau , et il se promit bien de ne pas la laisser tomber sans tomber lui-même après elle : quant au diamant , il le portait, pour plus de sûreté , à l'index de sa

main gauche, et il ne le perdait pas de vue pendant cette course impétueuse qui semblait devoir se terminer par une chute plusou moins tragique.

Schariar ne savait pas à quel endroit de la ville la haquenée l'avait conduit, lorsqu'elle se lança sur le Pont-Neuf à travers un groupe de valets marchant la hallebarde au poing, et agitant des torches avec de grands cris.

Ces clameurs , ces clartés rougeâtres , ces hommes armés, effrayèrent davantage la cavale, qui bondit en secouant les oreilles et en poussant un hennissement plaintif : elle se fût précipitée dans la rivière pour échapper à ces gens qui la poursuivaient avec de nouveaux éclats de voix , si le pont eût été moins large ; elle renversa deux valets assez audacieux pour s'opposer à son passage , et continua sa route vers la rue des Poulies , malgré les torches allumées qu'on lui jetait de loin dans les jambes.

Scliariar n'avait pas une position commode pourvoir ce qui se passait derrière lui; mais les reflets des torches, les hallebardes sonnant contre le pavé, les cris redoublant avec une sorte de désespoir, lui donnèrent à penser qu'on ne le laisserait pas s'enfuir sans essayer du moins de le rejoindre : il entendait parler confusément, et il rapportait à lui , à sa situation , au sort qu'on lui réservait , tous les propos qui parvenaient vagues et incomplets à son oreille; il les interprétait dans le sens de ses terreurs, ^^et il se persuadait qu'on l'avait reconnu pour le lieutenant du Maugrabin : il craignait moins pour sa vie que pour son diamant.

— Monseigneur! criaient les hallebardiers courant sur les traces de lahaquenée. Arrêtez! ah ! ah ! prenez garde ! ne branlez pas sur la selle! Courage, M. de Guise!

— 0 voleur ! croyait entendre Schariar, dont l'ouïe était aussi troublée que l'esprit ; arrêtez-

136 ENCORE LA HAQIENÉE.

le! en garde! sonnez le boute-selle! le larronneur se déguise!

— Ah! grand Dieu ! il s'en va choir ! disait d'un ton lamentable Gillot , que le péril de son maître avait tiré de son ivresse. Ce cheval noir, c'est l'esprit malin.

' — A la grâce de Dieu ! sa bourse va choir ! entendait Schariar, s'imaginant déjà semer ses écus d'or 5 vous allez voir le Maugrabin!

Schariar, ne doutant plus que la compagnie du guet ne fût déterminée à lui ravir son trésor, résolut de ne pas attendre que la haquenée vînt à s'abattre ou bien qu'on lui tirât dans le dos un coup d'arquebuse ; il préféra s'exposer à la chance d'une chute mortelle, plutôt que de supporter davantage les angoisses de celte fuite à cheval, car les houras, qui le suivaient de près, ne larderaient pas à éveiller les bourgeois et à les faire descendre dans la rue pour prêter main- forte aux gens du guet.

La haquenée s'était engagée dans les étroites

ENCORE LA IIAQUENÉE. 137

ruelles du cloître Saint-Germain-l'Auxerrois, et vingt chemins obscurs se présentaient à Sc^ariar pour le mettre à l'abri de toute recherche, s'il avait le bonheur de sauter à bas de sa monture : il se prépara donc à s'élancer hors des arçons en quittant lesétriers; mais il prit son élan avant que son pied droit fût entièrem^ent débarrassé, et il arriva par terre, la tête la première, dans un cloaque d'immondices qui amortit le choc, et l'empêcha d'être brisé sur le coup ; par malheur, la courroie de rétrier se tordit autour de son pied, et il fut traîné à l'envers pendant plus de trente pas.

C'en fut assez pour lui mutiler le visage, lui couvrir le corps de meurtrissures ; mais il ne reçut aucune blessure mortelle , et , horriblement maltraité par la rencontre de plusieurs bornes qu'il avait teintes de son sang, il arriva sans connaissance devant la porte de Créqui.

La haquenée s'arrêta d'elle-même, et attendit, comme d'habitude, qu'on la reconduisît à

i38 ENCORE LA HAQUENÉE.

son écurie : si elle eût galopé encore à la distance d'un trait d'arc, elle aurait mis en pièces son cavalier désarçonné, dont le dos était écorché par le frottement, et dont le crâne tout bosselé se fût entr'ouvert au moindre choc.

Tout dormait dans l'hôtel; ou, du moins, M. de Créqui , abattu par les pertes successives qu'il avait faites au jeu depuis trois jours, et surtout par celles de la dernière soirée , était resté à la même place, le front appuyé sur sa main et les yeux fixés sur le tapis vert témoin de sa mauvaise fortune.

Le galop d'un cheval , retentissant sous les

fenêtres de la salle où il était, ne changea pas le cours de ses idées chagrines , mais les rendit plus sombres, en y mêlant un regret qui n'avait pu se faire jour à travers le morne désespoir d'un joueur, victime du sort le plus impitoyable.

Depuis une heure environ que le duc de Guise s'était retiré , M. de Créqui ne rêvait qu'aux moyens d'avoir sa revanche contre son heureux adversaire; il méditait de belles parties de cartes et de beaux coups de dés, grâce auxquels il regagnerait avec usure les cent mille livres qui avaientpassé de sa bourse dans celle de Charles de Lorraine; il se promettait surtout de ne pas laisser long-temps en gage son diamant favori, et il comptait un peu sur son épée pour le ravoir aussi aisément qu'il l'avait acquis la première fois contre un des plus vaillans hommes du monde.

Tout à coup il se leva de son siège au bruit qui s'élevait dans la rue : un cheval s'était arrêté et piétinait à la porte; les pas et les voix deve-

liaient plus proches , et déjà la lueur des torches illuminait les verrières de l'appartement , à peine éclairé par un seul flambeau.

— Quelle heure est-il donc ? demanda tout haut M. de Créqui, nedormais-jepas? veillaisje? Par la messe! j'oublie qu'on m'attend. Cette pauvre Angélique s'ennuie de ne pas me voir venir, et peut-être doute-t-elle si je viendrai cette nuit , mordieu ! Quelque sot se dispenserait d'y aller ! mais je ne veux pas qu'on me taxe d'infidélité, qui est un péché mortel à l'égard des dames, et, malgré les retardemens que j'impute aux cartes et aux dés, je dois éprouver si la fortune de l'amour n'est point autre que la fortune du jeu. Certes on court moins gros risque en aimant qu'en jouant, et cela est moins coûteux cent fois. Foin! je ne jouerai donc, maisj'aiaierai toujours,... Holà! n'est-ce pas l'aube qui point là bas.^ Dieu soit loué, ce ne sont que des luminaires qu'on promène par la rue. Quel tumulte est ceci ? Ferait-

on maintenaiU quelque nouvelle Saint-Barlhélemy des catholiques? on crie à la force : il y a, m'est avis, des ribauds et larrons qu'on poursuit aux flambeaux. . . . Jacquet ! cria-t-il de toute sa force, selle la haquenée et allume ton fallot? Il ne se presse pas de répondre, quoiqu'on dise que le vin délie la langue ; il dort en un coin , ce mal-avisé laquais; il cuve son vin de huit jours !... Jacquet ? ce maraud rêve sans doute qu'il gagne au flux!.... Mais que faut-il faire vraiment? je n'ai pas une maille dans mon coftVe, et j'ai promis déporter cinq cents écus à Angélique pour la rançon que réclament ses frères, qui ne veulent déguerpir sans qu'on leur fasse un pont d'or... Ah! que ce serait bien fait, si ces deux mécréans apprenaient à danser la danse des pendus!... Cependant où trouver la somme qu'il me faut? comment arriver les mains vides quand on me désire les mains pleines? Çà qu'un trésor me tomberait du ciel à propos! mais où trouver un trésor? Si j'avais seulement un ducaton pour com-

mencer un nouveau jeu!... Bon! le jeu qui convient à présent, c'est de battre le fer avec ce traître guisard qui m'a dépouillé par tricherie!

Cependant les valets n'avaient pas perdu la trace de la haquenée à travers les rues tortueuses du cloître Saint-Germain-l'Auxerrois, et d'ailleurs quelques pièces de l'habillement de Schariar, son feutre noir à plumes de coq, son grand manteau brun , une de ses bottines de peau de buffle, ses pistolets, son baudrier ensanglanté, jonchaient la route qu'il avait suivie avec une si terrible rapidité : ces valets ;, toujours criant et secouant leurs torches , longèrent les bâtimens inhabités de Thôtel de Créqui, et se réunirent devant la porte de cet hoLel , où la haquenée était arrivée avant eux avec le voleur évanoui , dont la jambe se trouvait encore attachée à l'étrier.

Us ne virent pas d'abord les traits de cet homme, ensevelis sous ses longs cheveux noirs

iAA LES APPARENCES.

et entièrement câchés sous un masque de boue et de sang : ils ne remarquèrent pas non plus, du premier coup d'œil, le costume bizarre que portait ce chef de brigands : ses grègues de cuir dessinant toutes les formes du corps , de manière à n'en pas gêner les mouvemens , son pourpoint de drap écarlate, tailladé et passementé de velours noir, sa collerette dentelée en forme d'étoile , son collier et ses boucles d'oreilles d'or ; mais apercevant sur le pavé un cavalier démonté qui ne donnait aucun signe de vie , ils poussèrent des cris plus déchirans, et crurent que le duc de Guise gisait sous leurs yeux.

—Il est mort! répétèrent-ils avec unaccent de profonde douleur : notre bon seigneur a été tué dans la chute! 0 mon Dieu ! qui nous rendra cet excellent maître! Comme il a la face meurtrie ! on ne le reconnaîtrait pas en ce pitoyable état!

— Je vous disais bien, M. du Hamel; que le

diable nous gardait quelque malheur bien signalé! dit Gillot,qui s'agenouilla près du corps pour délier la courroie de l'étrier, à laquelle était suspendue la jambe de Schariar, Voyez si ce méchant cheval noir n'est pas quelque fantôme venu du Sabbat pour nous enlever notre cher et honoré prince ? 0 le vilain coursier infernal! voilà une heure environ qu'il erre de rue en rue, emportant le meilleur cavalier de France , qui ne pouvait le dompter, quoi qu'il fit. C'est un sortilège de M. de Créqui pour se venger des pertes qu'il fit au jeu cette nuit ! . . .

— Quelle litanie de poltron chantes-tu là , Gillot? interrompit d'une voix ferme un gentilhomme qui perça les rangs des valets pour s'approcher du prétendu duc de Guise , vers lequel il se pencha en riant': j'ignore quel est ce quidam, dont l'habit annonce un bateleur du Pont-Neuf} mais certainement ce n'est point Monseigneur, Dieu soit béni!

— Autre fascination de l'enfer, M. du Ha-

146 LES Ain»ARENGES.

mel! reprit Gillot, que les assistans écoutaient avec stupeur. Je ne saurais me tromper sur ce point , moi qui lui ai tenul'étrier pour monter à cheval , moi qui fus témoin de la métamorphose de cette haquenée jetant du feu par les naseaux, moi qui la vis preodre sa course comme si elle volait par l'air. Hélas! l'événement n'est que trop certain et irréparable; Monseigneur a combattu long-temps avec le diable , auquel la victoire est demeurée...

— Silence, ivrogne! interrompit encore impérieusement M. du Hamel : vous autres, ajouta -t- il en se tournant vers les valets enclins à croire le merveilleux récit de Gillot qui ne se faisait pas scrupule d'y ajouter des détails extraordinaires , ayez soin de cet inconnu, si tant est qu'on le puisse rappeler h la vie, et heurtez à la porte de l'hôtel, où Monseigneur est peut-être encore?

— Je ne suis pourtant ni sourd, ni aveugle, ni hors de sens, murmurait Gillot en examinant de plus près le corps étendu sans mou-

vement à ses pieds : ce doit être M. le duc de Guise que j'ai aidé tantôt à se mettre en selle ; son air et son accoutrement sont un peu changés, en effet, mais voilà des tours de l'ennemi du genre humain!... Que le Ciel me protège ! reconnaissez-vous cette bourse , M. du Hamel?

— Oui dà! vraiment, ce sont les armes de Monseigneur! reprit le gentilhomme en saisissant d'une main tremblante l'escarcelle armoriée aux trois merlettes de Lorraine , que Gillot venait de tirer du pourpoint de Schariar.

— 0 mon digne et révéré seigneur ! s'écrièrent les domestiques , qui fléchirent le genou devant ce corps inanimé et qui fondaient en larmes. Hélas! mon Dieu! nous n'avons plus de maître! 0 mort lamentable! Quel deuil pour la France qui est veuve de son plus illustre prince!

— Silence , oiseaux de méchant augure ! dit hautement M. du Hamel : je vous jure que ce n'est as Monseigneur. Mais entrons céans.

Nicolas du Hamel était en quelque sorte le . favori du duc de Guise ; non seulement il avait été grand-écuyer du Balafré, qui Taimait comme un frère d'armes intrépide et dévoué; mais toute sa famille, originaire de Picardie, où elle possédait plusieurs anciens fiefs relevant de la maison de Lorraine , avait servi fidèlement cette maison depuis plus d'un siècle : partout où s'était montré un prince lorrain, sur les champs de bataille , dans les tournois , aux fêtes publiques, à la cour, on avait remarqué à ses côtés un gentilhomme de la vieille souche des du Hamel : ce nom-là s'associait toujours à celui de Guise, qui l'environnait de son propre éclat.

Nicolas du Hamel n'avait pu oublier l'assassinat de son premier maître aux États de Blois , et il craignait encore que la vengeance royale qui avait frappé le père ne s'étendît tôt ou tard sur le fils. Aussi, éprouvait-il une douloureuse inquiétude chaque fois que le jeune duc de Guise, pour la liberté de ses

LES ÂPPAUENCES. 149

plaisirs et de ses amours , voulait être seul et empêchait son grand-écuyer de l'accompagner. Nicolas du Hamel obéissait à contte-^ cœur, et tant que durait l'absence, souvent très-prolongée , de Charles de Lorraine , ce loyal serviteur attendait dans les transes le retour du prince, qu'il supposait continuellement exposé au poignard des meurtriers du grand duc de Guise.

Cette nuit-là, M. du Hamel, qui savait que le duc était allé jouer chez M. de Créqui, avait été plus tourmenté qu'à l'ordinaire par ses lugubres pressentimens; las de chercher le sommeil qui fuyait ses paupières, il s'était levé et armé; puis, ses craintes augmentant et offrant à son esprit les tableaux les plus sinistres^ il avait o-rdonné aux valets de le suivre avec leurs hallebardes et des torches.

La rencontre qu'il avait faite de Gillot revenant à l'hôtel après la disparition du duc de Guise confirma toutes les appréhensions que lui suggérait son attachement au descendantdu

i50 LES APPARENCES.

Balafré : il accourut avec sa troupe sur le lieu même où le cheval du duc s'était emporté; mais il eut beau parcourir les rues voisines du Pont-Neuf et de la tour de Nesle , il ne trouva rien qui pût lui indiquer ce que M. de Guise était devenu. Il commençait à se tranquilliser, en s'apercevant que Gillot avait bu plus que de raison , quand le passage de la haquenée raviva son anxiété que porta au comble la découverte de la bourse du duc de Guise dans le pourpoint de Schariar.

La porte résonnait sous les coups du heurtoir, auquel suppléaient par intervalles les pieds et les poings des valets; aucun bruit néanmoins ne s'élevait dans l'hôtel, qui restait muet et ténébreux comme si ses habitans fussent endormis d'un sommeil éternel; enfin la voix de M. du Hamel retentit si fortement , et Gillot se servit si bien d'une grosse pierre qu'il

i52 UN VRA! GENTILHOMME.

lançait contre la porte, que M. de Créqiii s'avisa qu'on frappait chez lui. Réveiller son valet et le forcer à descendre ouvrir, c'était un miracle que les menaces et les plus rudes traitemens n'eussent pas accompli : M. de Créqui, jurant d'un ton formidable qu'il ferait fustiger les audacieux qui donnaient l'alarme à la porte de son hôtel, et promettant à son valet, qui n'avait garde de l'entendre, mille morts à son réveil, prit un flambeau d'une main et son épée de l'autre pour aller voir lui-même quels étaient ces visiteurs nocturnes qui semblaient assiéger la maison.

— Holà! cria-t-il avant d'ouvrir, qui sont ces gens-là rassemblés à cette heure de nuit pour quelque mauvais dessein ?

— Ouvrez-nous, de par Dieu! répondit M. du Hamel, ne reconnaissant pas la voix de M. de Créqui : nous deviserons après.

— Par la morbieu ! qui parle de la sorte à

ma personne? reprit M. de Créqui avec emportement; il s'aventure à ne parler onc!

— N'aie pas peur. Jacquet? dit Gillot qui pensait s'adresser au valet de M. de Créqui; c'est moi qui reviens avec le corps mort de Monseigneur.

— M. de Guise est mort! s'écria, tout ému de cette nouvelle, le sire de Créqui, ouvrant la porte à M. du Hamel, qui entra seul.

— Monseigneur le duc de Guise n'est-il pas céans? demanda M. du Hamel, cherchant du regard s'il ne le verrait pas dans l'intérieur de l'hôtel.

— Puisqu'on dit qu'il est mort, Monsieur! repartit M. de Créqui, étonné de la question.

— A Dieu ne plaise! répliqua M. du Hamel, qui sentit ses paupières se mouiller et ses yeux se couvrir d'un nuage : la vérité est que nous avons trouvé un homme mort, ou peu s'en faut , porteur de l'escarcelle de Monseigneur.

— Ah! Monsieur, les larrons l'auront tué! s'écria M. de Créqui avec un geste de découra-

genient : il n'y a pas une heure que M. de Guise est parti à cheval, suivi d'un seul valet et ayant la bourse bien garnie des gains du jeu.

— Je vous blâme, Monsieur, de ne l'avoir pas retenu jusqu'au jour, dit M. du Hamel qui projetait déjà de rendre le sire de Créqui responsable du malheur qu'oa redoutait; je vous accuse même d'avoir mal rempli les devoirs de rhospitalité envers cet hôte illustre qui vous honorait grandement, Monsieur, en venant de sa personne en votre hôtel.

— Ouais! Monsieur, vous ignorez certainement qui je suis : autrement, seriez-vous plus réservé en vos paroles.

— M. de Créqui, dit à demi-voix M. du Hamel en touchant le bras de son interlocuteur, si, par votre faute ou votre négligence , monseigneur le duc de Guise avait donné dans une embûche , ce serait un duel à mort entre nous, sans trêve ni merci.

— Je vous remémorerai. Monsieur, la

mauvaise chance de don Philippin, bâtard de Savoie, et ensuite je me laverai les mains de ce qui adviendra.

— Il adviendra, Monsieur, que j'aurai vengé la perte de mon seigneur et maître, ou bien je l'aurai rejoint au tombeau.

— Vous êtes un brave et féal domestique, Monsieur : cette belle conduite m'assure que vous sortez de quelque noble maison.

— Je suis Nicolas du Hamel , grand-écuyer des ducs de Guise ; mes aïeux se sont mainte fois rencontrés avec les vôtres en Picardie , et vous pouvez voir mon écusson d'armes pendu au dessous de celui de Lorraine dans la grande salle du château de Guise.

— C'est bien. Monsieur, reprit M. de Créqui lui prenant la main : je vous accorderai toute réparation, si M. de Guise a été mis à mal au sortir de ma maison , et vous ne ferez que le remplacer ainsi sur le pré où nous devions aller l'un contre l'autre au point du jour.

J5G UN VRAI r.E^TïMÏOMME.

— Hé quoi! Monsieur, vous aviez pour demain partie d'honneur avec monseigneur le duc de Guise?

— Elle ne me manquera en aucun cas, Monsieur, puisque vous voulez tenir le lieu de l'absent.

— Monseigneur est sans doute allé avertir un second? dit M. du Hamel, qui faisait coïncider ce duel avec le guet-apens où le duc de Guise avait pu tomber.

— Nous n'avons pas besoin de second , car le combat se fera seul à seul...

— Monsieur ! interrompit M. du Hamel, qui regarda fixement le sire de Créqui, et s'imagina l'embarrasser par cette enquête muette: jurez Dieu que vous ne soupçonnez pas où peut être Monseigneur ni ce qu'il devint.

— Mon Dieu! soupçonnez-vous que j'aie détroussé M. de Guise, qui m'avait gagné aux dés mon gros diamant?

— Il n'est pas mort! s'écria Giilot, qui avait senti battre le cœur de Schariar, et qui

se mit à lui frotter les mains pour le ranimer. Il respire! le bon Dieu triomphe des pièges du démon. Monseigneur s'en va ressusciter tout à l'heure!

— Je soupçonne tout, Monsieur, reprit vivement M. du Hamel : j'ai vu le feu roi Henri troisième commander à ses gentilshommes le meurtre de ses cousins de Guise et de Lorraine au château de Blois ; ce qu'osa faire un roi de France, un ennemi particulier le peut faire de même.

— Assez , sur ma parole! s'écria M. de Gréqui poussé à bout : sachez, pour vous taire, que je ne saurais accepter de cartel avant de m'être acquitté de mon devoir à l'égard du duc de Guise.

— Oh! la merveilleuse bague! dit Gillot, qui tenait les mains glacées de l'inconnu dans les siennes. Le diamant n'appartint jamais à Monseigneur, et, s'il n'a pas de maître, je m'en empare pour empêcher qu'on le dérobe.

— C'est mon diamant , sans doute? répliqua

M. deCréqui, détourné de sa querelle par l'exclamation de Gillol; c'est lui-même ! ajouta-t-il en l'arrachant à Gillot, qui l'avait mis à un de ses doigts. Hélas! Messieurs, on a tué M. de Guise!

— On a tué Monseigneur! répéta M. du Hamel, qui se frappait le front avec désespoir.

— Et voilà le meurtrier! dit M. de Créqui, devant qui passait Schariar, encore évanoui, qu'on emportait dans l'hôtel.

— Où est-il le meurtrier? repartit M. du Hamel, qui, se figurant qu'on lui désignait quelque autre que ce corps privé de sentiment , tira son épée et courut la pointe basse dans le fond du vestibule, où il ne rencontra qu'une statue de marbre. Ah ! mon maître, que n'étais-je là pour mourir avec vous!

— Merci de moi ! c'est ma haquenée ! s'écria M. de Créqui, effleuré par son cheval, qui se rendait lentement à l'écurie; ma haquenée!

qui l'a prise? qui la montail? pourquoi revient-elle toute sellée et sans cavalier?

— Elle est cause que Monseigneur à péri en chemin, dit Gillot; elle ne va pas l'amble, mais le galop, votre haquenée!

— Comment ! M. de Guise m'avait enlevé ma liaquenée! disait M. de Créqui , dont l'imagination fit aussitôt le chemin que son cheval avait fait; et le frère d'Angélique me la ramène avec mon diamant! Sur ma foi! que se passet-il là-bas ?. . . Je vais aller voir Morabbai^ Elle a souvent exalté les vertus du duc de Guise, et la nuit dernière elle me priait encore de l'inviter à souper avec elle... Sangdieu! malheur à qui me trompe ou se joue de moi!

— Où prétendez-vous aller. Monsieur? dit M. du Hamel en barrant le passage avec son épée. Je vous garde prisonnier jusqu'à ce que Monseigneur ait été retrouvé mort ou vif

— Je vous le veux faire retrouver, reprit le sire de Créqui avec un ricanement de fureur : donc, venez avec moi. Monsieur? mais je ne

160 Urs VUAI GEMILII03IME.

VOUS promets pas de le laisser sortir sain et sauf hors du piège où il s'est imprudemment jeté!

En prononçant ces mots, empreints d'une cruelle ironie, il s'élança dans la rue, et M. du Hamel le suivit pas à pas, l'épée nue à la main.

MoRABBA pleurait abondamment sans pouvoir proférer une parole , tant elle était oppressée par l'indignation qui pétillait dans ses yeux à travers ses larmes , et qui crispait ses lèvres en moue menaçante.

Le duc de Guise ne troubla pas d'abord cette douleur, dont il avait deviné l'origine, et à laquelle il prenait d'autant plus de part, qu'il I. 1 1

se sentait porté à partager l'amour que la jeune Grenadine lui avait voué depuis tant d'années; mais comme elle continuait à gémir et à verser des larmes , en se tordant les mains et en s'arrachant les cheveux , il essaya de la consoler avec de douces et tendres représentations accompagnées de baisers, que Morabba semblait fuir : elle n'écoutait pas les discours de Charles de Lorraine, qui redoublait vainement d'éloquence, de chaleur et de persuasion; elle détournait ses regards mornes et sinistres, que cherchaient sans cesse ceux du duc, étonné et chagrin des rigueurs subites qu'on lui opposait.

Toutefois, il n'osa revenir sur un entretien dont il avait touché involontairement la corde la plus délicate, et tout en se promettant au fond du cœur d'avoir raison de la tromperie exercée sur une pauvre ûlie sans appui et sans expérience, il fit semblant de ne pas comprendre le sujet des pleurs et de l'irritation de Morabba, qu'il se reprocliait d'avoir inslruile du mariage de M. de Cré([i{i.

— Ça, mignonne, lui dit-il amoureusement^ vous pouvez vous vanter de compter les plus vaiilans personnages de l'univers parmi vos serviteurs. Ainsi, pour commencer par le consul de Marseille , Charles Gasaut , c'était un hardi compagnon , qui n'eut d'autre tort que d'être ligueur espagnolisé ; quant à don Philippin , je le mets au premier rang des capitaines illustres, et je déclare que, nonobstant sa défaite en combat singulier, il égale les Bayard et les Gonzalve, qu'on admire dans l'histoire du temps passé : je n'ai pas encore la renommée de ces bons chevaliers , mais je suis en état de l'acquériç par de beaux faits d'armes; il ne faut point omettre le sire de Créqui...

— Pour le placer le premier entre les traîtres et outrageux menteurs! interrompit Morabba , dont l'accent exprima bien l'énergie du sentiment qui l'inspirait. Ah! que je souhaiterais être homme pour un temps ;, et avoir

464 SERMENT DE VENGEAiNCE.

la force de manier une épée au lieu d'une quenouille !

— A'ertuchoux! ({uelle fantaisie guerrière est-ce là , ma mie ? répliqua en riant le duc de Guise , qui feignait de n'en pas connaître le motif.

— M. de Créqui est un fourbe, un imposteur! s'écria-t-elle , s'armant d'une résolution secrète qu'elle ne pouvait exécuter dans le moment même. Sachez que je suis sa femme, Monseigneur, et que nous fûmes mariés ensemble à mon arrivée de Dauphiné , il y a trois ans de cela.

— Mariés! reprit le duc de Guise, hésitant à le croire, et supposant une illusion de Morabba plutôt qu'une perfidie de M. de Créqui. J'entends qu'il s'engageait à vous épouser?...

— Et il m'épousa , Monseigneur^ en légitime mariage, après que je fus baptisée chrétienne sous le nom d'Angélique.

— J'aimerais que la chose ne fût pas faite ! dit à demi-voix Charles de Lorraine , qui res-

sentait pour cette fiiie une affection plus vraie et plus exclusive que toutes celles qu'il avait eues pour ses maîtresses de cour. Mais vous vous abusez, j'imagine : comment se firent les épousailles ?

— De nuit , en celte maison que j^habite, par l'office de faumùnier du sire de Créqui...

— Voici le mot de fénigme! interrompit M. de Guise, qui avait eu le temps de rassembler ses souvenirs : un de mes laquais, Gillot, m'a conté qu'il tenait de la bouche d'un valet de M. de Créqui^ que ledit valet avait eu l'honneur de marier son maître en une petite maison des faubourgs; mais alors je ne pris garde à ce propos d'ivrogne, lequel me sembla un peu impertinent et que je regrette fort de trouver véritable.

— - Oh ! ce n'est rien , Monseigneur, dit Morabba en se forçant à sourire et à paraître indifférente; ce n'est qu'une comédie habilement inventée, je vous certifie; mais je doute que la

466 SEDMENT DE VENGEANCE.

fin soit aussi joyeuse que le reste!... J'avoue queje ne m'attendais guère à cette mascarade, et ne savais pas y faire un rôle si plaisant!... J'aurais tort toutefois de m'en plaindre ou de vouloir m'en venger, n'est-ce pas, Monseigneur ?

— Vous n'avez que faire d'ordonner là-dessus , Madame , répondit le duc de Guise avec un geste solennel ; il ne se passera guère de temps avant que vous ayez votre vengeance !

— Quelques heures environ ! repartit Morabba , qui ne prêtait pas à la protestation indirecte du prince lorrain le sens qu'il y attachait lui-même.

— Si j'avais tant seulement pour cuirasse récharpe que vous donnâtes à don Philippin , je me dirais invulnérable!

— Je vous ai donné plus que cette écharpe, Monseigneur, à savoir mon cœur, qui ne battra oncque pour vous ! . . Mais n'induisez pas un jugement défavorable des façons de faire de M. de

Créqiîi à mon égard : quand il eut mis à mon doigt la bague, de feu don Philippin , je demandai à être mieux informée de toutes choses, et j'appris avec des larmes de regret comment mon vœu avait été rempli , comment le bâtard de Savoie avait payé de son sang une injurieuse calomnie, et comment M. de Créqui devenait mon chevalier par le droit des armes ; je le remerciai de son service et le suppliai de me laisser aller. Je comptais vous rejoindre, mon cher seigneur, et pour vous voir j'eusse consenti à figurer parmi vos lavandières ! Mais ce fut à la cour du Louvre que je me flattai de vous rencontrer, et cette ambition me perdit : M. de Créqui , voyant que les breuvages et les talismans que lui vendaient mes frères ne me retiendraient pas en son pouvoir, oftritdem'épouser, comme je vous ai dit. Je crus qu'il se moquait , et lui rappelai que son nom, sa naissance , sa fortune , et aussi son âge , me défendaient d'avoir foi en cette proposition; il insista davantage, et me jura, sans épargner les plus

sacrés sermens , que cette alliance serait bientôt parfaite , si je m'en allais avec lui à Paris : les raisons desquelles il colora ce voyage avaient de quoi me convaincre ; il objectait la nécessité de cacher à mes frères ma nouvelle condition.,. Que vous dirai-je de plus? Je vins à Paris, mais non dans l'hôtel de Créqui, avec la pompe qui convenait à une haute et puissante dame; je fus log(?e en la maison que vous avez vue, dans un quartier isolé, sous la garde d'une vieille femme qui n'ouvrait la porte de la rue à personne, sinon à M. de Créqui, quand il était à Paris : car, de peur'que mes frères ne découvrissent ma retraite , il ne souffrait pas que je sortisse , voire pour aller ouïr la messe, et comme sa charge de mestre-de-camp le retenait souvent aux armées , je n'avais, en l'attendant, autre compagnie que votre image, ma gouvernante et les rosiers du jardin. Je serais morte dans cette captivité, si j'avais pu supposer que je n'étais pas réellement dame de Créqui ! he ninlhonnOtç gentil-

homme, que je tenais pour mon mari, hélas! jusqu'à ce moment, s'excusait de ne pas me produire aux assemblées du Louvre et des Tuileries, sur ce qu'il était quasi ruiné par ses créanciers et incapable de me fournir le train nécessaire à l'honneur du nom qu'il m'avait baillé on dot. En outre , il me fit entendre un jour que les chances du jeu lui avaient été si contraires, qu'il s'en retournerait à pied en Dauphiné, faute d'argent pour prendre la poste. Ce fut à cette occasion que je lui rendis avec joie le diamant de don Philippin, lequel vous avez gagné d'un coup de dés : ce diamant me révoquait trop en mémoire la fatale catastrophe de monseigneur de Savoie, et pour cette cause, les étincelles qu'il jetait me paraissaient sanglantes. D'ailleurs, j'appréhendais le retour de mes frères , que je savais assez âpres à la curée pour me couper la main afin d'avoir la bague; ce n'était pas un vain présage, car le lendemain ils arrivèrent.

— M. de Gréqui vous aimait de grande

force, la belle? dit le duc de Guise , qui avait la démangeaison d'éclaircir certains points obscurs de ce récit évidemment tronqué ; j'en prends à témoins ses fréquens voyages à Paris et le séjour qu'il y faisait sans se montrer à la cour.

— Ah ! il n'allait point à la cour ? dit Morabba , qui s'efforçait d'éluder une explication à laquelle M. de Guise s'efforçait d'atteindre.

— Il demeurait enfermé dans son hôtel durant des semaines entières , continua M. de Guise qui s'émerveillait d'être saisi d'un accès d'humeur jalouse, et je présume qu'il vous visitait quelquefois quand il traversait à cheval le Pont-Neuf vers la minuit ?

— Je m'affligeais fort d'être sa femme^ dit Morabba visiblement émue par un aveu qu'on avait exigé si explicite, et je ne vous quittais guère en idée , Monseigneur, tant qu'il était présent 5 mais je ne respirais qu'après son

départ, quand il me laissait seule à seul avec vous î

— Oh ! maintenant, ma gentille amoureuse, s'écria le duc de Guise subjugué par celte tendresse passionnée et naïve à la fois , maintenant nous sommes ensemble, et toujours y serons !

— - Toujours! répéta-t-elle mélancoliquement : jusqu'à l'aube seulement!

— Ne dis pas ce blasphème , ma mie, car je me prendrais à désirer que la nuit fût éternelle!... Finalement, et malgré tout, il faut que je sache gré à Gréqui de ses visites nocturnes , d'autant qu'elles ont enseigné le chemin à ce galant cheval qui m'a si droitement conduit chez vous.

-- Si vous n'étiez venu à moi , je serais allée à vous. Monseigneur, et mon cœur ne fût pas resté en arriére!... Mais je n'ai point achevé mon histoire.

— Il y a trois jours , ou plutôt trois nuits, continua Morabba, je revis M. de Créqui , frais arrivé de l'armée de M. de Lesdiguières : je le sommai de tenir sa promesse et de faire connaître publiquement que j'étais sa femme, sinon de me rendre ma liberté pour en user comme bon me semblerait; il s'emporta contre moi et me dit aigrement que sa qualité de mari

ne lui servait qu'à souffrir davantage de mes duretés inouïes; ii me somma de réfléchir au parti que je prendrais et si je ne voulais être son épouse que de noui ; car il avait de quoi faire figure avec cent mille livres qu'il apportait, disait-il. Pour preuve du meilleur état de sa bourse , il offrit de me restituer le diamant que j'avais été bien aise de lui remettre. Mes deux frères, que j'avais retrouvés par hasard en l'absence de M. de Créqui, venaient quelquefois sur le tard quérir de mes nouvelles , et , lorsque je les interrogeais touchant le métier qu'ils exerçaient à Paris, ils répondaient en riant qu'ils vivaient des profits de leur chasse dans le bois de Yincennes. J'avais eu grand soin de leur cacher mon baptême , mon mariage et le mystère de ma vie ; mais avanthier ils se présentèrent à moi , peu d'instans après que M. de Créqui s'en fut allé, et ils menacèrent de m' emmener avec eux à Grenade si je ne leur payais une rançon de cinq cents écus. ils me laissèrent fort en peine de

les contenter : M. de Créqui, me voyant toute perplexe et connaissant l'objet de mon souci, s'empressa de le faire cesser , et promit les cinq cents écus, à condition que mes frères s'éloigneraient de ma résidence. Ce n'était pas leur projet, car hier soir ils revinrent armés jusqu'aux dents et s'établirent dans la maison comme en un fort ; ils n'eurent point égard à mes prières , et au lieu de paraître satisfaits de la somme que M. de Créqui leur transmettrait par mes mains, ils manifestèrent la ferme intention de l'attendre lui-même pour s'emparer de son diamant. Ils n'auraient eu garde d'écouter un bon conseil; ils soupèrent, et le vin qu'ils burent ajouta un nouveau degré de méchanceté à leurs complots : ils ne les dissimulèrent plus et m'avertirent qu'ils m'égorgeraient aussi en cas que je tentasse de secourir M. de Créqui; enfin, pour que rien ne fit obstacle à leur crime, iis lièrent la duègne qui habitait avec moi et veillèrent à ce que je ne leur échappasse. Cependant j'étais en proie à

de mortelles angoisses , d'autant que les jours de M. de Créqui couraient un extrême péril , et j'avais trop à cœur de le sauver , parce que je ne soupçonnais sa déloyauté digne de mille morts ! . . . Or, il ne vint pas cette nuit pour son bien, et mes frères, s'ennuyant d'attendre, descendirent dans la cave, où je les enfermai au verrou , pendant qu'ils augmentaient leur ivresse et leur rage. Sur ces entrefaites , le Ciel vous envoya

— Je ne bénirai pas l§ Ciel , s'il vous plait , interrompit le duc de Guise qui avait vingt fois ouvert la bouche pour parler , mais je bénirai éternellement cette bonne haquenée qui mériterait d'être placée parmi les astres entre le sagittaire et les gémeaux, si le zodiaque était à refaire !

— Par le salut de mon âme ! murmura- t-elle avec un rire vindicatif, je serais réjouie que M. de Créqui y fût allé!

— C'est une mauvaise pensée, Morabba :

vos frères l'eussent vilainement assassiné.

et teli^ ne doit pas être la mort d'Un gentilhomme.

-'- Un gentilhomme qui fausse sa foi se ravale au dessous des gens du plus bas lieu, et peu importe de quelle sorte il soit puni !

— Bon! s'il n'était pas de gentilshommes en France pour prendre en main la punition et prononcer le jugement de Dieu!

~ Monseigneur î. . . reprit Morabba qui entrevit dans cette simple objection l'imminence d' un duel entre M. de Créqui et le duc de Guise. Cela ne vaut pas qu'on s'en souvienne! ajoutât-elle en affectant un calme dédain que ses regards inquiets et sa voix altérée ne parvenaient pas à exprimer. Je n'y songeaisplus déjà! Monseigneur, et je pardonne à la personne qui m'a le plus outragée.

— C'est faire acte de chrétienne que de lui padonnerj mais moi, Morabba, je vous aime trop pour lui bailler son pardon !

— Nous le pensons bien, répiiqua-î-elle feignant une galle que démentait le tremble-

'• il

ment de tout son corps; ii ne me reverra plus!

— Don Philippin vous avait moins offensée , Morabba, et don Philippin a rendu l'ame avec son sang.

— J'en ai maintenant remords, je vous cerlîfie, dit la jeune fdle qui faisait céder son ressentiment à la crainte de mettre en danger une tête bien chère. Hélas ! oui , Monseigneur, je me reproche souvent, et encore à cette heure, d'avoir souhaité la mort du pauvre bâtard de Savoie.

— Yertuchouxîje suis bien assuré du moins que vous n'aurez pas souhaité la mienne en cas qu'elle arrive!

— Qu'csl-ce à dire, Monseigneur? s'écriat-elie en n'arrêtant plus ses sanglots. Je ne veux pas qu'on mo venge: je n'ai nul grief contre M, de Créqui! Au contraire, Monseigneur, ne vous ai-je pas conté les bons el généreux offices de M. de Cié^jui à mon égard ?

— Oui-dà, quelle reconnaissance VOUS lui devez pour avoir simulé un faux mariage dont il se moque en son ame !

— Hél comment le seigneur deCréqui eûtil voulu prendre alliance avec Morabba, fille de race maure et sœur du Maugrabin?

— Sans doute , dit le duc de Guise qui appréciait l'impossibilité d'une pareille alliance; mais pourquoi vous tendre un piège? pourquoi ces épousailles feintes, ce valet déguisé en aumônier, ces vaines promesses, cet esclavage de plusieurs années? Si M. de Créqui n'était pas marié d'autre part, je l'obligerais bien , l'épée sur la gorge , à vous épouser , pour dégager son serment,

— Non point. Monseigneur, repartit fièrement Morabba : fùt-il libre et de bonne volonté, je le tiendrais quitte de sa foi jurée!

— Mais voici l'aurore! s'écria Charles de Lorraine en se levant avec impétuosité et en regardant l'horizon qui se teignait de pourpre et de lumière.

— Me <juittez-vous déjà , Monseigneur? dit Morabba surprise et affligée de l'empressement que le duc avait mis à se séparer d'elle, dans l'instant même où elle sentait le besoin de se rapprocher de lui , comme si le destin s'apprêtait à les désunir. Il n'est pas jour encore 1

— Je donnerais mon meilleur château et ma plus belle meute, pour que le jour fût éloigné de la dislance de deux longues nuits d'hiver!

— La nuit n'a point achevé son tour , mon ami , dit-elle couchée sur l'herbe afin de le rappeler à sa place. Là bas, ce sont les lueurs de quelque incendie.

— Non, chère Morabba, l'aube est grande et le jour vient , répondit-il en la contemplant plus belle dans sa pâleur. Dieu fasse que nous nous revoyons!

— Que dites-vous là , Monseigneur? cria-telle en s'élançant de terre dans les bras de son amant qui la pressa en silence.

— 11 est temps ({ue je te dise adieu , reprit

Clïarles de Lorraine avec un accent plein de tristesse et d'amour.

— Adieu? répliqua-t-elle en Tobservant d'un œil sévère et scrutateur : où allez-vous donc ainsi ? Permettez que je vous suive.

— C'est impossible^ mignonne, dit-il ea lâchant de l'étourdir par des caresses qu'elle recevait avec anxiété. Je suis attendu seul?

— Seul ? repartit-elle gravement. Seul! répéta-t-elle d'une voix sourde. Monseigneur, vous n'irez pas !

— J'irai, ma mie, lors même que la Seine déborderait pour me fermer le passage! J'irai sous peine d'être déshonoré!

— Ah ! vous allez vous battre ! s'écria-t-elîe avec explosion en inondant de larmes le sein du duc de Guise et en s' élançant à lui pour l'arrêter. On ne me peut celer ce qui m'intéresse : j'ai tout vu , tout compris ; vous voulez provoquer en duel M. de Créqui?

— Je ne le nierai pas, puisque vous le sa* vez , et aussi bien le sauriez-vous tôt ou tard.

Mais je n'ai que faire de le provoquer : il suffît de Fattendre !

— Eh quoi! c'était une querelle d'honneur! Grâce à Dieu, j'empêcherai que vous risquiez votre vie!

— Vous vous montreriez mieux, mon amie, en me laissant faire mon devoir et en vous retirant , de peur que Créqui ne vous voie.

— Est-ce donc ici le lieu du combat? Je le trouve bien choisi , puisque j'y serai.

— Yertuchoux ! Morabba , ne persévérez pas à me distraire de mon devoir, et tenez-vous à l'écart jusqu'à ce que le sort des armes soit décidé.

— Si vous n'êtes pas de sens rassis, Monseigneur , dit Morabba que la froide obstination du duc mettait au désespoir, M. de Créqui, du moins, entendra raison : il n'oubliera pas que le duel est défendu sur les terres de France par les édits du roi^ et réputé crime de lèsemajesté.

LES AinEUX. 183

— Vrai Dion! ma belle, vous êtes plus instruile que moi en matière d'éditsî tlitgaîment Charles de Lorraine.

— Je fus à belle école pour les apprendre , Monseigneur, et je me souviens que M. de Créqui passa en Savoie pour rencontrer don Philippin.

— On usait de l'épée avant les ordonnances,donc , je me soucie de ces dernières comme d'un fê^u!

— Cependant , Monseigneur , j'atteste le saint nom de Dieu que vous ne vous î^at^trez point. !

— Ne fais pas d'inutiles sermensj Mprabba, reprit le duc de Guise qui jugea le moment venu d'aller au devant de M. de Créqui ; embrasse-moi derechef, et adieu! Les coutumes du duel ne s'opposent pas à ce que tu soutiennes mon bon droit par tes prières au Ciel.

— Ce n'est point par des oraisons que je mettrai obstacle à ce combat! Sur ma parole ! j'irai me jeter aux pieds du roi Henri!

— Va , chère fille ^ ne me retardes davantage, je te conjure : je serai vainqueur certainement , puisque ta cause est mêlée à la mienne.

— Point, Monseigneur î ce duel n*aura pas d'effet! disait Morabba résistant avec une vigueur surnaturelle aux efforts du duc qui cherchait à s'enfuir.

— Morabba! mon amie adorée! disait-il, employant tour à tour la douceur et la force pour s'arracher des bras qui l'enchaînaient dans une étreinte tour à tour molle et furieuse; il le faut! tu ne veux pas que je perde mon renom? chaque minute de retard est un affront à ma gloire.

— Non, tu demeureras! reprit-elle exaltée par la situation qui devenait presque solennelle à mesure que des deux côtés la lutte semblait plus acharnée et plus aveugle. M'aident Dieu et tous les saints! tu n'iras pas... avant que je sois morte et chue à vos pieds! Si vous m'ai-

mez le moindrement, Monseigneur, vous ne me réduirez point à cette extrémité de misère! Ne bougez plus , sinon j'appelle les passans à mon secours...»]

Un éclat de rire moqueur, sorti de plusieurs gosiers sauvages à la fois , circula autour des deux amans, qui étaient trop occupés l'un et Tautre à faire triompher leur volonté pour avoir remarqué les cliangemens survenus dans le lieu de la scène.

Les sanglots et les cris étouffés de Morabba avaient donné l'éveil à la bande du Maugrabin ,

188 LES AROOTIERS.

cachée aux environs et inquiète du sort de son chef, qu'elle ne voyait pas revenir avec le jour. Les brigands se demandèrent entre eux quel était cet homme qu'ils avaient aperçu au milieu de la nuit se promenant avec une femme, et ils en conclurent que leur capitaine se trouvait peut-être aux prises avec quelque ennemi moins dangereux , mais plus implacable que le guet de Paris. Ils se glissèrent dans les herbes, à la faveur des dernières ombres de la nuit, et s' avançant sans bruit jusqu'à l'endroit où le duc de Guise et Morabba échangeaient leurs adieux, leurs larmes et leurs embrassemens, ils écoutèrent avec plus de curiosité que d'attendrissement une scène pathétique dont le sens leur échappait et n'était pas d'ailleurs à la portée de leurs esprits grossiers; mais soupçonnant à l'extérieur du duc de Guise qu'il devait appartenir aux premières classes de la noblesse, et remarquant sur lui quelques joyaux d'orfèvrerie, ils se consultèrent à voix basse et résolurent de le garder en otage pour

LES AUGOTIEUS. i89

répondre de ia personne da Maugrabiii, contre lequel la prévôté de Paris avait mis tous ses archers en campagne.

Le duc de Guise el Morabba ayant levé les yeux aux rires insolens qui partaient de la terre et du ciel, leur surprise fut égale quand ils se virent entourés d'un cercle de gens de mauvaise mine, qui, couchés, agenouillés, accroupis dans l'herbe et suspendus aux branches du noyer, regardaient d'un air goguenard le spectacle qu'on leur donnait.

Les figures et les habits de ces spectateurs étaient à l'avenant , et les armes diverses dont chacun était chargé ne permettaient pas de douter qu'ils ne fussent tous disposés à en faire usage. Cependant M. de Guise ne se laissa point intimider par le nombre ni par les grimaces de ces misérables , et attirant sous sa protection l'intrépide Morabba qui examinait ces brigands avec une sorte de satisfaction intime , il brandit son épée, sans que ses adversaires daignassent faire un mouvement pour le

désarmer; mais les rires railleurs de la troupe se renouvelèrent à bout portant.

— Canailles! cria M. de Guise : j'en vais donner aux crieurs jusqu'à la garde de ma rapière ! Vertuchoux ! les oies à la broche ne rient pas, m'est avis? voici ma lardoire pour des oisons bridés tels que vous êtes. Arriére, fds de potence, ou parla mordieu!...

— Seigneur! dit le plus influent de la bande, vieux Bohémien bouflî et rubicond qui portait un épée longue de quatre pieds : on ne vous veut faire aucun mal^ j'en jure par les fourches du diable ; mais nous vous retiendrons bien précieusement pour otage...

— Pour otage , marauds ! interrompit Charles de Lorraine indigné de tant d'audace : vous ne valez pas que je vous frappe de mon épée, mais je vous enverrai mes valets de chiens, avec des fouets et des bâtons.

— Vous aurez beau nous injurier, Monseigneur ! reprit leBohêmeen saluant, le bonnet à

LES AUGÔTIKÎIS. iOl

la main : vous ne ferez pas que nous vous tirions du sang , car vous êtes sans doute de grosse maison et vous avez de quoi payer une bonne somme. D'ailleurs, si l'on retient âiux prisons du roi notre capitaine , on nous le rendra sain et sauf pour vous ravoir ; si leMaugrabin branle au gibet...

— Compagnons , je suis la propre sœur du Maugrabin ! s'écria Morabba ,chez qui ce nom cveiila l'idée subite d'un projet aussi bizarre que hardi qu'elle tenta de réaliser sur-lechamp.

— Et le Maugrabin? demandèrent en écho les assistans, impatiens de connaître son sort.

— 11 est en lieu de sûreté , où je l'ai caché moi-même , et il retournera vers vous des qu'il le pourra faire sans crainte de tomber dans les mains des archers de la viile, qu'on a csivoyés à sa poursuite. Mais il m'a invité à vous livrer ce seigneur...

-— Morabba! murmura le duc de Guise , qui

402 LES argôtiehs.

n'en croyait pas ses oreilles, et qui fut la dupe de cette ruse de la jeune fille.

— C'est un des plus raffinés courtisans qui soient dans la faveur du roi , continua-t-elle avec une imperturbable assurance : vous le regarderez fort respectueusement et sans l'interroger, jusqu'à ce que je vous rapporte de nouveaux ordres de la part du Maugrabin. Ce gentiihonnne , comme bien vous l'aviez prévu, nous procurera la délivrance du Maugrabin et de son frère Schariar, en cas que ceux-ci se trouvent pris malheureusement. Mais ne manquez pas de le traiter de tel manière qu'il se loue de votre hospitalité; quant à sa rançon, elle vous dédommagera au centuple de la peine et des soins que vous aurez à cause de lui.

— Morabba ! tout ceci n'était qu'un jeu! lui dit à demi-voix le duc de Guise consterné des apparences r que dois-je penser de vous ?

— Pensez que je vous aime, reprit Morabba > qui eut l'adresse de se faire entendre

de lui seul. Mais remettez-moi votre noble épée, pour qu'elle ne soit polluée par eos mains scélérates !

Le duc de Guise, consolé à demi de sa mésaventure , puisqu'il n'avait plus la douleur d'en accuser Morabba , tendit machinalement son épée, qu'il tenait haute , sans vouloir l'employer contre des malfaiteurs de cette espèce : Morabba la saisit avec empressement , en affermissant la confiance de son amant par un signe d'intelligence; elle réitéra encore ses instructions pour la garde du prisonnier , et , ordonnant au bandit le plus voi* sins de la suivre, elle se tourna vers lui, à quelques pas de la troupe , et lui demanda s'il ne saurait point la mener au Louvre.

Le voleur, atléré par cette proposition, en fut trop étourdi pour y pourvoir répondre. Il regardait Morabba comme il eût fait l'échelle' patibulaire ; mais celle-ci réitérant sa question et désirant savoir si le Louvre était I. i3

éloigné, son inlcrloculeur secoua la tête, indiqua du doigt une masse de tours noires et de pavillons blancs qui s'étendaient le long de la rive opposée, et rejoignit ses camarades pour leur faire part de l'étrange mission qu'on lui avait offerte.

Morabba jeta encore un coup d'œil encourageant au duc de Guise, dont la surprise durait toujours, et, se dirigeant à grands pas vers la rivière , sans savoir comment elle la passerait , elle vit une barque de pêcheur attachée à un pieu : elle sauta lestement dans cette barque , déposa au fond l'épée de Charles de Lorraine , déroula le cordage qui retenait le bateau captif, et, se servant des rames avec adresse, elle fendit le courant en ligne droite.

11 faisait grand jour , et dans le Pré-aux- Clercs le duc de Guise avait disparu , ainsi que la bande du Maugrabin.

M. DE Créqui hâtait le pas à mesure qu'il avançait vers le but de l'enquête nocturne qui était alors sa seule préoccupation : il groupait, il rapprochait, il enflait tous les faits , toutes les inductions que ses souvenirs pouvaient lui représenter, et plus il avait sous les yeux diverses circonstances où le duc de Guise l'avait interrogé ironiquement sur le

106 TRESSENTIMENS.

texte de ses amours, plus il se persuadait avec un amer sentiment de jalousie et d'amour-propre blessé que son heureux adversaire au jeu avait formé le projet de devenir aussi son rival favorisé auprès de Morabba : il vit donc un complot prémédité dans ce qui n'était qu'une rencontre du hasard.

Puis ses suppositions et ses craintes prenaient une sorte de consistance et de probabilité lorsqu'il se rappelait en détail, sous l'impression lumineuse des derniers événemens, les nombreuses occasions où Morabba l'avait longuement questionné sur la personne de Charles de Lorraine^ et s'était arrêtée complaisamment à louer ce jeune prince dans tout ce qu'il possédait d'avantages particuliers.

De ce moment , il remua en tous sens ce champ ouvert à ses conjectures , et en fit sortir cette opinion, assez vraisemblable d'ailleurs, que Morabba aimait le duc de Guise et que celui-ci s'était mis en état de la voir afin d'éprouver à quel degré d'admiration on pouvait

PRESSEiNTI.MENS. 107

s'exalter pour lui. M. de Gréqui fût entré aus* sitôt dans un désespoir résultant de la certitude d'avoir été trompé des deux côtés, si son imagination n'avait pasentrevu comme un doute et un vengeance à la fois l'assassinat non moins probable du duc de Guise , à qui Schariar avait enlevé le diamant de don Philippin.

M. du Hamel, qui suivait de près M. de Gréqui sans lui adresser la parole, était aussi absorbé par une pensée unique , non moins saisissante et non moins féconde en pressentimens et en pénibles émotions : il songeait seulement à retrouver son maître , et à rendre M. de Gréqui solidaire des malheurs qu'on avait lieu de prévoir, à des apparences trop vraisemblables. Soudain il retraçait à son esprit les traits et les couleurs de l'assassinat héréditaire des ducs de Guise par Poltrot et par les gentilshommes de la chambre du roi 5 il se peignait surtout avec horreur la mémorable tragédie des États de Blois : les gentilshommes cachés dans la chambre de Henri III;, le bouffon

Chicot fourbissant une vieille lame sur les escaliers en disant au Balafré : fai Guise; celuici ramassant à terre un billet dans lequel on le suppliait de rélrogader, et riant de l'avis sans ralentir sa marche; la victime séparée brusquement de ses gardes et de ses amis, le roi donnant le signal, vingt épées se plongeant à la fois dans le sein de ce grand homme qui se défendit en silence jusqu'à ce qu'il tombât mort; les cris de victoire poussés par les assassins, la fuite de tous les serviteurs de la maison de Lorraine, la joie triomphante de Henri lil à l'aspect de son ennemi étendu mort, et la consternation de Paris à la promenade funèbre de l'illustre veuve montrant ses fils orphelins au peuple et criant vengeance.

M. du Hamcl concluait de ces lugubres|antécédens que le sang d'un Guise devait tenter les poignards et servir toujours de ciment à la royauté ; mais , versant des larmes à cette idée, il se promettait de poursuivre les meurtriers et de s'en prendre d'abord à M. de Cré-

PRESSENTIME^S. lOf)

qui , que ce seigneur fut complice ou non d'un crime que la politique avait sans doute commandé.

D'après ces inductions, qui acquéraient déjà force de certitude à ses yeux , il s'inquiéta du chemin qu'on lui faisait tenir sans l'avoir averti du terme où il arriverait, et il se figura bientôt qu'on avait aussi des desseins contre lui-même : il serra donc la poignée de sa rapière.

— De par Dieu ! M. de Créqui, où me menez-vous de la sorte? dit-il en le retenant par la manche : nous n'allons pas aux pardons à l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés ?

— Yenez , venez , Monsieur ! reprit le sire de Créqui continuant sa marche avec tant d'impétuosité , que sa manche resta dans la main de M. du Hamel.

— Je vous somme de me dire en quel lieu vous me conduisez? répliqua M. du Hamel

200 PRESSEMIMENS.

en l'arrêtant une seconde fois par l'extrémité du fourreau de son épée.

— Je n'ai que faire de vous conduire. Monsieur, je vais où bon me semble, et vous seriez prudent de ne point courir davantage sur mes brisées.

— Ça^ quelles sont vos intentions, M. de Créqui ? est-ce pour me donner le change que vous battez le pavé à cette heure de nuit ? Mais, de par Dieu ! vous n'en êtes pas où vous croyez, Monsieur, et je ne suis point un homme duquel on se joue impunément. Je ne ferai un pas de plus en avant, sans savoir votre cas.

— Vous êtes bien heureux vraiment que je n'aie le loisir d'engager maintenant un propos de bouche et de lame ! Mais patientez un quart d'heure, je vous prie, pour connaître la trahison de votre beau duc de Guise et la vengeance que je veux en avoir : il sera temps alors de dégainer à bon escient.

— Dès à présent , quant à ce que vous ac-

cusez de trahison Monseigneur, je maintiens que vous mentez contre droit et raison.

— J'entends bien de cette oreille, Mon sieur, et je vous ferai mesurer mon épée, en cas que celle de M. de Guise soit trop courte pour la mienne.

— Jurez-vous d*abord que vous n'avez aucunement trempé dans le meurtre de mon très-révéré maître et seigneur ?

— Yoici qui vaut la plus grosse injure, Monsieur, et fussiez-vous un simple officier de fortune sans nom et sans naissance, je vous sacrerais chevalier dans un duel à mort. Je vous atteste, néanmoins, que je regretterais éternellement de perdre les moyens de m'acquitter envers M. de Guise, qui m'a dépouillé de mon argent , de ma bague et de ma mie i Mais que de mots oiseux, tandis qu'il parle moins et agit plus peut-être! Oh! si je les voyais , je les tuerais sur place tous les deux ,

— Vous ne me semblez pas dans votre bon sens; ausçi, je ne contredis point à cet indigne

projet qui n'est certainement dans votre cœur; sinon , je n'attendrais pas que vous le missiez à exécution. Rendez-moi mon cher et honoré seigneur, de par Dieu! et je vous offre tout mon sang en échange?

En poussant cette prière avec un soupir , M, du Ilamel présentait sa poitrine pour un dévouement infructueux qu'on ne lui demandait pas. M. de Gréqui, redevenu libre, n'accepta pas l'offre qu'on lui faisait, et reprit sa course plus rapidement qu'au sortir de son hôtel. M, du Hamel le suivit tout essoufflé en lui criant sans cesse de s'arrêter , et en tremblant de le voir s'échapper à la faveur de l'obscurité.

Mais le sire de Gréqui n'avait pas d'autre envie que d'arriver promptement à la petite maison de Morabba et de surprendre le duc de Guise qui s'y reposait sans doute comme à une étappe. 11 remarqua de loin que la porte était ouverte , et ce fiiit seul lui parut la preuve ir-

récusable de tout ce qu'il avait supposé : il chancela, il ralentit sa course, il fut tenté de retourner en arrière; la rivalité galante du duc de Guise et l'infidélité de Morabba n'étaient que trop évidentes pour lui , et il en conçut un profond chagrin en même temps qu'un violent désir de vengeance; il porta la main à son côté pour s'assurer que son épée ne lui ferait pas défaut.

Il écoutait en approchant et se figurait entendre des plaintes sourdes sortir de la maison : fallait -il sauver Morabba? n'était-elle pas encore perdue pour lui ? Il doubla le pas et se convainquit que c'étaient des gémissemens humains qui s'exhalaient ainsi de dessous terre; il se précipita dans la maison , et M. du Hamel , qui craignit de ne pas le rejoindre , s'élança au hasard derrière lui.

M. DE Créqui connaissait assez bien les localités pour s'y diriger dans les ténèbres; car les clartés matinales qui teignaient l'horizon n'étaient pas suffisantes pour former un crépuscule dans l'intérieur de cette maison, où la voix qui geignait attira M. de Créqui au bord de l'escalier de la cave.

Il commençait à y descendre, quand il réflé-

chit que Morabba , si c'était elle qui se plaignait de la sorte, aurait probablement besoin Je secours immédiats : n'est-elle pas blessée, garrottée, mourante? Il jugea donc plus sage de chercher de la lumière, et il n'eut pas de peine à en trouver dans la cuisine où , pour s'en procurer aussi, Schariar avait rallumé de son souffle un tison qui brûlait encore au milieu des cendres.

Pendant cet intervalle, que M. de Créqui fit durer le moins possible, M. du Hamel tâtonnait la muraille et ne se hasardait pas sans précaution à la suite de M. de Créqui, dont les pas et les mouvemens lui servaient de guides dans cette nuit complète: enfin la lueur d'un flambeau lui apprit qu'on ne voulait pas lui tendre un piège.

Il rejoignit M. de Créqui dans la salle où s'était livré le combat féroce de Schariar et d'Alcanzor.

Ce dernier était renversé sur le dos , le visage bleu de coups et rayé d'égratignures, la

poitrine percée d'une large blessure d'où le sang coulait goutte à goutte, la main droite mutilée de morsures et la gauche pleine de pièces d'or qu'elle n'avait pas laissé échapper en se crispant pour la dernière fois 5 ça et là, le plancher était jonché de ducats, de touffes de cheveux , de lambeaux de vêtemens.

Il y avait des taches de boue , de vin et de sang; puis, sur un bahut on avait déployé un menaçant appareil d'armes offensives, deux épées, un grand poignard, deux paires de pistolets, de la poudre et des balles 5 une table demi -rompue offrait les restes d'un souper à deux couverts ; le sang avait rejalli jusque sur la nappe tachée de vin et de graisse, comme si le crime fut né dans l'orgie.

— Qu'est-ce que cela? s'écria M. Duhamel, qui s'était agenouillé près du cadavre d'Alcanzor pour se bien avssurer que ce n'était pas le duc de Guise.

— il y a eu céans une furieuse lutte, dit M. de

Créqiii en se répondant à lui-même plutôt qu'à M. du Kamel. Je comprendrais l'événement, si c'était M. de Guise qui fût couché là... Et la bague?... Assurément M. de Guise est venu ici ! murmura-t-il en ramassant un des cordons de fd d'or provenant de la bourse du duc. Où est-il? où sont-ils? Oh! parla mordieu! ce n'est pas le seul mort qu'on portera en terre!... Angélique! Morabba! cria-t-il avec rage : Morabba !

— Monseigneur n'a point eu affaire à ce coquin! objecta M. du Hamel , qui avait considéré la physionomie rébarbative , la noire chevelure et le costume étranger d'Alcanzor. Mais on voit des marques de sang? ajouta-t-il en examinant avec anxiété les endroits où Schariar avait posé ses pieds et ses mains ensanglantés. Nous rencontrerons peut-être quelqu'un pour nous dire ce que Monseigneur est devenu, s'il est vrai que le duc de Guise soit allé en cette caverne.

— Morabba ! Angélique ! criait M. de Gré-

qui, parcourant ia maison, fouillant dans les lits et les armoires, montant à chaque étage, descendant au jardin , revenant cent fois sur ses pas, appelant sa maîtresse avec tous les sons de voix, qu'il empruntait successivement à la douleur, à l'espoir, à la colère, à la prière, au découragement , n'entendant que le bruit de ses artères, répandant des pleurs de rage , se heurtant aux meubles et ne se souvenant plus de M. du Hamel , qu'il coudoyait en passant.

Enfin les murmures plaintifs qui s'exhalaient de la câve le frappèrent de nouveau : il sentit son cœur bondir d'espérance, et il s'empressa de vérifier l'origine de ces sourdes lamentations. M. du Hamel n'était pas moins empressé que lui de la connaître : ils pénétrèrent ensemble dans cette cave , où le vin ruisselait de toutes parts , où les tessons de bouteilles hérissaient la terre humide.

Une femme à moitié nue, et si faible, qu'elle ne pouvait se mouvoir , était hideusement accroupie entre deux tonneaux vides j M. de Gré-

qui crut apercevoir Morabba dans l'ombre, que traversaient à peine les rayons vacillans de la chandelle portée par sa rnain tremblante. M. du Hamel ne daigna pas môme jeter les yeux sur cet être souiFrant, qui n'avait aucune analogie avec le duc de Guise; mais cette femme^ voyant deux hommes dont l'un tenait une épée nue, crut ([ue son supplice allait recommencer et poussa des cris déchirans.

— Ah ! Messeigneurs , ne me tuez pas! disait cette malheureuse , dont la vieillesse avait pris de sa situation un caractère plus affreux. Sainte Yierge immaculée! quelles épreuves I quelle pénitence! Mou doux seigneur Alcanzor,

.je prierai Dieu pour qu'il vous accorde une bonne et longue vie! mais délivrez-moi !

— C'eM toi, chamelle? interrompit M. de Créqui sans avoir l'idée de la secourir : qu'astu fait d'Angélique, vilaiuQ? réponds, par la m or bien î

— Que vous arrivez bien, Monseigneur! reprit la vieille bénissant le Ciel qui lui envoyait

un libérateur : ce ne sont pas des chrétiens , Monseigneur! des juifs mêmes et des réformés ne feraient pas ce qu'ils ont fait : comment ne vous ont-ils pas tué vous-même ? J'avais peur que la chose ne fût arrivée !

— Morabba! interrompit M. de Créqui : où est-elle? Que s'est-il passé céans? parle, ou tu ne parleras onc l

— Ne le savez-vous pas, Monseigneur ?

Quand vous êtes venu sur votre cheval , j'étais enfermée en ce caveau avec le seigneur Alcanzor et son frère Schariar, qui n'arrêtaient pas de boire : ils m'avaient mise en l'état que vous voyez, et disaient en blasphémant qu'ils me tailleraient en pièces, si je proférais un seul cri pour vous avertir de prendre garde. Afin de mieux me contraindre au silence, ils me bâillonnèrent avec ma coiffe, et je ne pus crier à l'aide quand j'entendis le trot de votre haquenée, quand Madame vous ouvrit l'huis du logis...

— Par la mordieu ! ce n'était pas moi ! s'é-

212 HECHEllCKES DANS LA MAISON.

cria M. de Créqui, dont les soupçons n^iésitaient plus à se fixer sur le duc de Guise.

— Mais Madame avait eu la très-profitable Imaginative de baisser la trappe et clore les verrous , en sorte que ces deux païens étaient en cage. J'en rendis grâce à Dieu, quoique j'eusse pâti mort et passion, et je me préparais à faire une fin de martyr, en m' excitant à la contrition , . .

— ' Et Angélique? s'écria M. de Créqui, poussé à bout par les digressions de la duègne: je me soucie bien de tes litanies , vieille guenippe !

— Monseigneur, permettez que j'aille me vêtir plus honnêtement (d'autant que ces furieux m'ont arrachée hors du lit où je dormais sans songer à mal), et je vous raconterai de point en point comment l'événement a eu lieu par la méchanceté des deux frères de Madame,..

— \eux-tu que je te tue de ma propre main î reprit M» de Créqui avec une terrible impa-

lîence : n'es-tu pas liguée avec les ravisseurs? Morabba n'est plus dans la maison : je pré* tends découvrir qui l'a emmenée , en quel lieu on l'a cachée et si M. de Guise est ^vec elle?

— J'ignore quel est ce M. de Guise; mais j'appréhende que Madame ait été entraînée par ses médians frères, qui maugréaient sans res-^ pect du saint nom de Dieu, et déclaraient qu'elle ne serait pas plus maltraitée en tout autre pays , où les galans ne lui manqueraient point.

Alors M. de Créqui se rappela que les deux frères de Morabba l'avaient menacée d'un enlèvement dans le cas où elle ne leur procurerait pas , cette nuit là-môme , une somme de cinq cents écus qu'elle ne put leur remettre : là-dessus, M. de Créqui ne douta pas que, les deux frères ayant voulu exécuter leur promesse et emmener leur sœur , le duc de Guisa s'était trouvé fort à propos pour leur tenir tète et pour en frapper un.

'214 RECHERCHES l)A^;S LA MAISON.

Mais comment expliquer la transiuissioii de la bague dans les mains du second? On pouvait en augurer que ce diamant avait été le prix d'une transaction par laquelle Morabba était restée au pouvoir du duc de Guise.

Cette supposition fut accueillie comme une réalité par M. de Gréqui , plus indigné et plus désespéré que jamais, tellement qu'il s'encourageait tout haut à immoler Morabba sur le corps de son ravisseur.

XYIII

M. de Créqiii , sans répondre aux interrogations pressantes de M. du Hamel qui lui demandait sans cesse compte de la disparition du duc de Guise , quitta précipitamment la cave, où il n'espérait pas recueillir plus de renseignemens sur le sort de Morabba, et il recommença ses recherches dans la maison , dans l'écurie qui témoignait encore du passage

récent de la haquenée; dans, le jardin qui n'attestait pas moins que deux personnes l'avaient traversé.

M. de Créqui s'aperçut alors pour la première fois, en suivant les empreintes des pieds sur la lerre molle et unie , que la claie avait été ouverte et que les deux personnes qui étaient sorties par cette issue avaient dû continuer leur promenade dans la rue.

En effet , cette rue non pavée , pleine d'ornières et rarement battue par les piétons , offrait aussi les mômes pas plus ou moins profondément imprimés dans le sol jusqu'aux abords de la porte de Bussy , où la circulation fréquente des charrois, des chevaux et des hommes ne permettait plus de distinguer parmi tant de traces différentes celle des deux personnes, qui ne s'étaient pas assurément séparées à cet endroit.

M. de Créqui , les yeux fixés sur ces signes accusateurs d'un long tète-à-tête, se débarrassa de son flambeau lorsqu'il n'en! plus

à en faire usage, et le lança contre un mur avec une profonde imprécation.

M. du Hamel l'accompagnait toujours l'épée à la main , s'arrêtant comme lui , accélérant la marche ou la ralentissant à l'exemple de ce guide capricieux.

— Monsieur, demanda de nouveau M. du Hamel qui sentait renaître avec plus de force ses craintes et ses soupçons relativement à un guet-apens dont le duc de Guise aurait été victime, je vous réitère l'admonition de me déclarer ce que vous avez fait de la personne de Monseigneur , sous peine d'en répondre devant Dieu et la France! Le retenez-vous en quelque lieu secret? l'avez-vous méchamment livré à ses ennemis? Est-il mort? est-il en danger de sa vie?

— Plût à Dieu que je le tinsse au bout de ma bonne épée! s'écria M. de Gréqui, dont

la fureur devenait plus silencieuse et plus implacable.

2d8 LA POURSUITE.

— Demeurez , Monsieur! s'écria M. du Hamel , impatient de venger son maître sur le sieur de Créqui : la place est convenable pour ce que je veux de vous.

— Je n'ai pas le loisir , répondit M. de Créqui continuant sa route : quand je les aurai rejoints, je vous promets de faire que vous soyez content de moi.

— Oui dà , Monsieur , vous courez de telle sorte que nous n'arrêterons jamais! Accordezmoi d'abord de remplir mon devoir, et, si vous avez le dessus , vous poursuivrez votre chemin.

— Je ne puis vous satisfaire , quelque envie que j'en aie, reprit M. de Créqui sans tourner la tète ; prenez patience, car le jour n'est pas loin.

—Garde à vous, ribauds ! cria le gardien de la porte de Bussy, qui, ayant vu briller l'épée de M. du Hamel , s'imagina que c'étaient des voleurs de nuit, et planta en terre sa fourchette de fer sur laquelle il laissa tomber sa lourde

arquebuse dont il tenait la mèche allumée. Si vous bougez , vous êtes morts!

— Garde à toi, maraud! répondit M. de Créqui , en s' approchant assez près pour que la richesse de son costume jetât des scrupules dans l'esprit du gardien.

— Nous sommes gentilshommes, dit M. du Hamel qui voyait fumer la mèche de l'arquebuse braquée contre eux : voici M. de Créqui, mestre-de-camp des armées du roi en Dauphiné, et je suis Nicolas du Hamel , grandécuyer de monseigneur Charles de Lorraine , duc de Guise , prince de Joinville , pair de France, gouverneur de Provence...

— Passez, Messeigneurs, répondit la sentinelle ; je croyais , à voir de loin briller des armes, que vous étiez de la bande du Maugrabin.

— Dis , compagnon ^ n'as-tu pas avisé cette nuit un gentilhomme et une belle fdlette tirant ensemble de ce côté? demanda M. de Créqui, consultant ses inspirations jalouses pour savoir

(le quelle part il devait se diriger et prêt à retourner dans la maison afin d'y attendre la fugitive.

— Assurément , Monseigneur : une heure environ avant votre venue , répondit l'arquebusier.

— Ah! s'écria M. de Créqui , comme s'il découvroit déjà ceux qu'il cherchait : où sontils maintenant ? pourquoi ne les avoir pas retenus ?

— Vraiment , j'en avais l'inlention , Monseigneur ; mais je n'osai le faire en remarquant l'air fier et assuré du jeune homme , les beaux accoutremens de la dame.

— Jeté donnerais une grosse récompense, si tu les avais enfermés dans la geôle de la porte jusqu'à ce que j'arrivasse! Mais où allaient-ils de compagnie ?

— Ils s'entretenaient à voix basse bien mignonnement; ils se regardaient si près l'un de l'autre, que leurs têtes se touchaient; ils no m'eussent pas répondu an qui vive ? tant ils

LA rOLRSUlTK. 221

étaient occupés de leurs affaires : ce sont sans doute des amoureux qui se rendent à leur maison des champs; ils tendirent devers le Pré-aux-Glercs.

— En cas qu'ils revinssent par cette porte, mon ami, je te prie et ordonne de les prendre et de les garder en prison , nonobstant leurs plaintes : ce sont deux larrons d'honneur! entends-tu? Ne te laisse point étonner de menaces , ni toucher de prières , et envoiemoi celte agréable nouvelle, que je paierai du plus haut prix.

— Monseigneur, grand merci! Un mot, s'il vous plaît : si vous vous hasardez à cette heure par les herbages du Pré-aux-Clercs , évitez d'y rencontrer le Maugrabin , car si les argotiers du bois deYincennes s'y sont campés, comme on dit , votre épée sera plus à propos en votre main que dans le fourreau.

— Écoute , compère , dit à son tour M. du Hamel en abordant le soldat : si tu ne me vois revenir par cette porte quand sonnera l'angé-

lus aux paroisses , tu iras de ta personne à l'hôtel de Guise faire savoir de ma part à messieurs mes frères, Jean du Hamei , seigneur de Bourseville , et Mathurin du Hamel , tous deux écuyers d'écurie dans la maison de Lorraine, qu'ils s'en aillentsaluer M. de Créqui et lui demander ce que devint Monseigneur.

Les soldats, que le bruit de ce colloque avait attirés hors de leur corps-de- garde , s'interrogeaient entre eux pour connaître les motifs qui pouvaient décider deux gentilshommes de la cour à se rendre sans escorte dans le Pré-aux- Clercs , où la nuit réunissait les mendians et les malfaiteurs de Paris.

Ils pensèrent que ces gentilshommes seraient rejoints par une troupe armée , qui les attendait peut-être aux environs. Ils rattachèrent naturellement le fait inaccoutumé de la présence de ces deux seigneurs dans ces quartiers déserts, aux poursuites qu'on exerçait en ce moment môme contre la bande du Maugra-

biii : ils ne mirent donc aucun obstacle à la sortie de M. de Créqui et de son compagnon dans la campagne , et ils les regardèrent s'éloigner le long des fossés , jusqu'à ce que l'angle de la muraille d'enceinte les eût dérobés à la vue.

Alors la sentinelle montra une pièce d'or que M. du Hamel lui avait glissée dans la main pour l'inviter à s'acquitter de la commission qui devait susciter de nouveaux vengeurs au duc de Guise , dans le cas où le premier aurait succombé en duel.

LA BAUQUE.

D'après le conseil du gardien de la porte , M. de Gréqui avait mis Tépée à la main, et M. du Hamel , qui prenait pour les préliminaires du duel ces précautions exigées par la simple prudence, s'occupait déjà de choisir une place convenable à un combat à mort ; mais ses observations sur ce sujet n'avaient pas le privilège de distraire M. de Gréqui de I. i5

son idée fixe, et il était forcé , pour ne pas être séparé de son adversaire , de courir à perdre haleine, car M. de Créqui allait droit aux individus qu'il voyait isolés ou groupés, et ceux-ci , avertis par les éclairs des épées que les intentions des deux inconnus ne pouvaient qu'être hostiles, s'enjpressaient de fuir et de se disperser, sans avoir égard aux interpellations de M. de Créqui , fort empêché de les atteindre à travers les hautes herhes.

11 leur criait de loin de déclarer sur leur vie s'ils n'avaient pas connaissance de la retraite de Morabba et du chemin qu'elle avait tenu avec le duc de Guise : les argotîers, qui ne comprenaient rien à ces questions à demi perdues dans l'air, s'imaginaient qu'on les sommait de se rendre ou qu'on venait leur donner la chasse; ils supposaient d'ailleurs que ces deux hommes ne s'avenlui aient pas seuls dans ces lieux , où leur vie n'eût pas été plus en sûreté que leur bourse , et ne faisaient que précéder leur escorte : ils se retircrent doue d'arbre en

LA BARQUE. 2â.1

arbre vers ies champs de seigle , dans lesquels ils se proposaient de rester cachés en attendant l'arrivée de leur chef, et la nuit suivante, destinée à un départ général pour la forêt d'Orléans.

M. de Créqui allait et venait en tout sens , appelant, jurant, grondant, sans recevoir réponse des ombres qui s'élevaient et s'évanouissaient à son approche : il ne s'écarta pas néanmoins, dans cette espèce de battue, des fossés et de la porte de Nesle , car à chaque instant il changeait de but, chaque fois qu'une tête se dressait derrière un buisson et qu'une voix humaine retentissait dans les vignes : le hasard ne le conduisit point vers le noyer qui abritait le duc de Guise et Morabba , à la distance de douze ou quinze cents pas, et il ne cessa de s'éloigner d'eux , au lieu de s'en rapprocher 5 il s'arrêta enfin au bord de l'eau.

— Hélas ! ils sont loin î cria-t-il avec désespoir j je ne la verrai plus! Morabba m'a dé-

â28 LA BARQUE.

laissé! M. de Guise m'enlève ma bîen-aimée Angélique f

— Fût-ce une Hélène que votre Angélique , reprit M. du Hamelavec dédain , Monseigneur vous la rendra dès qu'il en aura fait ce qu'il veut d'elle.

— Mieux eût valu cent fois qu'on me ravît ma propre femme, madame Madeleine de Bonne, qui m'a donné de beaux héritiers! disait M. de Créqui en gémissant.

— Soyez assuré, Monsieur, que le très-galant duc de Guise n'a point usé de violence , repartit M. du Hamel qui mesurait le terrain et marquait les deux camps.

— Oh! qu'elle ne revienne jamais pour son bien! murmurait M. de Créqui , tombant assis sur une pierre sans remarquer les préparatifs faits par M. du Hamel.

— Je suis bien aise que l'absence de Monseigneur soit affaire de galanterie, répliqua M. du Hamel comparant la longueur de son épée et de celle de M. de Créqui. Cependant , Monsieur,

ajouta-t-il gravement avec un signe de doute , on s'est servi maintefois de l'entremise des dames pour attirer leurs serviteurs dans de damnables embûches. Il me souvient qu*aux États de Blois on fit remettre à Monseigneur le grand duc de Guise une lettre de sa maitresse avant qu'il s'acheminât à la boucherie, et ce fut afin d'empêcher qu'il lût sa destinée sur les visages des gens qui savaient le dessein de l'assassinat. Ètes-vous certain qu'on n'ait pas fait de même pour aveugler Monseigneur et l'entraîner au piège? cette dame ou demoiselle Angélique n'est-elle point complice des meurtriers?

— Par la, morbieu ! je serais réjoui que ce dernier duc de Guise n'eut pas une meilleure fin que ses pères! s'écria M. Créqui, en proie aux tortures de la jalousie ; cartons les Guisards sont de la race des renards , et partout ils excellent à tromper, à fourber , à mentir, à tricher au jeu , à piller l'honneur des femmes

230 LA BARQl'E.

— Trêve à ces vilenies! interroui] ir M. du Hamel outré d'indignation. C'est trop larder à croiser l'épée, Monsieur: la votre s'éniousse pendant que vous vous aiguisez la langue à insulter le plus vaillant, le plus chevaleureux , le plus glorieux prince de la chrétienté. Mais, sur mon ame , ces injures vous rentreront dans le corps avecma lame, et je vais vous faire faire amende honorable à Monseigneur. Voici votre camp. Monsieur , et voilà le mien : vous plaîtil d'ôter nos pourpoints pour être moins gênés en nos faits? ^

— Il me plaît d'attendre M. de Guise, répondit froidement M. de Créqui appuyé sur la croix de son épée qu'il faisait ployer à droite et à gauche.

— Donc, en attendant , ne l'insultez pas de semblable façon , Monsieur , sinon , plutôt que de vous entendre diffamer Monseigneur , je vous plonge cet acier dans le ventre!

— Je répéterai pardevant M. de Guise les noms injurieux que j'applique à sa perfidie,

LÀ îîAR'QUt:. 231

car , pour le dire tolil net , il est venu dans mon hôtel afin de s'emparer de la dame que j'aime.

— Est-ce là le tort que vous lui reprochez ? reprit M. du Hamel en souriant. Si tous les maris dont il a pris la place lui montraient tant de rancune que vous, il aurait à soutenir plus de querelles qu'on ne compte de jours dans l'année ; mais lesdits maris ne sont pas si chatouilleux sur la vertu de leurs femmes...

— Eh! qui vous parie de ma femme ! interrompit lesiredeCréqui avec emportement. Madame de Créqui n'a pas d'autre amant que Dieu j et je me fâcherais moins si M. de Guise se fut adressé à elle. C'est Angélique^ c'est Morabba , c'est ma bien-aimée que je l'accuse d'avoir séduite, d'avoir ravie, d'avoir cachée en quelque coin où je ne saurais la découvrir! Je maintiens que cette conduite est biche , odieuse, déloyale, coupable envers les droits sacrés de l'hospitalité!

— Vrai Dieu! Monsieur, tenez mieux votre

langue, pour faire que je tienne aussi mon épée, qui a grand soif de votre sang !

— Angélique! Morabba! criait M. de Créqui prêtant l'oreille à l'écho des rives qui répondait seul : ne reparais plus en face de moi , car je te cracherais au visage ! . . .Mais elle est retournée en son pays de Grenade , elle ne reviendra désormais ! Comme M. de Guise tarde à m'apporter la vengeance qu'il me faut ! La fortune m'est adverse en mes amours ainsi qu'au jeu, et après avoir perdu mon argent^ mon diamant, ma mie, je n'ai plus rien à perdre que je regrette !

— Pour quelle heure avez-vous convié Monseigneur? dit M. du Hamel , qui s'irritait d'entendre les malédictions de M. de Créqui contre le duc de Guise.

— Au point du jour, reprit M. de Créqui 5 mais il ne viendra pas , certainement.

— 11 faudrait donc qu'on l'eût assassiné , pour qu'il manquât à sa parole et au plaisir de jouter avec vous.

— Il ne viendra pas , vous dis-je , car il devrait être déjà venu. Ne voyez-vous pas le jour qui point à l'horizon ?

— J'ai toute confiance que nous allons le voir, avant que le soleil soit issu de ce nuage doré qui le couvre.

— Il se souviendra de l'heure et de sa promesse ce soir et demain , lorsqu'il s'éveillera du rêve galant qu'il a fait par la plus insigne fourberie!....

— Cordieu î c'en est trop, Monsieur! interrompit M. du Hamel, qui se mit en garde aussitôt et qui du geste invita M. de Créqui à en faire autant : ces outrages contre Monseigneur veulent que je vous châtie de cet excès d'audace etd'insolence. Je ne voudrais pas vous tuer sans que vous vous soyez défendu : défendez-vous donc , et faites de votre mieux ?

— Certes , puisque vous êtes si pressé de mordre la poussière, répondit M. de Créqui en se disposant lentement à commencer l'attaque, je serais malhonnête de vous faire lan-

234 LÀ lîÀP.ïiUE.

guir si iong-lemps. Je vous salue, Monsieur.

— Je vous salue , Monsieur , répliqua M. du Hamel en répondant à cette manière courtoise d'engager le duel. Si j'ai le dessous en cette affaire, Monseigneur arrivera bien à point pour prendre ma place et la garder plus sûrement.

— Je n'ai pas de haine contre vous. M. du Hamel, et je vous prie de m'excuser si je vous satisfais plus que je ne désire.

— Bien, Monsieur : vous trouverez encore après moi mes deux frères Jean et Mathurin du Hamel pour maintenir l'honneur de la maison de Guise. Est-ce là tout? n'avez-vous pas quelque recommandation à me faire? Je suis prêt, si vous l'êtes.

— Je vous recommande , Monsieur , de ne pas vous rappeler mon combat avec don Philippin et de tâcher que je meure, pour me sauver le spectacle de l'infidélité de ma maîtresse! Sur ce, Monsieur, Dieu nous voit : allons!

— Allons! répéta M. du Hamel.

Les deux champions s'avancèrent de pied

ferme et croisèrent leurs épées; mais à peine eurent-ils ferraillé un moment, des clameurs et des rires éclatèrent dans le Pré-aux-Clercs; ils suspendirent d'intelligence le combat qui était engagé entre eux , et ils regardèrent de tous leurs yeux en suivant la direction de ce tumulte , qui devenait plus confus et plus bruyant : un rideau de saules et de noyers s'étendait de manière à cacher ce qui se passait. La première pensée de M. de Créqui fut d'y courir, mais M. du Hamel le retint dans la position où il se trouvait, en le sommant de rester au nom des lois du duel.

La rumeur qui s'était élevée parut bientôt s'affaiblir et s'éloigner, mais un autre bruit plus distinct et plus rapproché frappa les oreilles de M. de Créqui et porta son attention vers le cours delà Seine : c'était le mouvement alternatif de deux rames; une petite barque glissait sur l'eau avec rapidité et tendait à la rive opposée. Une femme seule conduisait cette

barque, et M. de Créqui la reconnut à son habillement moresque aux couleurs éclatantes.

— Morabba! Angélique! cria-t-il en courant comme un insensé sur la grève et en agitant son épée dans l'espoir de se faire remarquer.

Mais les regards de Morabba n'étaient pas tournés du côté de M. de Créqui, et son imagination d'ailleurs avait trop d'intérêt à méditer sur le projet qu'elle allait mettre à l'essai , pour être détournée des idées qui l'absorbaient. La Grenadine, penchée sur ses rames, n'entendait pas l'appel frénétique du sire de Créqui , que M. du Hamel tentait inutilement de ramener au combat.

Enfin, cet amant désespéré, voyant que le bateau touchait à l'autre bord, jeta son épée dans la rivière et s'y précipita ensuite pour périr ou pour rejoindre Morabba.

MoRABBA ne voyait pas ce qui se passait sur la rive qu'elle venait de quitter, quoique ses yeux y restassent fixés ainsi que sa pensée : elle regardait toujours du côté où elle avait laissé le duc de Guise sous la garde des argotiers du Maugrabin ; mais les mouvemens du terrain couvert d'herbes et ombragé de noyers avaient caché à ses regards inquiets la situa-

t238 LA POUÏE DU L0LV1\E,

lion critique de Charles de Lorraine livré à cette bande de voleurs.

Alors elle songea aux dangers que pouvait courir une tête si chère, et elle se reprocha de l'y avoir exposée, môme pour la sauver d'un péril plus immédiat et plus certain ; elle réfléchit aux chances probables de la démarche qu'elle allait tenter, et en môme temps aux suites nécessaires du parti extrême qu'elle avait pris en confiant l'homme qu'elle aimait aux farouches complices de ses frères* Alcanzor et Schariar.

La vie ou du moins la liberté du duc de Guise se trouvait désormais compromise, et peut-être les prières de Morabba n'auraient-elles pas le crédit de triompher de la cupidité et de la malice du Maugrabin; M. de Guise demeurerait au pouvoir des brigands ou chercherait la mort dans une résistance désespérée, ou sacrifierait des sommes considérables pour sa rançon. C'était donc pour la ruine ou la perte de ce noble seignt3ur,|(iue l'imprudente Morabba avait voulu

LA PORTE bU LOLV^Œ. ^0

empêcher un duel dont les conséquences n'eussent pu être pires entre deux champions d'égs^l courage et de force égale!

A mesure qu'elle s'éloignait du bord où le duc de Guise était prisonnier, elle se repentait plus amèrement d'avoir abandonné ce prince, au lieu de continuer à partager son sort et à veiller sur lui : elle suspendit un instant la manœuvre des rames, et se consulta pour savoir si elle devait revenir plutôt au Pré-aux-Clercs.

Mais le souvenir du duel de don Philippin avec M. de Créqui la décida tout à coup à reprendre son premier dessein et à tout faire pour que M. de Créqui et le duc de Guise n'en vinssent pas aux mains. Le projet qu'elle avait formé reparut à son esprit sous un nouvel aspect d'espérance et de succès; elle résolut de ne pas y renoncer ainsi , avant de l'avoir essayé, et se remit à ramer avec plus de vigueur, en remerciant le Ciel de ce que son éducation rude et grossière lui permettait dans cette circon-

slance de conduire une barque aussi facilement qu'un batelier de profession.

Elle eut bientôt traversé la rivière, et elle toucha le bord opposé , au dessous de la tour du Bois qui attenait à la Porte-Neuve ei faisait partie de l'ancienne enceinte de Paris, laquelle séparait encore le vieux Louvre et les Tuileries.

Près de cette tour du Bois, qui avait conservé ce nom primitif, quoique depuis plusieurs siècles les maisons des faubourgs eussent remplacé tous les bois au milieu desquels on l'avait construite sous Charles V, on entrait dans le Louvre par un pont-levis qu'on levait pendant la nuit comme en une forteresse. Ce côté du palais, quoique avoisinant une porte de la viile, était ordinairement désert, parce que la population ne se dirigeait guère vers les fours à brique établis de longue date aux alentours du parc et du château des Tuileries j le faubourg, composé de quelques baraques tristement isolées le long des fossés à sec, n'était

habité que par les ouvriers qui travaillaient dans les fours et dans les bâtiniens de la galerie qu'on édifiait pour réunir ie Louvre aux Tuileries.

C'était par ce pont-levis que le roi sortait souvent incognito dans son coche ou sa litière et même à pied, suivi de Lahaye, son valet de chambre favori, lorsqu'il voulait que son absence ne fut pas remarquée au Louvre, lorsqu'il se rendait chez la marquise de Verneuil, qui occupait l'hôtel de la Force, dans la rue des Poulies; par ce moyen, il échappait à la curiosité des badauds qui stationnaient des journées entières devant le grand Pont-Dormant pour voir passer les pompeux équipages des seigneurs arrivant au Louvre ou bien s'en retournant avec un gros train de chevaux, de gentilshommes et de valets. Henri IV avait accordé cette précautio n aux instances réitérées de son fidèle Sully, qui était convaincu que les poignards de Barrière et de Jean Ghatel I. i6

trouveraient un autre bras régicide parmi les partisans de la Ligue et des jésuites.

Ce fut vers cette porte peu fréquentée et pourtant gardée avec soin, à cause des sorties journalières du roi, que Morabba s'achemina, en laissant le bateau aller à la dérive au gré du courant 5 elle ne s'arrêta pas pour reprendre haleine et pour calmer l'émotion dont elle était agitée; elle ne s'ingénia point à créer un prétexte capable de l'introduire dans le Louvre, mais elle se présenta d'un air assuré et d'un pas ferme sur le pont.

Trois ou quatre Suisses de la garde du roi s'avancèrent à sa rencontre et lui barrèrent le passage avec leurs hallebardes.

— Arrière, fillette! lui dirent-ils d'une voix brutale; l'hôtel de Sa Majesté n'est pas un nid ouvert à des oiseaux de votre plumage.

— Çà, où allez-vous de la sorte, l'amoureuse? lui demanda d'un ton goguenard le plus jeune de ces Suisses en tordant sa longue

barbe pour se donner les allures d'un muguet de la cour : ne voulez-vous pas choisir entre nous un mari d'un jour? Je vous avertis que je suis le moins ivrogne de tous.

— C'est moi qui veux te bailler des couleurs vermeillettes sur tes joues blêmes, reprit un autre en joignant le geste à la parole : oh! la jolie brunette !

— Je prétends devenir chien ou réformé , s'écria le quatrième qui faillit jeter sa hallebarde dans le fossé pour s'emparer de Morabba qu'on se préparait à lui disputer, si je n'ai en ma manche un mariage tout prêt pour cette jeune Bohémienne, dont les yeux m'enivrent mieux que la fumée de la bouteille.

— Messieurs, dit Morabba en s'efforçant de marcher vers la porte à travers les insolentes privautés des soldats, je m'en vais voir le roi pour une affaire qui presse.

— Voir le roi, ma mie ! répliqua un des hallebardiers en riant avec une pitié dédaigneuse. Pensez-vous que le château du Lou*

2i4 LA PORTE DU LOUVUli.

vre soit accessible à toutes manières de gens?

— Vous verrez le roi en pourtraiture au dessus du perron de l'Hôtel-de-Ville, dit un autre qui se moquait aussi de la présomption de cette naïve jeune fdie.

— Tiens, gentille pucelle, ajouta un troisième en tirant de sa poche un écu blanc à l'effigie de Henri IV, je t'offre cette image de notre révéré sire.

— Sur ma vie, je verrai le roi! s'écria-telle^ repoussant les Suisses qui la retenaient, et se précipitant sous la voûte de la porte sans pouvoir passer outre à cause des chaînes encore tendues à l'entrée de la galerie basse par laquelle on arrivait dans l'intérieur du Louvre.

— Retirez-vous ? lui dit le lieutenant du poste qui accourut au bruit: sinon, je vous ferai enfermer dans la geôle jusqu'à ce que l'on connaisse vos intentions.

— Vraiment, Monsieur, je les déclarerai volontiers en présence du roi, repartit Morabba qui insistait pour pénétrer plus avant; mais

le cas est urgent, et le temps perdu ne saurait se réparer: faites donc que je sois menée au roi, qui sera bien aise de m' entendre ?

— Je ne vous puis ouvrir cette porte, sans que vous soyez munie d'une passe de M. le gouverneur. Retirez-vous donc, si vous n'aimez mieux loger en prison !

— Ah î mon Dieu ! en quelle perplexité suisje maintenant! disait Morabba, qui s'assit en pleurant contre un poteau du pont-levis ; qu'adviendra-t-il, si ce duel a lieu! certainement il aura lieu, et peut-être tout à l'heure; et M. de Gnise, si vaillant qu'il soit, sera-t-il plus heureux que naguère don Philippin?

— J'ai belle idée, ma mie, que vous êtes folle, dit le lieutenant qui ne comprenait rien aux lamentations de Morabba; mais si vous avez quelque raison honnête d'être reçue par le roi, faites-en part à M. le sur-intendant des finances et grand-maître de l'artillerie, qui s'en revient à l'Arsenal.

En ce moment, Maximiiien de Béluiinc, duc de Sully, escorté de vingt gardes armés de toutes pièces comme s'ils devaient livrer bataille et affronter la scopéterie, descendait, à pas comptés, des appartemensduroi, avec qui, depuis cinq heures du matin, il avait tenu conseil pour le paiement de certaines sommes allouées à la marquise de Yerneuil, en récompense de ses dernières couches.

Le duc de Sully était de taille médiocre et de figure rébarbative; son costume, en mauvais drap râpé, de couleur sombre, témoignait de l'avarice qu'il mettait dans tout, en ses propres affaires ainsi qu'en celles de son maître ; il bornait son luxe à étaler vaniteusement sur sa poitrine une quantité de chaînes et de colliers d'ordre, enrichis de pierres précieuses : cet ornement le distinguait des valets , parmi lesquels il eût été confondu à cause de la mesquinerie de sa toilette. Il était coiffé d'une toque ù plumes sales et brisées; il avait des souliers

sans nœuds de rubans et des bas troués le long du mollet.

Il n'eût jamais songé à renouveler la moindre pièce de ses habits, si Henri TY, qui n'était pas non plus fort délicat ni recherché pour sa mise, avait perdu l'habitude d'entretenir aux dépens de sa gar-le-robe celle de son ministre. La dépense de Sully se trouvait par là tellement restreinte, qu'il vivait du peu que le roi lui donnait, sans entamer ses revenus qui augmentaient chaque année le capital de son immense fortune.

— Monseigneur, faites-moi la grâce de me conduire auprès du roi î s'écria Morabba, qui perça les rangs des gardes et pénétra jusqu'au duc de Sully, trop absorbé dans ses calculs financiers pour entendre l'interpellation qu'on lui adressait en face avec un accent pathétique.

— Quelle est cette baladine? demanda Sully en portant la main à sa bourse , dans la crainte qu'on ne la lui enlevât adroitement.

— C'est une fille qui voudrait voir le roi! reprit le lieutenant des Suisses, donnant l'exemple aux éclats de rire moqueurs de ses soldats.

— Pardieu ! on ne voit pas le roi aussi aisément que la bonne volonté de vos galans. Mademoiselle, dit Sully avec brusquerie. Que désirez-vous du roi ?

— Je le lui dirai bien à lui-même. Monseigneur, répondit Morabba que le visage austère et renfrogné du ministre n'invitait pas à la confiance.

— Oui-dà, n'êtes- vous pas quelqu'une de ces tireuses d'horoscopes, que nous envoient nos ennemis pour nous effrayer de l'avenir?

— Monseigneur, il faut que je parle au roi, et tout à l'heure : autrement, de grands accidens résulteront du plus petit retard, il s'agit de conserver sain et sauf le plus fidèle sujet de Sa Majesté.

— Pardieu! c'est moi qui suis le plus fidèle sujet du roi Henri. Serais-je menacé de quel- (jue malheur? Me veut- on punir d'avoir fait

mon devoir en tirant le plus d'argent possible des aides et gabelles pour le service de Sa Majesté?... Holàl mes amis, s'écria-t-il en se tournant vers ses gardes, vous avez entendu comme quoi on me tend un piège : mettez l'épée au poing et apprêtez-vous à recevoir galamment les compagnons qui me chercheraient noise !

— Eh! Monseigneur, il ne s'agit pas de vous, reprit vivement Morabba, mais du meilleur gentilhomme de France, de monseigneur le duc de Guise, enfin.

— Pardieu! le meilleur gentilhomme de France, c'est moi, repartit Sully en relevant sa moustache : M. de Guise est un prince de la Ligue et de Lorraine.

— Au nom de tous les saints, faites que je voie îe roi! Faites que je lui parle en secret! s'écHa la jeune Grenadine en s'emparant des mains de Maximilien de Béthune, qui les retira aussitôt, comme si le contact de celles de l'inconnue l'avait brûlé , de même qu'un fer rouge.

— Va-t-en au diable, démon tentateur ! ditil, trompé sur les intentions de Morabba, contre lesquelles il crut avoir à défendre sa vertu rigide ; c'est convier à la messe un calviniste que de tenter une séduction de cette sorte envers moi. Dieu soit loué! j'ai résisté à de plus fines mouches et mieux dressées à votre métier!

— Vous vous méprenez , Monseigneur , répondit Morabba que ces soupçons troublèrent au point de la faire rougir et balbutier. Je ne suis pas de celles que vouspensez, je vous jure, et Je ne demande rien , sinon de voir le roi à l'instant (car voici le jour déjà grand) et de réclamer son aide pour le salut du duc de Guise.

— Sornettes, que cela, ma mie ! Nous corn* prenons le but où vous tendez , et ce qu'on vous a raconté de l'humeur amoureuse du roi vous fait espérer qu'il s'apercevra que vous êtes mieux faite que les marmousets du Pont- Neuf; mais il y aurait en ce royaume disette de

LA PORTE DU LOlJVnE. 251

blé plutôt que de belles filles, et le roi Henri n'est point en quête du gibier que vous apportiez vous-même en ses lacs. Quant à moi, Maximiiien de Béthune, marquis de Rosny et duc de Sully , je ne fus jamais moins endurci aux traits que lancent des yeux conquérans, et je défie l'amour de me vaincre avec toutes ses armes.

— Le Ciel me soit propice , hélas! Conduisez-moi vers le roi , Monseigneur, et je ferai connaître que le cas est grave et considérable.

— Nenni, petite! je ne commettrai pas ce péché de fournir à mon cher maître une occasion de pécher, et fussiez -vous cent fois plus gentille et plus friande de votre personne, j'aurais cent fois plus de répugnance à vous mener chez le roi , qui vous accolleraitde prime-saut sans savoir de quelle part vous venez et si vous n'avez pas la peste. En vérité, je me réjouis que le roi ne vous puisse voir , car il ne s'en lasserait pas.

— 0 mon bon seigneur, voulez-vous donc

que le valeureux duc de Guise soit couché par terre ainsi que feu le bâtard de Savoie !

— Pardieu ! ce serait tout profit pour la couronne, si l'on épuisait ce mauvais sang des Guises!...

— Ah! c'est trop vous prier, Monsieur, interrompit Morabba indi gnée ; j'entends bien que vous avez une vieille haine contre monseigneur de Guise , et à ce compte je ne vous veux devoir aucun service , de peur de vous le payer en ressentiment. Dites à Sa Majesté que le duc de Guise m'envoie céans? reprit-elle en s'adressant au lieutenant des Suisses, ébranlé visiblement par le nom encore puissant qu'on invoquait.

— Yoiià une impertinente friponne ! s'écria Sully en prenant la jeune fdle parle bras pour l'entraîner sur le pont-levis; je vousapprendrai ce que c'est que d'affronter le grand-maître de l'artillerie de France , audacieuse rebelle, et je m'en vais vous loger aux prisons du Châtelet.

— Non, vous ne ferez pas cette injustice! dit Morabba en se débattant avec tant de réso-

kition, quelle se délivra des mains du duc de Sully et courut se réfugier dans la galerie basse , où les Suisses se mirent à sa poursuite, pendant que Maximilien de Béthune se perdait en conjectures sur le motif qui pouvait autoriser cette femme à solliciter une audience du roi.

Le duc de Sully s'étonnait surtout que le nom de Guise fût mêléà uneaffaire qu'il présumait de pure galanterie , et il en conclut que le prince lorrain avait peut-être confié à l'habileté d'une messagère d'intrigues le succès d'un complot destiné à relever la puissance de la maison de Lorraine au détriment de la royauté des Bourbons : la beauté extraordinaire de cette fdle qui, par son accent et son costume, semblait appartenir à l'Espagne, n'avait pas échappé au regard observateur de Sully , et lui aurait fait craindre davantage les résultats d'une entreprise que seconderaient ces grands yeux en amandes aux longs cils et aux prunelles de feu,

254 LA PORTE DU LOUVIlE.

cette bouche de rose s'oiivrant comme un écrin de perles, ces joues au teint brun couvertes d'un léger duvet qui les rendait presque transparentes, cette physionomie fière et suave à la fois , ces cheveux plus noirs et plus éclatans que l'ébène, et cette taille dont les contours étaient modelés par la main des Grâces.

Sully , qui passait sa vie à combattre les pencbans du roi , et qui s'opposait seul à l'empire exercé par l'orgueiLleuse marquise de Verneuil sur son amant , jugea d'un coup d'œil que ses conseils ne seraient pas même écoutés, si Henri IV venait à entrevoir l'enchanteresse et dangereuse syrène que le duc de Guise lui envoyait, lise repentit de n'avoir pas éloigné plus tôt cette femme , et il gourmanda ses gardes de ne s'être pas hâtés de fermer le passage à la fugitive , qui avait disparu sous la voûte de la galerie basse : il se promit bien de la conduire à la Bastille pour la faire réfléchir aux inconvéniens que présentait trop de dévouement au parti des princes lorrains.

— D'ailleurs, pensa-t-il en se souvenant des conspirations qui menaçaient les jours du roi^ celte étrangère peut avoir hérité du couteau que madame de Montpensier portait à sa ceinture pour tuer le Béarnais, et les jésuites sont capables de souffler à leurs pénitentes l'esprit de Jean Ghâtel !

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