‹ La Soeur perdueChapitre 6 sur 32 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

LE CORTÈGE d’üNE PRISONNIÈRE.

Retournons sur nos pas. Pendant que le corps inanimé de Ludwig Halberger gisait encore, seul' et silencieux, à l’ombre des algarrobas, nous verrons à peu de distance une troupe de cavaliers se diriger à travers la pampa et fuir, à >n’en pas douter, le théâtre de l’assassinat.

Leur costume et) la couleur» de leur peau les faisaient reconnaître pour des Indiens, cependant l’un d’eux sé distinguait des autres par 'ses vêtements et son teint; c’était un homme

blanc et appartenant à la race castillane. Tous les autres cavaliers étaient des jeunes gens

dont pas un ne dépassait l’âge de vingt ans, chacun portait à la main une javeline et des bolas ’®, pendues sur l’épaule ou accrochées à l’arçon de la selle.

Tous étaient montés sur' de petits chevaux nerveux à longue crinière et à longue queue.

Deux d’entre eux avaient pour selle un recado^’’, le reste n’avait pour en remplir l’office qu’un morceau de peau de bœuf ou la peau du cerf des pampas. Dans tout le cortège on n’aurait pas trouvé un étrier ou un éperon; pour bride, une courroie de cuir cru, nouée autour de la mâchoire inférieur du cheval, permettait à ces cavaliers de guider leurs montures avec autant d’adresse qu’au moyen d’un mors mameluc**.

Il y avait là en tout une vingtaine d’hommes sur lesquels dix-neuf étaient vêtus de la même façon, bien que la matière de leurs vêtements fût différente. C’était le plus simple

LA SŒUR PERDÛË.

des costumes. Leurs corps étaient couverts de la poitrine jusqu’à Ja moitié de la cuisse par un court vêtement ressemblant au sarreau des Indiens du nord; il n’était pas tissé, c’était simplement la peau d’une bête sauvage. Pour les uns c’était la robe rouge du puma, chez d’autres la fourrure mouchetée du jaguar et du yagnarundi, ou celle du chat gris des pampas, du loup aguara, de la mutria o\i ‘ loutre, ou bien encore la sombre peau du grand mangeur de fourmis Dn voyait sur eux la dépouille de presque toutes les espèces connues des quadrupèdes du Chaco. , -

Les sauvages différaient des Peaux-Rou^s du nord en ce qu’ils ne portaient ni pantalons ni mocassins. La douceur de leur climat les dispensait de se couvrir de ces vêtements. Les Indiens dn Chaco n’ont pas même besoin de protéger leurs, pieds, car il est rare qu’ils foulent le sol. Leur véritable demeure est sur le dos de leurs chevaux.

De chaque côté de leurs selles leurs jambes

mies pendaient, unies comme du bronze moulé, et sculptées comme par le ciseau de> fVaxitèle; la portion supérieure de leurs corps était également nue, mais contrairement à l’usage de leurs frères du nord;- ces . Indiens n’étaient ni tàtoüés ni peints: L’éclat d’une peau saine et d’une ‘riche couleur foncée, quelques coquilk* ges ou des' bracelets de graines autour de leurs

cous ou de leurs bras constituaient leurs seuls ornements.-

'■ Leui^' chevelure noire comme Fébene,. côupée‘ carrément sur le front, croissait' par* <lep-*rière en toute liberté et couvrait leurs -épaules de -ses flots abondants; chez- quelques-uns, elle tombait jusque sur la croupe dm cheval!

‘Deux étaient habillés d’une manière difféj rente des autres, lès deux ' cavaliers montés sur des recados. . - .

Le premier était un jeune Indien, ’évidem- ' ment le chef dé la- troupe.. IL avait une sorte de ceinture autour des reins, i mais i par-dessus et flottant négligemment sur ses épaules il

portait un manteau de forme analogue à, un poncho, bien différent toutefois du vêlement de laine des gauchos. C’était la manta en plumes des Indiens, faite d’une peau de daim préparée et admirablement ornée, avec le plumage du guacamaya^ et d’autres oiseaux aux ailes brillantes. '

.Sur sa tête, -il portait un bonnet' en forme de casque, fabriqué, avec une peau de ..cheval tannée, d’une blancheur de neige et, entouré d’une rangée de plumes de rhea, plantées verticalement dans un cercle brillant. D’autres ornements placés sur son corps et autour ' de ses membres, et le harnachement de son cheval, . le .- dé^naient. clairement comme le premier personnage de la troupe. Il n’avait avec- lui que* des. jeunes gens, mais, lui aussi

était. un- jeune homme et bien . certainement il

«’était pas üalné de ses. compagnon s. .

Le eeul homme blanc qui se trouvait parmi • ceux-ci et dent mous, avons, dit qu’il avait l’air d’un Castillan^- -offrait, à l’cpilmudype vérita-

blement remarquable. — Sur ses traits se lisait une expression de férocité mélangée de ruse qu’on retrouvait d’ailleurs sur la figure du jeune chef qui chevauchait à côté de lui.

Son vêtement était mi-partie, celui d’un civilisé et celui d’un Indien, et on pouvait le prendre lui-même pour un gaucho fait prisonnier par les sauvages. Mais telle n’était pas évidemment la situation de cet homme, car il marchait à la place d’honneur, à la droite dû chef. Tout au contraire, son air et ses actions racontaient une âutre histoire, celle d’un scélérat qui, après avoir suivi une carrière de crime dans les pays civilisés, avait cherché la protection des sauvages et était devenu traître à sa race et aux siens.

La longue lance qui dépassait de beaucoup ses épaules montrait sur sa pointe d’acier une teinte plus rouge que celle de la rouille. C'était la couleur vermeille dü sang, séchée et brunie par les rayons du soleil, et toutefois encore assez fraîche pour dénoter que l’arme avait

LA SŒUR PERDUÉ.

été récemment employée. C’était cette même lance qui avait percé la poi(3‘ine de Ludwig Halberger.

Si un doute s’était élevé à cet égards il eût bientôt été dissipé par la présence d’une troisième personne qui s’avançait un peu en arrière et qui évidemment était gardée comme une captive. C’était une jeune fille à laquelle on eût pu donner quinze ans, bien qu’elle n’en eût que quatorze; Elle possédait déjà dans toute son attitude certaines grâces de la femme, ainsi que cela arrive fréquemment dans V Amé* rique espagnole où l’adolescence commence plus tôt que dans nos froids climats : un visage dun ovale délicat, une bouche mignonne ombrée déjà d’un léger duvet, des yeux ornés de longs cils avec de fins sourcils arqués, un teint olivâtre et ces formes élégantes dont les dames andalouses sont si fières : telle était Francesca Halberger, la fille ^ du naturaliste.

L’impression suprême de tristesse répandue

&¥r'.'Sa figure, ne parvenait, pas àvfsn .altérer la beauté» Il est du reste à remarquer que le regard d’une femme espagnole n’est jamais pàus noble* et plus fier que. lorsqu’elle' est' en faee d’un danger.

La prisonnière venait' de voir son' père traîtreusement frappé par la lance d’un assassin^ son dernier crit« ma fille ! • ma pauvre enfant ! » retentissait encore à ses oreilles ; avant même dlavoir pu se’ rendre compte du danger qu’elle . courait; elle • avait été saisie et mise hors d’état d’opposer la fuite à la. violence par; la horde de ses agresseurs ét s’était' sentie < entraînée vers un but qu’elle ignorait. Elle’ inontait en-, oore le petit cheval sur lequel elle avaiit quitté sa demeure, mai s. un des cavaliers indiens s’était emparé de. la bride et ne lui permettait plus de le guider. .

. La cavaioade s’avançait lentement, elle n’avait pas besoin de se hâter, car une poursuite n’était pas à craindre. Ceux qui avaient commis cette, cruelle action savaient bien qu’il n’y

avait pour eux aucun* • danger de représailles cfu’ils -pussent sérieusement redouter. ^

■ De tenaps. à autre, l’un des cavaliers de là troupe se dressait'suf sort cheval et examinait pendant un moment la plaine. Mats cette action rte , provenait pas de la crainte d’une «poursuite,c’était simplement la satisfaction d une curiosité. ' • ' ■

Cependant une sorte d’inquiétude existait auifbnd des cœurs: de ees sauvages ou tout au moins chez leur chef,' ainsi 'que do prouvait le dialogue échangé entre' lui et l’homme blanc qui chevauchait à ses côtés. Il se bornait à quelques mots prononcés d’un ton de doute, et dans le regard de l’Indien on eût pu découvrir le regret de F acte qui venait de s’'ac complir» • ■-

Les réponses du farouche renégat qui nonseulement l’avait conseillé, mais qui l’avait exéeiîté,'^ semblaient avoir pour but de le rassurer.- Fataliste ' comme 'tous les Indiens, le jeune chef. SC! contenta de répondre’ aux dernières

paroles du misérable qui raillait ses scrupules : « Ce qui est feit, est fait, » et il poursuivait sa route sans- arrêter plus longtemps sa pensée sur le remords ou sur le repentir.

. La conversation entre les deux sauvages qui formaient l’arrière-garde fera mieux comprendre le sujet de l’inquiétude du chef.

Ils venaient de parler, avec une admiration mêlée de pitié, de la beauté de leur captive et des liens d’amitié qui avaient existé entre leur vieux chef et Halberger»

« Nous pourrions bien avoir à regretter ce que nous avons fait, suggéra le plus sage des deux.

Quel regret ? demanda son compagnon.

Le père du jeune chef n’est-il pas mort?

— Si Naraguana vivait encore, il n’aurait jamais permis cela.

— Naraguana ne vit plus.

— C’est vrai. Mais son fids Aguara n’est qu’un jeune homme encore comme nousmêmes. 11 n’a pas encore été élu chef de notre

tribu. Les aaciens peuvent être mécontents; quelques-uns id’entre ' eux , ^ comme Naraguana, étaient les amis de celui qui a été tu^

Qui sait si nous ne serons pas punis pour cette expédition ? f :

— Ne crains rien, le parti de notre jeune chef est le plus puissant, et’ de plus ce üo- ' queano*^ là-bas, fit le sauvage en désignant Je renégat, prendra toute Taffaire sur lui. 11 à > déclaré qu’il affirmerait que c’est une querelle qui le regarde seul. . Il soutient que .le ' . Visage pâle qui ramassait des plantes a eu des ' torts envers lui. Qui sait si cela n’est pas . vrai ? Tu sais aussi bien que moi que le ua-< . queano possède une grande influence dansnotre tribu; avec sa protection Aguara.s’en tirera sain et sauf. ^

— Espérons-le, répliqua l’autre. Et si cette jolie créature doit un jour être notre reine, ce ne seront pas les guerriers de la tribu qui s’en plaindront, mais en revanche les jeunes ■filles Tovas ne seront pîw contentés ! s

Ik AVENTURES DE TERRE ET DE MER.

La conversation fut interrompue par un cri Venant de l’avant-garde : c’était nn cri d’alarme, 'et un moitient après, chaque Tovas,

, dressé sur son cheval, interrogeait d’un regard inquiet les confins de la plaine.

La jeuno fille seule resta immobile sur sa selle; on sentait que dans sa pensée rien ne pouvait ajouter aux horreurs de sa situation; die était 'indifférente à de nouveaux coups du sort.

La cavalcade parcourait alors un espace dépouillé d’arhres, Tuné des quelques iraviesas ou terrains stériles qu’on' rencontre dans le Cbaco. Cette stérilité ne •' provient pas de la mauvaise qualité du sol, mais du manque ' d’eau. Ces espaces sont pendant' une ^ partie de l’année inondés par les débordements des rivières voisines; mais l’été venu, ils se dessèchent" et se pulvérisent Sous les rayons d’un. ■ ' soleil torride et montrent sur leur face un

enduit d’un blanc grisâtre ressemblant à la gelée blanche et qui est le produit d’une efflo-

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LA SŒUB PERDUE.

rescence saline amenée par l’évaporation des eaux”.

Les voyageurs étaient entrés dans ce désert pour éviter le détour cansé par un crochet du fleuve. Quand «retentit le cri d’alarme, ils se trouvaient à environ dix milles du cours d’eau et à peu près à la même distance du bois le plus proche. Ce cri avait été poussé par le renégat qui marchait en avant et qui aussitôt arrêta son cheval et se dressa sur ses étriers.

• ' LA tORMENTA^' > •

\. , , Rien absolument n’apparaissait 1 le soleil V

achevant sa carrière brillait dans un ciel <

sans nuage et projetait en noires silhouettes

sur la plaine blanche les ombres des chevaux

et des cavaliers. Aussi loin que pouvait .porter

la vue on n’apercevait aucun être vivant, pas

même . un oiseau traversant ce triste dé- ‘

sert. ' , ' .

Mais bien qu’aucun nuage ne se détachât

sur la voûte bleue de l’atmosphère, on pouvaU

cependant, à force d'attention, découvrir une

légère vapeur débordant T horizon lointain^ directement en face des cavaliers.

• Elle était à peine perceptible, toutefois l’œil exercé du vaqueano l’avait remarquée et y avait lu rsqjprocbe d’un danger. »

»• « Qu’est>ce donc? demanda le jeune chef en poussant son cheval auprès de celui du vaqueano.

Caramba 1 ne le voyez-vous pas? repartit l'Espagnol , en montrant l’horizon.

Je vois un petit nuage; rien de plus.

— Rien de plus ? '

— N<m. On dirait plutôt de la fumée, mais ce ne peut être cela; il n’y a pas un brin d'herbe à dix milles à la ronde dont on puisse faire du feu. Du reste, que pourrions-nous craindre ici, ne sommes-nous pas chez nous?

, — • Ce n’est ni de la fumée, ni du feu; c'est bkn pis, c’est de la poussière.

, — De la poussière ! mais alors elle ne pourrait provenir que du galop d’une troupe de cavaliers ? ,

— Nous uftvoQs jrieii' à ‘pedôuteP de ee genre; des hommèe? un ennemi ?;Allfxa8don<^!

Aussi n’eat-<% de rien de pardd qu il s’aigiA.. Si ce n'était que cela nous peurrions nons mettre â l’abri d’une attaque en retournant V«»8 les bois. Mais cette poxis^ère irest prodmte ni' par des hommes ni par des chevauic. Si «mes yeux ne me trompent pas, c’est la torrmrUa. ,

— - La tormental Fépêtèrent d’une seule voix tous les Indiens et d’im ton qlii d^otàit qu’ils ne connaissais que trop bien le terri- , ble phénomène. ~ -

— Oui !. s’écria le Taqueanp après avoir examiné le nuage encora pendant quelques secondes. C’est inen la tormenta et pas autrâ ' • chose. Malédiction 1 » ‘ • ..

Déjà l’ombre s’était smisiblement étendtie le long de l’horii^n el^ elle grandissait rapidement sur le' fond Ideu du cieL Mie présentait une couleur d’un brun jaunâtre semblable à un mélange de vapeur et de fumée tel que celui qui provient des flammes à demi éteinte»"

— n aii.i ■■■ ■ »»* 1 ' * ' ! '

d’un incendiq. Parfois de» traits dp tttmiàrB indiquaient quelle était silloairée d’éekira. .

Cependant, à l’endroit où les, sauvage s’étaient arrêtés, le soleil brillait eneore ateçi sérénité et l’air ealme et tranquille ii’é^t pas agité du moindre souffle. -r ; . :

Mais ce calme n’était pas sincète; U était .

accompagné d’une chaleur lourde et étouffante dont plusieurs d’entre les Indiens s’étafo»! • ^ plaints quelques instants auparavant* 'Us veinaient à peine de cesser de parier^ chacjun ' des hommes de la troupe avait à peine eu le temps de se rendre compte du. péril qui les menaçait, et déjà, en moins de temps qu’il ne faut pour le dire, de violentes rafales d’un vent glacé avaient fondu sur eux avee^ uim^ telle fureur, que quelques-uns des jeunes geais» perdant tout à coup l’équilibre, avaient ronlé ^

à terre, précipités, par cette forœ invH sible. . , ■ ! t

Bientôt, à la clarté radieuse du - jour suc- ‘ céda, sans transition, une épaisse obscurité

. eompacable à celle de la nuit, et ils e’en ^ trouvèrent comme enveloppés; Le nuage de poussière avait passé devant le disque du soleil et Lavait complètement éclipsé.

]^mis de ce premier' assaut, quelques-uns proposèrent de galoper en arrière pour aller dherclier l’abri des arbres; mais il était trop tard pour penser à la fuite; avant. ^’ils eussent accompli cette course de dix milles, la

'.tOTtnentia les eût atteints.

Le vaqüeano le savait, et il proposa d’agir tout différemment.

, V « Descendez de vos chevaux, cria-t-il, et •’ tenez-les entre vous -et le vent. Couvrez vos tètes avec vos jergas®. Faites-le si vous ne voulez pas être aveuglés pour toujours. Vite, ou il ne serait plus temps ! »

Les jeûnes Indiens, connaissant l’expérience de leur compagnon au visage pâle, se hâtèrent d’obéir. En un instant chacun d’eux, bien entortillé d’après la recommandation du guide, s’était caché derrière son cheval en

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s'efforçant de xnainteBÎr l’animal pour l’empèciher de perdre position.

Le chef loi-mème s’était chargé de placer sa caj^ite sous le vent et la dernière de tous. D’un geste vif, mais cependant respectueux, il Pavait enlevée de son cheval et couchée sur le sol, en lui disant dans son langage qu’elle comprenait : « Ne bougez pas, ne remuez pas, tournez votre visage contre la terre et ne craignez rien ; ceci vous protégera. »

• Tout en {triant, il avait ôté de dessus ses épaules son manteau de plumes ; il en tourna l’extérieur en dedans et l’étendit sur la tète et les gaules de la jeune fille.

Francesca s’était soumise machinalement à la volonté de son ravisseur ; mais elle n’avait pu réprimer un frémissement de dégoût en se sentant dans les bras du misér£d>le qui avait laissé accomplir et peut-être ordonné le meurtre de son père.

Ces précautions étaient i peine prises que l’ouragan éclatait dans toute sa furie et culbu>

AVENTURES DB.TEBfiE ET DE MER.

tait cèux des cheraux qui avaient refusé 'de s’accroupir. • ~ ^ •? t •- • .

L’avis du vaqueano à ses hommes de couvrir leurs yeux n’était pas superflu. Ba effet, la tormenta ne > soulève pas seulei^Bt de la poussière, elle roule dans les airs, die. enh; porte avec elle jusqu’à du gravier et dæ pierres. ■ , . , . «i- : - " . .

En outre, cet embrun solide, mêlé de particules salines, est tellement subtil et - pénétrant qu’il produit tout à la fois la cécité et la ' ' suffocation. - - * .. « • ■ • ' ' :

L’cuiragan augmenta de violence pendant une heure ; le vent rugissait aux- oreilles dœ voyageurs et le sable déchirait leur peau. ' Parfois son -souffle était' tel qu’ü était- inoH ' possible aux gens de se maintenir h t&np,

V. même en s’y cramponnant avec les -oiigles; au-dessus et autour d’eux brillaieut et neutre^ croisaient sans interruption les. éclairs; l’atmœphère était en feu, et le tonnerre grondait, tantôt en détonations éourles et rapides, -tantôt

en décharges mêlées de hurlemeuts pioloogés.

Puis arrivèrent des torrents 4’une . pluie froide comme si elle eût traverse les.sommeta neigeux des Cordillières. A :.. >

Au bout d’une autre demi-heure, le nuage ' sombre avait disparu, le vent s’était apaisé aussi rapidement qu’il s’était levé : la tormenla était passée ! - . ; ‘

Le soleil brilla bientôt dans un ciel de sa* phir, aussi serein que s’il n’avait jamais été intercepté par l’ouragan. .

Les jeunes Tovas, dont les corps ruissela^at • d’eau, et dont beaucoup d’entre eux étai^t meurtris et ensanglantés, se relevèrent. Avec l’insouciance de leur ræe, ils furent bientôt debout, se secouant, s’étirant à qui mieux mieux, visitant chacun des membres de leurs chevaux pour savoir s’ils étaient en état de reprendre leur, course. ■ — A un signal , de leur chef, ils jetèrent leurs jergas sur le dos de leurs montures, et se tinrent prêts à recevoir l’ordre de se mettre en marche.. .

; ' Frâncesca s’étaât tenue immobile et comme méensible à tout sous le manteau du jeune chefi Quand il vint à elle pour reprendre possession de cet insigne de sa grandeur, il n’obtint pas d’dle un> regard. Ayant, avec l’aide d’on de ses hommes, fait mine de vouloir la jpeplacea* sur sa selle, d’un geste plein de dédain, elle l’écarta, et légère comme un oiseau eUe se retrouva à cheval, Un*cri d’admiration échappa à toute cette horde : elle était à leurs' ' yeux digne d’être leur reine, celle sur laquelle r^royable tourmente avait pu passer comme sans la toucher^

Cependant tout était prêt, et ses ravisseurs, sautant sur leurs montures, poursuivirent leur route à travers la plaine balayée par les eaux,et continuèrent leur marche vers la tolderia de leur tribu, dans le même ordre de marche qu’auparavant. Abandonnons-les.

Bien loin de là , sur la bei^ d’une rivière se dresse un bivouac; un feu de campement

brille gaiement, trois hommes sont assis autour de lui.

Ces hommes viennent de passer la nuit en cet endroit, quelques bagages sont épars çà et là, et près d’eux trois chevaux non sellés sont encore attachés à leurs piquets..

Deux de ces hommes sont à peine entrés dans l'âge de la virilité; le troisième est plus âgé, il a environ trente ans.

11 n’est pas besoin de dire quels sont ces trois voyageurs : le lecteur aura deviné Gaspardo, Ludwig et Cypriano.

, Nous l’avons dit, Mme Halberger avait olle-même exigé que son ûls accompagnât son . cousin et Gaspardo. Ils ne seraient pas trop de trois pour la tâche qu’ils entreprenaient, et quant à elle, dans son estancia, sous la garde de ses fidèles péons, elle ne devait courir aucun danger.

lis ne sont encore que sur le bord du Pilcomayo, à une journée de distance du point de départ de leur m[:pédition. Ils sont arrivés

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èn cet endroit en suivant les traces des assassins. Fatigués par leur marche rapide et par deux nuits sans < sommeil, ils ont campé sur la piste.

Suffîsamment reposés par leur halte, ils se préparent maintenant à reprendre, leur route, dès qu’ils auront achevé le déjeuner qui s’apprête.

Sur une pierre plate presque rougie par la chaleur des tisons, une certaine quantité d’épis de uRaïft est en train de griller”. Enfilé dans un asador ou broche et rôtissant devant la flamme est un rôti qui, d’après nos usages européens, semblerait peu appétissant. C’est un , singe, un des guaribas^ qui, attirés par la flamme, ont eu pendant la nuit la témérité de s’approcher du feu de bivouao, comme pour ■ se mettre à la portée de la carabine de Gaa-, pardo. Il servira de pièce de résistance pour, ^le repas matinal des voy^eurs. Ils ^ ne sont pas ‘à court de ^vivres, car ils ont emportée avec' eux du bcBuf salé, mais Gaspardo a un faible

r LA. SCEUa PERD-üE. - . 87

pour. le. sioge rôti et le -préfère au charqui. D’ailleurs^ il& yeuleut ménager leurs provi»

sjioiiâ* ^ . t J ^ ~ ^ ■* . .

Il y a aussi sur les cendres un vase dans lequel chante un liquide dont les bouillonnements menacent *de renverser le couvercle.

C’est de l’eau avec laquelle ils vont préparer leur thé| le .véritable vsaté du Paraguay; trois tasses en noix de coco; munies de leurs bom~ , billas ou . tubes - d’aspiration.;, sont placées sur l’herbe en attendant le m.otnent de s’en servir. Dispersés au milieu des bagages^ «■ ree^o^selles, jergas, caronas^ caronillos, cinchas, cojinillos, poncbps ,et - sobrepuestos.*, outre trois paires. de bolas, trois lasos>.- trois couteaux de chasse, et trois fusils^, » se trouvent

des vivres de tout genre. , ,

Malgré cette abondance, la joie ne jègne pas dans le camp; bien que les voyageurs soient ' a^amés, l’odeur, de la viande rôtie et' l’arome de la yerba ne les égayent pas ; tous les trois . ont le cœur rempli ‘de noires pensées, -. - .

Leur expédition n’est ni un divertissement, ni une ^promenade, ni une chasse. Ils poursuivent des assassins et des ravisseurs, ils onthâte de continuer à les suivre. Aussi leur déjeûner èst-il bientôt expédiéi Les deux jeunes gens sont déjà debout, le pied sur l’étrier. Que fait donc le gaucho^ son lopas fini? Quelle raison pouvait-il avoir de s’attarder auprès du bivouac? - ' - •

. Les jeunes compagnons, impatients,' se d^' , mandaient du regard le motif d’unedenteur à laquelle Gàspardo ne les avait pas habitués.

Sans doute le soleil était à , peine levé, car il ne dépassait pas encore la cime des arbres,, mais dans un voyage de la nature de. celui ' qu’ils avaient entrepris, cela ne justifiait pas une perte de temps inutile. Ils avaient bien remarqué pendant leur déjeuner que,. tout en sellant les chevaux, les traits de Gaspardo, si ' ouverts d’ordinaire, avaient une expression » inaccoutumée de souci ou de réflexion. Quel»que chose le préocccqiait, à côté même de la

douleur qui leur était commune à tous, et certes ils savaient que le fidèle gaucho l’éprouvait • aussi vivement qu’eux'- mêmes.

Mais qu’était-ce? Il avait à plusieurs reprises quitté le feu et même le déjeuner pour parcourir le terrain découvert qui s’étendait aux environs. 11 s’était chaque fois arrêté auprès d’un certain arbre et avait semblé examiner cet arbre avec une attention singulière.

Au dernier moment même, le pied levé pour se mettre en selle, à leur grand étonnement, il s’était rendu une fois encore auprès de ce même arbre, et pendant qu’ils se faisaient part de leurs observations, il était encore occupé à l’examiner. Qu’avait donc cet arbre de si intéressant pour le gaucho ?

C’était un arbre de taille médiocre avec de légè^'es feuilles vertes qui le désignaient comme appartenant à l’espèce des mimosas, et aux longues branches duquel pendaient des grappes de belles fleurs jaunes. Le regard du

gaucho s’arrêtait sur ces fleurs et les jeunes gens pouvaient distinguer dans toute sa contenance les signes persistants de • l’inquiétude.

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