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LA VILLE SACRÉE DES TOVAS

Sur le bord d’un beau lac dont les eaux tranquilles reflétaient les hautes tiges et l’épais feuillage des palmiers s’élevait la

tolderia des Tovas ou du' moins de cette bran che ou sous-tribu qui depuis longtemps reconnaissait Narapuana pour son cacique.

Le village était situé sur la lisière d’une plaine unie et verdoyante comme la pelouse d’un parc, fuyant à perte de vue le long du lac et parsemée de bouquets de palmiers et de buissons d’acacias. • .

LA SœUR PERDUE.

D’un côté du lac une montagne solitaire boisée jusqu’à son sommet sè dressait' à plusieurs centaines de pieds au-dessus de la plaine et au lever du jour projetait sa grande ombre sur le bassin dont elle dominait le bord oriental. '

Entre sa base et l’eau s’étendait un espace découvert, sans arbres ni buissons et d’environ une demi-lieue carrée, où les demeures des Indiens étaient groupées à proximité de la forêt.

La construction en était toute primitive; ce n’était rien de plus que des toldos ou tentes.

Ces tentes n’étaient pas de Tèspèce ordinaire de celles qui sont formées d’une couver- . ture de toile soutenue par des piquets, elles ne présentaient même pas toutes une façon identique. Quelques-unes étaient des wigwams affectant une certaine ressemblance avec ceux des Indiens des prairies du Nord; seulement, , au lieu d’être couvertes en peaux de buffalos,

elles l’étaient en peaux de chevaux sauvages du Ghaco.

D’autres offraient une construction encore plus grossière; c’étaient de simples abris obtenus au moyen des branches recourbées et couvertes des feuilles du palmier cuber ta. Ces buttes servaient de demeures aux plus pau> vres membres de la tribu et aux esclaves des Tovas.

Malgré le peu de solidité de tous ces logis^ la tolderia en question était mieux qu’un cam* ' pement passager. Un grand édifice avec des murs en troncs de palmiers et couvert en cuherla indiquait une résidence plus persistante. Ce bâtiment occupait une position bien en vue au milieu de l’agglomération des toldos et des cabanes^ et était entouré d’un espace vide comme celui qu’on voit autour de l’église dans une ville de l’Amérique espagnole. Cependant sa destination n’était pas religieuse^ mais politique, ou plutôt municipale; c’était la malocca ou maison du conseil, assez sem-

blable à celles qu on rencontre dans les villages des Indiens de l’Amérique du Nord.

En outre de l’existence de cet édifice, il apparaissait d’autres preuves que cette résidence actuelle des Tovas n’était pas temporaire.

On pouvait s’en assurer en gravissant la colline qui dominait le lac. Là, sur un vaste plateau couvert d’une épaisse végétation de palmiers nains, on découvrait un certain nombre d’échafaudages placés sur des pieux soutenant une double plate-forme. La plate-forme inférieure ressemblait à un lit élevé sur quatre pieds gigantesques, et la supérieure tenait lieu de toit.

On accédait à la première, non sans quelque peine, au moyen d’une pièce de bois entaillée, dressée en guise d’échelle.

Après avoir exécuté cette ascension, on se trouvait en face d’un squelette, couché sur le dos, recouvert encore de sa peau ridée et fortement tendue.

LA SŒDR PERDUE.

complètement permanente, ils la regardaient comme leur véritable résidence, comme leur lieu de sépulture. Dans quelque endroit que l’un d’eux mourût, à moins d’être un'pauvre esclave, ou un humble dépendant de la tribu, ses amis ramenaient ses restes à la ville sacrée et les déposaient snr l’éebafaudage de sa famille, au sommet de la montagne des morts.

On faisait mieux encore quand on supposait qu’un cacique ou on grand dignitaire açq)rochait de sa fin. Alors le peuple tout entier^ suspendant ou abandonnant toute expédition commencée, se bâtait de retourner avec lui à la tolderia et sj fixait jusqu’au moment ou il rendait le dernier soupir. Souvent ces Indiens, dans cette appréhension, renonçaient à leur vie nomade et se refusaient pendant des années le libre paiwurs du Chacoet surtout les excursions an delà de ses frontières.

Un pareil fait s’était présenté récemment pour les sujets de Naraguana. Lié par cette antique coutume ^ le chef vénéré, en sentant

s’appesantir sur lui le faix des années et prévoyant que sa fin était proche, avait remonté du côté du soleil couchant la vallée du Pilcomayo, vers les tombes où étaient déposés les restes de ses ancêtres.

Il aurait voulu donner avis de son intention à son ami le naturaliste, mais il ne l’avait pas pu. ,

La veille de son départ, le vieux chef indien avait été soudainement attaqué par une maladie qui le menaçait depuis longtemps. Ses facultés physiques et mentales furent paralysées à la fois, et il accomplit son voyage à la ville sacrée dans un état complet d’inconscience et porté sur une litière.

De là il avait été presque immédiatement conduit sans vie à la montagne des morts, au milieu de la foule de ses sujets en larmes et déposé sur son échafaudage avec des honneurs tels que peut-être il n’en avait jamais été rendu de pareils à aucun cacique des Indiens Chaco. Le ciel d’un bleu d’azur qui couvre ordinai-

rement les plaines du Gran Chaco commençait à prendre les teintes pourpres plus sombres du crépuscule; les ombres des palmiers s’allongeaient sur la surface d’un lac olair et tranquille et s’effaçaient graduellement à l’approche de la nuit. Une jeune fille s’avançait lentement et venait s’asseoir sur une pierre tout au bord de l’eau.

Cette partie du lac était celle près de laquelle s’élevaient les huttes des moyens Tovas; da jeune fille était sortie de l'une de ces huttës.‘

Elle était elle-même Indienne^ et^ à en jugei par sa remarquable beauté, par les ornements . ,

de son costume et de sa personne, par les perles et les bandelettes qui entouraient son cou, ses bras et ses chevilles, elle devait être rhéritière d’une des grandes familles de la tribu. ' ' • :

Les autres membres de cette tribu, hommes, femmes et enfants, pouvaient 'être aperçus à peu de distance, parmi les huttes du village et sur la plaine découverte qui s’étendait près

da lae. Dii^epsés par groupes, Us se livraient' à divers oeeupatians appropriées- à leur âge ou à lear. sexe. '

Devant Les wigwam» se trouvaient les iem^ nues et les jeunes filles ; i^uelquesKi^s tenaient des eorbeilles. tissas avec des rameaux fendus du palmier ; d’autres recueillaient le miel de l’abeille tosimi rapporté en rayons par leurs ^ux; d’autres encore fuissent la cuisine devant .des feux en plein air ou s’ocoupaient à fabriquer des hamacs,, ou bien enfin, d’une main habüe, ornaient nœ peau de daini. avec des Êragmeats (^.plumes colorées, pour con- ' fectioneerrces manteaux- qui ont rendu célèf bra» dans le inonde eotiffl? Les aborigènes de 'l’Amérique. - •

Les enfants jonaiei^ autour de Leurs mères et dans leurs jeux formaient des groupes- di? gnes du cisena des plus iLlu^es artistes.

Le» hommes ‘ causaient des -affaires de la jeurnée, tandis- qua les défMmilLe» de la chasse, . lee poissons dn las ^ le daim des vallées

étaient- déposés devant l'entrée des toldoe et confiés à la garde de quelques femmes.

Sur la plaine qui constituait le pâturagp commun de la tribu^ on apercevait aussi un grand nombre d'indiens à cheval courant comme des centaures et rassemblant les cbevauX; les moutmis et le bétail, car les Tovas sont assez civilisés pour élever des troupeaux.

Tous ces chevaux, ces moulons et ce bétail avaient probablement été volés aux blancs, mais ce vol n’est point considéré comme un délit par les sauvages. La guerre chez eux n’a d’autre but que de pourvoir h leurs besoins.

Autour du village et sur la plaine, la scène qui se présentait aux regards était une scène de paix. Ce n’était pas la vie sauvage avec .ses iiidigènes grossiers et ses passions sanguinaires; c’était un tableau d’une innocence apparente, presque arcadienne. Nous avons dit apparente, parce qu’en effet, contrairement à un préjugé que certains esprits superficiels ont essayé de propager, la civilisation, qui

n’est autre chose pour les nations que ce qu’est l’éducation pour les individus, est un flambeau nécessaire aux progrès des mœurs.

Les peuplades que régissent les seules notions primitives de l’intérêt, de l’instinct, de l’égoïsme matériel, n'ont aucune idée de ce qu’on appelle la morale sociale. '

LA SCEUR'PERDUE.

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