‹ La Soeur perdueChapitre 5 sur 32 · UNE MAISON DE DEUIL · texte numérisé non relu

UNE MAISON DE DEUIL

Il se passa un certain temps avant que la malheureuse femme sortît de son évanouissement.

Quand elle reprit connaissance, elle aperçut un affreux spectacle : le corps de son mari était étendu sur un lit; son beau visage avait le calme et la sérénité de la mort, mais le drap qui recouvrait sa poitrine était rougi par le sang jailli de la blessure que lui avait faite

le coup de lance qui lui avait ôté la vie.

Gaspardo, aidé des serviteurs, avait défait

les liens qui attachaient à la selle le corps raidi et lavait porté dans l’intérieur de la maison.

Le gaucho fit alors à la senora le récit de sa mission, mais ce récit n’ajouta pas beaucoup à ses angoisses. Le spectacle horrible qu’elle avait devant les yeux avait tout brioé en elle, elle écoutait comme une personne dont rien ne peut accroître la douleur.

Gaspardo avait rapidement trouvé la piste des absents, il l’avait suivie jusqu’à un bou- .'quet d’algarrohas qui s’élevait sur la berge du fleuve. Là il avait ■ rencontré avec horreur le cadavre de son maître, traîtreusement assassiné. Son cheval, qui, pour une raison. quelconque, avait échappé à la cupidité des meurtriers, pe tenait auprès du. corps de so4 maître, comme s’il eût espéré le voir se. dresser sur ses pieds et, remonter en selle!

Près, du cadavre était aussi un bouquet ide magnifiques fleurs. Gaspardo vit sur. un arbre voisin la branche dépouillée d’où elles avaient

-•LA. SŒUR PKRDUE.

été cueülies, et cet indice lui avait prouvé que le naturaliste était engagé 'dans ses occupa-

tions . favorites au moment où il. avait reçu de coup mortel I . • ,

Aucun autre. signe ne marquait l’endroit, iauf les. traces du cheval, d’Halberger et .celles de l’animal plus petit monté par sa fille. ‘ ,

. Cendant, en u suivant, ces dernières, Gas- ..psHxlo I rencontra bientôt d’autres empreintes qui iindiquaifâît qu’une troupe ».de.- cavaliers avait dû faire halte près du bois. . » ;

, (Cachés -par les algarrobas , - les ; assassins . avaient sans doute suivi àpied leur victime, ^•ik s’étaient précipités, sur elle et Savaient cer- -tainement,’ frappée à i’iraproviste avant même <qu^elle «ût pu soupçonner leur présence.. Telle était du moins l’opinion du igaucho. ■ ,

K ‘ Et . mon .enfant? s’éeriail’inlbrtuaée mère en interroihpaat ces (tristes»! détails, braoeesea •st-elle morte, elle.auasi?

— Non,,non, seûora! répliqua aussitôt Gaspardo. .k'suis 'persuadé .que (ce cher ange

aventurés de' terre et de mer.

est encore vivant. Santissima ! Les sauvages du Chaco eux-mêmes n’auraient pas eu le coeur de la mettre à mort. S41s l’avaient tuée,

il y en aurait quelque trace, et je suis sûr de n'en avoir vu aucune; pas un lambeau de vê- , tement, pas une seule marque de lutte n’a pu être découverte par moi. Vous 'voyez par ce qui est arrivé pour le p^ qu’ils n’auraient pas pris la peine d’emporter le cadavre de la fille. Non, senora, elle ne peut être que vi-r vante.

— Je l’aimerais mieux..;, morte! » s’écria

tout à coup la mère infortunée.

En prononçant ce mot, le visage de la pauvre mère refléta l’expression des terreurs affreuses qui l’avaient envahie à l’idée de la captivité de sa fille.'

V Oh ! mère, ne dites pas cela, cria Ludwig en jetant ses bras autour du cou de la sefiora.

11 n’existe pas au monde d’être assez misérable pour feire du mal à une créature aussi innocente que ma sœur Francesea ! Nous irons

LA SŒOR PERDUE.

à sa recherche, nous remuerons ciel et terre, ma mère, et nous la retrouverons I »

Cypriano s’approcha de sa tante, et pliant le genou devant elle : a C’est moi seul que ce soin regarde, lui dit-il. Je jure, ma tante bienaimée, de ramener ici Tange qui nous a été ravi. J’accomplirai cette tâche ou j’y périrai! M

Et se tournant vers son cousin : « Ami, lui dit-il, ton devoir à toi est de ne pas quitter ta mère.

— Mais, répliqua Ludwig les larmes aux yeux, mon devoir est aussi d’aller au secours de ma sœur. Que faire, mon Dieu?

— Te fier à moi et à Gaspardo. Gaspardo, tu le connais! Nous la délivrerons avec l’aide de Dieu et nous la ramènerons, je te le jure à toi aussi. »

Le ton ferme et vibrant de la voix du jeune Paraguayen qui contrastait avec la gravité de son attitude, montrait assez qu’il ne reculerait devant rien pour accomplir son serment.

54 ' AVENTURES iDE TERRE ET DE MER.

Quand les premières .violences de cette doaileur eurent : fait . place à un état plus , calme, ^ Gaspardo parvint à entraîner, la malheureuse femme loin du corps de son mari. i Elle alla pleurer dans, une chambre écartée, suivie seulement par une Indienne, une jeune fille dévouée, qui avait accompagné ses. maîtres au moment où ils avaient fui le territoire du dictateur.

Pendant ce temps, le gaucho, .aidé ^ par. les * * ^ peons indiens et toujours fidèle à la mémoire

de son maître, disposa* ses .restes d'une manière. convenable pour les .ensevelir, tandis que le fils maintenant orphelin et son cousin Gypriano discutaient ensemble les meilleurs moyens à employer pour assurer, le succès de l’entreprise qu’on allait tenter.

Malgré toute leur douleur, ils ne pouvaient s’empêcher de penser à Francesca; l’horreur qui les avait saisis l’un et l’autre à la vue du corps inanimé d’flalberger, de .leur .père, de leur meilleur ami , loin, de les .plonger dans

LA. SŒUB> PF.BDUE.

le.déæapoir,, n avilit ett^p©ur.; effet que' de surexciter leur éjier.gie> . . ' ,

Us n'-étaieot que enfants. Jlsayaient vécu •

au milieu. des tesidresse^ de kursi pareuts> mais la pensée, des devoirs. qui. leur restaient à. accompli r^< des ..luttas qu’ils alkiantavoir à soutenir, des difUcultési qu'ils .renoontrecaient sur leur route, les avait, en un instant grandis et transformés, • ^

■ La douleur et la nécessité avaientiait d’eux

suLitement des honui^s aussi capablæ de pen* ser. que d’agir; l’un et l’autre étaient, prêts à ■ marcher en avant et à sacriâer Leur .vie pour accomplir la tâche sacrée qui leur . incombait.

Après a^oir préparé son .œuvre ftmèbre, Gaspardo vint les retrouver, et à eux trois, ils furent une.sortede conseil ..Ils examinèrent et discutèrenttoutes les circonstances qui avaient amené et entouré le meurtre .d’Halberger.

. Le crime, avait été accompli par des Indiens. Le gaucho n’avait aucun doute touchant

cé fait qu’il avait pü lire écrit sur le terrain parcouru par les empreintes des chevaux. Cependant l’idée leur vint aussi qu’il n’était pas impossible que les soldats du dictateur l’eus- ' sent exécuté. En effet, bien qu’éloignés de la présence du despote, le naturaliste et sa famille ne s’étaient jamais sentis hors de la portée des entreprises de cet homme redoutable .'La migration du chef Tovas les avait d’ailleurs en quelque sorte laissés sans pi^otection. Fraticia pouvait en avoir été instruit et avoir envoyé une troupe de ses cuarteleros pour assouvir cette lâché vengeance.

Cependant, -sans nier que le dictateur fût bien capable de cette cruauté, Gaspardo ne la lui attribuait pas. Si les traces des chevaux eussent appartenu à des cuarteleros, leurs bêtes ou au moins quelques-unes d’entre elles eussent été ferrées. Il avait suivi leurs traces pendant une distance considérable, jusqu’au moment où il avait reconnu l’impossibilité de pousser plus loin.; il les avait examinées avec

LA SŒUR P(i;RDUE.

le plus grand soin, et .il n’avait pas trouvé/ à Texception d’une seule dont la vue le fit tressaillir, les empreintes de fers qu'eussent laissées les cavaliers de Francia. 11 était donc sûr que les assassins étaient Indiens et que Francesca avait été emportée jHir eux vivante. L’unique empreinte* de fea's qu’il eût découverte était évidemment celle du poney sur lequel était partie Francesca.

Quels Indiens avaient commis le crime? Ils ne connaissaient que les Tovas, mais il en existait d’autres. Ce ne pouvait pas' être des . lovas, dont le vieux et vénérable chef avait été ' souvent leur hôte et toujours leur protecteur.

Une amitié si longue et si éprouvée ne pouvait aboutir à une catastrophe si terrible et si soudaine. '

Gaspardo ne le pensait pas, et Ludwig rejeta cette supposition. ^ .

Chose étrange, Cypriano fut cl’un avis contraire!

Lorsqu’on lui demanda ses raisons, il les

5?- ■ AVENTURER- DK TEKSE ET DE MER.

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doi^aj EUes'veimieM de son cœur que '

de sa tête^ et dsj^endaDt eUes étaient pour lui pjiemes de j>pobabl'litP» - - •' ; ^ ■ ’ ; -v ' ’ l

IL rappela qucri Je cIiief<deaiToTa8 ayait uii

fils, un jeune (homuie un plus âgé que luiTiaêjaie. Ludwig- et Caspardo s.’en souye-* naient aussiw Cyp^’kiAo avait observé un. fait qui avait.écbappéà l’observalioa de son coù't sin et du gaucho : les yeux, du jeune Indieus’étaient arrêté^ souvent • avec admiration < su r les traits o^araaants doFranceseal . L’afîectipn dov Cypriano pour sa' cousineoontenait une certaine somme, de jalousie qu’il ne s’expliquait pas, mais qui lui donnait une clairvoyaneo qui pouvait, manquer, à . un i frère j . . Si muottea»- si respectueuses >qu’eUes fus^' sent, les attentions du jeune Indien pour .sa cousine., que i Cypyianof cHérisMit, .loin* de plaire à celui-ci , lui avaient donc été • parti* cdlièrepienii désagréables J — et^ pour tout dire, elles lui avaient laissé un souvenir qui domL ùaittout.enceimomântt. i

LA SŒUR PEltDÜE.

Le p^re du jeune Inidieii était l’ami ’d’Halberger, mais le fils n’avait pas les mêmes raisons que le père pour que cette amitié lui fût sacrée. — C’était une nature sombre et violente d’ailleurs. Cypriano élevé à côté de Francesca, s’était, sans se l’avouer à luimême, sans en rien dire en tout cas, complu à rêver que, le temps aidant, la gentille compagne de ses jeux pourrait devenir celle de sa vie t entière.

Pourquoi le jeune Indien n’aurait-il pas, pensé comme lui? Était-il dès lôrs déraisonnable d’imaginer que le projet lui fût venu de ravir Franoesca, dans un âge- encore assez tendre pour.- qu’elle put oublier, au milieu des habitants dé la tribu, les' habitudes de la vie civilisée? - .

L’affaire prenait un aspect nouveau qui changea Ici toa .de la discussion. Ni Ludwig ni Gaspardo n’étaient en mesure de nier qu’il n.’y ,eût quclqiic raison, dans ce que disait CypBÎa&OivTou deux furent amenés par là à

trouver que ses conjectures pouvaient être fondées. - ,

Quoi qu’il en fût, il n’y avait qu’une seule ligne de conduite à adopter. Il fallait aller chercher les ToVas dans la nouvelle localité qu’ils habitaient. Si la tribu tout entière ou seulement une portion s’élait rendue coupable du double crime, le chef Naraguana ne manquerait pas d’en faire justice, même sur son propre fils, Gaspardo en était convaincu.

Si les Indiens d’une autre tribu avaient commis l’assassinat et l’enlèvement, Nara^ guana aiderait ses amis à venger le meurtre et à faire rendre la liberté à la jeune fille.

Si la malheureuse famille d’Halbei^er eût vécu sur la fi*ontière de l’Arkansas ou du Texas, la première pensée du gaucho et des deux jeunes garçons aurait été de rassembler autour d’elle une troupe de hardis trappeurs, ses plus proches voisins, et de poursuivre immédiatement les sauvages. Mais au Ghaco ' les plus proches voisins de la famille d’Hal-f

berger étaient à Àsuncion, et ceux-là, même en leur supposant le courage, la hardiesse et la volonté de venir à leur secours, ne l’eussent pas osé dans la crainte d’encourir la colère du dictateur.

Aucun d’eux ne songea donc à réclammep de secours du Paraguay. Ils n’avaient d’espérance qu’en eux-mêmes et dans l’amitié du chef rTovas. Il fut décidé qu’on partirait à la recherche de la jenne fille.

Cypriano lutta en vain contre la décision qu’avait prise Ludwig de faire partie de l’expédition.

« Il a raison, avait dit sa mère. Je n’ai besoin de rien tant que vous ne m’aurez pas ramené Francesca* Nos serviteurs suffiront à la garde de la maison, et d’ailleurs.... qu’importe ce qui peut m’arriver? »

Sur ce mot Ludwig avait failli renoncw à sa résolution.

« Je veux que tu partes, » avait répété sa mère.

Uiie autre nuit, sô passa sans sommeil dans la demeure ,du naturaliste — son dernier propriétaire seul y reposai sans rêve et sans inquiétude.

Les premiers rayons du soleil du matin brillèrent sur le sol humide encore d’une tombe n)uvellement creusée; avant que la .terre se 8 sellât, on put voir trois cavaliers harnachés el approvisionnés, pour uni long voyage, s’éloigner de Vestancia solitaire, tandis- qu’une femme 1 eni vêtements de . deuil s’agenouillait sous la vérandahiet envoyait-, au. ciel ses plus ■ferventes prières pour le succès de l’expédition.

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